‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 130 sur 157 · TROISIÈME VARIÉTÉ DE LIBRAIRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME VARIÉTÉ DE LIBRAIRE

Lucien revint joyeusement à son hôtel, où il fit ne toilette aussi soignée que le jour néfaste où il /ait voulu se produire dans la loge de la marquise Espard , à l'Opéra. Mais déjà ses habits lui allaient lieux, il se les était appropriés. Il mit son beau intalon collant de couleur claire, de jolies bottes glands qui lui avaient coûté quarante francs, et m habit de bal. Ses abondants et fins cheveux londs, il les fit friser, parfumer, ruisseler en oucles brillantes. Son front se para d'une audace uisée dans le sentiment de sa valeur et de son i'enir. Ses mains de femme furent soignées , leurs ngles en amande devinrent nets et rosés. Sur son }1 de satin noir , les blanches rondeurs de son îenton étincelèrent. Jamais un plus joli jeune omme ne descendit la montagne du pays latin, ucien était beau comme un dieu grec. 11 prit un acre, et fut à sept heures moins un quart à la orte de la maison du café Servel. La portière l'inita à grimper quatre étages en lui donnant des otions topographiques assez compliquées. Armé le ces renseignements, il trouva, non sans peine, ne porte ouverte au bout d'un long corridor obsur, et reconnut la chambre classique du quartier ilin, cette jeune misère qui le poursuivait là comme ue de Cluny , chez d'Arthez , chez Chrestien , paraut! mais qui partout se recommande par l'emreinte que lui donne le caractère de l'habitant. Là etle misère était sinistre.

Un lit en noyer, sans rideaux, au bas duquel grinaçait un méchant tapis d'occasion ; aux fenêtres , les rideaux jaunis par la fumée d'une cheminée qui fallait pas et par celle du cigare; sur la cheminée, me lampe Carcel donnée par Florine et encore chappée au mont-de-piété; puis, une commode l'acajou terni , une table chargée de papiers , deux »u trois plumes ébouriffées là-dessus, pas d'autres ivres que ceux apportés la veille ou pendant la ournée : telle était cette chambre dénuée d'objets le valeur; mais qui offrait un ignoble assemblage le mauvaises bottes bâillant dans un coin , de vielles chaussetlcs à l'état de dentelle; dans un autre, les cigares écrasés , des mouchoirs sales , des chenises en deux volumes, des cravates à trois édiions. C'était enfin un bivouac littéraire meuble de

choses négatives , et de la plus étrange nudité qui se puisse imaginer. Sur la table de nuit, chargée des livres lus pendant la matinée , brillait le rouleau rouge de Fumade. Sur le manteau de la cheminée erraient un rasoir, une paire de pistolets, une boîte de cigares. Dans un panneau , Lucien vit des fleurets croisés sous un masque. Trois chaises et deux fauteuils , dignes du plus méchant hôtel garni de celle rue, complétaient cet ameublement. Cette chambre, à la fois sale et triste, annonçait une vie sans repos et sans dignité. On y dormait , on y travaillait à la hâte , elle était habitée par force, on éprouvait le besoin de la quitter. Quelle différence entre ce désordre cynique et la propre, la décenle misère de d'Arthez ! Ce conseil enveloppé dans un souvenir, Lucien ne l'écouta pas, Etienne lui fit une plaisanterie.

— Voilà mon chenil, ma grande représentation est rue de Bondy, dans le nouvel appartement que notre droguiste a meublé pour Florine, et que nous inaugurons ce soir.

Etienne Lousteau avait un pantalon noir, dis bottes bien cirées, un habit boutonné jusqu'au cou. Sa chemise, que Florine devait sans doute lui changer, était cachée par un col de velours. Il brossait son chapeau pour lui donner l'apparence du neuf.

— Partons, dit Lucien.

— Pas encore, j'attends un libraire pour avoir de la monnaie, on jouera peut-être. Je n'ai pas un liard ; et d'ailleurs il me faut des gants.

En ce moment , les deux nouveaux amis entendirent les pas d'un homme dans le corridor.

— C'est lui, dit Lousteau. Vous allez voir, mon cher, la tournure que prend la Providence quand elle se manifeste aux poêles. Avant de contempler dans sa gloire Dauriat le libraire fashionable, vous aurez vu le libraire du quai des Auguslins, le libraire escompteur, le marchand de ferraille litlcraire, le normand ex-vendeur de salade. Arrivez donc, vieux tartare! cria Lousteau.

— Me voilà, dit une voix.

— Avec de l'argent?

— De l'argent, il n'y en a plus en librairie, répondit un jeune homme qui entra en regardant Lucien d'un air curieux.

— Vous me devez cinquante francs d'abord, reprit Lousteau. Puis voici deux exemplaires d'un Voyage en Egypte qu'on dit une merveille, il y foisonne des gravures, il se vendra, Finot a été payé pour deux articles que je dois faire. Item, deux des derniers romans de Victor Ducange, un auteur illustre au Marais. Item, deux exemplaires du second ouvrage d'un commençant, Paul de Kock, qui travaille dans le même genre. Item, deux d'YseuIt de Dôle, un joli ouvrage de province. En tout cent

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

francs, au prix fort. Ainsi vous me devez cent francs, mon petit Barbet.

Barbet regarda les livres.

— Oh ! ils sont dans un étal parfait de conservation. Le Voyage n'est pas coupé, ni le Paul de Kock, ni le Ducange, ni celui-là sur la cheminée , Considérations sur la symbolique , je vous l'abandonne, le mythe est si ennuyeux, que je le donne pour ne pas en voir sortir des milliers de mites.

— Eh bien, dit Lucien , comment ferez-vous vos articles?

Barbet jeta sur Lucien un regard de profond étonnement, et reporta ses yeux sur Etienne en ricanant.

— On voit que monsieur n'a pas le malheur d'être homme de lettres.

— Non, Barbet, non. Monsieur est un poêle, un grand poëte qui enfoncera Lamartine et Victor Hugo, Béranger, Dclavigne. Il ira loin, à moins qu'il ne se jette à l'eau, encore irait-il jusqu'à Saint-Cloud.

— Si j'avais un conseil à donner à monsieur, dit Barbet, ce serait de laisser les vers et de se metlre à la prose. On ne veut plus de vers sur le quai...

Barbet avait une méchante redingote boutonnée par un seul bouton, son col était gras, il gardait son chapeau sur la tête, il portait des souliers, son gilet enlr'ouvert laissait voir une bonne grosse chemise de toile forte. Sa figure ronde, percée de deux yeux avides, ne manquait pas de bonhomie ; mais il avait dans le regard 1 inquiétude vague des gens habitués à s'entendre demander de l'argent et qui en ont. Il paraissait rond et facile, tant sa finesse était grasse et cotonnée d'embonpoint. Depuis environ six mois, il n'était plus commis , il avait pris une misérable petite boutique sur le quai, d'où, il s'élançait chez les journalistes, chez les auteurs, chez les imprimeurs, y achetant à bas prix les livres qui leur sont donnés, et gagnant ainsi quelque dix ou vingt francs par jour. Riche de ses économies, il flairait les besoins de chacun, il espionnait quelque bonne affaire , il escomptait au taux de quinze ou vingt pour cent, chez les auteurs gênés, les effets des libraires auxquels il allait le lendemain acheter à prix débattus au comptant quelques bons livres demandés, puis il leur rendait leurs propres effets au lieu d'argent. Il avait fait des études, et son instruction lui servait à éviter soigneusement la poésie et les romans modernes. 11 affectionnait les petites entreprises, les livres d'utilité dont l'entière propriété coûtait mille francs et qu'il pouvait exploiter à son gré, tels que l'Histoire de France mise à la portée des ouvriers , la Tenue des livres en vingt leçons, la Botanique des jeunes filles. Il avait laissé échapper déjà deux ou trois bons livres, après avoir fait revenir vingt fois les auteurs chez lui,

sans se décider à leur acheter leur manuscrit. Quand on lui reprochait sa couardise, il montrait la relation d'un fameux procès, dont le manuscrit, pris dans les journaux, ne lui avait rien coûté, et lui avait rapporté deux ou trois mille francs.

Barbet était le libraire trembleur, qui vit de noix et de pain, qui souscrit peu de billets, qui grapille sur les factures, les réduit, colporte lui-même ses livres on ne sait où, mais qui les place et se les fait payer. Il était la terreur des imprimeurs qui ne savaient comment le prendre : il les payait sous escompte et rognait leurs factures en devinant des besoins urgents, puis il ne se servait plus de ceux qu'il avait étrillés, en craignant quelque piège.

— Hé bien, continuons -nous nos affaires? dit Loustcau.

— Eh , mon petit, dit familièrement Barbet, j'ai dans ma boutique six mille volumes à vendre. Or, selon le mot d'un vieux libraire, les livres ne sont pas des francs. La librairie va mal.

— Si vous alliez dans sa boutique, mon cher Lucien, dit Etienne, vous trouveriez sur un comptoir en bois de chêne, qui vient de la vente après faillite de quelque marchand de vin , une chandelle non mouchée, elle se consume alors moins vite. A peine éclairé par cette lueur anonyme, vous apercevriez des casiers vidés. Pour garder ce néant , un petit garçon en veste bleue souffle dans ses doigts, bat la semelle, se brasse comme un cocher de fiacre sur son siège. Regardez ! pas plus de livres que je n'en ai ici. Personne ne peut deviner le commerce qui se fait là.

Barbet ne put s'empêcher de sourire.

— Voici un billet de cent francs à trois mois , dit-il en sortant un papier timbré de sa poche, et j'emporterai vos bouquins. Voyez-vous, je ne peux plus donner d'argent comptant , les ventes sont trop difficiles. J'ai pensé que vous aviez besoin de moi, j'étais sans le sou, j'ai souscrit un effet pour vous obliger, car je n'aime pas à donner ma signature.

— Ainsi , vous voulez encore mon estime et des remerclments...

— Quoiqu'on ne paye pas ses billets avec des sentiments, je les accepterai tout de même.

— Mais il me faut des gants , et les parfumeurs auront la lâcheté de refuser votre papier, dit Lousteau. Tenez, voilà une superbe gravure, là, dans le premier tiroir de la commode, elle vaut quatrevingts francs, elle est avant la lettre et après l'article, car j'en ai fait un assez bouffon, il y avait à mordre sur Hippocrale refusant les présents d'Artaxerxès. Hein, cette belle planche convient à tous les médecins qui refusent les dons exagérés des satrapes parisiens. Vous trouverez encore sous la gravure

ine tren'.aine de romances. Allons , prenez le tout , :t donnez-moi quarante francs.

— Quarante francs! dit le libraire en jetant un ri de poule effrayée , tout au plus vingt. Encore niis-je les perdre, ajouta Barbet.

— Où sont les vingt francs? dit Lousteau.

— Ma foi, je ne sais pas si je les ai, dit Barbet en e fouillant. Les voilà. Vous me dépouillez, vous vez sur moi un ascendant!

— Allons, partons, dit Lousteau qui prit le nanuscrit de Lucien et fit avec sa plume un trait à encre sous la corde.

— Avez- vous encore quelque chose? demanda larbet.

— Rien, mon petit Shylock. Je te ferai faire une ffaire excellente (où tu perdras mille écus , pour apprendre à me voler ainsi), dit à voix basse itienne à Lucien.

— Et vos articles? dit Lucien en roulant vers le alais-Royal.

— Bah ! vous ne savez pas comment cela se baie. Quant au Voyage en Egypte, j'ai ouvert le livre t lu des endroits çà et là sans le couper, j'y ai découurt onze fautes de français. Je feraiune colonne en isant que si l'auteur a appris le langage des canards raves sur les cailloux égyptiens appelés des obésques , il ne connaît pas sa langue , et je le lui rouverai. Je dirai qu'au lieude nous parler d'his- >ire naturelle et d'antiquités, il aurait dû ne s'ocjper que de l'avenir de l'Egypte, du progrès de la vilisation, des moyens de rallier l'Egypte à la rance, qui, après l'avoir conquise et perdue, peut : l'attacher encore par l'ascendant moral. Là-desjs tartine patriotique , le tout entrelardé de tildes sur Marseille, sur le Levant, sur notre comlerce.

— Mais s'il avait fait cela, que diriez-vous ?

— Hé bien, je dirais qu'au lieu de nous ennuyer 3 politique, il aurait du s'occuper de l'art, nous oindre le pays sous son côté pittoresque et territoal. On se lamente. La politique nous déborde , le nous ennuie, on la trouve partout. Je regretrais ces charmants voyages où l'on nous expliquait s difficultés de la navigation , le charme des déjuquements , les délices du passage de la ligne, îfin ce qu'ont besoin de savoir ceux qui ne voya- :ront jamais. Tout en les approuvant, on se moque :s voyageurs qui célèbrent comme de grands évé- :ments un oiseau qui passe , un poisson volant , ie pèche , les points géographiques relevés , les îs-fonds reconnus. On redemande ces choses ininlligiblesqui fascinent comme tout ce qui est prond, mystérieux, incompréhensible. L'abonné rit, est servi. Quant aux romans, Florine est la plus ande liseuse de romans qu'il y ait au monde ,

elle m'en fait l'analyse , et je broche mon article d'après son opinion. Quand elle a été ennuyée par ce qu'elle nomme les phrases d'auteur, je prends le livre en considération, et fais redemander un exemplaire au libraire qui l'envoie, enchanté d'avoir un article favorable.

— Bon Dieu ! mais la critique , la sainte critique ! dit Lucien imbu des doctrines de son Cénacle.

— Mon cher, dit Lousteau , la critique est une brosse qui ne peut pas s'employer sur les étoffes légères où elle emporterait tout. Ecoutez , laissons là le métier. Voyez-vous cette marque? lui dit-il en lui montrant le manuscrit des Marguerites. J'ai uni par un peu d'encre votre corde au papier. Si Dauriat lit votre manuscrit, il lui sera certes impossible de remettre la corde exactement comme elle est. Ainsi votre manuscrit est comme scellé. Ceci n'est pas inutile pour l'expérience que vous voulez faire. Encore remarquez que vous n'arrivez pas, seul et sans parrain, dans sa boutique, comme ces petits jeunes gens qui se présentent chez dix libraires avant d'en trouver un qui leur présente une chaise...

Lucien avait éprouvé déjà la vérité de ce détail. Lousteau paya le fiacre, en lui donnant trois francs au grand ébahissement de Lucien surpris de la prodigalité qui succédait à tant de misère. Puis les deux amis entrèrent dans les Galeries de Bois où trônait alors la Librairie dite de Nouveautés.

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