LETTRE XI
.e Bienheureux exhorte une de ses filles spirituelles à graver dans son cœur le saint nom de Jésus.
Ma fille bien-aimée , Dieu désire et demande que les âmes pures portent en elles-mêmes l'empreinte de notre Sauveur Jésus. N'est-il pas écrit dans le Cantique des Cantiques : « Portez- moi comme un cachet sur « votre cœur (1)? » Aussi, tout amant de la Divinité doit s'appliquer à entretenir son âme de quelques images pieuses, de quelques sentiments célestes, afin que son cœur soit toujours passionné et enflammé pour Jésus-Christ.
(1) Pone me ut signaculum super cor tuum. ( Cant,, vin, fi.)
La plus grande perfection à laquelle nous puissions tendre en cette \\e est certainement de nous souvenir continuellement de lui, de penser à lui, d'en parler souvent et de nous nourrir de sa vérité; de soupirer après lui, de tout faire pour lui, et de n'avoir d'autre intention que de plaire à lui seul.
Que nos regards soient donc sans cesse fixés sur Dieu ; que notre cœur écoute ses exhortations, et que tout notre esprit, tout notre être s'applique, s'attache amoureusement à lui. Quand nous avons le malheur de l'offenser, apaisons- le par la prière; quand il nous éprouve par les douleurs, supportons-les avec résignation ; quand il se cache, cherchons-le et ne nous reposons pas avant de l'avoir trouvé ; et quand nous l'aurons trouvé, étreignons-le si fortement, que toujours, dans l'action et dans le repos , dans les repas et dans le travail, le nom de Jésus hrille sur notre cœur comme un bijou précieux; que notre bouche, que notre langue, que notre voix ne s'occupent que de Jésus. Pensons-y avec tant d'ardeur lorsque nous sommes éveillés, que nous y songions encore pendant notre sommeil , et que nous puissions dire avec le saint Prophète : « 0 Dieu éternel î ô très-douce Sagesse! que vous êtes délicieux à l'âme qui vous cherche et qui ne soupire qu'après vous ! »
Croyez-le bien , ma fille, ce souvenir et cette prière continuelle de Jésus est le couronnement de tous les exercices spirituels, et c'est vers ce but que doivent tendre tous nos efforts. Les bienheureux , dans le Ciel , font- ils autre chose que de contempler Dieu, l'aimer
DU BIEINHEUREUX SUSO. Uk^
et le louer toujours ? Ainsi donc , plus amoureusement nous fixons dans nos cœurs Jésus, qui est l'éternelle Sagesse, plus nous le contemplons et l'embrassons de toutes les puissances de notre âme, plus aussi nous en jouirons délicieusement en cette vie et en l'autre. Que le souvenir de saint Paul nous encourage et nous anime. Ce saint apôtre portait si fortement gravé dans les entrailles de son affection le nom de son divin Maître, qu'au moment de son supplice, sa tête, séparée du tronc, prononça encore trois fois le nom de Jésus. Et saint Ignace martyr, lorsque les bourreaux lui demandaient pourquoi il prononçait sans cesse le nom de Jésus: « C'est, répondit-il, que je Fai gravé en lettres d'or sur mon cœur, w On vit après sa mort qu'il disait la vérité.
Je termine ici ma lettre , et , puisque vous me demandez, ma bien douce fille , que je pose ma main sur l'endroit de ma poitrine où j'ai gravé le nom de Jésus dans ma chair, et que je vous bénisse avant de mourir, je ne veux pas vous refuser cette consolation. Ainsi, plein de confiance en la miséricorde de Jésus-Christ, je place ma main sur ma poitrine , et après y avoir imprimé la marque que Jésus y a laissée , je vous bénis, vous et tous mes enfants spirituels qui seront dévoués à Jésus et à Marie. — Adieu.
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CONSEILS DU BIENHEUREUX SUSO A SA FILLE SPIRITUELLE ELISABETH STAEGLIN (i).
Le bienheureux Suso eut pour fille spirituelle une religieuse dominicaine , nommée Elisabeth Staeglin. Elle habitait un couvent cloîtré d'Allemagne ; sa vie extérieure était sainte, et la beauté de son âme ressemblait à celle des anges. Elle s'était donnée si parfaitement à Dieu, qu'elle s'était détachée tout à coup des choses inutiles et des vanités qui empêchent les hommes de faire leur salut. Elle mettait tous ses soins à étudier les choses spirituelles pour mieux atteindre l'unique objet de ses désirs. Si elle apprenait quelques vérités profitables à son àme , elle les notait avec soin , imitant l'abeille diligente qui retire de beaucoup de fleurs la douceur de son miel.
Elle reçut surtout de grandes lumières du bienheureux Suso, qui lui apprit comment il s'était renoncé et attaché lui-même à Dieu. Il l'éclaira et la dirigea dans les commencements de sa vie spirituelle. Elisabeth recevait des communications divines qui la troublaient et la charmaient à la fois , et elle demandait à son
(l) ^ous joignons aux lettres de Suso les conseils qu'il donnait à sa fille spirituelle Elisabeth Staeglin. C'est cette religieuse dominicaine qui a écrit la Vie du Bienheureux , d'après ses pieuses confidences. Les passages qui la regardent ont été retranchés de l'édition italienne, parce qu'ils nuisaient à l'unité du récit. Nous les donnons d'après les BoUandistes. Rien ne nous semble plus touchant que cette affection pure et sainte, cette adoption en présence des anges, ces entretiens sur la Croix, et ces chants poétiques que le bienheureux Suso compose, et que la sœur Elisabeth Staeglin met en vers.
directeur de vouloir bien Tentretenir de ces sublimes matières. Celui-ci lui répondit :
« Ma fille, si c'est par ambition ou curiosité que vous me demandez que je vous parle de ces choses élevées, afln d'en pouvoir parler vous-même, je vous dirai en peu de mots qu'il ne faut pas trop vous en réjouir, car elles vous exposent à tomber dans de graves erreurs. La sainteté et la perfection ne consistent pas dans de belles paroles , mais dans de bonnes actions. Si vous me questionnez seulement pour rendre votre vie plus parfaite , suivez mes conseils , mettez de côté les hautes spéculations, et demandez des choses plus simples et plus utiles. Vous êtes , il me semble , encore bien jeune, bien peu avancée dans la vie religieuse ; il vaudrait mieux pour vous et pour celles qui vous ressemblent, apprendre les principes de la vie active', et connaître de bons et salutaires exemples : savoir comment tels ou tels amis de Dieu se sont d'abord convertis et se sont exercés sur la vie et la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ; comment ils ont été sans cesse éprouvés , et comment ils ont agi à l'extérieur et à l'intérieur; si Dieu les a conduits par les douceurs, ou par les sécheresses ; enfin, quand et comment ils se sont délivrés des formes et des images sensibles. C'est par ces enseignements que l'âme qui commence est excitée à la perfection et dirigée dans les choses du salut. Dieu peut, il est vrai, lui apprendre tout en un instant, mais il ne le fait pas ordinairement, et ce sont les épreuves, les peines et les combats qui doivent nous instruire. »
m LETTRES SPIRITUELLES
Elisabeth lui écrivit alors :
« Mon Père, ce ne sont pas de hautes et sublimes paroles que je désire, c'est une vie sainte et pure, et je suis fermement résolue à ffiire tous mes efforts pour y parvenir, quels que soient les difficultés et les ennuis que j'y rencontre; les privations, les souffrances, la mort même ne sauraient m'arrêler. Mon Père , que la faiblesse de ma nature ne vous épouvante pas. Tout ce que vous me commanderez, quelque pénible que ce soit , je n'en serai pas effrayée, parce que j'espère en la grâce divine. Commencez d'abord par les petites choses, et menez-moi peu à peu jusqu'aux grandes, comme le maître d'école qui enseigne aux enfants ce qui convient à l'enfance, et leur donne ensuite des leçons de plus en plus sérieuses , jusqu'à ce qu'ils deviennent savants eux-mêmes. Je veux vous demander une grâce que je vous conjure de ne pas me refuser , j'en ai besoin pour me conduire et me soutenir dans les épreuves qui m'attendent. On dit que le pélican , vaincu par son amour, se blesse lui-même et nourrit ses petits avec son sang. Faites de même, nourrissez votre pauvre et misérable petite fdle de vos saintes instructions, et ne les prenez qu'en vous-même. Cette nourriture soutiendra mieux mon âme altérée , parce qu'elle goûtera mieux ce que vous aurez appris par expérience. »
Le bienheureux Suso répondit :
« Ma fille , il y a peu de temps que vous m'avez communiqué les hautes et sublimes pensées que vous aviez recueillies dans les beaux écrits du docteur Ec-
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card, de sainte mémoire, et vous faites bien de les conserver avec amour. Je m'étonne qu'après avoir goûté cette délicieuse liqueur, vous paraissiez désirer le breuvage simple et grossier que je puis vous donner. Votre demande cependant me cause une joie véritable, parce que j'y vois votre prudence et votre zèle à vous instruire de tout ce qui peut conduire à une vie sainte.
« Les commencements de tous les saints ne se ressemblent pas: les uns s'y prennent d'une manière , les autres d'une autre. Je vous indiquerai cependant les moyens d'entreprendre une vie meilleure. Je connais en Jésus -Cbrist un homme qui, pour commencer, purifia d'abord sa conscience par une bonne confession ; il apporta tous ses soins à l'aveu de ses fautes, et déclara tous ses péchés à un prudent et sage confesseur, qui , de la part de Dieu , le lava de toutes ses souillures. Ses péchés lui furent pardonnes comme à cette bienheureuse Marie-Madeleine, quand elle lava, avec ses gémissements et ses larmes, les saints pieds de Notre-Seigneur, qui lui accorda son pardon. Voilà, ma chère fille, le premier pas de cet homme vers Dieu. »
Elisabeth médita ce premier conseil, et pour le suivre , elle désira ardemment avoir le bienheureux Suso pour confesseur, espérant devenir ainsi sa fille spirituelle et se l'attacher en Dieu. Comme elle ne pouvait se confesser à lui de vive voix, elle repassa dans sa mémoire toute sa vie, qui était innocente et pure ; elle écrivit ensuite toutes les fautes qu'elle crut y trouver, et elle envoya cette confession au bienheureux Suso ,
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en lui en demandant l'absolution. Elle avait ajoute au bas: « Mon révérend Père, permettez à une misérable pécheresse de se jeter à vos pieds et de supplier voire cœur plein d'amour pour Dieu de la conduire à son divin Cœur. Souffrez que je sois et que je me dise votre fille en cette vie et en l'autre. »
Le bienheureux Suso fut touché de la confiance et de la piété de cette religieuse. 11 s'adressa à Dieu en disant: « Que répondrai -je , très-doux Seigneur? La repousserai -je ? Je ne pourrais pas le faire pour un chien. Le faire serait peut-être agir contre votre gloire; vous êtes mon maître, et ce sont vos richesses qu'elle demande à moi votre serviteur? Aussi, très-doux Seigneur, je me jette à vos pieds avec elle, et je vous conjure de l'exaucer. Que sa foi et sa sainte confiance reçoivent leur récompense ; elle crie vers vous, souvenezvous de ce que vous fîtes autrefois pour la Cananéenne. Très-miséricordieux Sauveur, votreinfinie bonté est trop connue parmi les hommes pour ne pas lui pardonner, lors même qu'elle aurait plus péché. Doux Jésus, jetez donc un regard favorable sur elle, et dites-lui une seule parole de consolation; dites-lui : Ma fille, prenez confiance , votre foi vous a sauvée. Que cette grâce soit entière et parfaite , et faites pour elle ce que je ne puis faire moi-même. J'ai fait ce que je pouvais faire en lui désirant le pardon et la rémission de tous ses péchés. » Le bienheureux écrivit ensuite à Elisabeth Staeglin :
« Ma fille , ce que vous avez demandé à Dieu par son serviteur vous a été accordé ; apprenez qu'il en a
reçu la révélation. Le même jour, de grand matin, après avoir achevé mes prières, je m'étais assis pour prendre un peu de repos; mes sens extérieurs s'assoupirent, et j'eus plusieurs visions de la bonté divine. Je vis entre autres choses et je compris , par une lumière surnaturelle, que Dieu a donné aux Anges des joies ineffables, et à chacun, selon son ordre, des dons différents, que la parole est incapable d'exprimer. Je me réjouissais depuis quelque temps avec les esprits célestes de leur félicité , lorsque je vous vis vous-même , accompagnée de beaucoup d'Anges , vous avancer vers moi, vous jeter à mes genoux et appuyer votre tête sur mon cœur; vous êtes restée ainsi longtemps en présence des esprits bienheureux. Je m'étonnais de votre hardiesse , mais vous étiez si humble et si respectueuse que }e vous accueillais avec bonté. Quelles grâces vous avez reçues, ainsi appuyée sur ce misérable cœur! vous le savez vous-même , et on s'en apercevait en vous; car lorsque vous vous êtes levée , votre visage était si calme et si joyeux, qu'il était facile de comprendre que Dieu vous avait donné et vous donnerait de grandes grâces par le cœur de son ministre , qu'il y trouverait sa gloire , et vous des consolations. »
Le bienheureux Suso initia ensuite sa fille spirituelle au îîiystère de la pénitence, et lui envoya les sentences des saints Pères qu'il avait fait peindre sur les murs de son oratoire (1). Elisabeth les médita, et voulut
(1) Nous donnons ces sentences à la suite des fEuvres du hienheureiix Suso.
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suivre la voie qui lui était indiquée. Elle se mit à accabler son corps de privations , de haires , de cilices , de pointes de fer et d'autres mortifications. Le bienheureux rayant appris , lui écrivit : « Ma fille , si vous voulez avancer dans la vie spirituelle en suivant mes conseils , comme vous me l'avez demandé, renoncez à ces austérités trop rigoureuses; elles ne conviennent ni à la faiblesse de votre sexe , ni à votre nature particulière. Notre Seigneur Jésus-Christ n'a pas dit : Portez ma Croix sur vos épaules , mais il a dit : Que chacun porte sa croix (1). 11 ne faut pas cherchera imiter les grandes pénitences des saints et les mortifications de votre père spirituel; faites seulement ce que la délicatesse de votre corps pourra supporter, afin de triompher de vos défauts sans abréger votre vie. Ce sera une pratique qui vous sera bonne et profitable.
« Si vous me demandez pourquoi j'ai fait de si rudes pénitences et pourquoi je ne les conseille pas aux autres, je vous 4'enverrai aux écrits des saints Pères. Quelques-uns ont mené une vie si dure et si austère qu'elle paraît incroyable, et qu'elle fait horreur aux gens délicats et efféminés de nos jours. C'est qu'on ne sait pas ce que l'ardeur de l'amour uni à la grâce peut faire souffrir pour Dieu. A l'homme qui aime ainsi, les choses impossibles deviennent possibles. David a dit : « Avec l'aide de mon Dieu , je traverserai les « murailles (2). »
(1) Si quis vult post me veiiire, abneget semetipsum, et tollat crucem suam quotidie , et sequatiir me. ( Luc , ix , 23, )
(2) In Deo meo transgrediar murum. (Ps. ivii. 80.)
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« Nous lisons , il est vrai , dans la vie des Pères , que plusieurs n'ont pas pratiqué ces austérités ; tous cependant avaient le même but. Les apôtres saint Pierre et saint Jean ne sont pas morts de la même manière. Comment expliquer ces différences? Il faut reconnaître que Dieu est admirable dans ses saints, et veut être loué selon la multitude de ses grandeurs (1). Nous n'avons pas tous la même nature et le même tempérament. Ce qui est utile à l'un peut nuire à l'autre. Si quelqu'un n'embrasse pas les rigueurs de la pénitence j il ne faut pas croire qu'il ne puisse malgré cela arriver à la perfection ; mais aussi , les personnes molles et délicates ne doivent pas se permettre de condamner ceux qui pratiquent de grandes mortifications. Que chacun s'examine pour savoir ce que Dieu lui demande , et qu'il le fasse sans s'occuper des autres. Le plus souvent il vaut mieux pratiquer des mortifications modérées que des pénitences extraordinaires. Il est difficile de tenir un juste milieu , et il vaut mieux faire un peu moins que trop. Il arrive souvent qu'en retranchant beaucoup à la nature , on est ensuite obligé de beaucoup lui accorder. Plusieurs saints se sont livrés à ces pieux excès. Leurs exemples doivent profiter à ceux qui s'écoulent trop, ou qui sont exposés à la violence des passions ; mais ils ne sont pas pour vous et pour ceux qui vous ressemblent. Dieu a bien des sortes de croix et d'afflictions pour éprouver ses amis, et il me semble qu'il veut vous imposer un fardeau plus lourd que
(l) Mirabilis Deus in sanctis suis. (Ps. lxvii, 36.) — Laudate eiim secundum multitndinem magnitudinis ejiis. (Ps. cl, 2.)
celui que vous voulez prendre vous-même ; quand cette croix viendra, recevez-la avec patience. »
Peu de temps après, Dieu affligea sœur Elisabeth de longues maladies qui l'éprouvèrent jusqu'à la fin de sa vie. Elle écrivit au bienheureux Suso que sa prédiction s'était réalisée. Le Bienheureux lui répondit :
« Ma très-chère fille, si Dieu s'est servi de moi pour vous annoncer les croix qu'il vous destinait, il m'a aussi cruellement éprouvé en vous; car maintenant je n'ai plus personne pour m'aider avec zèle et affection dans toutes mes entreprises, comme vous le faisiez lorsque vous étiez en bonne santé. J'ai prié avec ferveur pour que Dieu vous guérisse, si c'était sa volonté; et comme je n'étais pas exaucé, je me suis presque fâché contre Dieu, en lui disant que je n'écrirais plus de livres et que je cesserais les hommages que je lui adressais le matin , s'il ne vous rendait pas la santé. Pendant ce petit orage de cœur, je me retirai dans mon oratoire, et j'y perdis bientôt l'usage de mes sens. Il me sembla voir venir à moi une troupe d'Anges qui chantaient un cantique céleste pour me consoler, car ils savaient combien mon affliction était grande. Ils me demandèrent pourquoi j'étais triste et pourquoi je ne voulais pas chanter avec eux. Je leur avouai que mon àme était toute troublée contre Dieu parce qu'il ne voulait pas exaucer les prières que je lui adressais pour vous, ils m'exhortèrent alors à me calmer, et à ne pas agir ainsi , parce que Dieu vous avait envoyé ces souffrances pour votre plus grand bien, et que la croix
que VOUS portiez en ce moment vous vaudrait des grâces précieuses en cette vie, et dans l'autre une magnifique récompense. Ainsi, ma fille, soyez patiente, et ne voyez dans cette affliction qu'un riche présent de la Providence divine. »
Le Bienheureux consolait ainsi sa fille spirituelle dans ses épreuves, et lui apprenait de plus en plus la science de la Croix. Un jour elle lui demanda quelles afflictions étaient plus utiles à l'homme, et donnaient plus de gloire à Dieu. Le Bienheureux lui répondit :
« Ma chère fille, il y a beaucoup d'afflictions qui purifient l'homme et le conduisent à la félicité suprême , s'il sait bien en user. Souvent Dieu envoie à l'homme de cruelles afflictions sans qu'il les ait méritées , parce qu'il veut éprouver sa constance , ou lui montrer qu'il n'est rien par lui-même. Nous en avons des exemples dans l'Ancien Testament : quelquefois il les lui envoie pour manifester sa gloire, comme nous le voyons pour l'aveugle -né de l'Évangile; Notre -Seigneur déclara qu'il était innocent, en lui rendant la vue. Quelquesuns sont frappés parce qu'ils l'ont mérité, comme il arriva au voleur crucifié avec Jésus-Christ. Le Sauveur lui promit la vie éternelle parce qu'il s'était converti à lui sur la Croix. D'autres n'ont pas mérité la peine qu'ils souffrent, mais il y a en eux des fautes dont Dieu veut les purifier. Il veut corriger leur orgueil et les humilier en les soumettant même à des injustices.
« Il y a d'autres afflictions que Dieu permet par bonté , parce qu'elles préservent ceux qui les souffrent
de plus grands malheurs. Les uns font ici -bas leur purgatoire dans les maladies, la pauvreté et l'adversité, et ils évitent ainsi des peines bien plus grandes ; les autres sont en butte aux persécutions des méchants , et Dieu leur épargne à l'heure de leur mort les derniers assauts des démons. D'autres enfin sont tourmentés par des passions violentes.
« Il y a aussi des afflictions stériles que souffrent ceux qui poursuivent les choses de ce monde; ils se fatiguent et se torturent pour mériter les supplices de l'Enfer. Ce triste spectacle doit aider les bons à supporter leurs peines. Souvent Dieu appelle intérieurement des âmes h son intimité , mais elles lui résistent par leur négligence et leurs fautes. Alors Dieu les poursuit par des afflictions, alin que de quelque côté qu'elles veuillent fuir, elles rencontrent l'adversité ; toutes les joies du monde sont mêlées pour elles d'amertume, et Dieu les presse si bien , qu'elles ne peuvent lui échapper.
«Enfin, vous trouverez des personnes qui n'éprouvent aucun malheur, mais qui se forgent à plaisir des peines avec des riens. Un jour, quelqu'un qui était grandement affligé passait devant la maison d'une femme qu'il entendit pleurer et se lamenter d'une manière extraordinaire. Il entra pour la consoler, et lui demanda la cause de son chagrin. Elle lui répondit qu'elle avait perdu une aiguille, et qu'elle ne pouvait la retrouver ; il sortit aussitôt en se disant à lui-même : « Pauvre femme, si tu avais à porter une seule de mes peines, tu ne pleurerais pas ton aiguille perdue. »
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« Ma fille , la plus excellente et la plus utile croix , c'est l'affliction que Dieu le Père imposa à son Fils, et qu'il donne encore à ses plus chers amis. Personne n'est exempt de péché , comme notre Seigneur Jésus- Christ , et il s'est montré dans sa Passion doux et patient comme une brebis environnée de loups. Dieu aussi envoie des afflictions cruelles à ses meilleurs amis, afin que nous, qui sommes impatients, nous apprenions par leurs exemples à souffrir avec patience, à triompher par la douceur et à changer le mal en bien. Ma fille , méditez ces choses attentivement, et supportez vos afflictions sans impatience et avec joie. Car, de quelque côté que vienne l'affliction, elle peut être utile et profitable à l'homme, s'il sait bien la recevoir des mains de Dieu, la rapporter à lui et la surmonter par lui. »
Le bienheureux Suso avait fait peindre dans son oratoire le nom de Jésus, et l'avait entouré de belles sentences, afin de provoquer les cœurs à l'amour de Dieu. Il avait fait peindre aussi, pour la consolation des affligés , un arbre portant des roses qui représentaient leurs afflictions passagères , et un autre arbre qui expliquait, par des passages des saintes Ecritures, la différence de l'amour divin et de l'amour profane. Ces inscriptions étaient en latin ; sa fille spirituelle les traduisit en allemand et en vers pour les rendre plus faciles à retenir.
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Plaintes de l'homme affligé. — Mon cœur ignore la joie , et je suis accablé de douleur ; hélas ! pourquoi faut-il souffrir, renoncera ma volonté et travailler jour et nuit pour l'amour de Dieu? Hélas! on m'a ravi l'honneur, et tout le monde me repousse. Les chiens enragés me déchirent, et la langue des médisants empoisonne ma vie. Qui pourra dire ce que j'ai souffert? Dieu lui-même me frappe et m'achève; il m'a oublié , moi qui suis dans de si grandes angoisses. Est-il étonnant que Dieu ait si peu d'amis, quand il a si peu pilié des siens ?
La Sagesse éternelle. — L'homme peut-il mériter sans peine , et ne doit-il pas souffrir s'il veut être l'ami de Dieu ? Les adversités conduisent à lui. Je lui jetterai donc des roses et je lui donnerai des croix. Contemplez le triomphe des martyrs qui ont répandu leur sang par amour. Courage, vaillants chevaliers; que nulle affliction ne vous arrête ; le moyen de vaincre , c'est de penser à l'éternité. Soldats de Jésus- Christ, soyez invincibles, et songez qu'un homme sans cœur sera toujours sans gloire.
L'amour profane. — On dit bien des choses de l'amour; pour moi, je veux aimer le corps. Quoi de plus doux et de plus agréable aux sens que les bons vins et les festins délicieux !
L'amour divin. — 0 chair corrompue , que ta part est pauvre et méprisable! Les fous, les insensés veulent goûter tes plaisirs, mais les sages les abhorrent.
DU BIENHEUREUX SUSO. Zl63
L'amour profane. — Avoir des amis, des honneurs, des richesses, c'est le doux rêve du monde. Ceux qui ont ces biens sont toujours estimés ; comment ne pas les désirer?
L'amour divin. — La sagesse du monde , ses richesses , ses honneurs abusent bien des hommes , et tous ces trésors qui passent perdent leurs âmes ; il faut, donc les fuir et se donner à Dieu.
L'amour profane. — Rien n'est plus aimable que la beauté et le doux regard des femmes ; les éviter et les fuir est trop pénible; mieux vaudrait la mort.
L'amour divin. — Qui peut dire combien la beauté des femmes a fait de victimes? 11 n'y a pas de prudence et de force qui puissent y résister ; la fuite est le seul moyen de vaincre. Celui qui veut plaire aux femmes doit beaucoup souffrir, et il ne peut rien obtenir sans peines. Que ces malheureux y pensent, qu'ils deviennent sages ; courte joie et longue douleur, c'est le partage de l'amour coupable.
La Sagesse engendrée du Père, c'est le Verbe éternel en Dieu. Sa nature, son essence est simple et incompréhensible. Tous les cœurs y aspirent, mais personne ne peut en parler. Elle surpasse la beauté du soleil et la beauté des étoiles ; elle repose au fond de l'âme , et l'âme pure l'embrasse mille fois. Elle ne souffre pas que le cœur de l'homme se donne à une autre qu'à elle. Il faut donc se livrer tout entier à son amour, et la prendre pour épouse ; elle n'a pas sa pareille au monde, et la posséder, c'est posséder le Ciel.