‹ Œuvres de BaconChapitre 97 sur 170 · VI. — De la dissimulation et de la feinte, ou de V artifice · texte numérisé non relu

VI. — De la dissimulation et de la feinte, ou de V artifice

La dissimulation n'est qu'une fausse image de la politique ou de la prudence ; car il faut avoir tout à la fois beaucoup de force dans l'esprit et dans le caractère, pour savoir quand il est à propos de dire la vérité, et pour oser alors la dire. Ainsi les plus mauvais politiques, quoi qu'on en puisse dire, ce sont les plus dissimulés.

« Livie, dit «Tacite, était très-bien assortie à la dextérité ou à la politique de son époux, et à la dissimulation de son fils; » cet historien attribuant, comme on le voit, l'adresse et la vraie politique à Auguste^ et la seule dissimulation à Tibère. De plus,. Mucius, exhortant Vespasien à prendre les armes contre Vitellius, lui dit : « Nous n'aurons pas à lutter contre le grand discernement d'Auguste , ni contre la circonspection et la profonde dissimulation de Tibère. » Les facultés qui sont le principe de l'adresse ou de la vraie politique sont très-différentes de celles d'où dépendent la réserve ou la dissimulation , et les premières ne doivent point être confondues avec les dernières. Lorsqu'un homme a assez de pénétration et de jugement pour discerner aisément ce qu'il doit découvrir, ce qu'il doit cacher entièrement et ce qu'il ne doit laisser voir qu'en partie , à quelles personnes et dans quelles occasions il peut s'ouvrir, genre de talent qui est proprement celui de l'homme d'état, et que Tacite appelle avec raison l'art de vivre; un hon^-^

dis-je, qui a cette faculté, a rarement besoin de dissimuler, et la dissimulation ne serait pour lui qu'un embarras et une petitesse qui ferait souvent obstacle à ses desseins : mais si l'on manque d'un tel discernement , on se trouve forcé d'être couvert et dissimulé. En effet , lorsqu'un homme ne sait pas varier ses moyens, ni faire un choix parmi ceux dont il dispose, ce qu'il peut faire de mieux c'est de prendre les voies les plus sûres et de se tenir dans les routes battues ; car ceux qui ont la vue courte doivent marcher doucement. On voit , en général , que les personnes très-habiles et qui ont de vrais talents ont une manière de traiter franche et ouverte à laquelle elles doivent une réputation de droiture et de sincérité ; mais aussi , semblables à des chevaux bien dressés , savent-elles faire à propos une volte ou un arrêt, et dans le petit nombre de cas où un peu de dissimulation devient nécessaire cette opinion même -qu'on a de leur franchise et de leur bonne foi les rend impénétrables.

Cet art de se voiler et de se cacher est susceptible de trois modes ou degrés : le premier est celui d'un homme réservé, discret et silencieux , qui ne donne point de prise sur lui et ne se laisse pas deviner. Le second est cette sorte de dissimulation que je qualifie de négative; c'est celle d'un homme qui, à Taide de certains signes ou indices trompeurs, réussit à paraître tout autre qu'il n'est réellement. Le troisième degré est celui de la dissimulation positive ou affirmative, et propre à celui qui feint expressément et se dit formellement tout autre qu'il n'est; c'est la feinte ou l'artifice proprement dit.

Quant au premier de ces trois degrés, c'est la vertu d'un confesseur; et le fait est qu'un homme discret entend bien des confessions : car personne n'est tenté de s'ouvrir à un bavard et à un indiscret ; mais on recherche un homme dont la discrétion est connue pour s'ouvrir à lui. Comme la confession proprement dite n'est pas seulement une confidence dont on veuille tirer quelque utilité, mais de plus un soulagement pour un homme qui a besoin de décharger sa conscience ; de même un homme secret et connu pour tel apprend une infinité de choses qu'on lui dit plutôt pour se débarrasser du fardeau de ses pensées que pour les lui communiquer et les lui apprendre. En un mot, les mystères sont le partage et le lot de la discrétion. La nudité de l'âme n'est pas moins indécente que celle du corps ; au lieu qu'un peu de réserve et de circonspection dans les discours , les manières et les actions , attire le respect. Les grands parleurs sont presque toujours vains et crédules, et celui qui dit trop aisément ce qu'il sait dira tx)ut aussi aisément

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ée qb*fl ne sait pas. Ainsi on doit tenir pour certain qiië l'habiludé du secret est une ressource politique , ainsi qu'une vertu morale ; mais il ne faut pas non plus que le visage prévienne la langue ou révèle ce qu'elle veut taire : c'est une grande faiblesse que de se laisser pénétrer par ses gestes , par sa contenance et par Fespècé de trahison d'un visage indiscret ; attendu qu'on observe plus attentivement les indices de cette nature et qu'on y croit plus qu'aut paroles.

Quant au second degré, je veux dire la dissimulation hégative, elle est souvent une conséquence naturelle et nécessaire de la dis-^ crétion ; en sorte que tout homme qui veut être secret est Ibrcé de dissimuler quelque peu. Les hommes sont trop fins pour permettre à l'homme le plus réservé de paraître tout à fait indifférent entre deux partis opposés, de retenir parfaitement son secret et de tenif la balance tellement égale qu'elle ne paraisse pencher ni d'un côté ni de l'autre. Lorsqu'ils veulent pénétrer dans le cœur d'un homme ils l'obsèdent de questions insidieuses, le latent de tous les côtés , et lé retournent tellement qu'à moins de garder un silence obstiné et choquant , il est forcé tôt ou tard à se découvrir un peu et à leë mettre sur la voie par ses réponses. Prend-il le parti de se taire ; ils devineront tout aussi bien ses sentiments secrets par son silence inême, qu'ils auraient pu le faire par ses discours. Quant aux réponses ambiguës et semblables à celles des oracles ; on ne s'en paye pas long-temps , et à la fin on est obligé de s'expliquer avec plus de clarté. Ainsi il est impossible de garder long-temps Un secret sans se permettre un peu de dissimulation, qui alors, comme tioud venons de le dii'e , n'est qu'une suite et une dépendance de cette discrétion même.

Ouant au troisième degré , qui est la feinte positive et l'ârtificâ dli le déguisement , c'est le plus (criminel et le moins politique des trois , excepté dans des affaires d'une grande importance et dans certains cas assez rares. En conséquence , l'artifice et le déguiseliient tourné en habitude est un vice qui vient d'une fausseté naturelle, d'un caractère timide, ou de quelque autre grand défaut; et ce défaut, la nécessité où l'on est de le voiler fait qu'on use souvent de déguisement, même par rapport à toute autre chose et sans une vraie nécessité, mais seulement pour n'en pas perdre l'habitude.

il est trois grands avantages attachés à la dissimulatioii et au déguisement , le premier est d'endormir les opposants et de les surprendre. Lorsque les desseins d'un homme viennent à être généralement connus , cette découverte donne pour ainsi dire l'alarmé

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$eqpn4 ^at dç ç'asi^ur^r une reir^iUl ea ca» de mauvaig 90cq^; CQr, en déclarai>( ouverte^mept aiss dessaÎDS, on g'engag^ en qûel'^ quQ O^^nière à réussir sou^ peipe dQ perdra su réputation. h& troi^ pjème est de découvrir plus aiséinent les desseini^ des autres. p)r&qu'un homme paraît s'ouvrir avec confiance, qn ne lui rompt pas en vjsière; on le laisse avancer tant qu'il veut, et, en échange d^ ^ës discours qui paraissent libres et ingénus , on lui communiqué volontiers ^s prqprea pensées. C'est ce que dit certain proverbe espagnol et un peu fripon : t( Dis hardiment un mensonge, et tu ar«racheras une vérité \ » comme s'il n'y avait pas d'autre moyen que l'artifice ppur faire de telles découyertes.

Mais çe3 trois avantages sont balancés par troii inconvénient. I^e premier 6$t que la dissimulation et le déguisement §ont des signes 4e crainte; cç qui, dans toute espèce d'affaires, fait manquer le but ou y fait arriver plus tard. Le second est qu'ils font naître des doutes qt dt3 l'incertitude dans l'esprit des personnes qui vous auraient secondé si vous eussiez été un peu moins couvert ou dissimule, CQ qui réduit un homme presque à lui seul et le prive de (ouïe assistance. Le troisième inconvénient est que tout homme ai*tificieux et dissimulé se prive ainsi de l'instrument le plus puissant et le plus nécessaire pour l'action , je veux dire du crédit et de la confiance des autres. Le meilleur tempérament et la meil-^ )eure combinaison en ce genre seraient d'avoir, avec une réputation de franchise, Tbabitude du secret , la faculté de dissimuler au besoin, et mémQ celle de fçindre lorsqu'il n'y a pas d'autre qis,^ pédient.

YIL *^ Des parmts et de leurs enfanti.

Cette joie si douce que les pères et les mères éprouvent à la vue 4e leurs enfants, ou en pensant à eux, est tout intérieure et reste ca- (:hée, ainsi que les craintes et les afilictions qu'ils ressentent à leur sujet; ils ne peuvent exprimer leurs jouissances et ils ne veulent pas découvrir leurs peines. Le plaisir de travailler pour ses enfants adoucit tous les travaux ; mais aussi ils rendent les disgrâces plus amères et les chagrins plus cuisants. Ils multiplient les soins et les inquiétudes de la vie, mais en même temps ils adoucissent l'idée de la mort et la rendent moins terrible. Se perpétuer par ses enfant^ , par sa race , est un avantage commun à l'homme et à la brute; mais se perpétuer par sa réputation, par des services éclatant^ et d'utile» institutions, qui laissent un long souvenir, est une prérogative propre à l'homme. Aussi voit-on qna les ouvrages les

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plus mémorables et les plus beaux établissements ont été faits par des hommes qui n'avaient point d'enfants et qui semblaient s'être uniquement attachés à bien exprimer Timage de leur âme ou de leur génie , image qui devait leur survivre quand celle de leur corps aurait été détruite. Ainsi les hommes qui s'occupent le plus de la postérité , ce sont ceux mêmes qui n'ont point de postérité. Ceux qui ont les premiers illustré leur famille sont ordinairement un peju trop indulgents pour leurs enfants, qu'ils considèrent non-seulement comme destinés à perpétuer leur race, mais encore comme héritiers de leurs glorieuses actions ou productions; ils les envisagent tout à la fois comme leurs enfants et comme leurs créatures.

Les pères et les mères qui ont un certain nombre d'enfants ont rarement une égale tendresse pour tous ; il y a toujours quelque prédilection souvent injuste et mal placée, surtout celle des mères: <ie là ce mot de Salomon : « Un fils sage est pour son père un sujet de joie , mais un mauvais fils est pour sa mère un sujet de honte et d'affliction. » On observe aussi dans une nombreuse famille que le père et la mère ont plus d'égards pour les aînés , et que tel des plus jeunes fait leurs délices; au lieu que ceux qui sont au milieu sont comme oubliés , quoique assez ordinairement ils se tournent plus au bien que les autres.

L'avarice des pères ou des mères envers leurs enfants est un vice inexcusable; elle les décourage, les avilit, les excite à tromper, les porte à fréquenter de mauvaises compagnies : puis, quand ils sont une fois maîtres de leur bien, ils donnent dans la crapule ou dans un luxe outré , et se jettent dans des dépenses excessives qui les ruinent en peu de temps. La conduite la plus judicieuse que les pères et les mères puissent tenir à cet égard envers leurs enfants , c'est de retenir avec plus de soin leur autorité naturelle que leur bourse. Une coutume très-imprudente des pères et des mères, des instituteurs et des domestiques, c'est de faire naître et d'entretenir entre les frères une certaine émulation qui dégénère en discorde lorsqu'ils sont dans un âge plus avancé , et trouble la paix des familles.

Les Italiens mettent peu de différence dans leur tendresse entre les fils, les neveux ou les autres proches parents ; pourvu qu'ils soient du même sang qu'eux ; ils ne s'embarrassent pas qu'ils soient de la ligne directe pu de la ligne collatérale. Et la vérité est que la nature n'y met pas beaucoup plus de différence ; nous voyons même assez souvent tel individu qui ressemble plus à son oncle ou à tout autre de ses plus proches parents qu'à son propre père , ce qui parait dépendre d'une sorte de hasard.

Il faut avoir soin de diriger de très-bonne heure tout le plan de l'éducation vers l'état ou le genre de vie auquel on destine les enfants , et faire soi-même ce choix pour eux ; car, dans cet âge si tendre, ils sont plus souples et plus dociles. I( n'est pas même absolument nécessaire de régler ce choix sur leurs dispositions naturelles, en supposant qu'ils réussiraient mieux dans le genre pour lequel ils ont le plus d'inclination. Cependant, lorsqu'on voit dans un enfant une aptitude et une facilité extraordinaire pour certains genres d'études, d'exercices ou d'occupations, il faut alors suivre ces indications, au lieu de contrarier la nature et le penchant qui les y porte. Mais, généralement parlant, le plus judicieux précepte à cet égard est celui-ci : a Choisissez toujours le meilleur ; puis l'habitude le rendra agréable et facile. »

Parmi les enfants , ce sont ordinairement les cadets qui deviennent les meilleurs sujets; mais rarement (pour ne pas dire jamais] ils réussissent lorsqu'on a en leur faveur déshérité leurs aînés.

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