‹ Œuvres de BaconChapitre 8 sur 170 · LIVRE PREMIER. H · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. H

XXV. D*où ont découlé les principes sur lesquels on se fonde aujourd'hui? d*une poignée de petites expériences, d'un fort petit nombre de faits très^faroiiiers, d'observations triviales; et comme ces principes sont, pour ainsi dire, taillés à la mesure de ces faits, il n'est pas étonnant qu'ils ne puissent conduire à de nouveaux faits. Que si par hasard quelque fait contradictoire S qu'on n'avait pas d'abord aperçu, se présente tout à coup, on sauve le principe à Faide de quelque frivole distinction , au lieu qu'il aurait fallu corriger d'abord le principe même.

XXVI. Ce produit de la raison humaine, dont nous faisons usage pour raisonner sur les opérations de la nature, nous rappelons arUicipatians de la nature, attendu que ce n'est qu'une production fortuite et prématurée. Mais les autres connaissances que nous tirons des choses observées et analysées avec méthode, nous tes appelons int*rpritaiion$ de la nature,

XXVn. Les antioipationê n'ont que trop de force pour extorquer notre assentiment; car, après tout, si les hommes, étant tous atteints de la même folie, extravaguaient précisément de la même manière , ils pourraient encore s'entendre assez bien.

XXVilI. Je dis plus; les anticipatiçns subjuguent plus aisément notre rais^on que ne le font les interprétations de la nature, les premières n'étant extraites que d'une poignée de cette sorte de faits qu'on rencontre à chaque instant, que Tentendement rec(mnait aussitêt et dont l'imagination est déjà pleine ; au lieu que, les mterprétations étant formées de notions prises çà et là, extrêmement différentes et fèrt éloignées, soit les unes des autres, soit des idées communes, ne peuvent aussi promptement frapper notre esprit; et les opinions qui en résultent, ne se mariant pas aussi aisément aux opinions reçues, semblent étranges, malsonnantes, et sont comme autant d'articles de foi.

XXIX. Les anticipations et la dialectique sont assez utiles dans les sciences qui ont pour base les chinions et les maximes reçues, vu qu'alors il s'agit plus de subjuguer les esprits que les choses mêmes.

XXX. Quand tous les esprits de toutes les nations et de tous les si(scles, concertant leurs travaux et se transmettant réciproquement leurs découvertes, formeraient une sorte de coalition, les sciences n'en feraient pas de plus grands progrès par le seul moyen des

1. Il y a dans le texte inslaniia aligna, u Par ce mot, instanlia, qui est employé très-souvent dans le Ni^uvel Organum, l'aateiir, dit M. Bouiilet (éd. de Baeon, II, p. 469), entend un fait particulier, une expérience, un exerap'e. Ce mot, qui n'est Qullement latin dans ce sens, n'est que le mot anglais in8taHC9, exemple , latinisé »

anticipations; car lorsque les erreurs sont radicales et ont eu lieu dans la première digestion de Teâpril, quelque remède qu'on applique ensuite, et quelque parfaites que puissent être les fonctions ultérieures, elles ne corrigent point le vice contracté dans les premières voies.

XXXI. En vain se flatterait-on de pouvoir faire de grands progrès dans les sciences, en entassant, en greffant le neuf sur l6 vieux ; il faut reprendre tout l'édilice par ses fondements , si Ton ne veut tourner perpétuellement dans le même cercle, en avançant tout au plus de quelques pas.

XXXII. Rendons aux anciens auteurs Thonneur qui leur est dû ; car il ne s'agit pas ici de comparer les esprits ou les talents, maïs seulement les méthodes; et quant à nous, notre dessein n'est pas de prendre ici le rôle de juge, mais seulement celui de guide.

XXXIII. Disons-le ouvertement; on ne peut, par le moyen des anticipations, c'est-à-dire des opinions reçues, juger sainement de notre méthode, ni de ce qui a été inventé en la suivant; car on ne peut exiger que nous nous en rapportions au jugement de ce qui est soi-même appelé en jugement.

XXXIV. Ce que nous proposons ici n'est même pas trop facile à exposer ; car on ne comprend ce qui est entièrement nouveau que par analogie avec ce qui est déjà connu.

XXXV. Borgia, parlant de l'expédition des Français en Italie S disait : qu'ils étaient venus la craie en main pour marquer leurs étapes, et non l'épée au poing pour faire une invasion. Il en est de même de notre méthode ; nous voulons qu'elle s'insinue doucement dans les esprits les mieux disposés à la recevoir, et les plus capables de la saisir; qu'elle s'y fasse jour peu à peu, et sanâ violence; car dès que nous ne sommes d'accord ni sur les principes, ni sur les notions , ni même sur la forme des démonstrations , les réfutations ne peuvent plus avoir lieu.

XXXVI. Reste donc une seule méthode à employer , méthode fort simple; c'est, quant à nous, de mener les hommes aux faits mêmes, pour leur en faire suivre l'ordre et l'enchaînement ; mais /eux, de leur côté, il faut aussi qu'ils s'imposent la loi d'abjurer

pour un temps toutes leurs notions, et de se familiariser avec les choses mêmes.

XXXVII. La méthode des philosophes qui soutenaient le dogme de l'acatalepsie est, dans les commencements, presque parallèle à la nôtre ; maïs sur la fin elles s'écartent prodigieusement Tune de

1. Cette expédition eut lieu sous le commandement de Charles YIII, en 1494 Borgia, cité ici, est Alexandre YI. ED.

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l^autre, et elles sont même opposées : car eux , affirmant absolument, et sans restriction, qu'on ne peut rien savoir, ôtent ainsi aux sens et à Tentendement toute autorité ; au lieu que nous, qui disons seulement qu'on ne peut , par la méthode reçue , acquérir de grandes connaissances sur la nature , nous proposons une autre méthode, dont le but est de chercher et de procurer sans cesse des secours aux sens et à Tentendement.

XXXVIII. Non-seulement les fantômes et les notions fausses qui ont déjà pris pied dans l'entendement humain, et y ont jeté de si profondes racines, obséderont tellement les esprits que la vérité aura peine à s'y faire jour; mais, le passage une fois ouvert, ils accourront de nouveau dans la restauration des sciences, et feront encore obstacle, si les hommes ne sont bien avertis de s'en défier et de prendre contre eux toutes sortes de précautions.

XXXIX. Ces fantômes qui obsèdent l'esprit humain, nous avons cru devoir (pour nous faire mieux entendre) les distinguer par les quatre dénominations suivantes : la première espèce, ce sont les fantômes de race; la seconde, les fantômes de V antre; la troisième, hs fantômes de la place publiqtie; la quatrième, les fantômes de théâtre,

XL. Quoique le plus sûr moyen pour bannir à perpétuité tous ces fantômes soit de ne former les notions et les axiomes que d'après les règles de la véritable induction, l'indication de ces fantômes ne laisse pas d'être d'une grande utilité; car la doctrine qui a pour objet ces fantômes est à l'interprétation de la nature ce que la doctrine qui a pour objet les sophismes est à la dialectique

ordinaire.

XL!. Les fantômes de race ont leur source dans la natnre même de l'homme; c'est un mal inhérent à la race humaine, nn vrai mal de famille , car rien n'est plus dénué de fondement que ce principe « : « Le sens humain est la mesure de toutes les choses. » Il faut dire au contraire que toutes les perceptions , soit des sens , soit de l'esprit , ne sont que des relations à l'homme , et non des relations à l'univers. L'entendement humain , semblable à un miroir faux, fléchissant Tes rayons qui jaillissent des objets, et mêlant sa propre nature à celle des choses, gâte, tord, pour ainsi dire, et défigure toutes les images qu'il réfléchit.

XLIl. Les fantômes de l'antre sont ceux de l'homme individuel; car, outre les aberrations de la nature humaine prise en général, chaque homme a une sorte de caverne, d'antre individuel, qui rompt et corrompt la lumière naturelle, en vertu de diff'érentes causes,

1. C'était la maxime de Protngoras. Voy. le Craiyle de Platon. ED. 11. 2

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telles que: la^ nature propre et particulière de chaque individu J-édur cation, les conversa lionâ , les lectures, les sociétés, l'autorité des: personnes qu'on admire et qu'on respecte, enfin la diversité des impressions que peuvent faire les mêmes choseS', selon qu'elles rencontrent un esprit préoccupé et déjà vivement affecté par d'autres objets, ou qu'elles trouvent un esprit tranquille et reposé; em sorte que, rien n'étant plus inégal, plus variable, plus irrégulier que la disposition naturelle de l'esprit humain, considéré dans les divers individus, ses opérations spontanée» sont presque entièrement le produit du hasard. Et c'est ce i;ui a donné lieu à cette ob*> servation si juste d'Heraclite : a Les hommes vont cherchant les sciences daus leurs petits mondes particuliers, et non dans le monde universel, c'est-à-dire dans le monde commun à t^us. »

XLIII. Il est aussi des fantômes de convention et de société que nous appelons fantômes de la place publique , et dont la source est la communication qui s'établit entre les différentes familles du genre humain. C'est à ce commerce même, et aux associations de toute espèce , que fait allusion le nom par lequel nous les désignons, car les hommes s'associent par les discours; et les noms qu'on impose aux différents objets d'échange , on les proportionne à rintetligence des moindres esprits. De là tant de nomenclatures inexactes, d'expressions impropres qui font obstacle aux opéra-tiens de l'esprit: et c'est en vain que les savants, pour prévenir ou lever les équivoques, multiplient les définitions et les explications; rien de plus insuOTisant qu'un tel remède; quoi qu'ils puissent faire, ces mots font violence à l'enlendement., et troublent tout en précipitant les hommes dans de stériles et innombrables disputes.

XLIV.' Il est enfin des fantômes originaires des dognies dont lesdi verses philosophies sont composées, et qui, de là, sont venus s'établir dans les esprits. Ces derniers, nous les appelons fantômes de théâtre : car tous ces systèmes de philosophie, qui ont été succès* sivement inventés et adoptés , sont comme autant de pièces de théâtre que les divers philo:;ophesont mises au jour, et sont venus jouer chacun à leur tour; pièces qui présentent à nos regards autant de mondes imaginaires et vraiment faits pour la scène. Nous ne parlons pas seulement ici des opinions philosophiques et des sectes qui ont régné autrefois, mais en général rie toutes celles qui ont pu ou peuvent encore exister, attendu qu'il est encore assez facile de cimiposer une infinité dautres pièces du même genre, les erreurs les plus opposées ayant presque toujours des causes semblables. Et, ce que nous disons, il ne faut pas l'entendre seule-

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ment des «ysfèmes pris en totalité, mais même d*cme infinité de principes et d'axiomes reçus dans les sciences; principes que la crédulité, en les adoptant sans examen et les transmettant de bouche en bouche, a accrédiiés. Mais nous allons traiter plus amplement et pliB en détail de ces diverses es^ièces de fantômes, afin d'en garantir plus mûrement Tesprit humam.

XLV. L'entendement humain, en vertu de sa constitution natu-^ relie, n'est que trop porté à supposer dans les choses plus d'uniformité, d'ordre et de régularité qu'il ne s'y en trouve en effet; et quoiq^i'il y ait dans la nature une infinité de choses extrémemerit différentes de toutes les autres, et uniques en leur espèce, il ne laisse pas d'imaginer un parallélisme, deâ analogies, des correspondances et des rapports qui n'ont aucune réalité. De là cette supposition chimérique que tous les corps célestes décrivent des cercles parfaits, lOi^pèce de conte physique qu'on n'a adopté qu'en rejetant tout à fait les lignes spirales et les dragons (aux noms près, qu'on a conservés ) : de là aussi celle du feu élémentaire et de sa forme orbiculaire, laquelle n'a été introduite que pour faire, en quelque inaeière , la partie carrée ( le quadrille ) avec les trois autres éléments qui tombent sous le sens. On a été encore plus loin ^; on a imaginé je ne sal:» quelle proportion ou ppogression dé* cuple, qu'on attribue à ce qu'on appelle les éléments, supposant que leur densité va croissant dans ce rapport, et mille autres rêves de cette espèce. Or, les inconvénients de cette promptitude à faire des suppositions ne se font fias seulement sentir dans les opinions, mais même dans les notions simples et élémentaires; elle falsifie tout.

XLVI. L'entendement, une fois familiarisé avec certaines idées qui lui plaisent , soit comme généralement reçues, soit comme agréables en elles-mêmes, s'y attache obstinément; il ramène tout à ces idées de prédilection ; il veut que tout s'arcorde avec elles ; il les faut juge de tout; et les faits qui contredisent ces opinions favorites ont beau se présenter en foule, ils ne peuvent les ébrauler dans son esprit; ou il n'aperçoit point o«es faits, eu il les dédaigne, ou il s'en débarrasse à l'aide de quelques frivoles distinctions^ ne souffrant jamais qu'on manque de respect à ces premières maximes qu'il s'est laites. Elles sont pour lui comme sacrées et inviolables; genre de préjugés qui a les plus pernicieuses conséquences. C'était donc une réponse fort judicieuse que celle de cet ancien qui , voyant suspendus dans un temple des portraits de navigateurs qui, ayant fait un vœu durant la tempête, s'en étaient acquittés

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