‹ Œuvres de BaconChapitre 11 sur 170 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

ter aussi pour quelque chose réducaUon, Thabitude, et une infinité d'autres causes ou de circonstances fortuites. Ce genre de fantômes se divise en un sçrand nombre d'espèces. Cependant nous ne parlerons ici que de celles qui exigent le plus de précautions, et qui ont le plus de force pour altérer la pureté de i'enten** dément.

LIV. La plupart des hommes ont une prédilection marquée pour telles ou telles sciences et spéculations particulières , soit parce qu'ils se flattent d'y jouer le rôle d'inventeurs, soit parce qu'ils y ont déjà fait des études pénibles et se sont ainsi familiarisés avec ces genres. Or, quand les hommes de ce caractère viennent à se tourner vers la philosophie et les sujets les plus généraux , ils les tordent pour ainsi dire et les moulent sur ces premières imagina-tiens. C'est ce qu'on observe surtout dans Âristote, qui a assujetti toole sa philosophie à sa logique^ et cela au point de la rendre toute contentieuse et presque inutile. Quant aux chimistes, d'un petit nombre d'expériences faites à l'aide de leurs fourneaux, ils ont bâti je ne sais quelle philosophie toute fantastique, et qui n'em-» brasse qu'un objet très limité. Il n'est pas jusqu'à Gilbert * qui , après s'être long-temps fatigué dans la recherche de la nature et des propriétés de l'aimant , a forgé aussitôt un système de pbiloso«*> phie tout à fait analogue à son sujet favori.

LV. La différence la plus caractéristique et la plus radicale qu'on observe entre les esprits, par rapport à la philosophie et aux sciences, c'est celle-K;i : les uns ont plus de force et d'aptitude pour observer les différences des choses, les autres pour saisir les analogies. Les esprits qui oitt de la pénétration et de la tenue, appuyant davantage sur chaque objet et s'y attachant plus constamment, sont par cela mémo plus en état d'y démêler les nuances les plus légères; les génies qui ont plus d'étendue, d'élévation et d'ea* sor n'en sont que plus capables de saisir les analogies les plus imperceptibles, de généraliser leurs idées, et de les réunir en un seul corps. Ces deux sortes d'esprit donnent aisément dans l'excès, en voulant, ou percevoir des infinimenl petits^ ou embrasser de vastes chimères.

LVL II est des esprits qui s'extasient devant l'antiquité, d'au^tres sont amoureux de leur siècle et embrassent toutes les nou" veautés; il en est peu qui soient de tempérament à garder quelque mesure, et à tenir le juste milieu entre ces deux extrêmes : arracher ce que les anciens ont planté de meilleur, ou dédaigner

1. Célèbre médiecin anglais du xvi* siècle. Bacon le cite souvent dans Te De Avçmentis. ED.

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ce que les modernes proposent de plus utile. Ces prédilections font un tort infini aux sciences et à la philosophie, et c'est plutôt prendre parti pour les anciens ou les. modernes que les juger. Si jamais on parvient à découvrir la vérité , ce ne sera pas au bon-*heur particulier de tel temps ou de tel autre, chose tout à fait va-> riable, qu*on devra un si grand avantage, mais à la seule lumière de la nature et de Texpérience, lumière éternelle. Renonçons donc une fois à toutes ces partialités, de peur quelles ne subjuguent notre entendement et n^asservissent nos opinions.

LYIL Les méditations sur la nature et sur les corps considérés dans leur état de simplicité , semblent briser l'entendement et le morceler comme le sujet qu'il considère. Au contraire les médita^ lions sur la nature et sur les corps envisagés dans leur état de composition et dans leur configuration, étonnent l'esprit et détendent ses ressorts. C'est ce qu'on aperçoit au premier coup d'oeil en comparant l'école de Leucippe et de Démocrite avec les autres. La première est toujours tellement perdue dans les atomes qu'elle en oublie les ensembles ; les autres écoles, tout occupées à considérer les assemblages, restent si étonnées à cette vue qu'elles en deviennent incapables de saisir ce que la nature a de simple et d'élémentaire. Il tant se partager entre ces deux espèces de méditations et les faire se succéder alternativement, afin que l'entendement acquière tout à la fois de la pénétration et de l'étendue, afin aussi d'éviter les inconvénients dont nous venons de parler, et les fantômes dont ils sont la source.

LVIIL Sachons donc user de ces sages précautions pour bannir à jamais les fantômes de Vantrey qui ont pour principe, ou la prédominance de certains goûts, ou un penchant excessif à composer on à diviser, ou la prédilection pour certains siècles, ou enfin les trop grandes ou les trop petites dimensions des objets que l'on considère. Généralement parlant, tout homme qui étudie la nature doit tenir pour suspect tout ce qui fiatte son entendement et fixe trop son attention. Plus un tel goût est vif, et plus il faut redoubler de précautions pour maintenir l'entendement dans toute sa pureté et son impartialité.

LIX. Mais de tous les fantômes les plus incommodes sont les fantômes de la place publique, lesquels, à la faveur de Talliance des mots avec les idées^ se sont insinués dans l'entendement. Les hommes s'imaginent que leur raison commande aux mots; mais qu'ils sachent que les mots, se retournant pour ainsi dire contre l'entendement, lui rendent les erreurs qu'ils eq ont reçues : et telle f st la principale ça^se qui reqd sophistiques et inactives les sciences

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