DIEU FAIT LES DENOUMENTS
Celait un nœud gordien, auquel ne devait pas manquer le glaire qui dénoue les liens les plus fortement serrés.
(Febragcs, chef des Dévorants.)
Donc, en 1825, le duc de Langeais mort, sa femme était libre. Antoinette de Navarreins vivait consumée par l'amour sur un banc de la Méditerranée ; mais le pape pouvait casser les vœux de la sœur Thérèse. Le bonheur acheté par tant d'amour pouvait cclore pour les deux amants.
Ces pensées flrcnt voler Montriveau de Cadix à Marseille, de Marseille à Paris.
Deux mois après son arrivée en France , un brick de commerce armé en guerre partit du port de Marseille, et fit route pour l'Espagne. Ce bâtiment était frété par plusieurs homme de distinction, presque tous Français, qui, épris de belle passion pour l'Orient, voulaient en visiter les contrées. Les grandes connaissances de Montriveau sur les mœurs de ces pays en faisaient un précieux compagnon de voyage pour ces personnes qui le prièrent d'être des leurs, et il y consentit. Le ministre de la guerre le nomma lieutenant-général et le mil au comité d'artillerie, pour lui faciliter cette partie de plaisir.
Le brick s'arrêta, vingt-quatre heures après son départ, au nord-ouest d'une île en vue des côtes d'Espagne. Le bâtiment avait été choisi assez fin de carène, assez léger de mâture, pour qu'il put sans danger s'ancrer à une demi-lieue environ des récifs qui, de ce côté, défendaient sûrement l'abordage de l'île. Si des barques ou des habitants apercevaient le brick dans ce mouillage, ils ne pouvaient d'abord en concevoir aucune inquiétude, puis il fut facile d'en justifier aussitôt le, stationnement.
Avant d'arriver en vue de l'ile, Montriveau fit arborer le pavillon des États-Unis. Les matelots engagés pour le service du bâtiment étaient américains et ne parlaient que la langue anglaise. L'un des compagnons de M. dexMonlriveau les embarqua tous dans une chaloupe, et les amena dans une auberge de la petite ville où il les maintint à une hauteur d ivresse qui ne leur laissa pas la langue libre. Puis il dit que le brick était monté par des chercheurs de trésors , gens connus aux États-Unis pour leur fanatisme, et dont un des écrivains de ce pays a écrit l'histoire.
Ainsi la présence du vaisseau dans les récifs fut suffisamment expliquée. Les armateurs et les passagers y cherchaient, dit le prétendu contre-maître des matelots , des débris d'un galion échoué en 1778 avec les trésors envoyés du Mexique. Les aubergistes et les autorités du pays n'en demandèrent pas davantage.
Armand et les amis dévoués qui le secondaient dans sa difficile entreprise, pensèrent tout d'abord que ni la ruse ni la force ne pouvaient faire réussir la délivrance ou l'enlèvement de la sœur Thérèse du côté de la petite ville. Alors, d'un commun accord, ces hommes d'audace résolurent d'attaquer le taureau par les cornes. Ils voulurent se frayer un chemin jusqu'au couvent par les lieux mêm^es où tout accès y semblait impraticable, et vaincre la nature comme .le général Lamarque l'avait vaincue à l'assaut de Caprée. En cette circonstance, les tables de granit taillées à pic, au bout de l'île, leur offraient moins de prise que ceux de Caprée n'en avaient offert à Montriveau, qui fut de cette incroyable expédition; et les nonnes lui semblaient plus redoutables que ne le fut sir iludson Lowe.
Enlever la duchesse avec fracas couvrait ces hommes de honte. Autant aurait valu faire le siège de la ville, du couvent, et ne pas laisser un seul témoin de leur victoire , à la manière des pirates.
Pour eux , cette entreprise n'avait donc que deux faces: ou quelque incendie, quelque fait d'armes qui effrayât l'Europe en y laissant ignorer la raison du crime; ou quelque enlèvement aérien, mystérieux, qui persuadât aux nonnes que le diable leur avait rendu visite. Ce dernier parti triompha dans le conseil secret tenu à Paris avant le départ. Puis tout avait été prévu pour le succès d'une entreprise qui offrait à ces hommes, blasés des plaisirs de Paris, un véritable amusement.
Une espèce de pirogue d'une excessive légèreté, fabriquée à Marseille d'après un modèle malais , permit de naviguer dans les récifs jusqu'à l'endroit où ils cessaient d'être praticables. Deux cordes en fil de fer, tendues parallèlement à une distance de quelques pieds sur des inclinaisons inverses, et sur lesquelles devaient glisser des paniers également en fil de fer, servirent de ponts, comme en Chine, pour aller d'un rocher à l'autre. Les écueils furent ainsi unis les uns aux autres par un système de cordes et de paniers qui ressemblait à ces fils sur lesquels voyagent certaines araignées, et dont elles enveloppent un arbre : œuvre d'instinct que les Chinois, ce peuple essentiellement imitateur, ont copié les premiers, historiquement parlant. Ni les lames ni les caprices de la mer ne pouvaient déranger ces fragiles constructions. Les cordes avaient assez de jeu pour offrir aux fureurs des vagues celte courbure étudiée par un ingénieur, feu Cachin , l'immortel créateur du port de Cherbourg; la ligne savante au delà de laquelle cesse le pouvoir de l'eau courroucée, courbe établie d'après une loi dérobée aux secrets de la nature par le génie de l'observation , qui est presque tout le génie humain.
Les compagnons de M. de Montriveau étaient seuls
sur ce vaisseau. Les yeux de l'hojnme ne pouvaiciil arriver jusqu'à eux. Les meilleures longues-vues braquées du haut des liliacs par les marins di-s bâtimenls, à leur passage, n'eussent laissé découvrir ni les cordes perdues dans les récifs , ni les hommes cachés dans les rochers.
Après onze jours de travaux préparatoires , ces douze démons humains arrivèrent au pied du promontoire élevé d'une trentaine de toises au-dessus de la mer, bloc aussi diflicile à gravir par des hommes, qu'il peut l'être à une souris de grimper sur les contours polis du ventre en porcelaine d'un vase uni. Cette table de granit était heureusement fendue. Sa fissure , dont les deux lèvres avaient la roideur de la ligne droite , permit d'y attacher , à un pied de distance, de gros coins de bois, dans lesquels ces hardis travailleurs enfoncèrent des crampons de fer. Ces crampons préparés à l'avance étaient terminés par une palette trouée sur laquelle ils fixèrent une marche faite avec une planche de sapin extrêmement légère, qui venait s'adapter aux entailles d'un mât aussi haut que le promontoire, et qui fut assujetti dans le roc au bas de la grève.
Avec une habileté digne de ces hommes d'exécution, l'un d'eux, profond mathématicien, avait calculé l'angle nécessaire pour écarter graduellement les marches en haut et en bas du mât, de manière à placer dans son milieu le point à partir duquel les marches de la partie supérieure gagnaient en éventail le haut du rocher, figure également représentée, mais en sens inverse, par les marches d'en bas. Cet escalier, d'une légèreté miraculeuse et d'une solidité parfaite, coûta vingt-deux jours de travail. Un briquet phosphorique, une nuit , et le ressac de la mer suffisaient à en faire éternellement disparaître les traces.
Ainsi nulle indiscrétion n'était possible, et nulle recherche contre les violateurs du couvent ne pouvait avoir de succès.
Sur le haut du rocher se trouvait une plate-forme , bordée de tous côtes par le précipice taillé à pic. Les douze inconnus , en examinant le terrain avec leurs lunettes du haut de la hune, s'étaient assurés que malgré quelques aspérités , ils pourraient facilement arriver aux jardins du couvent , dont les arbres suffisamment touffus offraient de sûrs abris. Là sans doute ils devaient ultérieurement décider par quels moyens se consommerait le rapt de la religieuse.
Après d'aussi grands efforts, ils ne voulurent pas compromettre le succès de leur entreprise, en risquant d'être aperçus, et furent obligés d'attendre que le dernier quartier de la lune expirât.
Montriveau resta, pendant deux nuits, enveloppé dans son manteau , couché sur le roc. Les chants du
soir et ceux du matin lui causèrent d'inexprimables délices. 11 alla jusqu'au mur , pour pouvoir entendre la musique des orgues, et s'elforça de distinguer une voix dans cette masse de voix. Mais, malgré le silence, l'espace ne laissait parvenir à ses oreilles que les effets confus de la musique. C'étaient de suaves harmonies où les défauts de l'exécution ne se faisaient plus sentir , et d'où la pure pensée de l'art se dégageait en se communiquant à l'àme , sans lui demander ni les efforts de l'attention ni les fatigues de l'entendement. Terribles souvenirs pour Armand dont l'amour refleurissait tout entier dans cette brise de musique, où il voulut trouver d'aériennes promesses de bonheur.
Le lendemain de la dernière nuit, il descendit avant le lever du soleil , après être resté durant plusieurs heures les yeux attachés sur la fenêtre d'une cellule sans grille. Les grilles n'étaient pas nécessaires au-dessus de ces abîmes. Il y avait vu de la lumière pendant toute la nuit. Or, cet instinct du cœur, qui trompe aussi souvent qu'il dit vrai, lui avait crié : — Elle est là !....
— Elle est certainement là, et demain je l'aurai... se dit-il en mêlant de joyeuses pensées aux tintements d'une cloche qui sonnait lentement.
Étrange bizarrerie du cœur ! il aimait avec plus de passion la religieuse dépérie dans les élancements de l'amour, consumée par les larmes, les jeûnes, les veilles et la prière ; la femme de vingt-neuf ans , fortement éprouvée; qu'il n'avait aimé la jeune flile légère, la femme de vingt-quatre ans, la sylphide. Mais les hommes d'âme vigoureuse n'ont-ils pas un penchant qui les entraine vers les sublimes expressions que de nobles malheurs, ou d'impétueux mouvements de pensée ont gravées sur le visage d'une femme? La beauté d'une femme endolorie n'est-elle pas la plus attachante de toutes pour les honunes qui se sentent au cœur un trésor inépuisable de consolations et de tendresses à répandre sur une créature gracieuse de faiblesse et forte par le sentiment? La beauté fraîche, colorée, unie, h joli en un mot est l'attrait vulgaire dont s'éprend la médiocrité.
Montriveau devait aimer ces visages où l'amour se réveille au milieu des plis de la douleur , et des ruines de la mélancolie. Alors un amant ne fait-il pas saillir, à la voix de ses puissants désirs, un être tout nouveau , jeune, palpitant, qui brise pour lui seul une enveloppe belle pour lui, détruite pour le monde? Ne possède-t-il pas deux femmes? celle qui se présente aux autres pâle, décolorée, triste; puis celle du cœur que personne ne voit , un ange qui comprend la vie par le sentiment, et ne paraît dans toute sa gloire que pour les solennités de l'amour?
Avant de quitter son poste , le général entendit
de faibles accords qui partaient de cette cellule, douces voix pleines de tendresse. En revenant sous le rocher au bas duquel se tenaient ses amis , il leur dit en quelques mots, empreints de cette passion communicalive quoique discrète dont les hommes respectent toujours l'expression grandiose , que jamais , en sa vie , il n'avait éprouvé d'aussi captivantes félicités.
Le lendemain soir, onze compagnons dévoués se hissèrent dans l'ombre en haut de ces rochers, ayant chacun sur eux un poignard, une provision de chocolat et tous les instruments que comporte le métier de voleurs. Arrivés au mur d'enceinte, ils le franchirent au moyen d'échelles qu'ils avaient fabriquées, et se trouvèrent dans le cimetière du couvent. Montriveau reconnut et la longue galerie voûtée par laquelle il était venu naguère au parloir, et les fenêtres de cette salle. Alors, sur-le-champ, son plan fut fait et adopté.
S'ouvrir un passage par la fenêtre de ce parloir qui en éclairait la partie affectée aux carmélites; pénétrer dans les corridors ; voir si les noms étaient inscrits sur chaque cellule; aller à celle de la sœur Thérèse; y surprendre et bâillonner la religieuse pendant son sommeil ; la lier et l'enlever ; toutes ces parties du programme étaient faciles pour des hommes qui, à l'audace, à l'adresse des forçats, joignaient les connaissances particulières aux gens du inonde , et auxquels il était indifférent de donner un coup de poignard pour acheter le silence.
La grille de la fenêtre fut sciée en deux heures. Trois hommes se mirent en faction au dehors et deux autres restèrent dans le parloir. Le reste, pieds nus, se posta de distance en distancée travers le cloître où s'engagea Montriveau caché derrière un jeune homme, le plus adroit d'entre eux, nommé Henri de Marsay, qui, par prudence, s'était vêtu d'un costume de carmélite absolument semblable à celui du couvent.
L'horloge sonna trois heures, quand la fausse religieuse et Montriveau parvinrent au dortoir. Ils eurent bientôt reconnu la situation des cellules. Puis , n'entendant aucun bruit, ils lurent , à l'aide d'une lanterne sourde, les noms heureusement écrits sur chaque porte et accompagnés de ces devises mystiques, de ces portraits de saints ou de saintes que chaque religieuse inscrit en forme d'épigraphe sur le nouveau rôle de sa vie, et où elle révèle sa dernière pensée.
Arrivé à la cellule de la sœur Thérèse, Montriveau lut celte inscription :
Sub invocatione sanclœ matris Thercsœ l
La devise était : — Àdoremus in œtcrmnn.
Tout à coup son compagnon lui mit la main sur l'épaule, et lui fit voir une vive lueur qui éclairait
les dalles du corridor, par la fente de la porte. En ce moment M. de Ronquerolles les rejoignit.
— Toutes les religieuses sont à l'église et commencent l'office des morts , dit-il.
— Je reste , répondit Montriveau , repliez-vous dans le parloir, et fermez la porte de ce corridor.
Il entra vivement en se faisant précéder de la fausse religieuse qui rabattit son voile.
Alors ils virent , dans l'antichambre de la cellule, la duchesse morte , posée à terre sur la planche de son lit, et éclairée par deux cierges.
Ni Montriveau, ni de Marsay ne dirent une parole, ne jetèrent un cri, mais ils se regardèrent. Puis, le général fit un geste qui voulait dire : — Emportons-la.
— Sauvez-vous, cria Ronquerolles, la procession des religieuses se met en marche, vous allez être surpris.
Avec la rapidité magique que communique aux mouvements un extrême désir, la morte fut apportée dans le parloir, passée par la fenêtre et transportée au pied des murs, au moment où l'abbesse, suivie des religieuses, arrivait pour prendre le corps de la sœur Thérèse.
La sœur chargée de garder la morte avait eu l'imprudence de fouiller dans sa chambre pour en connaître les secrets , et s'était si fort occupée à cette recherche, qu'elle n'entendit rien et sortait alors épouvantée de ne plus trouver sa compagne.
Avant que ces femmes stupéfiées n'eussent la pensée de faire des recherches, la duchesse avait été descendue par une corde en bas des rochers, et les compagnons de Montriveau avaient détruit leur ouvrage.
A neuf heures du matin, nulle trace n'existait ni de l'escalier , ni des ponts de cordes ; le corps de la sœur Thérèse était à bord ; le brick vint au port embarquer ses matelots , et disparut dans la journée.
Montriveau resta seul dans la cabine avec Antoinette de Navarreins, dont, pendant quelques heures , le visage resplendit complaisamment pour lui, des sublimes beautés dues au calme particulier que prête la mort à nos dépouilles mortelles.
— Ah çà , dit Ronquerolles à 3Iontriveau quand celui-ci reparut sur le tillac, c'était une femme, mais maintenant ce n'est rien. Attachons un boulet à chacun de ses pieds , jetons-la dans la mer , et n'y pense. plus que comme nous pensons à un livre lu pendant notre enfance. Ilein?
— Oui , dit Montriveau.
— Te voilà sage. Désormais aie des passions, mais de l'amour, fi...
— C'est de la niaiserie! dit Henri de Marsay. Il
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
ne faut l'introduire en nous que comme une drogue qui, à certaine dose, augmente le plaisir; sinon, autant lire Kant, Fichle, Shelling ou Hegel.
— Voilà un liomme! s'écria Ronquerolles en frappant sur l'épaule de Marsay.
— Oui, ça n'a été pour moi qu'un poëme ! dit Montriveau lorsque les tournoiements de l'onde s'effacèrent dans le sillage du brick.
— On t'accorde le poëme , pour satisfaire à ce qui te reste de faiblesse humaine, camarade, dit de Marsay en lâchant avec grâce la fumée de son cigare. Ta duchesse!... je l'ai connue. Elle ne valait pas ma fille aux yeux d'or. Et cependant je suis sorti tranquillement un soir de chez moi pour aller lui planter mon poignard dans le cœur. Tu n'étais pas encore des nôtres!
Ronquerolles, dit-il en se tournant vers le marquis, conte-lui donc cette affaire-là pour le distraire ; tu sais mieux que moi en faire valoir les détails.
Genève, au Pré-Levêque, 26 janvier, i834.
En ces deux épisodes de leur histoire, la puissance des TREIZE n'a rencontré d'autres empêchements que l'obstacle éternellement opposé par la nature aux volontés humaines : La mort et Dieu. Le confident involontaire de ces curieux personnages se permet de donner un troisième épisode, parce que, dans l'aventure toute parisienne de LA FILLE AUX YEUX D'OR, les Treize ont vu leur pouvoir également brisé, leur vengeance trompée, et que cette fois, au dénoùment, ils n'ont vu ni Dieu ni la mort, mais une passion terrible , devant laquelle a reculé notre littérature , qui ne s'effraie cependant de rien.