Oeuvres de Balzac
Dans la fièvre du bonheur, le gouverneur de Normandie emporta dans ses bras son chétif héritier qui tremblait comme une fille enlevée; en le sentant palpiter, il s'efforça de le rassurer en le baisant avec les précautions qu'il aurait prises pour manier une fleur, et trouva pour lui de douces paroles qu'il n'avait jamais su prononcer.
— Vrai Dieu, tu ressembles à ma pauvre Jeanne, cher enfant! lui disait-il. Instruis-moi de tout ce qui te plaira, je te donnerai tout ce que tu désireras. Sois bien fort ! porte-toi bien ! Je t'apprendrai à monter à cheval sur une jument douce et gentille comme tu es doux et gentil. Rien ne te contrariera. Tète-Dieu pleine de reliques! autour de toi, tout pliera comme des roseaux sous le vent. Je vais le donner ici un pouvoir sans bornes. Moi-même je t'obéirai comme au Dieu de la famille.
Le père entra bientôt avec son fils dans la chambre seigneuriale où s'était écoulée la triste vie de la mère. Etienne alla soudain s'appuyer près de cette croisée où il avait commencé de vivre, d'où sa mère lui faisait des signaux pour lui annoncer le départ de son persécuteur qui maintenant, sans qu'il sût encore pourquoi, devenait son esclave et ressem-
• Voir la première partie de Y Enfant maudit, t. u, p. 46*:
blail à ces gigantesques créatures que le pouvoir d'une fée mettait aux ordres d'un jeune prince; celte fée était la Féodalité. En revoyant la chambre mélancolique où ses yeux s'étaient habitués à contempler l'Océan, des pleurs lui vinrent aux yeux. Les souvenirs de son long malheur mêlés aux mélodieuses souvenances des plaisirs qu'il avait goûtés dans le seul amour qui lui fut permis, l'amour maternel , tout fondit à la fois dans son cœur et y développa comme un poème à la fois délicieux et terrible. Il resta muet et immobile. Les émotions de cet enfant habitué à vivre dans les contemplations de l'extase, comme d'autres se livrent aux agitations du monde, ne ressemblaient à aucune des émotions habituelles aux hommes.
— Vivra-t-il? dit le vieillard étonné de la faiblesse de son héritier, sur lequel il se surprit à retenir son souffle.
— Je ne pourrai vivre qu'ici , répondit simplement Etienne qui l'avait entendu.
— Hé bien , cette chambre sera la tienne , mon enfant.
— Qu'y a-t-il? dit le jeune d'Hérouville en entendant des commensaux du château qui arrivaient dans la salle des gardes où le duc les avait convoqués tous pour leur présenter son fils.
— Viens, lui répondit son père en le prenant par la main et l'amenant dans la grande salle.
A celte époque un duc et pair, possessionné comme l'était le duc d'Hérouville, ayant ses charges et ses gouvernements, menait en France le train
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d'un prince. Les cadets de famille ne répugnaient pas à le servir; il avait une maison et des officiers; le premier lieutenant de sa compagnie d'ordonnance était chez lui ce que sont aujourd'hui les aides de camp chez un maréchal. Quelques années plus tard, le cardinal de Richelieu eut des gardes du corps. Plusieurs princes alliés à la maison royale, les Guise, les Condé, les Nevers, les Vendôme, avaient des pages pris parmi les enfants des meilleures maisons , dernière coutume de la chevalerie éteinte. Sa fortune et l'ancienneté de sa race normande indiquée par son nom (herus villa, maison du chef), avaient permis au duc d'Hérouville d'imiter la magnificence de gens qui lui étaient inférieurs, tels que les d'Epcrnon, les Luynes, les Balagny , les d'O , les Zamct , regardés en ce temps comme des parvenus, et qui néanmoins vivaient en princes. Ce fut donc un spectacle imposant pour le pauvre Etienne que de voir l'assemblée des gens attachés au service de son père. Le duc monta sur une chaise placée sous un de ces solium ou dais en bois sculpté, garni d'une estrade élevée de quelques marches, d'où, dans quelques provinces, certains seigneurs rendaient encore des arrêts dans leurs chàtellenies, rares vestiges de féodalité qui disparurent sous le règne de Richelieu. Ces espèces de trônes , semblables aux bancs d'œuvre dans les églises, devinrent des objets de curiosité. Quand Etienne se trouva là, près de son vieux père, il frissonna de se voir le point de mire de tous les yeux.
— Ne tremble pas, lui dit le duc en abaissant sa tête chauve jusqu'à l'oreille de son fds, ce sont de nos gens.
A travers les ténèbres à demi lumineuses, produites par le soleil couchant dont les rayons rougissaient les croisées de cette salle, Etienne apercevait le bailli , les capitaines et les lieutenants en armes accompagnés de quelques soldats, les écuyers, le chapelain, les secrétaires, le médecin, le majordome, les huissiers , l'intendant, les piqueurs, les gardes-chasse, toute la livrée et les valets. Quoique ce monde se tînt dans une attitude respectueuse commandée par la terreur qu'inspirait le vieillard aux gens les plus considérables qui vivaient sous son commandement et dans sa province, il se faisait un bruit sourd produit par une curieuse attente. Ce bruit serra le cœur d'Etienne qui, pour la première fois, éprouvait l'influence de la lourde atmosphère d'une salle où respirait une assemblée nombreuse; ses sens, habitués à l'air pur et sain de la mer, furent offensés avec une promptitude qui indiquait la perfection de ses organes. Une horrible palpitation due à quelque vice dans l'organisation de son cœur, l'agita de ses coups précipités, quand son père, obligé de se montrer comme un vieux lion
majestueux, prononça d'une voix solennelle le petit discours suivant.
<t Mes amis, voici mon fils Etienne, mon premierné, mon héritier présomptif, le marquis de Rubempré, à qui le roi confirmera sans doute les charges de défunt son frère. Je vous le présente afin que vous le reconnaissiez et que vous lui obéissiez comme à moi-même. Je vous préviens que si l'un de vous, ou si quelqu'un dans la province dont j'ai le gouvernement, lui déplaisait ou le heurtait en quoi que ce soit, il vaudrait mieux, cela étant et moi le sachant, que ce quelqu'un ne fût jamais sorti duveritrede sa mère. Vous avez entendu? retournez tous à vos affaires, et que Dieu vous conduise. Les obsèques de Maximilien d'Hérouville se feront ici lorsque son corps y sera rapporté. La maison prendra le deuil dans huit jours. Plus tard, nous fêterons l'avènement de mon fils Etienne. »
— Vive monseigneur! vivent les d'Hérouville! fut crié de manière à faire mugir le château.
Les valets apportèrent des flambeaux pour éclairer la salle. Ce hourra, cette lumière et les sensations que donna à Etienne le discours de son père , jointes à celles qu'il avait éprouvées déjà, lui causèrent une défaillance complète; il tomba sur le fauteuil en laissant sa main de femme dans la large main de son père. Quand le duc, qui avait fait signe au lieutenant de sa compagnie d'approcher, lui dit :
— Eb bien! baron d'Artagne,je suis heureux de pouvoir réparer ma perte, venez voir mon fils! il sentit dans sa main une main froide, regarda le marquis de Rubempré, le crut mort, et jeta un cri de terreur qui épouvanta l'assemblée.
Beauvouloir ouvrit l'estrade, prit le jeune homme dans ses bras et l'emmena en disant à son maitre :
— Vous l'avez tué en ne le préparant pas à cette cérémonie.
— Il ne pourra donc pas avoir d'enfant, s'il en est ainsi? s'écria le duc qui suivit Beauvouloir dans la chambre seigneuriale où le médecin alla coucher le jeune héritier.
— Eh bien ! maitre? dit-il avec anxiété.
— Ce ne sera rien , répondit le vieux serviteur en montrant à son maître, Etienne ranimé par un cordial dont il lui avait donné quelques gouttes sur un morceau de sucre , nouvelle et précieuse substance que les apothicaires vendaient au poids de l'or.
— Prends, vieux coquin, dit le vieux seigneur en tendant sa bourse à Beauvouloir, et soigne-le comme le fils d'un roi. S'il mourait par ta faute, je te brûlerais moi-même sur un gril.
— Si vous continuez à vous montrer aussi violent,
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il mourra par votre fait, dit brutalement le médecin à son maître. Laissez-le, il va s'endormir.
— Bonsoir, mon amour, dit le vieillard en baisant son fils au front.
— Bonsoir, mon père, reprit le jeune homme dont la voix fit tressaillir le duc, qui pour la première fois s'entendait donner par Etienne le nom de père.
Le duc prit Beauvouloir par le bras, l'emmena dans la salle voisine, et le poussa dans l'embrasure d'une croisée en lui disant: — Ah çà, vieux coquin ! à nous deux !
Ce mot, qui était la gracieuseté favorite du duc, fit sourire le médecin, qui depuis longtemps avait quitté ses rebouteries.
— Tu sais, dit le duc en continuant, que je ne te veux pas de mal. Tu as deux fois accouché ma pauvre Jeanne, tu as guéri mon fils Maximilien d'une maladie grave, enfin tu fais partie de ma maison. Pauvre enfant ! je le vengerai, je me charge de celui qui me l'a tué ! Tout l'avenir de la maison d'Hérouvilie est donc entre tes mains. Je veux marier cet enfant-là sans tarder. Toi seul peux savoir s'il y a chance de trouver en cet avorton de l'étoffe à faire des d'Hérouvilie... Tu m'entends. Que crois-tu ?
— Sa vie au bord de la mer a été si chaste et si pure que la nature est plus drue chez lui qu'elle ne l'aurait été s'il eût vécu dans votre monde. Mais un corps aussi délicat est le très-humble serviteur de l'âme. Monseigneur Etienne doit choisir lui-même sa femme. Tout en lui sera l'ouvrage de la nature, et non celui de vos vouloirs. Il aimera naïvement, et fera par désir de cœur ce que vous souhaitez qu'il fasse pour votre nom. Donnez-lui une grande dame qui soit comme une haquenée, il ira se cacher dans ses rochers. Bien plus, si quelque vive terreur le tuerait à coup sûr, je crois qu'un bonheur trop subit le foudroierait également. Pour éviter ce malheur, m'est avis de le laisser s'engager de luimême et à son aise dans la voie des amours. Écoutez, monseigneur, quoique vous soyez un grand et puissant prince, vous n'entendez rien à ces sortes de choses. Accordez-moi votre confiance entière, sans bornes, et vous aurez un petit-fils.
— Si j'obtiens un petit-fils par quelque sortilège que ce soit, je te fais anoblir. Oui, quoique ce soit difficile, de vieux coquin tu deviendras un galant homme, tu seras Beauvouloir sire de Forcalier. Emploie le vert et le sec, la magie blanche et noire, les neuvaines à l'Eglise et les rendez-vous au sabbat, pourvu que j'aie une lignée mâle, tout sera bien.
— Je sais , dit Beauvouloir, un chapitre de sorciers capable de tout gâter, ce sabbat n'est autre que vous-même , monseigneur. Je vous connais.
Vous désirez une lignée à tout prix aujourd'hui ; demain vous voudrez déterminer les conditions dans lesquelles doit venir cette lignée; vous tourmenterez votre fils.
— Dieu m'en garde.
— Eh bien , allez à la cour où la mort du maréchal et l'émancipation du roi doivent avoir mis tout sens dessus dessous , et où vous avez affaire. Laissez-moi gouverner monseigneur Etienne. Mais engagez-moi votre parole de gentilhomme de m'approuver en quoi que je fasse.
Le duc frappa dans la main du vieillard en signe d'une entière adhésion, et se retira dans son appartement.
Quand les jours d'un haut et puissant seigneur sont comptés, le médecin est un personnage important au logis. Aussi, ne faut-il pas s'étonner de voir un ancien rebouteur devenu si familier avec le duc d'Hérouvilie. A part les liens illégitimes par lesquels son mariage l'avait rattaché à cette grande maison, et qui militaient en sa faveur, le duc avait si souvent éprouvé le grand sens du savant, qu'il en avait fait l'un de ses conseillers favoris. Beauvouloir était le Coyctier de ce Louis XI. Mais de quelque prix que fut sa science, le médecin n'avait pas sur le gouverneur de Normandie, en qui respirait toujours la férocité des guerres religieuses, autant d'influence que la féodalité. Aussi, le serviteur avait-il deviné que les préjugés du noble nuisaient aux vœux du père. En grand médecin qu'il était , Beauvouloir comprit que, chez un être délicatement organisé comme Etienne, le mariage devait être une lente et douce inspiration qui lui communiquât de nouvelles forces en l'animant du feu de l'amour. Comme il l'avait dit, imposer une femme à Etienne, c'était le tuer; il fallait éviter surtout que ce jeune solitaire s'effrayât du mariage dont il ne savait rien, et qu'il connût le but dont son père se préoccupait, car ce poëte inconnu n'admettait que la noble et belle passion de Pétrarque pour Laure, de Dante pour Béatrix. Comme sa mère, il était tout amour pur, et tout âme. On devait lui donner l'occasion d'aimer, attendre l'événement et non le commander; un ordre aurait tari en lui les sources de la vie.
Maître Antoine Beauvouloir était père, il avait une fille élevée dans des conditions qui en faisaient la femme d'Etienne. Il était si difficile de prévoir les événements qui rendraient un enfant destiné par son père au cardinalat, l'héritier présomptif de la maison d'Hérouvilie , que Beauvouloir n'avait jamais remarqué la ressemblance des destinées d'Etienne et de Gabrielle. Ce fut une idée subite inspirée par son dévouement à ces deux êtres plutôt que par son ambition. Malgré son habileté, sa femme était morte en couches en lui donnant une
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fille dont la santé fut si faible, qu'il pensa que la mère avait dû léguer à son fruit des germes de mort. Beauvouloir aima sa Gabriclle comme tous les vieillards aiment leur unique enfant. Sa science et ses soins constants prêtèrent une vie factice à cette frêle créature qu'il cultiva comme un fleuriste cultive une plante étrangère. Il l'avait soustraite à tous les regards dans son domaine de Forcalicr, où elle fut protégée contre les malheurs du temps par la bienveillance générale qui s'était attachée à un homme auquel chacun devait un cierge, et dont le pouvoir qu'on supposait aux gens occupés de sciences occultes inspirait une sorte de terreur respectueuse. En s'attachanl à la maison d'Hérouville, il avait augmenté les immunités dont il jouissait dans la province, et déjoué les poursuites de ses ennemis par sa position formidable auprès du gouverneur; mais il s'était bien gardé, en venant au château, d'y amener la fleur qu'il tenait enfouie à Forcalicr, domaine plus important par les terres qui en dépendaient que par l'habitation, et sur lequel il comptait pour trouver à sa fille un établissement conforme à ses vues. En promettant au vieux duc une postérité, en lui demandant sa parole d'approuver sa conduite, il pensa soudain à Gabriclle, à cette douce enfant de qui la mère avait été oubliée par le duc, comme il avait oublié son fils Etienne. Il altendit le départ de son maître avant de mettre son plan à exécution, en prévoyant que, si le duc en avait connaissance, les énormes difficultés qui pourraient être levées à la faveur d'un résultat favorable, seraient dès l'abord insurmontables.
La maison de maître Beauvouloir était exposée au midi, sur le penchant d'une de ces douces collines qui cerclent les vallées de Normandie ; un bois épais l'enveloppait au nord ; des murs élevés et des haies normandes à fossés profonds lui faisaient une impénétrable enceinte. Le jardin descendait en pente molle jusqu'à la rivière qui arrosait les herbages de la vallée, et à laquelle le haut talus d'une double haie formait en cet endroit un quai naturel. Dans celle haie tournait une secrète allée dessinée par les sinuosités des eaux , et que les saules , les hêtres, les chênes rendaient touffue comme un sentier de forêt. Depuis la maison jusqu'à ce rempart , s'étendaient les masses de la verdure particulière à ce riche pays, belle nappe ombragée par une lisière d'arbres rares dont les nuances composaient une tapisserie heureusement colorée : là, les teintes argentées d'un pin se détachaient de dessus le vert foncé de quelques aunes; ici, devant un groupe de vieux chênes, un sveltc peuplier élançait sa palme toujours agitée; plus loin, des saules pleureurs penchaient leurs feuilles pâles entre de gros noyers à tête ronde. Cette lisière permettait de descendre à
toute heure de la maison vers la haie, sans avoir à craindre les rayons du soleil. La façade, devant laquelle se déroulait le ruban jaune d'une terrasse sablée, était ombrée par une galerie de bois autour de laquelle s'entortillaient des plantes grimpantes qui, dans le mois de mai, jetaient leurs fleurs jusqu'aux croisées du premier élage. Sans être vaste, ce jardin semblait immense par la manière dont il était percé; ses points de vue, habilement ménagés dans les hauteurs du terrain , se mariaient à ceux de la vallée où l'œil se promenait librement. Selon les instincts de sa pensée, Gabriclle pouvait, ou rentrer dans la solitude d'un étroit espace sans y apercevoir autre chose qu'un épais gazon et le bleu du ciel entre les cimes des arbres, ou planer sur les plus riches perspectives en suivant les nuances des lignes vertes, depuis leurs premiers plans si éclatants jusqu'aux fonds purs de l'horizon où elles se perdaient, tantôt dans l'océan bleu de l'air, tantôt dans les montagnes de nuages qui y flottaient.
Soignée par sa grand'mère, servie par sa nourrice, Gabrielle Beauvouloir ne sortait de cette modeste maison que pour se rendre à la paroisse , dont le clocher se voyait au faite de la colline, et où l'accompagnaient toujours son aïeule, sa nourrice et le valet de son père. Elle était donc arrivée à l'âge de dix-sept ansdans la suave ignorance que la rareté des livres permettait à une fille de conserver sans qu'elle parut extraordinaire en un temps où les femmes instruites étaient derares phénomènes. Celle maison avait été comme un couvent, plus la liberté, moins la prière ordonnée, et où elle avait vécu sous les yeux d'une vieille femme pieuse, sous la protection de son père, le seul homme qu'elle eût jamais vu.
Cette solitude profonde, exigée dès sa naissance par la faiblesse apparente de sa constitution , avait été soigneusement entretenue par Beauvouloir. A mesure que Gabrielle grandissait, les soins qui lui étaient prodigués, l'influence d'un air pur avaient à la vérité fortifié sa jeunesse frêle ; mais aussi le savant médecin ne pouvait se tromper en voyant les teintes de nacre qui entouraient les yeux de sa fille s'attendrir, se brunir, s'enflammer suivant ses émotions ; la débilité du corps et la force de l'âme se signalaient là par des indices que sa longue pratique lui permettait de reconnaître. Puis, la céleste beauté de Gabrielle lui avait fait redouter les entreprises si communes par un temps de violence et de sédition. Mille raisons lui avaient donc conseillé d'épaissir l'ombre et d'agrandir la solitude autour de sa fille, dont l'excessive sensibilité l'effrayait. Une passion, un rapt, un assaut quelconque, la lui aurait blessée à mort.
Quoique sa fille encourût rarement des reproches, un mot de réprimande la bouleversait; elle le gar-
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dait au fond du cœur où il pénétrait et engendrait une mélancolie méditative ; elle allait pleurer, et pleurait longtemps : son éducation morale n'avait donc pas voulu moins de soins que son éducation physique. Le vieux médecin avait du renoncera lui conter les histoires qui charment les enfants , Gabriellc en recevait de trop vives impressions. Aussi, cet homme, qu'une longue pratique avait rendu si savant, s'élait-il empressé de développer le corps de sa fille afin d'amortir les coups qu'y portait une âme aussi vigoureuse. Comme Gabricllc était toute sa vie, son amour, sa seule héritière, il n'avait jamais hésité à se procurer les choses dont le concours devait amener le résultat souhaité. Il écarta soigneusement les livres , les tableaux, la musique, toutes les créations des arts'qui pouvaient réveiller la pensée. Aidé par sa mère, il intéressait sa fille aux ouvrages manuels. La tapisserie, la couture, la dentelle, la culture des fleurs, les soins du ménage, la recolle des fruits, enfin les plus matérielles occupations de la vie étaient données en pàLure à l'esprit de celle charmante enfant. Beauvouloir lui apportait de beaux rouets, des hahuls bien travaillés, de riches tapis, de la poterie de Bernard de Palissy, des tables, des prie-Dieu, des chaises sculptées et garnies d'étoffes précieuses, du linge ouvré, des bijoux. Avec l'instinct que donne la paternité, le vieillard choisissait toujours ses cadeaux parmi les œuvres dont les ornements appartenaient à ce genre fantasque nommé arabesque, et qui, ne parlant ni aux sens ni à l'âme, s'adressent seulement à l'esprit par les créations de la fanlaisie pure.
La vie que la haine avait commandée à Etienne d'Hérouville , l'amour palernel avait dit à Beauvouloir de l'imposer à Gabrielle; chez l'un et l'autre, l'âme devait tuer le corps; et sans une profonde 6o!itude, ordonnée par le hasard chez l'un, voulue par la science chez l'autre, tous deux pouvaient succomber, celui-ci à la terreur, celle-là sous le poids d'une Irop vive émotion d'amour. Mais, hélas! au lieu de nailre dans un pays de landes et de bruyères, au sein d'une nature sèche, aux formes arrêtées et dures, Gabrielle vivait au fond d'une grasse et plantureuse vallée. Beauvouloir n'avait pu détruire l'harmonieuse disposition des bosquels naturels, le gracieux agencement des corbeilles de fleurs , fti fraîche mollesse du tapis vert, l'amour exprimé par les entrelacements des planles grimpantes. Ces vivaces poésies avaient leur langage , plutôt entendu que compris de Gabrielle qui se laissait aller à de confuses rêveries sous les ombrages. A travers les idées nuageuses que lui suggéraient ses admirations sous un beau ciel , et ses longues études de ce paysage, observé dans tous les aspects que lui donnaient les saisons et les variations d'une
atmosphère marine où venaien mourir les brumes de l'Angleterre , où commençaient les clartés de la France , il s'élevait dans son esprit une lointaine lumière, une aurore qui perçait les ténèbres dans lesquelles la maintenait son père.
Beauvouloir n'avait pas soustrait non plus Gabrielle à l'influence de l'amour divin; elle joignait à l'admiration delà nature, l'adoration duCréateur; eilc s'était élancée dans la première voie ouverte aux sentiments féminins : elle aimait Dieu , elle aimait Jésus, la Vierge et les saints, elle aimait l'Église et sel pompes; elle était catholique .à la manière de sainle Thérèse, qui voyait dans Jésus un infaillible époux, un continuel mariage. Mais Gabrielle se livrait à cette passion des âmes fortes avec une simplicité si touchante, qu'elle aurait désarmé la séduction la plus brutale par l'enfantine naïveté de son langage.
Où la conduisait cette vie d'innocence? Comment instruire une intelligence aussi pure que l'eau d'un lac tranquille qui n'aurait encore réfléchi que l'azur des cieux? Quelles images dessiner sur celte toile blanche? Autour de quel arbre tourner les clochettes de neige épanouies sur ce liseron? Jamais le père ne s'était fait ces questions sans éprouver un frisson intérieur.
En ce moment, il cheminait lentement sur sa mule , comme s'il eût voulu rendre éternelle la route qui menait du château d'Hérouville à Ourscamp, nom du village auprès duquel se trouvait son domaine de Forcalier. L'amour infini qu'il portait à sa fille lui avait fait concevoir un si hardi projet! Un seul être au monde pouvait la rendre heureuse, cet homme était Etienne. Certes, le fils angélique de Jeanne de Saint-Savin et la candide fille de Gertrude Marana étaient deux créations jumelles. Toute autre femme que Gabrielle devait effrayer et tuer l'héritier présomptif de la maison d'Hérouville ; de même qu'il semblait à Beauvouloir que Gabrielle devait périr par le fait de tout homme de qui les sentiments et les formes extérieures n'auraient pas eu la virginale délicatesse d'Etienne de Rubempré. Certes le pauvre médecin n'y avait jamais songé , le hasard s'était complu à ce rapprochement, et l'ordonnait. Mais, sous le règne de Louis XIII, oser amener le duc d'Hérouville à marier son fils unique à la fille d'un rebouteur normand ! Et cependant de ce mariage seulement pouvait résulter cette lignée que voulait impérieusement le vieux duc. La nature avait destiné ces deux beaux êtres l'un à l'autre. Dieu les avait rapprochés par une incroyable disposition d'événements, tandis que les idées humaines, les lois mettaient entre eux des abîmes infranchissables. Quojque le vieillard crut voir en ceci le doigt de Dieu, et malgré la parole qu'il avait
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surprise au duc, il fut saisi par de telles appréhensions en pensant aux violences de ce caractère indompté, qu'il revint sur ses pas au moment où, parvenu sur le haut de la colline opposée à celle d'Ourscamp, il aperçut la fumée qui s'élevait de son toit entre les arbres de son clos. Il fut décidé par son illégitime parenté, considération qui pouvait influer sur l'esprit de son maître. Puis une fois décidé, Beauvouloir eut confiance dans les hasards de la vie; il se pourrait que le duc mourût avant le mariage. D'ailleurs il comptait sur les exemples; une paysanne du Dauphiné, Françoise Mignot, venait d'épouser le maréchal de L'Hôpital ; le fils du connétable Anne de Montmorency avait épousé Diane , la fille de Henri II et d'une dame piémontaise nommée Philippe Duc.
Pendant cette délibération, où l'amour paternel estimait toutes les probabilités, discutait les bonnes comme les mauvaises chances, et tâchait d'entrevoir l'avenir en pesant les éléments, Gabriclle se promenait dans le jardin , où elle choisissait des (leurs pour garnir les vases de l'illustre potier qui fit avec l'émail ce que Benvcnuto Ccllini avait fait avec les métaux. Gabriclle avait mis ce vase orné d'animaux en relief, sur une table, au milieu de la salle, et le remplissait de fleurs pour égayer sa grand'mèrc , et peut-être aussi pour donner une forme à ses propres pensées. Le grand cornet de faïence était plein , achevé , posé sur le riche tapis de la table, et Gabriclle disait à sa grand'mère : — « Regardez donc ! » quand fieauvouloir entra. La fille courut se jeter dans les bras du père. Après les premières effusions de tendresse, Gabriclle voulut que le vieillard admirât le bouquet. Après l'avoir regardé, Beauvouloir plongea sur sa fille un regard profond qui la fit rougir.
— Il est temps, se dit-il en comprenant le langage de ces fleurs, à chacune desquelles Gabrielle avait dû penser avant de la cueillir, et penser en cherchant la place où elle produisait un magique effet dans le bouquet.
Gabriclle resta debout, sans penser à la fleur commencée sur son métier. A l'aspect de sa fille, une larme roula dans les yeux de Beauvouloir, sillonna ses joues qui contractaient encore difficilement une expression sérieuse, et tomba sur sa chemise que, selon la mode du temps , son pourpoint ouvert sur le ventre laissait voir au-dessus de son haut-dechausses. Il jeta son feutre orné d'une vieille plume rouge, pour pouvoir faire avec sa main le tour de sa tête pelée. En contemplant de nouveau sa fille qui , sous les solives brunes de cette salle tapissée de cuir, ornée de meubles en ébène , de portières en grosses étoffes de soie, parée de sa haute cheminée, et qu'éclairait un jour doux , était encore bien
à lui, le pauvre père sentit des larmes dans ses yeux et les essuya. Un père qui aime son enfant voudrait le garder toujours petit ; quant à celui qui peut voir, sans une profonde douleur, sa fille passer sous la domination d'un homme, il ne remonte pas vers les mondes supérieurs, il redescend dans les espèces infimes.
— Qu'avcz-vous , mon fils? dit la vieille mère en ôtant ses lunettes , et cherchant dans l'attitude ordinairement joyeuse du bonhomme le sujet du silence qui la surprenait.
Le vieux médecin montra du doigt sa fille à l'aïeule, qui hocha la têle par un signe de satisfaction, comme pour dire : Elle est bien mignonne?
Qui n'eût pas éprouvé l'émotion de Beauvouloir en voyant la jeune fille comme la dessinait et la colorait l'habillement de l'époque et le jour frais de la Normandie. Gabrielle portait ce corset en pointe par devant et carré par derrière, dont les peintres italiens se sont presque tous servis pour leurs saintes et leurs madones. Cet élégant corselet en velours bleu de ciel, aussi joli que celui d'une demoiselle des eaux , enveloppait son corsage comme une guimpe , en le comprimant de manière à modeler finement les formes qu'il semblait aplatir; il moulait les épaules, le dos , la taille avec la netteté d'un dessin fait par le plus habile artiste, et se terminait autour du cou par une oblongue échancrure ornée d'une légère broderie en soie couleur carmélite, et qui laissait voir autant de nu qu'il en fallait pour montrer la beauté de la femme, mais pas assez pour éveiller le désir. Une robe de couleur carmélite qui continuait le trait des lignes accusées par le corps de velours, tombait jusque sur les pieds en formant des plis minces et comme aplatis. Sa taille était si fine, que Gabrielle semblait grande. Son bras menu pendait avec l'inertie qu'une pensée profonde imprime à l'attitude. Ainsi posée, elle présentait un modèle vivant des naïfs chefs-d'œuvre de la statuaire dont le goût existait alors, et qui se recommande à l'admiration par la suavité de ses lignes droites sans roideur, et par la fermeté d'un dessin qui n'exclut pas la vie. Jamais profil d'hirondelle n'offrit, en rasant une croisée le soir, des formes plus élégamment coupées. Le visage de Gabrielle était mince sans être plat ; sur son cou et sur son front couraient des filets bleuâtres qui lui donnaient des nuances semblables à celles de l'agate, en montrant la délicatesse d'un teint si transparent qu'on eût cru voir le sang couler dans les veines. Cette blancheur excessive était faiblement teintée rose aux joues. Cachés sous un petit bonnet de velours bleu brodé de perles, ses cheveux d'un blond égal coulaient comme deux ruisseaux d'or le long de ses tempes , et se jouaient en anneaux sur ses épaules qu'ils ne
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couvraient pas ; la couleur chaude de cette chevelure soyeuse animait la blancheur éclatante du cou, et purifiait encore par son reflet les contours du visage déjà si pur. Les yeux longs et comme pressés entre des paupières grasses étaient en harmonie avec la finesse du corps et de la tète; leurs prunelles gris de perle avaient du brillant sans vivacité; la candeur y recouvrait la passion. La ligne du nez eût paru froide comme une lame d'acier, sans deux narines veloutées et roses dont les mouvements semblaient en désaccord avec la chasteté d'un front rêveur, souvent étonné, riant parfois, et toujours d'une auguste sérénité. Enfin , une petite oreille alerte attirait le regard en montrant sous le bonnet, entre deux touffes de cheveux , la poire d'un rubis dont la couleur se détachait vigoureusement sur le lait du cou. Ce n'était ni la beauté normande où la chair abonde, ni la beauté méridionale où la passion agrandit la matière, ni la beauté française toute fugitive comme ses expressions, ni la beauté du Nord mélancolique et froide , c'était la séraphique et profonde beauté de l'église catholique , à la fois souple et rigide , sévère et tendre.
— Où trouvera-t-on une plus jolie duchesse? se dit Beauvouloir en se complaisant à voir Gabrielle qui, légèrement penchée, tendant le cou pour suivre au dehors le vol d'un oiseau , ne pouvait se comparer qu'à une gazelle arrêtée pour écouter le murmure de l'eau où elle va se désaltérer.
— Viens t'asseoir là, dit Beauvouloir en se frappant la cuisse et faisant à Gabrielle un signe qui annonçait une confidence.
Gabrielle comprit et vint ; elle se posa sur son père avec la légèreté de la gazelle, et passa son bras autour du cou de Beauvouloir dont elle froissa le collet.
— A qui pensais-tu donc en cueillant ces fleurs? jamais tu ne les as si galamment disposées.
— A bien des choses, dit-elle. En admirant ces fleurs qui semblent faites pour nous, je me demandais pour qui nous sommes faites, nous. Quels sont les êtres qui nous regardent? Vous êtes mon père, je puis vous dire ce qui se passe en moi , vous êtes habile , vous expliquerez tout. Je sens en moi comme une force qui veut s'exercer, je lutte contre quelque chose. Quand le ciel est gris, je suis à demi contente, je suis triste, mais calme. Quand il fait beau, que les fleurs sentent bon, que je suis là-bas sur mon banc, sous les chèvrefeuilles et les jasmins, il s'élève en moi comme des vagues qui se brisent contre mon immobilité. Il me vient dans l'esprit des idées qui me heurtent et s'enfuient comme les oiseaux le soir à nos croisées , je ne peux pas les retenir. Eh bien ! quand j'ai fait un bouquet où les couleurs sont nuancées comme sur une tapisserie ,
où le rouge mord le blanc , où le vert et le brun se croisent, quand tout y abonde, que l'air s'y joue, que les fleurs se heurtent , qu'il y a une mêlée de parfums et de calices entre-choqués, je suiscontente, je reconnais ce qui se passe en moi-même. Quand , à l'église, l'orgue joue et que le clergé répond, qu'il y a deux chants distincts qui se parlent, les voix humaines et la musique , eh bien ! je suis contente , cela me retentit dans la poitrine, je prie avec un plaisir qui m'anime le sang...
En écoutant sa fille, Beauvouloir l'examinait avec l'œil fixe de la sagacité; son regard eût semblé stupide par la force même de ses pensées rayonnantes, de même que l'eau d'une cascade semble immobile. Il soulevait le voile de chair qui lui cachait le jeu secret par lequel l'âme réagit sur le corps , il étudiait les symptômes divers que sa longue expérience avait surpris dans toutes les personnes confiées à ses soins, et les comparait aux symptômes contenus dans ce corps frêle dont les os l'effrayaient par leur délicatesse, dont le teint de lait l'épouvantait par son peu de consistance , et il tâchait de relier les enseignements de sa science, à l'avenir de cette angélique enfant; et il avait le vertige en se trouvant ainsi comme s'il eût été sur un abîme. La voix trop mignonne de Gabrielle l'inquiétait; et il s'interrogeait lui-même, après l'avoir interrogée.
— Tu souffres ici ! s'écria-t-il enfin poussé par une dernière pensée où se résuma sa méditation.
Elle inclina mollement la tête.
— A la grâce de Dieu ! dit le vieillard en jetant un soupir. Je t'emmène au château d'Hérouville , tu y pourras prendre dans la mer des bains qui te fortifieront.
— Cela est-il vrai, mon père? ne vous moquez pas de votre Gabrielle. J'ai tant désiré voir le château, les hommes d'armes, les capitaines et Monseigneur.
— Oui, ma fille. Ta nourrice et Jean t'accompagneront.
— Sera-ce bientôt?
— Demain, dit le vieillard qui se précipita dans le jardin pour cacher son agitation à sa mère et à sa fille.
Dieu m'est témoin, s'écria-t-il, qu'aucune pensée ambitieuse ne me fait agir. Ma fille à sauver, le pauvre petit Etienne à rendre heureux , voilà mes seuls motifs !
S'il s'interrogeait ainsi lui-même, c'est qu'il sentait au fond de sa conscience une inextinguible satisfaction de savoir que , par la réussite de son projet, Gabrielle serait un jour duchesse d'Hérouville. 11 y a toujours un homme chez un père. Il se promena longtemps , rentra pour souper, et se complut pendant toute la soirée à regarder sa fille au sein de la douce et brune poésie dont il l'avait environnée.
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Quanti, avant le coucher, la grand'mèrc, la nourrice, le médecin et Gabriellc s'agenouillèrent pour faire leur prière en commun, il leur dit : — Supplions tous Dieu qu'il bénisse mon entreprise.
La grand'mèrc, qui connaissait le dessein de son fils, cul les yeux humectés par ce qui lui restait de larmes. La curieuse Gabriellc avait le visage rouge de bonheur. Le père tremblait, tant il avait peur d'une catastrophe.
— Après tout, lui dit sa mère, ne l'effraye pas , Antoine! Le duc ne tuera pas sa petite-fille.
— Non , répondit-il , mais il peut la contraindre à épouser quelque soudard de baron qui nous la meurtrirait.
Le lendemain Gabriellc, montée sur un âne, suivie de sa nourrice à pied, de son père à cheval sur sa mule, et accompagnée du valet qui conduisait deux chevaux chargés de bagages, se mit en roule vers le château d'Hérouville, où la caravane n'arriva qu'à la tombée du jour. Afin de pouvoir tenir ce voyage secret, Beauvouloir s'était dirrigé par les chemins détournés en parlant de grand malin, et il avait fait emporter des provisions pour manger en route, sans se monlrer dans les hôtelleries. Beauvouloir entra donc à la nuit, sans cire remarqué par les gens du château, dans l'habitation que le marquis avait occupée si longtemps, et où l'attendait Bertrand , la seule personne qu'il eùl mise dans sa confidence. Le vieil ccuyer aida le médecin, la nourrice el le valet à décharger les chevaux , à transporter le bagage, et à établir la fille de Beauvouloir dans la demeure d'Etienne. Quand Bertrand vil Gabrielle il resta lout ébahi.
— II me semble voir Madame? s'écria-t-il. Elle est mince el fluclte comme elle ; elle a ses couleurs pâles el ses cheveux blonds; le vieux duc l'aimera.
— Dieu le veuille ! dit Beauvouloir. Mais reconnaîlra-t-il son sang à travers le mien ?
— Il ne peut guère le renier, dit Bertrand. Je suis allé souvent le querir à la porte de la Belle Bomaine, qui demeurait rue Cullurc-Sainte-Cathcrine. Le cardinal de Lorraine la laissa forcément*! monseigneur, par honle d'avoir élé maltraité en sortant de chez elle. Monseigneur, qui, dans ce temps-là , marchait sur les talons de ses vingt ans , doit bien se souvenir de celle embûche. Il était déjà bien hardi. Je peux dire la chose aujourd'hui, il menait les affronleurs !
— Il ne pense plus guère à tout ceci , dit Beauvouloir. Il sait que ma femme est morle, mais à peine sait-il que j'ai une fille!
— Deux vieux reîtres comme nous mèneront la barque à bon port, dit Bertrand. Après tout, si le duc se fâche et s'en prend à nos carcasses , elles ont fait leur temps.
Avant de partir, le duc d'Hérouville avait défendu, sous les peines les plus graves, à tous les gens du château, d'aller sur la grève où Etienne avait jusqu'alors passé sa vie, à moins que le marquis n'y emmenât quelqu'un avec lui. Cet ordre, suggéré par Beauvouloir, qui avait démontre la nécessité de laisser Etienne maître de garder ses habitudes , garantissait à Gabrielle cl à sa nourrice l'inviolabilité du territoire d'où le médecin leur commanda de ne jamais sortir sans sa permission.
Etienne était reslé pendant ces deux jours dans la chambre seigneuriale, où le retenait le charme de ses douloureux souvenirs. Ce lit avait été celui de sa mère ; à deux pas, elle avait subi celle terrible scène de l'accouchement où Beauvouloir avait sauve deux existences. Elle avait confié ses pensées à cet ameublement , elle s'en élait servie ; ses mains avaient effleuré ce damas ; ses yeux avaient souvent erré sur ces lambris. Combien de fois étail-clle venue à celle croisée pour appeler par un cri, par un signe, son pauvre enfant désavoué, maintenant maître souverain du château. Demeuré seul dans celle chambre, où, la dernière fois , il n'éiait venu qu'à la dérobée , amené par Beauvouloir pour donner un dernier baiser à sa mère mourante, il l'y faisait revivre, il lui parlait, il l'écoulait; il s'abreuvait à celle source qui ne tarit jamais el d'où découlent tant de chants comme le Super flumina Babylonis. Quand, le lendemain de son retour, Beauvouloir vint \oir son maître, il le gronda doucement d'être reslé dans sa chambre sans sorlir, en lui faisant observer qu'il ne fallait pas substituer, à sa vie en plein air, la vie d'un prisonnier.
— Ceci est bien vaslc, répondit Etienne, il y a l'âme de ma mère.
Le médecin obtint cependant, parla douce influence de l'affection , qu'Etienne se promènerait tous les jours, soit au bord de la mer, soil au dehors dans les campagnes qui lui élaient inconnues. Néanmoins Etienne, toujours en proie à ses souvenirs, resla le lendemain jusqu'au soir à sa fenêtre, occupé à regarder la mer; elle lui offrit des aspects si multipliés, qu'il croyait ne l'avoir jamais vue aussi belle. Il entremêla ses contemplations de la lecture de Pétrarque , un de ses auteurs favoris, celui dont la poésie allait le plus à son cœur par la constance et l'unité de son amour. Etienne n'avait pas en lui l'étoffe de plusieurs passions, il ne pouvait aimer que d'une seule façon , une seule fois. Si cet amour devait êlre profond comme tout ce qui est un , il devait être calme dans ses expressions, suave et pur comme les sonnets du poëte toscan.
Au coucher du soleil, l'enfant de la solitude se mit à chanter de cette voix merveilleuse qui s'était produite comme une espérance dans les oreilles les
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plus sourdes à la musique , celles de son père. Il exprima sa mélancolie en variant un même air qu'il dit plusieurs fois à la manière du rossignol. Cet air, attribué au feu roi Henri IV, n'était pas l'air de Gabrielle, mais un air de beaucoup supérieur comme facture , comme mélodie , comme expression de tendresse, et que les administrateurs du vieux temps reconnaîtront aux paroles également composées par le grand roi. L'air fut sans doute pris aux refrains qui avaient bercé son enfance dans les montagnes du Béarn.
Viens, aurore,
Je t'implore, Je suis gai quand je te voi;
La bergère
Qui m'est chère Est vermeille comme toi ;
De rosée
Arrosée , La rose a moins de fraîcheur ;
Une hermine
Est moins fine , Le lis a moins de blancheur.
Après s'être naïvement peint la pensée de son cœur par ses eba ils, Etienne contempla la mer en se disant : — Voila ma fiancée et mon seul amour à moi !
Puis il chanta cet autre passage de la chansonnette :
Elle est blonde Sans seconde !
Et le répéta en exprimant la poésie solliciteuse qui surabonde chez un jeune homme, oseur quand il est solitaire. Il y avait des rêves dans ce chant onduleux , pris , repris , interrompu , recommencé, puis perdu dans une dernière modulation dont les teintes s'affaiblirent comme les vibrations d'une cloche.
En ce moment, une voix qu'il fut tenté d'attribuer à quelque sirène sortie de la mer, une voix de femme répéta l'air qu'il venait de chanter, mais avec toutes les hésitations d'une personne à laquelle se révèle pour la première fois la musique. C'était le bégayement d'un cœur qui naissait à la poésie des accords. Etienne, à qui de longues études sur sa propre voix avaient appris le langage des sons, où l'âme rencontre autant de ressources que dans la parole pour exprimer ses pensées , pouvait seul deviner tout ce que ces essais accusaient de timide surprise. Avec quelle religieuse et subtile admiration n'avait-il pas été écouté ! Le calme de l'air lui permettait de tout entendre : il tressaillit au frémisse-
ment des plis flottants d'une robe; il s'étonna, lui que les émotions produites par la terreur mettaient toujours à deux doigts de la morl,desenliren lui-même la sensation balsamique autrefois causée par la venue de sa mère.
— Allons, Gabrielle, mon enfant, dit Beauvouloir, je t'ai défendu de rester après le coucher du soleil sur ces grèves. Renlre, ma fille.
— Gabrielle! se dit Etienne, le joli nom! Beauvouloir apparut bientôt et réveilla son maître
d'une de ces méditations qui ressemblaient à des rêves. Il était nuit , la lune se levait.
— Monseigneur, dit le médecin, vous n'êtes pas encore sorti aujourd hui , ce n'est pas sage.
— Et moi , répondit Etienne, puis-je aller sur la grève après le coucher du soleil?
Le sous-entendu de celle phrase qui accusait la douce malice d'un premier désir fil sourire le vieillard.
— Tu as une fille, Beauvouloir?
— Oui, Monseigneur, l'enfant de ma vieillesse, un enfant chéri. Monseigneur le duc, votre illustre père , m'a si fort recommandé de veiller sur vos précieux jours, que , ne pouvant plus l'aller voir à Forcalicr où elle était, je l'en ai fait sortir, à mon grand regret. Afin de la soustraire à tous les regards, je l'ai mise dans la maison où logeait auparavant Monseigneur. Elle est si délicate., je crains tout pour elle, même un sentiment trop vif. Aussi, ne lui ai-je rien fait apprendre, elle se serait tuée.
— Elle ne sait rien! dit Etienne surpris.
— Elle a tous les talents d'une bonne ménagère; mais elle a vécu comme vit une plante. L'ignorance, Monseigneur, c'est une chose aussi sainte que la science; ce sont pour les créatures deux manières d'être; l'une et l'autre conservent l'âme comme dans un suaire; la science vous a fait vivre, l'ignorance sauvera ma fille. Les perles bien cachées échappent au plongeur et vivent heureuses. Je puis la comparer à une perle, son teint en a l'orient, son âme en a la douceur, et jusqu'ici mon domaine de Forcalier lui a servi d'écaillé.
— Viens avec moi, dit Etienne en s'enveloppant d'un manteau, je veux aller au bord de la mer, le temps est doux.
Beauvouloir et son maître cheminèrent en silence jusqu'à ce qu'une lumière partie d'entre les volets delà maison du pêcheur eut sillonné la mer par un ruisseau d'or.
— Je ne saurais exprimer, s'écria le timide héritier en s'adressant au médecin, les sensations que me cause la vue d'une lumière projetée sur la mer. J'ai si souvent contemplé la croisée de cette chambre jusqu'à ce que sa lumière s'éteignît ! ajouta-t-il en montrant la chambre de sa mère.
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— Quelque délicate que soit Gabrielle, répondit gaiement Beauvouloir , elle peut venir , et se promener avec nous; la nuit est chaude et l'air ne contient aucune vapeur.
Etienne était trop timide pour proposer à Beauvouloir de l'accompagner à la maison du pêcheur; d'ailleurs, il se trouvait dans l'état de torpeur où nous plonge l'affiucncc des idées et des sensations qu'engendre l'aurore de la passion. Plus libre en se trouvant seul , il s'écria voyant la mer éclairée par la lune : — J'ai donc l'océan dans l'àme !
L'aspect de la jolie statuette animée qui venait à lui , que la lune argentait en l'enveloppant de sa lumière , redoubla les palpitations au cœur d'Etienne, mais sans le faire souffrir.
— Mon enfant, dit Beauvouloir, voici Monseigneur.
En ce moment, le pauvre Etienne souhaita la taille colossale de son père , il aurait voulu se montrer fort et non chétif. Toutes les vanités de l'amour et de l'homme lui entrèrent à la fois dans le cœur comme autant de flèches , et il demeura dans un morne silence en mesurant pour la première fois l'étendue de ses imperfections. Embarrassé d'abord du salut de la jeune fdle, il le lui rendit gauchement et resta près de Beauvouloir avec lequel il causa tout en se promenant le long de la mer. La contenance timide et respectueuse de Gabrielle l'enhardit , il osa lui adresser la parole. La circonstance du chant était l'effet du hasard ; le médecin n'avait rien voulu préparer, il pensait qu'entre deux êtres auxquels la solitude avait laissé le cœur pur, l'amour se produirait dans toute sa simplicité. La répétition de l'air par Gabrielle fut donc un texte de conversation tout trouvé.
Pendant cette promenade, Etienne sentit en luimême «ctte légèreté corporelle que tous les hommes ont éprouvée au moment où le premier amour transporte le principe de leur vie dans une autre créature. II offrit à Gabrielle de lui apprendre à chanter. Le pauvre enfant était si heureux de pouvoir se montrer aux yeux de cette jeune ûlle investi d'une supériorité quelconque , qu'il tressaillit d'aise quand elle accepta. Dans ce moment la lumière donna pleinement sur Gabrielle et permit à Etienne de reconnaître les points de vague ressemblance qu'elle avait avec sa mère. Comme Jeanne de Saint-Savin, la fille de Beauvouloir était mince et délicate ; chez elle comme chez la duchesse , la souffrance et la mélancolie produisaient une grâce mystérieuse. Elle avait la noblesse particulière aux âmes chez lesquelles les manières du monde n'ont rien altéré , en qui tout est beau parce que tout est naturel. Mais il se trouvait de plus en Gabrielle le sang de la Belle Bomaine qui avait rejailli à deux générations , et qui faisait
à cet enfant un cœur de courtisane violente dans une âme pure; de là procédait une exaltation qui lui rougit le regard, qui lui sanctifia le front, qui lui fit exhaler comme une lueur, et communiqua les pétillements d'une flamme à ses mouvements. Beauvouloir frissonna quand il remarqua ce phénomène qu'on pourrait aujourd'hui nommer la phosphorescence de la pensée , et que le médecin observait alors comme une promesse de mort.
Etienne surprit la jeune fille à tendre le cou par un mouvement d'oiseau timide qui regarde autour de son nid; cachée par son père elle voulait voir Etienne à son aise, et son regard exprimait autant de curiosité que de plaisir, autant de bienveillance que de naïve hardiesse. Pour elle, Etienne n'était pas faible, mais délicat; elle le trouvait si semblable à elle-même , que rien ne l'effrayait dans ce suzerain : le teint souffrant d'Etienne , ses belles mains, son sourire malade, ses cheveux partagés en deux bandeaux et répandus en boucles sur la dentelle de son collet rabattu, ce front noble sillonné de rides jeunes; ces oppositions de luxe et de misère, de pouvoir et de petitesse lui plaisaient; ne flattaientelles pas les désirs de protection maternelle qui sont en germe dans l'amour ; ne stimulaient-elles pas déjà le besoin dont toute femme est dévorée de trouver des distinctions à celui qu'elle veut aimer. Chez tous les deux , des idées , des sensations nouvelles s'élevaient avec une force et une abondance qui leur élargissaient l'âme , et ils restaient l'un et l'autre étonnés et silencieux , car l'expression des sentiments est d'autant moins démonstrative qu'ils sont plus profonds. Tout amour durable commence par de rêveuses méditations.
Il convenait peut-être à ces deux êtres de se voir pour la première fois dans la lumière adoucie de la lune, afin de ne pas être éblouis tout à coup par les splendeurs de l'amour ; ils devaient se rencontrer au bord de la mer qui leur offrait une image de l'immensité de leurs sentiments. Ils se quittèrent pleins l'un de l'autre , en craignant tous deux de ne s'être pas plu.
De sa fenêtre Etienne regarda la lumière de la maison où était Gabrielle. Pendant cette heure d'espoir mêlé de craintes , le jeune poëtc trouva des significations nouvelles aux sonnets de Pétrarque. Il avait entrevu une Laure , une fine et délicieuse figure , pure et dorée comme un rayon de soleil , intelligente comme l'ange, faible comme la femme. Ses vingt années d'études eurent un lien : il comprit la mystique alliance de toutes les beautés; il reconnut combien il y avait de la femme dans les poésies qu'il adorait : il aimait enfin depuis si longtemps sans le savoir, que tout son passé se confondit dans les émotions de cette belle nuit. La ressem-
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blance de Gabriellc avec sa mère lui parut un ordre divinement donné. 11 ne trahissait pas sa douleur en aimant ; l'amour lui continuait la maternité. Il contemplait, à la nuit, l'enfant couchée dans cette chaumière, avec les mêmes sentiments qu'éprouvait sa mère quand il y était; cette similitude lui rattachait encore le présent au passé. Sur les nuages de ses souvenirs, la figure endolorie de Jeanne de Saint-Savin lui apparut; il la revit avec son sourire faible , il entendit sa parole douce, elle inclina la tête, et pleura. La lumière de la maison s'éteignit. Etienne chanta la jolie chansonnette de Henri IV avec une expression nouvelle.
De loin , les essais de Gabriellc lui répondirent. Elle aussi faisait son premier voyage dans les pays enchantés de l'extase amoureuse. Cette réponse remplit de joie le cœur d'Etienne; en coulant dans ses veines, le sang y répandit une force qu'il ne s'était jamais sentie. L'amour le rendait puissant. Les êtres faibles peuvent seuls connaître la volupté de cette création nouvelle au milieu de la vie. Les pauvres , les souffrants, les maltraités ont des joies ineffables; peu de chose est l'univers pour eux. Etienne tenait par mille liens au peuple de cette Cité Dolente. Sa grandeur récente ne lui causait que de la terreur; l'amour lui versait le baume créateur de la force ; il aimait l'amour.
Le lendemain , Etienne se leva de bonne heure pour courir à son ancienne maison , où Gabriellc , animée de curiosité, pressée par une impatience qu'elle ne s'avouait pas , avait de bon matin bouclé (£- ses cheveux et revêtu son pur costume. Tous deux étaient pleins du désir de se revoir, et craignaient mutuellement les effets de cette entrevue. Quant à lui , pensez qu'il avait choisi ses plus fines dentelles, son manteau le mieux orné , son haut-de-chausses de velours violet ; il avait pris enfin ce bel habillement que recommande à toutes les mémoires la pâle figure de Louis XIII , figure opprimée au sein de la grandeur comme Etienne l'avait été jusqu'alors. Cet habillement n'était pas le seul point de ressemblance qui existât entre le maître et le sujet. Mille sensibilités se rencontraient chez Etienne comme chez Louis XIII : la chasteté , la mélancolie, les souffrances vagues mais réelles , les timidités chevaleresques , la crainte de ne pouvoir exprimer le sentiment dans sa pureté , la peur d'être trop vite amené au bonheur que les âmes grandes aiment à différer, la pesanteur du pouvoir, cette pente à l'obéissance qui se trouve chez les caractères indifférents aux intérêts, mais pleins d'amour pour ce qu'un beau génie religieux a nommé Vastral.
Quoique très-inexperte du monde, Gabrielle avait pensé que la fille d'un rebouteur, l'humble habitante de Forcalier était jetée à une trop grande dis-
tance de monseigneur Etienne, marquis de Rubempré, l'héritier de la maison d'Hérouvillc , pour qu'ils fussent égaux ; elle n'allait pas jusqu'à deviner l'anoblissement de l'amour. La naïve créature n'avait pas vu là sujet d'ambitionner une place à laquelle toute autre fille eût été jalouse de s'asseoir, elle n'y avait vu que des obstacles. Aimant déjà sans savoir ce que c'était qu'aimer, elle se trouvait loin de son plaisir et voulait s'en rapprocher, comme un enfant souhaite la grappe dorée , objet de sa convoitise , trop haut située. Pour une fille émue à l'aspect d'une fleur, et qui entrevoyait l'amour dans les chants de la liturgie , combien doux et forts n'avaient pas été les sentiments éprouvés la veille, à l'aspect de cette faiblesse seigneuriale qui rassurait la sienne; mais Etienne avait grandi pendant cette nuit, elle s'en était fait une espérance, un pouvoir; elle l'avait mis si haut qu'elle désespérait de parvenir jusqu'à lui. Lorsque Etienne se produisit si craintif, si humble , car lui aussi avait déifié la fille de Bcauvouloir, Gabrielle fut embarrassée du sceptre qu'il lui remettait ; mais elle fut profondément émue et flattée de cette soumission. Les femmes seules savent combien le respect que leur porte un maître engendre de séductions. Néanmoins, elle eut peur de se tromper, et tout aussi curieuse que la première femme , elle voulut savoir.
— Vous venez me montrer la musique, lui ditelle, tout en espérant que la musique était un prétexte pour se trouver avec elle.
Si la pauvre enfant avait su la vie d'Etienne, elle se serait bien gardée d'exprimer un doute. Pour lui, la parole était un retentissement de l'âme et celte phrase lui causa la plus profonde douleur; il arrivait le cœur plein en redoutant jusqu'à une obscurité dans sa lumière , et il rencontrait un doute. Sa joie s'éteignit , il se replongea dans son désert et n'y trouva plus les fleurs dont il l'avait embelli. Eclairée par la prescience des douleurs qui distingue l'ange chargé de les adoucir et qui sans doute est la Charité du ciel, Gabrielle devina la peine qu'elle venait de causer. Elle fut si vivement frappée de sa faute qu'elle souhaita la puissance de Dieu pour pouvoir dévoiler son cœur à Etienne , car elle avait ressenti la cruelle émotion que causaient un reproche , un regard sévère. Elle lui montra naïvement les nuées qui s'étaient élevées en son âme et qui faisaient comme des langes d'or à l'aube de son amour. Une larme de Gabrielle changea la douleur d'Etienne en plaisir; il voulut alors s'accuser de tyrannie. Ce fut un bonheur qu'à leur début ils connussent ainsi le diapason de leurs cœurs, car ils évitèrent mille chocs qui les auraient meurtris.
Tout à coup Etienne , impatient de se retrancher derrière une occupation , conduisit Gabrielle à une
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table, devant la petite croisée où il avait souffert et où désormais il allait admirer une fleur plus belle que toutes celles qu'il avait étudiées. Puis il ouvrit un livre sur lequel se penchèrent leurs tètes dont les cheveux se mêlèrent.
Ces deux êtres si forts par le cœur, si maladifs de corps, mais embellis par les grâces de la souffrance, formaient un louchant tableau. Gabrielle ignorailla coquetterie : un regard était accordé aussitôt que sollicilé, et les doux rayons de leurs yeux ne cessaient de se confondre que par pudeur; elle eut de la joie àdireà Etienne combien sa voix lui faisait plaisir à entendre ; elle oubliait la signification des paroles quand il lui expliquait la position des notes ou leur valeur ; elle l'écoutait , laissant la mélodie pour l'instrument, l'idée pour la forme; ingénieuse flatterie , la première que rencontre l'amour vrai. Gabrielle trouvait Etienne beau, elle voulut manier le velours du manteau, toucher la dentelle du collet.
Etienne se transformait sous le regard créateur de ces yeux fins; ils lui infusaient une sève fécondante qui étincelait dans ses yeux, reluisait à son front, qui le retrempait intérieurement, et il ne souffrait point de ce jeu nouveau de ses facultés; au contraire, elles se fortifiaient. Le bonheur était comme le lait nourricier de sa nouvelle vie.
Comme rien ne pouvait les distraire d'eux-mêmes, ils restèrent ensemble non-seulement celle journée, mais loulcs les autres; car ils s'appartinrent dès le premier jour, en se passant l'un à l'autre le sceptre, et jouant avec eux-mêmes comme l'enfant joue avec la vie. Assis et heureux sur ce sable dore, chacun disait à l'autre son passé, douloureux chez celui-ci, mais plein de rêveries; rêveur chez celle-là, mais plein de souffrants plaisirs.
— Je n'ai pas eu de mère, disait Gabrielle, mais mon père a été bon comme Dieu.
— Je n'ai pas eu de père, répondait l'enfant maudit, mais ma mère a été tout un ciel.
Etienne racontait sa jeunesse, son amour pour sa mère, son goût pour les fleurs. Gabrielle se récriait à ce mot. Questionnée, elle rougissait, se défendait de répondre; puis, quand une ombre passait sur ce front que la mort semblait effleurer de son aile, sur cette âme visible où les moindres émotions d'Etienne apparaissaient, elle répondait: — C'est que moi aussi j'aimais les fleurs! N'était-ce pas une déclaration comme les vierges en savent faire, que de se croire liée jusque dans le passé par la communauté des goûts? L'amour cherche toujours à se vieillir, c'est la coquetterie des enfants.
Etienne apporta des fleurs le lendemain, en ordonnant qu'on lui en cherchât de rares, comme sa mère en faisait jadis chercher pour lui. Sait-on la
profondeur à laquelle arrivaient chez un être solitaire les racines d'un sentiment qui reprenait ainsi les traditions de la maternité, en prodiguant à une femme les soins caressants par lesquels sa mère avait charmé sa vie ! Pour lui, quelle grandeur dans ces riens où se confondaient ses deux seules affections ! Les fleurs et la musique devinrent le langage de leur amour. Gabrielle répondit par des bouquets aux envois d'Etienne, ces bouquets dont un seul avait fait deviner au vieux reboulcur que son ignorante fille en savait déjà trop. L'ignorance des deux amants formait comme un fond noir sur lequel les moindres traits de leur accointance toute spirituelle se détachaient avec une grâce exquise, comme les profils rouges et si purs des figures étrusques. Leurs moindres paroles apportaient des flots d'idées, car elles étaient le fruit de leurs méditations. Incapables d'inventer la hardiesse, pour eux tout commencement leur semblait une fin. Quoique toujours libres, ils étaient emprisonnés dans une naïveté désespérante, si l'un d'eux eût pu donner un sens à ses confus désirs. Ils étaient à la fois les poêles et la poésie. La musique, le plus sensuel des arts pour les âmes amoureuses, fut le truchement de leurs idées ; ils prenaient plaisir à répéter une même phrase en épanchant la passion dans ces belles nappes de sons où leurs âmes vibraient sans obstacle.
Beaucoup d'amours procèdent par opposition : ce sont des querelles et des raccommodements , le vulgaire combat de l'esprit et de la matière. Mais le premier coup d'aile du véritable amour le met déjà bien loin de ces luttes; il ne distingue plusdeux natures là où tout est même essence; semblable au génie dans sa plus haute expression, il sait se tenir dans la lumière la plus vive, il la soutient, il y grandit, et n'a pas besoin d'ombre pour obtenir son relief. Gabrielle parce qu'elle était femme, Etienne parce qu'il avait beaucoup souffert et beaucoup médité, parcoururent promplement l'espace dont s'emparent les passions vulgaires, et allèrent bientôt au delà. Comme toutes les natures faibles, ils furent plus rapidement pénétrés par la Foi, par celte pourpre céleste qui double la force en doublant la vie. Pour eux, le soleil fut toujours à son midi. Bientôt ils eurent celte divine croyance en eux-mêmes qui ne souffre ni jalousie , ni tortures ; ils eurent l'abnégation toujours prêle, l'admiration constante. Dans ces conditions, l'amour était sans douleur. Égaux par leur faiblesse, forts par leur union , si le noble avait quelques supériorités de science ou quelque grandeur de convention, la fille du médecin les effaçait par sa beauté, par la hauteur du sentiment, par la finesse qu'elle imprimait aux jouissances.
Ainsi . tout à coup, ces deux blanches colombes
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volent d'une aile semblable sous un ciel pur : Etienne aime, il est aimé, le présent est serein, l'avenir est sans nuage, il est souverain, le château est à lui , la mer est à eux, nulle inquiétude ne trouble l'harmonieux concert de leur double cantique : la virginité des sens et de l'esprit leur agrandit le monde, leurs pensées se produisent sans efforts; le désir dont les satisfactions flétrissent tant de choses, le désir, celte faute de l'amour terrestre, ne les atteint pas encore; comme deux zéphyrs assis sur la même branche de saule, ils en sont au bonheur de contempler leur image dans le miroir d'une eau limpide ; l'immensité leur suffit, ils admirent l'Océan, sans songer à y glisser sur la barque aux blanches voiles, aux cordages fleuris que conduit l'Espérance. Il est, dans l'amour, un moment où il se suffit à lui-même, où il est heureux d'être; pendant ce printemps où tout est en bourgeon, l'amant se cache parfois de la femme aimée pour en mieux jouir, pour la mieux voir; mais Etienne et Gabrielle se plongèrent ensemble dans les délices de cette heure enfantine : tantôt c'étaient deux sœurs pour la grâce des confidences, tantôt deux frères pour la hardiesse des recherches. Ordinairement l'amour veut un esclave et un dieu, mais ils réalisèrent le délicieux rêve de Platon, il n'y avait qu'un seul être divinisé. Us se protégeaient tour à tour. Les caresses vinrent, lentement, une à une ; mais chastes comme les jeux si mutins, si gais, si coquets des jeunes animaux qui essayent la vie. Le sentiment qui les portait à transporter leur âme dans un chant passionné les conduisit à l'amour par les mille transformations d'un même bonheur. Leurs joies ne leur causaient ni délire ni insomnies , c'était l'enfance du plaisir grandissant sans connaître les belles fleurs rouges qui couronneront sa tige. Us se livraient l'un à l'autre sans supposer de danger, ils s'abandonnaient dans un mot comme dans un regard, dans un baiser comme dans une longue pression de leurs mains entrelacées ; ils se vantaient leurs beautés l'un à l'autre ingénument, et dépensaient dans ces secrètes idylles des trésors de langage en devinant les plus douces exagérations, les plus violents diminutifs trouvés par la musique antique des ïibulle et redits par la poésie italienne. C'était sur leurs lèvres et dans leurs cœurs le constant retour des franges liquides de la mer sur le sable fin de la grève , toutes pareilles, toutes dissemblables. Joyeuse, éternelle fidélité !
S'il fallait compter les jours, ce temps prit trois mois ; s'il fallait compter les innombrables sensations, les pensées, les rêves, les regards , les fleurs écloses, les espérances réalisées, les joies sans fin, une chevelure dénouée et vétilleusement éparpillée, puis remise et ornée de [fleurs, les discours inter-
rompus, renoués, abandonnés, les rires folâtres, les pieds trempés dans la mer, les chasses enfantines faites à des coquillages cachés dans les roches, les baisers, les surprises, les étreintes, mettez toute une vie, la mort se chargera de justifier le mot. Il est des existences toujours sombres, accomplies sous des cieux gris ; supposez un beau jour où le soleil enflamme un air bleu ; tel fut le mai de leur tendresse pendant lequel Etienne avait suspendu toutes ses douleurs passées au cœur de Gabrielle, et la jeune fille rattaché ses joies à venir à celui de son seigneur. Etienne n'avait eu qu'une douleur dans sa vie, c'était la mort de sa mère; il ne devait y avoir qu'un seul amour, c'était Gabrielle.
La grossière rivalité d'un ambitieux précipita le cours de celte vie de miel. Le duc d'Hérouville, vieux guerrier rompu aux ruses, politique rude mais habile, entendit en lui-même s'élever la voix de la défiance après avoir donné la parole que lui demandait son médecin. Le baron d'Arlagne, lieutenant de sa compagnie d'ortlonnance, avait en politique toute sa confiance ; c'était un homme comme les aimait le duc d'Hérouville, une espèce de boucher, taillé en force, grand, à visage mâle, acerbe et froid, le bravo au service du trône, rude en ses manières, d'une volonlé de bronze à l'exécution, et souple sous la main du maître; noble d'ailleurs, ambitieux avec la probité du soldat et la ruse du politique. Il avait la main que supposait sa figure, la main large et velue du condollière. Ses manières étaient brusques, sa parole était brève et concise. Or, le gouverneur avait chargé son lieutenant de surveiller la conduite que tiendrait le médecin auprès du marquis de Rubempré. Malgré le secret qui environnait Gabrielle, il était difficile de tromperie lieutenant d'une compagnie d'ordonnance; il entendit le chant de deux voix, il vit de la lumière le soir dans la maison au bord de la mer; il devina que tous les soins d'Etienne, que les fleurs demandées et ses ordres multipliés concernaient une femme; puis il surprit la nourrice de Gabrielle par les chemins allant chercher quelques ajustements à Forcalicr, emportant du linge , en rapportant un métier ou des meubles de jeune fille. Le soudard voulut voir et vil la fille du rebouteur, il en fut épris. Beauvouloir était riche. Le duc allait être furieux de l'audace du bonhomme. Le baron d'Artagne basa" sur ces événements l'édifice de sa forlune. Le duc apprenant que son fils était amoureux voudrait lui donner une femme de grande maison, héritière de quelques domaines ; et pour détacher Etienne de son amour, il suffirait de rendre Gabrielle infidèle en la mariant à un noble dont les terres seraient engagées à quelque Lombard, Le baron n'avait pas de terres. Ces données eussent
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été excellentes avec les caractères qui se produisent ordinairement dans le monde, mais elles devaient échouer avec Etienne et Gabrielle. Le hasard avait cependant déjà bien servi le baron d'Artagne.
Pendant son séjour à Paris, le duc avait vengé la mort de Maximilien en tuant l'adversaire de son fils, et il avait avisé pour Etienne une alliance inespérée avec l'héritière des domaines de la branche aînée de la maison de Grandlieu, une grande et belle personne dédaigneuse, mais qui fut flattée par l'espérance de porter un jour le titre de duchesse d'Hérouville. Le duc espéra faire épouser à son fils mademoiselle de Grandlieu. En apprenantqu'Etienne aimait la fille d'un misérable médecin, il voulut ce qu'il espérait. Pour lui , cet échange ne faisait pas question. Il était difficile qu'un homme de politique brutale ne comprît pas brutalement l'amour : il avait laissé mourir près de lui la mère d'Etienne, sans avoir compris un seul de ses soupirs. Jamais peut-être en sa vie n'avait-il éprouvé de colère plus violente que celle dont il fut saisi, quand la dernière dépêche du baron lui apprit avec quelle rapidité marchaient les desseins du rebouteur auquel le capitaine prêta la plus audacieuse ambition. Le duc commanda ses équipages et vint de Paris à Rouen en conduisant à son château la comtesse de Grandlieu, sa sœur la marquise de Noirmouticr, et mademoiselle de Grandlieu, sous le prétexte de leur montrer la province de Normandie.
Quelques jours avant son arrivée, sans que l'on sût comment ce bruit se répandait dans le pays, il n'était question, d'Hérouville à Rouen, que de la passion du jeune marquis de Rubempré pour Gabrielle Rcauvouloir, la fille du célèbre rebouteur. Les gens de Rouen en parlèrent au vieux duc précisément au milieu du festin qui lui fut offert, car les convives étaient enchantés de piquer le despote de la Normandie. Cette circonstance excita la colère du gouverneur au dernier point. II fit écrire au baron de tenir fort secrète sa venue à Hérouville, en lui donnant des ordres pour parer à ce qu'il regardait comme un malheur.
Dans ces circonstances , Etienne et Gabrielle avaient déroulé tout le fil de leur peloton dans l'immense labyrinthe de l'amour ; et tous deux , peu inquiets d'en sortir, voulaient y vivre. Un jour , ils étaient restés auprès de la fenêtre où s'accomplirent tant de choses. Les heures, d'abord remplies par de douces causeries, avaient abouti à quelques silences méditatifs. Ils commençaient à sentir en eux-mêmes les vouloirs indécis d'une possession complète : ils en étaient à se confier l'un à l'autre leurs idées confuses, reflets d'une belle image dans deux glaces pures. Durant ces heures encore sereines , parfois les yeux d'Etienne s'emplissaient de larmes pendant
qu'il tenait la main de Gabrielle collée à ses lèvres. Comme sa mère , mais en cet instant plus heureux en son amour qu'elle ne l'avait été, l'enfant maudit contemplait la mer , alors couleur d'or sur la grève , noire à l'horizon , et coupée çà et là de ces lames d'argent qui annoncent une tempête. Gabrielle, se conformant à l'attitude de son ami , regardait ce spectacle et se taisait. Un seul regard , un de ceux par lesquels les âmes s'appuient l'une sur l'autre, leur suffisait pour se communiquer leurs pensées. Le dernier abandon n'était pas pour Gabrielle un sacrifice, ni pour Etienne une exigence. Chacun d'eux aimait de cet amour si divinement semblable à lui-même dans tous les instants de son éternité, qu'il ignore le dévouement, qu'il ne craint ni les déceptions ni les retards. Seulement , Etienne et Gabrielle étaient dans une ignorance absolue des contentements dont le désir aiguillonnait leur âme. Quandlcsfaiblcsteintesducrépusculc eurent fait un voile à la mer, que le silence ne fut plus interrompu que par la respiration du flux et du reflux dans la grève, Etienne se leva, Gabrielle imita ce mouvement par une crainte vague, car il avait quitté sa main. Etienne prit Gabrielle dans un de ses bras en la serrant contre lui par un mouvement de tendre cohésion; aussi, comprenant son désir, lui fit-elle sentir le poids de son corps assez pour lui donner la certitude qu'elle était à lui , pas assez pour le fatiguer. L'amant posa sa tète trop lourde sur l'épaule de sa mie, sa bouche s'appuya sur le sein tumultueux, ses cheveux abondèrent sur le dos blanc et caressèrent le cou de Gabrielle. La jeune fille ingénument amoureuse pencha la tête afin de donner plus de place à Etienne en passant son bras autour de son cou pour se faire un point d'appui. Ils demeurèrent ainsi , sans se dire une parole , jusqu'à ce que la nuit fût venue. Les grillons chantèrent alors dans leurs trous, et les deux amants écoutèrent cette musique comme pour occuper tous leurs sens dans un seul. Certes ils ne pouvaient alors être comparés qu'à un ange qui , les pieds posés sur le monde, attend l'heure de revoler vers le ciel. Ils avaient accompli ce beau rêve du génie mystique de Platon et de tous ceux qui cherchent un sens à l'humanité; ils ne faisaient qu'une seule âme, ils étaient bien celle perle mystérieuse destinée à orner le front de quelque aslre inconnu , notre espoir à tous !
— Tu me reconduiras? dit Gabrielle en sortant la première de ce calme délicieux.
— Pourquoi nous quitter? répondit Etienne.
— Nous devrions être toujours ensemble, ditelle.
— Reste.
— Oui.
Le pas lourd du vieux Beauvouloir se fit entendre
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dans la salle voisine. Le médecin trouva les deux enfants séparés, et il les avait vus entrelacés à la fenêtre. L'amour le plus pur aime encore le mystère.
— Ce n'est pas bien, mon enfant, dit-il à Gabrielle. Demeurer aussi tard , ici , sans lumière !
— Pourquoi? dit-elle, vous savez que nous nous aimons, et qu'il est le maître au château.
— Mes enfants, reprit Beauvouloir, si vous vous aimez, votre bonheur exige que vous vous épousiez pour passer votre vie ensemble ; mais votre mariage est soumis à la volonté de monseigneur le duc...
— Mon père m'a promis de satisfaire tous mes vœux, s'écria vivement Etienne en interrompant Beauvouloir.
— Écrivez-lui donc, Monseigneur, répondit le médecin , exprimez-lui votre désir , et donnez-moi votre lettre pour que je la joigne à celle que je viens d'écrire. Bertrand partira sur-le-champ pour remettre ces dépêches à Monseigneur lui-même. Je viens d'apprendre qu'il est à Rouen ; il amène l'héritière de la maison de Grandlieu, et je ne pense pas que ce soit pour lui... Si j'écoutais mes pressentiments, j'emmènerais Gabrielle cette nuit même...
— Nous séparer! s'écria Etienne qui défaillit de douleur en s'appuyant sur son amie.
— Mon père !
— Gabrielle , dit le médecin en lui tendant un flacon qu'il alla prendre sur une table , et qu'elle fit respirer à Etienne , Gabrielle , ma science m'a dit que la nature vous avait destinés l'un à l'autre... Mais je voulais préparer monseigneur le duc à un mariage qui froisse toutes ses idées , et le démon l'a prévenu contre nous. — 11 est M. de Uubempré , dit le père à Gabrielle , et toi tu es la fille d'un pauvre médecin.
— Mon père a juré de ne me contrarier en rien , dit Etienne avec calme.
— 11 m'a bien juré aussi, à moi, de consentir à ce que je ferais en vous cherchant une femme , répondit le médecin ; mais s'il ne tient pas'ses promesses ?
Etienne s'assit comme foudroyé.
— La mer était sombre ce soir , dit-il après un moment de silence.
— Si vous saviez monter à cheval, Monseigneur , dit le médecin , je vous dirais de vous enfuir avec Gabrielle, ce soir même ; car je vous connais l'un et l'autre, et sais que toute autre union vous sera funeste. Le duc me ferait certes jeter dans un cachot et m'y laisserait pour le reste de mes jours en apprenant cette fuite; mais je mourrais joyeusement si mamort assurait votre bonheur. Hélas, monter à cheval, ce serait risquer votre vie et celle de Gabrielle. Il faut affronter ici la colère du gouverneur.
— Ici , répéta le pauvre Etienne.
DE BALZAC. T. VI
— Nous avons été trahis par quelqu'un du château qui a courroucé votre père, reprit Beauvouloir,
— Allons nous jeter ensemble à la mer, dit Etienne à Gabrielle en se penchant à l'oreille de la jeune fille qui s'était mise à genoux auprès de son amant.
Elle inclina la tête en souriant. Beauvouloir devina tout.
— Monseigneur, reprit-il, votre savoir autant que votre esprit vous a fait éloquent, l'amour doit vous rendre irrésistible; déclarez votre amour à monseigneur le duc, vous confirmerez ma lettre qui est assez concluante. Tout n'est pas perdu , je le crois. J'aime autant ma fille que vous l'aimez, et veux la défendre.
Etienne hocha la tête.
— La mer était bien sombre ce soir ! dit-il.
— Elle était comme une lame d'or à nos pieds , répondit Gabrielle d'une voix mélodieuse.
Etienne fit venir de la lumière , et se mit à sa table pour écrire à son père. D'un côté de sa chaise était Gabrielle agenouillée, silencieuse, regardant l'écriture sans la lire , elle lisait tout sur le front d'Etienne. De l'autre côté se tenait le vieux Beauvouloir dont la figure joviale était profondément triste, triste comme cette chambre où mourut la mère d'Etienne. Une voix secrète criait au médecin: — II aura la destinée de sa mère !
La lettre finie, Etienne la tendit au vieillard, qui s'empressa d'aller la donnera Bertrand. Le cheval du vieil écuyer était tout sellé, l'homme prêt; il partit et rencontra le duc à quatre lieues d'Hérouville.
— Conduis-moi jusqu'à la porte de la tour, dit Gabrielle à son ami , quand ils furent seuls.
Tous deux passèrent par la bibliothèque du cardinal , et descendirent par la tour où se trouvait la porte dont Etienne avait donné la clef à Gabrielle. Abasourdi par l'appréhension du malheur, le pauvre enfant laissa dans la tour le flambeau qui lui servait à éclairer sa bien-aimée, et la reconduisit vers sa maison. A quelques pas du petit jardin qui faisait une cour de fleurs à celte humble habitation, les deux amants s'arrêtèrent. Enhardis par la crainte vague qui les agitait , ils se donnèrent , dans l'ombre et le silence, ce premier baiser où les sens et lame se réunissent pour causer un plaisir révélateur. Etienne comprit l'amour dans sa double expression , et Gabrielle se sauva de peur d'être entraînée par la volupté , mais à quoi?... Elle n'en savait rien.
Au moment où le marquis de Rubempré montait les degrés de l'escalier, après avoir fermé la porte de la tour, un cri de terreur poussé par Gabrielle retentit à son oreille avec la vivacité d'un éclair qui brûle les yeux. Etienne traversa les appartements du château , descendit par le grand escalier, gagna
la grève , et courut vers la maison de Gabrielle où il vit de la lumière.
En arrivant dans le petit jardin , et à la lueur du flambeau qui éclairait le rouet de sa nourrice, Gabrielle avait aperçu sur la chaise un homme à la place de cette bonne femme. Au bruit de ses pas, cet homme s'était avancé vers elle cl l'avait effrayée. L'aspect du baron d'Artagnc justifiait bien la peur qu'il inspirait à Gabrielle.
— Vous êtes la fille à Bcauvouloir, le médecin de Monseigneur, lui dit le lieutenant de la compagnie d'ordonnance, quand Gabrielle fut remise de sa frayeur.
— Oui , seigneur.
— J'ai des choses de la plus haute importance à vous confier.. Te suis le baron d'Artagnc, le lieutenant de la compagnie d'ordonnance dont monseigneur le duc d'Hérouville est le commandant.
Dans les circonstances où se trouvaient les deux amants, Gabrielle fut frappée de ces paroles et du ton de franchise avec lequel le soldat les prononça.
— Votre nourrice est là, elle peut nous entendre, venez , dit le baron.
Il sortit, Gabrielle le suivit. Tous deux allèrent sur la grève qui était derrière la maison.
— Ne craignez rien , lui dit le baron.
Ce mot aurait épouvanté une personne qui n'eut pas été ignorante 5 mais une jeune fille simple et qui aime ne se croit jamais en péril.
— Chère enfant, lui dit le baron , en s'efforçant de donner un ton mielleux à sa voix, vous et votre père vous êtes au bord d'un abîme où vous allez tomber demain; je ne saurais voir ceci sans vous avertir. Monseigneur est furieux contre votre père et contre vous , il vous soupçonne d'avoir séduit son fils , et il aime mieux le voir mort que le voir votre mari : voilà pour son fils. Quant à votre père, voici la résolution qu'a prise Monseigneur. Il y a neuf ans, votre père fut impliqué dans une affaire criminelle; il s'agissait du détournement d'un enfant noble au moment de l'accouchement de la mère , et auquel il s'est employé. Monseigneur, sachant l'innocence de votre père, le garantit alors des poursuites du parlement ; mais il va le faire saisir et le livrer à la justice en demandant qu'on procède contre lui. Votre père sera rompu vif; mais en faveur des services qu'il a rendus à son maître , peutêtre obtiendra-t-il de n'être que pendu. J'ignore ce que Monseigneur a décidé de vous ; mais je sais que vous pouvez sauver monseigneur de Rubempré de la colère de son père, sauver Bcauvouloir dusupplice horrible qui l'a-ttend, et vous sauver vous-même.
— Que faut-il faire? dit Gabrielle.
— Allez vous jeter aux pieds de Monseigneur,
lui avouer que son fils vous aime malgré vous, et lui dire que vous ne l'aimez pas. En preuve de ceci, vous lui offrirez d'épouser l'homme qu'il lui plaira de vous désigner pour mari. II est généreux, il vous établira richement.
— Je puis tout faire, excepté de nier mon amour.
— Mais s'il le faut pour sauver votre père, vous et monseigneur de Rubempré.
— Etienne, dit-elle, en mourra, et moi aussi!
— Monseigneur de Rubempré sera triste de vous perdre, mais il vivra pour l'honneur de sa maison ; vous vous résignerez à n'être que la femme d'un baron, au lieu d'être marquise, et votre père vivra, répondit l'homme positif.
En ce moment Etienne arrivait à la maison , il n'y vit pas Gabrielle, et jeta un cri perçant.
— Le voici, s'écria la jeune fille, laissez-moi l'aller rassurer.
— Je viendrai savoir votre réponse demain matin, dit le baron.
— Je consulterai mon père, répondit-elle.
— Vous ne le verrez plus , je viens de recevoir l'ordre de l'arrêter et de l'envoyer à Rouen , sous escorte et enchaîné , dit-il en quittant Gabrielle frappée de terreur.
La jeune fille s'élança dans la maison et y trouva Etienne épouvanté du silence par lequel la nourrice avait répondu à sa première question : — Où est-elle?
— Me voilà, dit-elle. Sa voix était glacée, ses couleurs avaient disparu, sa démarche était lourde.
— D'où viens-tu? dit-il, tu as crié.
— Oui , je me suis heurtée contre...
— Non, mon amour, répondit Etienne en l'interrompant, j'ai entendu les pas d'un homme.
— Etienne, nous avons sans doute offensé Dieu, rnctlons-nous à genoux et prions. Je te dirai tout après.
Etienne et Gabrielle s'agenouillèrcntau prie-Dieu, la nourrice récita son rosaire.
— Mon Dieu , dit la jeune fille dans un élan qui lui fit franchir les espaces terrestres, si nous n'avons pas péché contre vos saints commandements, si nous n'avons offensé ni l'Église , ni le roi , nous qui ne formons qu'une seule et même personne, c qui l'amour reluit comme la clarté que vous avez mise dans une perle de la mer, faites-nous la grâce de ne nous séparer ni dans ce monde ni dans l'autre !
— Chère mère, ajouta Etienne, toi qui es dans les cieux, obtiens de la Vierge, que si nous ne pouvons être heureux, Gabrielle et moi, nous mourrions au moins ensemble,, sans souffrir. Appelle-nous , nous irons à loi !
Puis, ayant récité leurs prières du soir, Gabrielle raconta son entretien avec le baron d'Artagne.
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— Gabrielle, dit le jeune homme en puisant du courage dans son désespoir d'amour, je saurai résister à mon père.
II la baisa au front , et non plus sur les lèvres ; puis il revint au château, résolu d'affronter l'homme terrible qui pesait tant sur sa vie. 11 ne savait pas que la maison de Gabrielle allait être gardée par des soldats aussitôt qu'il l'aurait quittée.
Le lendemain , Etienne fut accablé de douleur, quand, en allant voir Gabrielle, il la trouva prisonnière. Gabrielle envoya sa nourrice pour lui dire qu'elle mourrait plutôt que de le trahir ; que d'ailleurs elle avait trouvé le moyen de tromper la vigilance des gardes , et qu'elle se réfugierait dans la bibliothèque du cardinal où personne ne pourrait soupçonner qu'elle serait; mais elle ignorait quand elle pourrait accomplir son dessein. Etienne se tint alors dans sa chambre, où les forces de son cœur s'usèrent dans une pénible attente.
A trois heures, les équipages du duc et sa suite entrèrent au château où il devait venir souper avec sa compagnie. En effet , à la chute du jour, madame la comtesse de Grandlieu à qui sa fille donnait le bras, le duc et la marquise de Noirmoutier montaient le grand escalier dans un profond silence, car le front sévère de leur maître avait épouvanté tous les serviteurs. Quoique le baron d'Artagne eût appris l'évasion de Gabrielle, il avait affirmé qu'elle était gardée ; mais il tremblait d'avoir compromis la réussite de son plan particulier , au cas où le duc verrait son dessein contrarié par cette fuite. Ces deux terribles figures avaient une expression farouche mal déguisée par l'air agréable que leur imposait la galanterie. Le duc avait commandé à son fils de se trouver au salon. Quand la compagnie y entra , le baron d'Artagne reconnut à la physionomie abattue d'Etienne que l'évasion de Gabrielle lui était encore inconnue.
— Voici monsieur mon fils, dit le vieux duc en prenant Élienne par la main et le présentant aux dames.
Etienne les salua sans mot dire. La comtesse et mademoiselle de Grandlieu échangèrent un regard qui n'échappa point au vieillard.
— Votre fille sera mal partagée, dit-il à voix basse , n'est-ce pas là votre pensée?
— Je pense tout le contraire, mon cher duc, répondit la mère en souriant.
La marquise de Noirmoutier qui accompagnait sa sœur se prit à rire finement. Ce rire perça le cœur d'Etienne, que la vue de la grande demoiselle avait déjà terrifié.
— Hé bien , monsieur le marquis , lui dit son père à voix basse et d'un air enjoué, nevousai-jepas trouvé là un beau moule? Que dites-vous de ce brin de fille, mon chérubin?
Le vieux duc ne mettait pas en doute l'obéissance de son fils. Etienne était pour lui l'enfant de sa mère , la même pâte docile au doigt.
— Qu'il fasse un enfant et qu'il crève ! pensait le vieillard , peu m'en chaut.
— Mon père, dit l'enfant d'une voix douce, je ne vous comprends pas.
— Venez chez vous , j'ai deux mots à vous dire , fit le duc en passant dans la chambre d'honneur.
Etienne suivit son père. Les trois dames , mues par un mouvement de curiosité que partagea le baron d'Artagne , se promenèrent dans cette grande salle de manière à se trouver groupées à la porte de la chambre d'honneur que le duc avait laissée ouverte.
— Cher Benjamin , dit le vieillard en adoucissant d'abord sa voix, je t'ai choisi pour femme celte grande et belle demoiselle; elle est l'héritière des domaines de la branche aînée de la maison de Grandlieu , bonne et vieille noblesse du duché de Bretagne. Ainsi, sois gentil compagnon, et rappelle-toi les plus jolies choses de tes livres pour leur dire des galanteries, avant de leur en faire.
— Mon père, le premier devoir d'un gentilhomme n'est-il pas de tenir sa parole?
— Oui!
— Hé bien, quand je vous ai pardonné la mort de ma mère, morle ici par le fait de son mariage avec vous, ncm'avez-vous pas promis de ne jamais contrarier mes désirs 1 Moi-même je t' 'obéirai comme au Dieu de la famille, avez-vous dit. Je n'entreprends rien sur vous, je ne demande que d'avoir mon libre arbitre dans une affaire où il s'en va de ma vie, et qui me regarde seul , mon mariage.
— J'entendais, dit le vieillard en sentant tout son sang lui monter au visage , que tu ne t'opposerais pas à la continuation de notre noble race.
— Vous ne m'avez point fait de condition, dit Etienne. Je ne sais ce que l'amour a de commun avec une race; mais ce que je sais bien , c'est que j'aime la fille de votre vieil ami Bcauvouloir, et petile-lille de votre amie la belle Romaine.
— Mais , elle est morte , répondit le vieux colosse d'un air à la fois sombre et railleur qui annonçait l'intention où il était de la faire disparaître.
Il y eut un moment de profond silence.
Le vieillard aperçut les trois dames et le baron d'Artagne auxquels il fit un signe d'intelligence. En cet instant suprême, Etienne, dont le sens de l'ouïe était si délicat, entendit dans la bibliothèque la pauvre Gabrielle qui, voulant faire savoir à son ami qu'elle s'y était renfermée , chantait ces paroles :
Une hermine
Est moins fine, Le lis a moins de blancheur.
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L'enfant maudit , que l'horrible phrase de son père avait plongé dans les abîmes de la mort, revint à la surface de la vie sur les ailes de cette poésie. Quoique déjà ce mouvement de terreur efface si rapidement lui eût brisé le cœur , il rassembla ses forces, releva la tète, regarda son père en face pour la première fois de sa vie , échangea mépris pour mépris , et dit avec l'accent de la haine : — Un gentilhomme ne doit pas mentir !
D'un bond il sauta vers la porte opposée à celle du salon et cria : — Gabrielle !
Tout à coup , la suave créature apparut dans l'ombre comme un lis dans les feuillages, et trembla devant ce groupe des femmes moqueuses, instruites des amours d'Etienne. Semblable à ces nuages qui portent la foudre, le vieux duc, arrivé à un degré de rage qui ne se décrit point, se détachait sur le fond brillant que produisaient les riches habillements de ces trois dames de cour. Entre la prolongation de sa race et une mésalliance, tout autre homme aurait hésité; mais il se rencontra dans ce vieil homme indompté la férocité qui jusqu'alors avait décidé toutes les difficultés humaines; il lirait à tout propos l'épéc, comme le seul remède qu'il connût aux nœuds gordiens de la vie. Dans cette circonstance où le houlcversement de ses idées était au comble , le naturel devait triompher. Deux fois
pris en flagrant délit de mensonge par un être abhorré, par son enfant maudit mille fois , et plus que jamais maudit au moment où sa faiblesse méprisée , et pour lui la plus méprisable, triomphait d'une omnipotence infaillible jusqu'alors, il n'y eut plus en lui ni père , ni homme ; le tigre sortit de l'antre où il se cachait. Le vieillard, que la vengeance rendit jeune, jeta sur le plus ravissant couple d'anges qui eut consenti à mettre les pieds sur la terre , un regard pesant de haine et qui assassinait déjà.
— Eh bien , crevez tous ! Toi , sale avorton , la preuve de ma honte ! Toi , dit-il à Gabrielle , misérable gourgandine à langue de vipère qui as empoisonné ma maison !
Ces paroles portèrent dans le cœur des deux enfants la terreur dont elles étaient chargées. Au moment où Etienne vit la large main de son père armée d'un fer et levée sur Gabrielle, il mourut; et Gabrielle tomba morte en voulant le retenir.
Le vieillard ferma la porte avec rage, et dit à mademoiselle de Grandlieu : — Je vous épouserai, moi !
— Et vous êtes assez vert galant pour avoir une belle lignée , dit la comtesse à l'oreille de ce vieillard qui avait servi sous sept rois de France.
Paris, i83i-i836.