LIVRE PREMIER
après tout, qui n'élait autre que celle-ci : d'un certain nombre d'exemples et de faits particuliers auxquels ils mêlaient quelques notions communes et peut-être aussi quelques-unes des opinions alors reçues, surtout de celles qui avaient le plus de cours, ils s'élançaient du premier vol jusqu'aux conclusions les plus générales, c'est-à-dire jusqu'aux principes des sciences, puis, regardant ces principes hasardés comme autant de vérités fixes et immuables , ils s'en servaient pour déduire et prouve;* , à l'aide des moyens , les propositions inférieures dont ils composaient ensuite le corps de leur théorie; enfin, s'ils rencontraient quelques exemples ou faits particuliers qui combattissent leurs assertions , d'un tour de main ils se débarrassaient de cette difficulté , soit à l'aide de certaines distinctions , soit en expliquant leurs règles mêmes , soit enfin ea écartant ces faits par quelques grossières exceptions. Quant aux causes des faits particuliers qui ne leur faisaient point obstacle, ils les moulaient à grand'peine sur ces principes, et ne les abandonnaient point qu'ils n'en fussent venus à bout. Mais cette histoire naturelle et cette collection d'expériences qui leur servait de base n'était rien moins que ce qu'elle aurait dû être , et cette promptitude à s'élancer aux principes les plus généraux est précisément ce qui a tout perdu.
GXXVI. Peut-être encore tous les soins que nous nous donnons pour empêcher les hommes de prononcer avec tant de précipita-* tion, en posant d'abord des principes fixes, et pour les engager à ne le faire qu'au moment où ayant passé, comme ils le devaient, par les degrés intermédiaires, ils seront enfin arrivés aux principes les plus généraux ; cette sollicitude, dis-je, pourra faire penser que nous avons en vue certaine suspension de jugement et que nous voulons ramener la science à Tacatalepsie : ce n'est point du tout kVacatalepsie que nous tendons, mais à V eucatalepsie *. tioire dessein n'est point de déroger à l'autorité des sens, mais de les aider; ni de mépriser l'entendement, mais de le diriger. Et après tout ne vaut-il pas mieux, tout en ne se croyant pas suffisamment instruit, en savoir assez , que de s'imaginer savoir absolument tout et d'ignorer pourtant tout ce qu'il faudrait savoir?
CXXVII. Quelqu'un pourra douter encore (car ce sera ici plutôt un léger doute qu'une véritable objection) si notre dessein est de perfectionner seulement la philosophie naturelle par notre méthode, ou d'appliquer également celte méthode aux autres sciences : telles que la logique , la morale et la politique. Or , ce que nous
1, Ce8t*à-dire : nous ne voulons pas établir Vimpossibiliré de )a connaissance, nais une connaissance yéritable et bien fondée, F.P.
livons dil'jusqu*ici doit s'entendre généralement de toutes les sciences; et de même que la logique ordinaire, qui gouverne tout par le syllogisme, ne s'applique pas seulement aux sciences naturelles, mais à toutes les sciences sans exception, de même notre méthode, qui procède par V induction, les embrasse toutes. Car notre plan n*est pas moins de composer une histoire et de dresser des tables d'invention, soit sur la colère, la crainte, la honte et autres affections (le cette nature , soit sur les faits et les exemples tirés de la politique, soit enfin sur les opérations de l'esprit, sur la mémoire, sur les facultés de composer et de diviser, déjuger, et autres semblables, que sur le chaud et le froid, ou sur la lumière, la végé-» tation et autres sujets de ce genre. Cependant, comme, après avoir préparé et rédigé notre histoire naturelle, la méthode d'interpréta^ tion que nous suivons n'a pas simplement pour objet les mouve* ments et les opérations de l'esprit, c'est-à-dire la logique vulgaire, mais la nature même des choses, nous dirigeons l'entendement de manière qu'il puisse s'appliquer aux phénomènes et aux opérations de la nature par divers moyens appropriés aux différents sujets ; et c'est par ccftte raison qu'en exposant cette méthode d'interprétation nous donnons divers préceptes sur la manière d'appliquer jusqu'à un certain point la méthode d'invention à la nature et aux qualités particulières du sujet, qui est l'objet de la recherche ac« tuelle.
CXXVni. Il serait injuste de nous soupçonner d'avoir conçu le dessein de décréditer et de ruiner dans l'opinion publique la philosophie, les sciences et les arts aujourd'hui en vogue ; on doit penser, au contraire, que nous saisissons avec plaisir tout ce qui peut contribuer à les mettre en usage, à les faire valoir, à les accréditer. Nous n'empêchons nullement qu'ils ne fournissent une matière aux entretiens , des ornements aux discours , un texte aux professeurs, enfin qu'ils ne servent à multiplier les ressources et les commodités dans la vie ordinaire. Ce sera, si l'on vent, une monnaie qui aura cours parmi les hommes, à raison de la valeur qu'y attache l'opinion publique. Nous disons plus; nous déclarons sans détour que cet autre genre de connaissances dont il s'agit ici remplirait assez mal ces différents objets, vu qu'il nous parait tout à fait impossible de les abaisser à la portée des esprits ordinaires autrement que par l'exécution et les effets ostensibles. Cette affection, cette bonne volonté envers les sciences reçues est un sentiment dont nous faisons sincèrement profession ; et ceux de nos écrits qui ont déjà paru, surtout notre ouvrage sur l'accroissement et la dignité des sciences, en feront foi. Il serait donc inutile désormais de chercher