‹ Œuvres de BaconChapitre 6 sur 170 · LITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LITRE PREMIER

I. L'homme , interprète et ministre de la nature , n'étend ses connaissances et son action qu'à mesure qu'il découvre Tordre naturel des choses, soit par Tobservation, soit par la réflexion ; il ne sait et ne peut rien de plus.

U. La main seule et l'entendement abandonné à lui-même n'ont qu'un pouvoir très-limité ; ce sont les instruments et les autres genres de secours qui font presque tout , secours et instruments non moins nécessaires à l'esprit qu'à la main; et de même que les instruments de la main excitent ou règlent son mouvement, les instruments de l'esprit Taident à saisir la vérité ou à éviter Terreur.

IIL La science et la puissance humaine se correspondent dans tous les points et vont au même but; c^est l'ignorance où nous sommes de la cause qui nous prive de Teifet; car on ne peut vaincre la nature qu'en lui obéissant; et ce qui était principe, effet ou cause dans la théorie, devient règle , but ou moyen dans la pratique.

lY. Approcher ou écarter les uns des autres les corps naturels, c*est à quoi se réduit toute la puissance de Tbomme ; tout le reste, la nature Topère à Tintérieur et hors de notre vue.

Y. Les seuls hommes qui se mêlent d'étudier la nature, ce sont tout au plus le mécanicien, le mathématicien, le médecin, Talchi-

miste et le magicien ; mais tous, du moins jusqu'ici, avec aussi peu de succès que de vraie méthode.

YI. Il serait insensé , et même contradictoire , de penser que ce qui n'a jamais été exécuté puisse Tètre autrement que par des moyens qui n'ont pas encore été tentés.

VII. Au premier coup d'œil jeté sur les livres, les laboratoires et les ateliers, les productions de l'esprit et de la main de l'homme paraissent innombrables. Mais toute cette variété se réduit à une subtilité recherchée , et à des dérivations de ce qui frappe le plus la vue, et non à de nombreux axiomes.

VIII. Je dis plus : tous ces moyens imaginés jusqu'ici sont bien plutôt dus au hasard et à la routine, qu'aux sciences et à la méthode. Car ces sciences prétendues, dont nous sommes en possession, ne sont tout au plus que d'ingénieuses combinaisons de choses connues depuis long-temps, et non de nouvelles méthodes d'invention ou des indications de nouveaux moyens.

IX. Au fond, les sources et les causes de tous les abus qui se sont introduits dans les sciences se réduisent à une seule , à celleci : c'est précisément parce qu'on admire et qu'on vante les forces de l'esprit humain qu'on ne pense point à lui procurer de vrais secours.

X. La subtilité des opérations de la nature surpasse infiniment celle des sens et de l'entendement , en sorte que toutes ces brillantes spéculations et toutes ces explications dont on est si fier ne sont qu'un art d'extravaguer méthodiquement ; et si elles en imposent, c'est que personne encore n'a fait cette remarque.

XI. Comme les sciences que nous possédons ne contribuent en rien à ^l'invention des moyens , la logique reçue n'est pas moins inutile à l'invention des sciences.

XII. Cette logique, dont l'usage n'est qu'un abus, sert beaucoup moins à faciliter la recherche de la vérité, qu'à fixer les erreurs qui ont pour base les notions vulgaires; elle est plus nuisible qu'utile.

XIII. Le syllogisme n'est d'aucun usage pour inventer ou vérifier les premiers principes des sciences. Ce serait en vain qu'on voudrait l'employer pour les axiomes moyens « ; c'est un instrument trop faible et trop grossier pour pénétrer dans les profondeurs de la nature. Aussi voit-on qu'il peut tout sur les opinions, et rien sur les choses mêmes.

XIV. Le syllogisme est composé de propositions , les proposi-

1. Bacon appelle axiomes moyens les propositions qui occupent le milieu entre les principes absolus et les faits particuliers. Il y revient souvent. ED.

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