‹ Œuvres de BaconChapitre 95 sur 170 · III. — De r unité du sentiment dans r Église chrétienne · texte numérisé non relu

III. — De r unité du sentiment dans r Église chrétienne

La religion étant le principal lien de la société hupiaine, il est à souhaiter pour cette société que la religion elle-même soit resserrée par l'étroit lien de la véritable unité. Les dissensions et les schismes en matière de religion étaient un fléau inconnu aux païens. La raison de celte différence est que le paganisme était plutôt composé de rits et de cérémonies relatives au culte des dieux que de dogmes positifs et d'une croyance fixe; car on devine assez ce que pouvait être cette foi des païens dont l'Édise n'avait pour docteurs et pour apôtres que des poètes. Mais l'Ecriture-Sainte , en parlant des attributs du vrai Dieu, dit de lui que c'est un Dieu jaloux. Aussi son culte ne souffre-t-il ni mélange ni alliage. Nous croyons donc pouvoir nous permettre un petit nombre de réflexions sur cet important sujet de l'unité de l'Église, et nous tâcherons de faire des réponses satisfaisantes à ces trois questions : Quels seraient les fruits de cette unité? Quelles en sont les vraies limites? Enfin par quels moyens pourrait-on la rétablir?

Quant aux fruits de cette unité , outre qu'elle serait agréable à Dieu (ce qui doit être la fin dernière et le but de tous les buts), elle procurerait deux avantages principaux, dont l'un regarde ceux qui sont encore aujourd'hui hors de l'Église, et l'autre est propre à ceux qui se trouvent déjà dans son sein. A l'égard du premier de tous les scandales possibles , les plus grands et les plus manifestes sont sans contredit les schismes et les hérésies; scandales pires que celui même qui naît de la corruption des mœurs : car il en est à cet égard du corps spirituel de l'Église comme du corps humain, oii une blessure et une solution de continuité est souvent un mal plus dange-

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r^uz que la corrpptipn jea hurleurs; en sorte qpMl n'est poin^ de peiuse pluç puissante pour éjoign^r de TÉglise ceux qui ^pt hors de gon sein et pour en bannir ceux qui s'y trouvent déjà qup les atteintes données à Tunité. Ainsi, quand les sentiments étant excessivement partagés on entend l'un crier : « Le voilà dans le déser(, o et Tautre dire : a Non, non, le voici dans |e sanctuaire, » c'est-qdire qu^nd les uqs cherchent le Christ dans les concilis^uje^ des hérétiques, et les autres sur la face extérieure de l'Église, alors on doit avoir Toreille perpétuellement frappée de ces paroles des saintes Écritures : « Garcjçz-vous de sortir, a L'apôtre des gentils, dont le ipinistère et la vocation étaient spécialement consacrés à introduira dans l'Église ceux qui se trouvaient hors de son sein , s'exprimait ainsi en parlant aux fidèles : « Si un païen ou tout autre infidèle, entrant dans votre Église, vous entendait parler ainsi différentes langues, que penserait-il de vous? Ne vous prendrait-il pas pour autant, d'insneq^és? » Qertes, les athéea n^ sont ps^s moins spandalisés lorsqu'ils sont étourdis par le fracas des disputes et des controverses sur la religion. Voilà ce qui les éloigne de l'Église et les porte à tourner en ridicule les choses saintes. Quoiqu'un sujet aussi sérieux que celui-ci semble exclure toute espèce de badinage , je ne puis m'empéçher de rapporter ici un trait de ce genre qui peut donner une juste idée des mauvais effets de ces disputes théologiques. Un plaisant de profbssion a inséré dans le catalogue d^une bibliothèque imaginaire un livre portant pour titre : <c Cabrioles et singeries des hérétiques. » En effet, il n'est point de secte qui n'ait quelque attitude ridicule et quelque singerie qui lui soit propre et qui la caractérise; extravagance qui, en choquant les hommes charnels ou les politiques dépravés, excite leur mépris et les enhardit à tourner en ridicule les saints mystères.

A l'égard de ceux qui se trouvent déjà dans le sein de l'Église , les fruits qu'ils peuvent retirer de son unité sont tous compris dans ce seul mot : la paix ; ce qui renferme une infinité de biens, car elle établit et affermit la foi, elle allume le feu divin de la charité. De plus, la paix de l'Église semble distiller dans les consciences mêmes et y faire régner cette sérénité qui règne au dehors. Enfin eMe engage ceux qui se contenteraient d'écrire ou de lire des controverses et des ouvrages polémiques à tourner leur attention vers des traités qui respirent la piété et l'humilité.

Quant aux limites de l'unité, il importe avant tout de les bien placer. Or on peut à cet égard donner dans deux excès opposés ; car les un^, animés d'un fkux zèle, semblent repousser toute parol^ tendapt à une pacification : (( Ëh quoil Jéhu est-il un homme de

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paix? Qu'y a-t-il de commun entre la paix et toi? Viens et suismoi. » La paix n*est rien moins que le but des hommes de ce caractère ; il ne s*agil pour eux que de faire prédominer telle ôpinîdïi et telle secte qui la soutient. D'autres, au contraire, semblables aux Laodicéens, plus tièdes sur Tarlicle de la religion et s'imaginàril qu*on pourrait, à l'aide de certains tempérarneiits, de certaines propositions rnoyennes et participant des opinions contraires, concilier avec dextérité les points en apparence les plus contradictoires, semblent ainsi vouloir se porter pour arbitres entre Dieu et Thorame. Mais il faut éviter également ces deux extrêmes, but auquel on parviendrait en expliquant, en déterminant d'une manière nette et intelligible pour tous en quoi précisément cohsiste cette alliance dont le Sauveur â stipulé lui-même les conditions par ces deux sentences ou (clauses, qui â la première vue semblent contradictoires : « Celui qui n'est pas avec nous est contre nous , celui qui^'h'est pas contré nous est avec nous, » c'est-à-dire si l'on avait soin de séparer et de bien distinguer les points fondamentaux et essentiels de la religion d'avec ceux qui ne doivent être regardés que comme des opinions vraisemblables et de simples vues ayarit pour objet l'ordre et là discipline de l'Église. Tel de nofe lecteurs sera tenté de croire que nous ne faisons ici que remanier un sujet trivial , rebattu , et proposer inutilement des choses déjà exécutées; mais ce serait une ei*reur : car, ces distinctions si nécessaires, si on les eût faites avec plus d'impartialité, elles auraient été plus généralement adoptées. J'essaierai seulement de donner sur cet important sujet quelques vues piroportionnées à ma faible intelligence. Il est deux espèces de controverses qui peuvent déchirer le sein de l'Église et qu'il faut éviter également : l'une a lieu lorsque le point qui est le sujet de la dispute, étant frivole et de peu d'importance, ne mérite pas qu'on s'échauffe comme on le fait en le discutant, la dispute n'ayant alors pour principe que l'esprit de contradiction ; car, â la vérité , comme Tun des pères de l'Église l'a observé, la tunique du Christ était sans coutuî'e, mais le vêtement de l*Églisé était bigarré de différentes couleurs; et il donne à ce sujet le précepte suivant : « Qu'il y ait de la variété dans ce vêtemeht, mais sans déchirure; car l'iinitê et l'uniformité sont deux choses très-différentes. » L'aulrô genre de controverse a lieu lorsque , le point qui est le sujet de la discussion étant de plus grande importance, on l'obscurdtà force de subtilités , eii sorte que dans les arguments allégués de paH et d'autre on trouve plus d'esprit et d'adresse que de substance et de solidité. Souvent un homme qui a de la pénétration et du jugement, entendant deux ignorants disputer avec chaleur, s'aperçoit

bientôt qu'ils sont au fond du même avis et qu'ils ne diffèrent que par les expressions, quoique ces deux hommes, abandonnés à euxmêmes, ne puissent parvenir à s'accorder à Taide d'une bonne définition. Or, si, malgré la très-légère différence qui peut se trouver entre les jugements humains, un homme peut avoir assez d'avantage à cet égard sur d'autres hommes pour faire sur eux une telle observation, il est naturel de penser que Dieu, qui du» haut des cieux scrute tous les cœurs et lit dans tous les esprits, voit encore plus souvent une même opinion dans deux assertions où les hommes, dont le jugement est si faible, croient voir deux opinions différentes, et qu'il daigne accepter Tune et l'autre également. Saint Paul nous donne une très-juste idée des controverses de ce genre et de leurs effets, par l'avertissement et le précepte qu'il offre à ce même sujet : « Évitez, dit-il, ce profane néologisme qui donne lieu à tant d'altercations, et ces vaines disputes de mots qui usurpent le nom de science. Les hommes se créent à eux-mêmes des oppositions et des sujets de dispute où il n'y en a point, disputes qui n'ont d'autre source que cette trop grande disposition à imaginer de nouveaux termes dont on fixe la signification de manière qu'au lieu d'ajuster les mots à la pensée c'est au contraire la pensée qu'on ajuste aux mots.

Or il y a aussi deux espèces de paix et d'unité qu'on doit regarder comme fausses : l'une est celle qui a pour fondement une ignorance implicite ; car toutes les couleurs s'accordent, ou plutôt se confondent dans les ténèbres. L'autre est celle qui a pour base l'assentiment direct , formel et positif à deux opinions contradictoires sur les points essentiels et fondamentaux. La vérité et l'erreur sur des points de cette nature peuvent être comparées au fer et à l'argile dont étaient composés les doigts des pieds de la statue que Nabuchodonosor vit en songe : on peut bien les faire adhérer l'une à l'autre , mais il est impossible de les incorporer ensemble.

Quant aux moyens et aux dispositions dont l'unité peut être l'effet, les hommes, en s'efforçant de rétablir ou de maintenir cette unité , doivent bien prendre garde de donner atteinte aux lois de la charité ou de violer les lois fondamentales de la société humaine. Il est parmi les chrétiens deux sortes d'épées : l'une spirituelle et l'autre temporelle , épées dont chacune, ayant sa destination et sa place, ne doit en conséquence être employée qu'à propos à maintenir la religion ; mais dans aucun cas on ne doit employer la troisième, savoir : celle de Mahomet; je veux dire qu'il ne faut jamais propager la religion par la voie des armes, ni violenter les con-

sciences par de sanglantes perséculions , hors le cas d'un scandale manifeste, de blasphèmes horribles ou de conspirations contre l'État combinées avec des hérésies. Beaucoup moins encore doit-on, dans les mêmes vues et sous le même prétexte, fomenter des séditions, autoriser des conjurations, susciter des révoltes, mettre l'épée dans les mains du peuple, ou employer tout autre moyen de cette nature et tendant à la subversion de toute espèce d'ordre et de gou* vemement; car tout gouvernement légitime a été établi par Dieu même. Employer ces odieux moyens, c'est heurter la première table de la loi contre la seconde, et, en considérant les hommes comme chrétiens , oublier que ces chrétiens sont des tommes. Le poète Lucrèce, ne pouvant supporter l'horrible action d'Agamemnon sacrifiant sa propre fille, s'écrie dans son indignation : « Tant la religion a pu inspirer d'atrocité ! » Mais qu'aurait-il dit du massacre de la Saint-Barthélemi, de la conspiration des Poudres, etc., si ceà horribles attentats avaient été commis de son temps? I)e telles horreurs l'auraient rendu cent fois plus épicurien et plus athée qu'il n'était ; car, comme, dans les cas mêmes où l'on est obligé d'employer Fépée au service de la religion, on ne doit le faire qu'avec la plus grande circonspection, c'est une mesure abominable que de mettre cette arme entre les mains de la populace. Abandonnons de tels moyens aux Anabaptistes et autres furies de cette trempe. Ce fut sans doute un grand blasphème qne celui du démon lorsqu'il dit : a Je m'élèverai et je serai semblable au Très-Haut ; » mais un blas* phème encore plus grand, c'est de présenter, pour ainsi dire, Dieu sur la scène et de lui faire dire : « Je descendrai et je deviendrai semblable au prince des ténèbres. » Serait-ce donc un sacrilège plus excusable de dégrader la cause de la religion et de s'abaisser à commettre ou à conseiller sous son nom des attentats aussi exécrables que ceux dont nous parlons, comme assassinats de princes, boucherie d'un peuple entier, subversion des États et des gouvernements, etc.? ne serait-ce pas faire, pour ainsi dire, descendre le Saint-Esprit, non sous la forme d'une colombe, mais sous celle d'un vautour ou d'un corbeau, et hisser sur le pacifique vaisseau de l'Église l'odieux pavillon qu'arborent sur leurs bâtiments des pirates et des assassins? Ainsi il est de toute nécessité que, TÉglise s'armant de sa doctrine et de ses augustes décrets, les princes de leur épée, enfin les hommes éclairés du caducée de la théologie et de la philosophie morale, tous se concertent et se coalisent pour condamner et livrer à jamais au feu de l'enfer toute action de cette nature , ainsi que toute doctrine tendant à la justifier ; et c'est ce qu'on a déjà fait en grande partie. Nul doute que, dans toute délibération sur le fait

de la religion , on ne doive avoir présent à l*esprit cet avertisse-^ ment et ce conseil de Tapôtre : « La colère de Thomme ne peut &c^ complir la justice divine. »

Nous terminerons cet article par une observation mémorable d'uii des saints pères, observation qui renferme aussi un aveu très^in-^ géhu : « Ceux^ dit-il, (]ui soutiennent qu'on doit violentef les eon^ sciences sont eux-mêmes intéressés à parler aitisi : et ce dogme abominable n'est pour eux qu'un moyen de satisfaire leurs odiëuseiS passions. »

• IV. — De la iiengeance.

La vengeance est une sorte de justice sauvage et barbait: PItià elle est naturelle ; plus les lois doivent prendre peine â l'extlfper. Car, à la vérité, la première injure olfense la loi, mais la vengeance semble la destituer tout à fait et se mettre à sa place. Au ftihd, 611 se vengeant on n'est tout au plus que l'égal de son ennemi ^ nU lieu qu'en lui pardonnant on se montre supérieur â lui ; pardonne!*; faire grâce , c'est le rôle et la prérogative d'un prince; «c Lft Vrfllé gloire de l'homme, a dit Salomon, c'est de mépriser les offenses» i^ Le passé n'est plus, il est irrévocable ; et t;'est asses pour les sages que de penser au présent et à l'avenir. Ainsi « s'occuper trop du passé , c'est perdre son temps et se tourmenter inutilemenli ¥iêr» sonne ne fait une injure pour l'injure même, mais pour le plaisir) le profit ou l'honneur qu'il espère en retirer. Ainsi pourquoi m1i« riterais-je contre un autre homme de ce qu'il aime plus son indl» vidu que le mien ? Mais supposons même un homme d'un mativais naturel qui m'offense sans aucun but et par pure méchanceté ) eh bien ! pourquoi m'en fâcherais-je ? C'est apparemment que cet homme est de la nature des épines et des ronces^ qui t)iquent et égratignent parce qu'elles ne peuvent faire autrement. La sorte de vengeance la plus excusable est celle qu'on tire des injures aux^ quelles les lois ne remédient point ; mais alors il faut se venger avec une certaine prudence et de manière à ne pas encourir le peine portée par la loi, autrement votre ennemi aura toujours l'U'* Vantage sur vous et vous recevrez deux coups au lieu d'un; Il est des personnes qui méprisent une vengeance obscure et qui veulent que leur ennemi sache d'où lui vient le coup ; cette sorte de vert^ geance est certainement la plus généreuse , car alors on peut croire que i si l'offensé se venge , c'est moins pour goûter le plaisir de la vengeance, et de rendre le coup^ que pour obliger l'oflenseur à se repentir; mais les coups d'une âme lâche et perfide ressemblent aut flèches tirées pendant la nuit. Certain mot de Côme de Médicis^

ESSAIS DË MOBâLÉ Et DE PÔtltlQUE. ni

duc de Florence , au sujet des amis perfides ou négligents , a je ne sois quoi d'dusière et de désolant; les torts de cette espèce lui sém-' blaient impardonnables, a La loi divine, disait-il, nous commande de pardonner à nos ennemis, mais elle ne noua commande poitit dé pardonner à nos amis. » Mais Jdb pariait dans un meillebr espAï lorsqu'il disait : a N'esi-ce pas de la main de Dieu que nous tetioiiâ tous les biens dont nous jouissons? Ne devons^nous pas âcceptef de la même main les maux que nous soufiTroiis? » Il en doit être de même deë amis qui nous abandonnent ou nous trahissent. Tout homme qui médite une tengeancé he fait que rouvrir se plàiè, qùë le tempâ seul aurait fermée.

Les vengeances entreprises pour une cause commutie ^nt phëfique toujours heureuses , comme le prouvent assez les succès deà conjurations fbrmées pour venger la mort de Jules-César, celle de Pertitlax et celle de Henri II!, roi de France ; mais il n'en est pas de môme des vengeatices particulière! Disotis plus : les hommes vind)(5ëtif^, dont la destinée est semblable â belle des sorciei^, com*^ mencent par faire beaucoup de malheureux et fihissent pût l'être eux-mêmes.

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