‹ Œuvres de BaconChapitre 128 sur 170 · XLVII. — Des clients et des amis d'un ordre inférieur · texte numérisé non relu

XLVII. — Des clients et des amis d'un ordre inférieur

Tâchez de vous débarrasser des clients trop coûteux , car quelquefois, en voulant trop allonger sa queue, on raccourcit ses ailes ; et par clients coûteux j'entends non seulement ceux qui vous jettent dans de grandes dépenses, mais encore ceux qui, par de trop fréquentes sollicitations, vous mettent trop en frais à cet égard. Tout ce que les clients ordinaires peuvent exiger de leurs patrons, c'est l'appui, la recommandation et la protection dont ils peuvent avoir besoin. Il faut éviter avec plus de soin encore les hommes d'un caractère inquiet et turbulent, qui s'attachent à vous moins par affection pour votre personne que par haine contre quelque autre dont ils sont mécontents : car telle est une des principales causes de cette mésintelligence qu'on voit si souvent régner entre les grands. Il en faut dire autant de ces clients pleins de vanité, qui vantent à grand bruit leurs patrons et se font leurs trompettes : ils ruinent toutes les affaires par leurs indiscrétions, et, en échange de l'honneur qu'ils tirent de leurs liaisons avec vous, ils vous suscitent une infinité d'envieux et d'ennemis. Il est une autre espèce de clients encore plus dangereuse ; je veux parler de certains hommes excessivement curieux, qu'on peut regarder comme de vrais espions et qui cherchent coqtinuellçmept â pénétrer les secrets d'une maison

pour les porter dans une autre. Ils sont ordinairement en faveur, parce qu'ils paraissent officieux et rapportent des deux côtés. Que les subalternes s'attachent à leurs supérieurs dans la même profession, par exemple les soldats aux officiers et les officiers aux généraux sous lesquels ils ont servi ; une telle conduite est louable et généralement approuvée , même dans les monarchies , pourvu qu'il n'y entre point de faste ni d'aflFeclion de popularité. Mais, de toutes les manières d'acquérir des clients, la plus honorable et la plus juste c'est de faire profession d'honorer et de protéger les hommes de mérite , de quelque ordre ou condition qu'ils puissent être. Cependant , lorsque la différence à cet égard n'est pas trèssensible, il vaut mieux avoir pour client des hommes d'un mérite un peu au-dessus du commun que des hommes d'un mérite supérieur; et, s'il faut dire la vérité tout entière, dans un temps de corruption un homme très-actif est d'un meilleur service qu'un homme vertueux.

Dans le gouvernement d'un État , il est bon que le traitement ordinaire soit à peu près égal pour toutes les personnes du même rang ; car, en témoignant aux uns une préférence trop marquée, on les rend insolents et on mécontente les autres. Mais en dispensant les grâces et les faveurs , on doit le faire avec choix et distinction ; ce qui rend les personnes favorisées plus reconnaissantes et les autres plus empressées, parce qu'alors c'est, comme nous venons de le dire, une faveur et non une chose due. Cependant il ne faut pas d'abord trop favoriser un même homme, parce qu'il serait impossible de continuer à le faire dans la même proportion ; ce qui le rendrait à la fin insensible à toutes les faveurs qu'il recevrait. Il est dangereux de se laisser gouverner par une seule persoune, ce qui est un signe de faiblesse et donne prise à la médisance; car tel qui n'oserait vous censurer directement ne manquera pas de médire de celui qui vous conduit, et votre réputation en souffrira. Cependant il est encore plus dangereux de se livrer à plusieurs personnes à la fois. Par cette excessive facilité, Ton devient inconstant et sujet à se déterminer d'après la dernière impression. Prendre conseil d'un petit nombre d'amis est une conduite aussi honorable que prudente , car celui qui regarde le jeu voit mieux que celui qui joue. La véritable amitié est fbrt rare en ce monde , surtout entre égaux ; c'est pourtant celle qui a été le plus célébrée. Si cette sublime amitié existe, c'est seulement entre le supérieur et l'inférieur ; parce que la fortune de l'un dépend de l'autre.

XLVIIÏ. — Des solliciteurs et des posttdants.

Dans la mullitude immense des affaires, il est beaucoup de pro* jetâ et de préleptions injqsles; et trop souvent les brig^ues des particuliers nuisent à Tintérêt public. Il est beaucoup d^ choses , bonnes en elles-mêmes , qu'on entreprend avec de mai^yaises intentions, npn-seulement avec des vif j^s, injustes par raj^portaii but, mais ^vec beaucoup de mauvaise, foi par rapport au sucçè$<, et qu'on commence sans avoir; l^. moindre envie de les fipir ; vous. trof)vez assez, de gens qui ^. cb^rg^qt de vos demandes et quiproQ>jettent de vous servir avec ardeur, saps sç soucier d-effectuer leur promesse. Cependant, s'ils. s!apercoiyent que Taffair^ est pcès de réussir par un autre, ils voudcp^f. ayoir part au succès, ils^trou-, veront moyen de vous persuafler qu'ils y ont contjcil^uè ; ils se mettront au, second rang parmi qeux quç vous récompenserez.. Enfin, tandis que l'affaire sera pendante, ilstireron).pQrti.4eSv^^^ rances du pQstujant. ou du sollicitipur. Il est aussi des personnes qui se chargent de vos affaires dans la seule vue de croiser qi}elq|iie autre ou pour s'instruire en, passant de telle chose, dont eljes ne, peuvent être, informées que par ce ipoyen,, sap^ se souciei; ^e. ceqpe deviendra, l'afîairp et çn né vi^t qu'à Ipur but particulier., on à qui. en général i^s affaires d'autrui, servent de. moyen pQur f^ire leurs propres affaires , de point pour aller à leur propre bi^i^ Il en, esl^ même qui se çhargpnt de solliciteq pour vous., dans le desseinformel de vous faire, échouer , poujc rei^dr^ un bon office à votne partie adverse, à voti;e compétitjêur ou 4 votre ami déclaré.

Si oa Y, fait bien attenlipp, on recoqnaîtra que, dans tout^. demande ou pétition , il y a toujours un droit d'équité, si c'est une demaude de justice, et un droit de mérite, si c'est une d^m^fle de. grâces. Dan^ le premier ça§, si, votre inclination vous. porte, à.f^jyoriser la partie qui a tort, servez- vous plutôt de votre crédit poup, aiçcomnooder l'affiaire que pour l'emporter. Dans le, second cas, si vous penchez pour celui qui a. le ujoins de mérite, absteqez-yops du môin^ de médire du plus dignie et de le déprimer^. Lorsque vous n'êtes pas bieu au fait ^e certaines demandes, rappprtezp vous-en sur ce sujet au, jugement de quelque ami sûr et iijtelligenit qui vous instruise de ce que vous pouvez faire ayçç l^opneur,; mais, il faut alors bien de la pr.udence et (}u discernement pour le.qhoix d'un ami qui mérite. uue telle confiance,, auirennent voqs courej; risque d'ôtr^. trompé ^urtout^ et, mené par Ip nez. Aujourd'hui Ips solliciteurs et les postulants sont si sujets à essuyer des délai^ çt (}es renvois perpétuels, qu'un prpcédé frauc et ouvert, spjt eq refq^

W&A1&^ PJS MOftÂlÇ ET DE POlillffQUË. ddf

saqt d^at^ord Dettement de se charger de TaSPaire ,. soit e» ee km faisant point illusipn par rapport au succès, en l^^ur disant naturellemisnt l'état où elle se trouve, et^ en (^.'exigeant pas d'eux pln^ de reconnaissance qu'on n'en a mérité de leur part; que cette sin-^ cérité, dis-je, est devenuo non-seulement louable et juste, naai& très-agréable aux parties, et que c'est leur rendre un vrai service. Quant anx demandes de grâces, la diligence de celui dont la de~. mande prévienjt celles de tous les autres ne serait pas une raison suffisante pour le préféi:er ; cependant , si l'on tirait de lui des. lumières qu'on n'aurait pu se procurer par le moyen de tout autre, il ne faudrait pas non plus se prévaloir contre lui de sa confiance, ina)s d(|, moip3 troi;,ver bon qji^'il tjrâi parti dQ ses autres, mpyens, et même lui tenir un peu compte soit de sa diligence, soit des. connaissances qu'on anrait tii;ées de luj. Ignorer Ja valeur de ce= que l'on demandp est un, signe. 4' inexpérience et d'impéritie, conune en. ignorer lajusUcQ oU; Tinjustice est Ip signe d'une conscience peu délipate. Un profond, secret sur les den^andes. qu'on veut faire çst un dps plus sûrs ipoyens pour réussir; car, quoique Ton puisse décourager tel, de sqs con^pétileurs en ipapifestant ouyertament ses. espéfançes bien fondées,, cependant cette publicité ne laisse pas d'en susciter d'antres et. de les. pnbardir à se mettre sur les rangs^ L'essentiel, ppur obtenir une grâce, est dp; saisir les, occasions, npn-seulpmpnt pai; rapport ^ ceux qui on|^, le^ ppuvoir de les accordpr ou de les refuser,, mais encore à, l'égard de ceux qjui sont disposés à entrer, en, concurrence avec, vous ou à vous traverser par toLit autre mptif,

Dans le choix dp la personnp que vous voulez charger du soin de vos, affaires, ayez plutôt égard à l'aptitude et à la convenanpe par rapport à ces affaires mêmes , qu'au rang et à la dignité. Par la mépie raison, choisisses^ plutôt l'hon^me qui se mêle de peu d'aQair res, que celui qui. vput les embrasser toutes. Quelquefois le dédommagemei^t qu'on vous accorde , après vous, avoir fait essuyer un refi|S, yaut mieux que ce qu'on yous a refusé , pourvu toutefois q.ue, yous i^ paraissiez pas trop décourag/é ou trop mécontent, a Demandez une chose injuste pour obtpnir plus aisément, une chose jusfie, )> Cette maxime peut être fort, uijle à un honime qui jouit d'une hante £aveur, dans tout autre cas il vaudrait mieux graduer ses demandes^ ^n de parvenir par degrés à ce. qu'on souhaite, et obtpnir toujours quelque chose en attendant; car tel , qui; aura d^'abord courn le risq,up dp perdre par un premier refys l'affection du suppliant, ne.youdra pas ensuite s'expospr par un nouveau refus à l'éloigner.pour U)ujour3,.età perdrp. ainsi Ip.frnit dps,gr4pp^,(ju'il

lui aura déjà accordées. Rien en apparence ne coûte moins à un personnage éminent que des lettres de recommandation, et il semble qu'il ne puisse honnêtement les refuser. Cependant, lorsqu'elles sont prodiguées à des hommes qui les méritent peu , elles nuisent beaucoup à la réputation de celui qui les a accordées. Rien n'est plus dangereux dans un pays que ces solliciteurs banaux des affaires d'autrui qui excellent à donner aux prétentions du premier venu une apparence de droit et d'équité ; c'est un talent funeste aux affaires publiques et un vrai fléau dans un État.

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