II
a?a ËSSAlS DE MORALE ET DE POLITIQUE.
aents ont laissés échapper, ont allumé des séditions. César se fît un tort irréparable par cette plaisanterie : « Sylla n'était qu'un ignorant, il n'a pas su dicter; » mot qui ôta pour toujours aux Romains l'espoir qu'ils avaient de le voir t6t ou tard abdiquer la dictature. Galba se perdit par ce mot : c Mon usage est de choisir des soldats, et non de les acheter; » ce qui ôta aux soldats tout espoir d'obtenir de lui le donatif ( la gratification que les empereurs romains, à leur avènement, donnaient à l'armée); il en fut de même de Prôbus, qui eut l'imprudence de dire : « Si je vis encore quelques années , l'empire romain n'aura plus besoin de soldats ; » paroles désespérantes pour son armée. On en peut dire autant de beaucoup d'autres. Ainsi les princes, dans les circonstances difficiles et en parlant sur des affaires délicates, doivent bien prendre garde à ce qu'ils disent, surtout de lâcher de ces mots extrêmement précis, qui sont comme autant de traits aigus et qui semblent dévoiler leurs secrets sentiments. Quant aux discours plus étendus, comme ils sont moins remarqués , ils on& moins d'effet et sont moins dangereux.
Enfin, les princes doivent avoir toujours auprès d'eux, à tout événement, un ou plusieurs personnages distingués par leur courage ou leurs talents militaires et d'une fidélité éprouvée , pour étouffer les séditions dès le commencement. Sans cette ressource, une cour prend trop aisément l'épouvante lorsque les troubles viennent à éclater, et elle se trouve dans cette sorte de danger dont Tacite donne une si juste idée en disant : « La disposition des esprits était telle que, peu d'entre eux osant commettre le dernier attentat, un plus grand nombre le souhaitaient et tous Tauraient souffert. j> Mais il faut que ces généraux dont nous parlons soient d'une fidélité plus assurée que ceux du parti populaire ; autrement le remède serait pire que le mal.
XVL — De r athéisme,
i^aimerais mieux croire toutes les fables de la Légende , du Thalmud et de l'Alcoran , que de croire que cette grande machine de Tunivers, où je vois un ordre si constant, marche toute seule et sans qu'une intelligence y préside. Aussi Dieu n'a-t*il jamais daigné opérer des miracles pour convaincre les athées, ses ouvrages mêmes étant une sensible et continuelle démonstration de son existence. Une philosophie superficielle fait incliner quelque peu vers l'athéisme, mais une philosophie plus profonde ramène à la oonnaissance d'un Dieu : car, tant que l'homme dans ses contemplations n'envisage que les causes secondes qui lui semblent
éparses et iocohérentes , il peut s'y arrêter et n'être pas tenté de 8'élever plus haut; mais, lorsqu'il considère la chaîne indissoluble qui lie ensemble toutes ces causes, leur mutuelle dépendance, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, leur étroite confédération, alors il s'élève à la connaissance du grand Être qui , étaat lui-même le yrai lien de toutes les parties de l'univers , a formé ce vaste système et le maintient par sa providence. L'absurdité même des opi* nions de la secte la plus suspecte d'athéisme est la meilleure démonstration de l'existence d'un Dieu; je veux parler de Técole de Leucippe, de Démocrite et d'Épicure ; car il me paraît moins absurde de penser que quatre éléments variables, avec une cinquième essence, immuable, convenablement placée et de toute éternité, puissent se passer d'un Dieu, que d'imaginer qu'un nombre infini d'atomes ou d'éléments infiniment petits et n'ayant aucun centre déterminé vers lequel ils puissent tendre , aient pu par leur concours fortuit, et sans la direction d'une suprême intelligence, produire cet ordre admirable que nous voyons dans l'univers. Nous trouvons dans l'Ëcriture-Sainle ces paroles si connues r u L'insensé a dit dans son cœur : Il n'est point de Dieu. » Remarquez qu'elle ne dit pas qu'il le pense, mais seulement qu'il se le dit à lui-même; plutôt comme une chose qu'il souhaite et qu'il tâche de se faire accroire, que comme une chose dont il soit intimement persuadé. Les seuls hommes qui osent nier l'existence de Dieu sont ceux qui croient avoir intérêt à S3 non-existence ; et ce qui prouve bien que Tathéisme est plus sur les lèvres qu'au fond du cœur, c'est de voir que les athées aimept tant à parler de leur opinion : comme s'ils cherchaient à s'appuyer de l'approbation des autres pour s'y fortin fier. On en voit même qui veulent se faire des prosélytes, et qui prêchent leur opinion avec autant d'enthousiasme et de fanatisme que des sectaires; en un mot l'athéisme a ses missionnaires ainsi que la religion, que dis-je?il a même ses martyrs, qui aiment mieux subir le plus affreux supplice que de se rétracter. S'il« étaient vraiment persuadés que Dieu n'existe point, son existence une fois niée, tout serait fini, et ils n'auraient plus rien à dire ; à quoi bon se tourmenter ainsi pour cette opinion négative? On a prétendu qu'Épipure dissimulait sa véritable opinion sur ce point; que, pour mettre en sûreté sa réputation etsa personne, il affirmaitpubliquement qu'il existait des êtres parfaitement heureux et jouissant tellement d'eux-mêmes qu'ils ne daignaient pas se mêler du gouvernement de ce monde inférieur; mais qu'au fond il ne croyait point du tout à l'existence de la divinité , et ne parlait ainsi que pour s'accom-f moder au temps. Mais cette accusation nous paraît d'autant plus
dénuée de fondement que , dans ses entretiens particuliers sur ce sujet, son langage était quelquefois sublime et vraiment' divin : a Ce qui est vraiment profane, disait-il alors, ce n*est pas de nier les dieux du vulgaire, mais d'appliquer aux dieux les opinions de ce profane vulgaire, h Platon lui-même aurait-il mieux parlé? Et quoiqu'Épicure ait eu l'audace de nier la providence des dieux , il n'eut jamais celle de nier leur nature. Les sauvages de l'Amérique ont des noms particuliers pour désigner spécifiquement tous leurs dieux, mais ils n'en ont point qui répondent à notre mot Dieu. C*est à peu près comme si les païens n'avaient eu que ces qoms de Jupiter, d'Apollon, de Mars, etc., et n'avaient pas eu celui de Deus en latin, Bios en grec, ce qui prouve que les nations les plus barbares, sans avoir de la divinité une idée aussi étendue et aussi grande que la nôtre, en ont du moins une notion imparfaite. Ainsi les athées ont contre eux les sauvages réunis avec les plus profonds philosophes. On trouve rarement des athées réels désintéressés et purement théoriques, tels que Diagoras, Bion, Lucien, etc. Peut-être encore se peut-il qu'ils le paraissent plus qu'ils ne le sont; car on S£|it que ceux qui combattent une religion ou une superstition reçue sont toujours accusés d'athéisme. Mais les vrais . athées , ce sont les hypocrites qui manient sans cesse les choses saintes, et qui, n'ayant aucun sentiment de religion, les méprisent au fond du cœur.
L'athéisme peut avoir différentes causes : 4*» un trop grand partage de sentiments et les disputes sur la religion, surtout lorsqu'elles se multiplient excessivement; car, lorsqu'il n'y a que deux opinions et deux partis qui les défendent, cette opposition même donne plus de zèle et de ferveur à l'un et à l'autre. Mais s'il règne une grande diversité d'opinions , cette multiplicité fait naître des doutes sur toutes et introduit l'athéisme. 2^ La conduite scandaleuse des prêtres, quand elle est portée au point qui faisait dire à saint Bernard : a II ne faut plus dire tel le peuple, tel le prêtre ; car aujourd'hui le prêtre est cent fois pire que le peuple. » 3° De fréquentes railleries sur les choses saintes, ce qui extirpe du fond des cœurs le respect dû à la religion, i^ Enfin les sciences et les lettres , surtout au sein de la paix et de la prospérité ; car les troubles et l'adversité ramènent à la religion.
Ceux qui nient l'existence de Dieu s'efforcent d'abolir la plus noble prérogative de l'homme , car l'homme par son corps n'est que trop semblable aux brutes; et si par son âme il n'a pas quelque ressemblance avec la Divinité, ce n'est plus qu'un animal vil et méprisable. Ils ruinent aussi le vrai fondement de la ma-
gnanimité, et tout ce qui peut élever la nature humaine. En effet, voyez combien un chien même a de courage et de générosité lorsqu'il se sent soutenu de son maître qui lui tient lieu d'une divinité et d'une nature supérieure ; courage que certainement il n'aurait point sans celte confiance que lui inspire la présence et l'appui d'une nature meilleure que la sienne. C'est ainsi que l'homme qui se sent assuré de la protection de la divinité, et qui repose pour ainsi dire sur le sein de la divine Providence, tire de cette opinion et du sentiment qui en dérive une vigueur et une confiance à laquelle la nature humaine abandonnée à elle-même ne saurait atteindre. Ainsi l'athéisme, déjà odieux à mille égards, l'est surtout en ce qu'il prive la nature humaiâe du plus puissant moyen qu'elle ait pour s'élever au-dessus de s^ faiblesse naturelle. Or il en est à cet égard des nations c^mme des individus; jamais nation n'a égalé le peuple romain pour l'élévation des sentiments et la magnanimité. Écoutez Gicéron lui-même montrant la véritable source de cette grandeur d'âme :
« Quoique nous soyons quelquefois un peu trop amoureux de nos institutions et de nous-mêmes, ô pères conscrits! cependant, quelque haute idée que le peuple romain puisse avoir de ' sa supériorité naturelle , comme il ne l'emportait ni sur les Espagnols par le nombre, ni sur les Gaulois par la hauteur de la stature et la force du corps , ni sur les Carthaginois par la ruse , ni sur les Grecs par les sciences, les lettres et les arts, ni enfin sur les Latins et les Italiens par cet amour inné de la, liberté qui semble être le caractère distinctif , Tinstinct et comme l'âme de tous les habitants de celte contrée; s'il a vaincu et surpassé en tant de choses toutes les nations connues, ce n'est donc point à ces qualités particulières qu'il a dû ses victoires et cet ascendant, mais à la seule piété , à la seule religion , à cette seule espèce de science et de sagesse qui consiste à penser et à sentir que l'univers entier est mu et gouverné par l'intelligence et la volonté suprên^e des dieux immortels. »