‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 132 sur 157 · PHYSIONOMIE D CIVE BOUTIQUE DE LIBRAIRE AUX GALERIES DE BOIS · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE D CIVE BOUTIQUE DE LIBRAIRE AUX GALERIES DE BOIS

La boutique était pleine de gens qui causaient en attendant le moment de parler au sultan de ia librairie. Les imprimeurs, les papetiers et les dessinateurs, groupés autour des commis, les questionnaient sur des affaires en train ou qui se méditaient.

— Tenez, voilà Finol, directeur du petit journal; il cause avec un jeune homme qui a du talent, Félicien Vernou, un petit drôle méchant comme une maladie secrète.

— Hé bien ! tu as une première représentation, mon vieux, dit Finot, en venant avec Vernou à Lousteau. J'ai disposé de la loge.

— Tu l'as vendue à Braulard?

— Eh bien, après? tu te feras placer. Que vienstu demander à Dauriat? Ah! il est convenu que nous pousserons Paul de Kock, dont il a pris deux cents exemplaires. Victor Ducangc lui a refusé un roman. Il veut, dit-il, faire un nouvel auteur dans le même genre. Tu mettras Paul de Kock au-dessus de Ducange.

— Mais j'ai une pièce avec Ducange à la Gaieté, dit Lousteau.

— Hé bien, tu lui diras que l'article est de moi, je serai censé l'avoir fait atroce, lu l'auras adouci, il te devra des remerciments.

— Ne pourrais-tu, dit Etienne à Finot, me faire escompter ce petit bon de cent francs par le caissier de Dauriat? tu sais! nous soupons ensemhle pour inaugurer le nouvel appartement de Florine.

— Ah! oui, tu nous traites, dit Finot en ayant l'air de faire un effort de mémoire. Hé bien, Gabusson , dit Finot en prenant le billet de Barbet et le présentant au caissier , donnez quatre-vingt-dix francs pour moi à cet homme-là. Endosse-le, mon vieux.

Lousteau prit la plume du caissier pendant que le caissier comptait l'argent et signa. Lucien ne perdait pas une syllabe de cette conversation, il était tout yeux et tout oreilles.

— Ce n'est pas tout , mon cher ami , je ne te dis pas merci , c'est entre nous à la vie à la mort. Je dois présenter monsieur à Dauriat, et tu devrais...

— De quoi s'agit-il?

— D'un recueil de poésies.

— Ah!

— Monsieur , dit Félicien Vernou , ne pratique pas depuis longtemps la librairie j il aurait déjà

A PARIS

.erré son manuscrit dans les coins les plus sauvages le son domicile.

En ce moment, un beau jeune homme, Emile Blondet, qui venait de débuter dans les Débals par Lies articles de la plus grande portée, entra , donna a main à Finot , à Loustcau , et salua légèrement \rernou.

— Viens souper avec nous , à minuit , chez Florine, lui dit Lousteau.

— J'en suis , dit le jeune homme. Mais qu'y a-t-il?

— Ah ! il y a, dit Lousteau, Florine et Matifat e droguiste.

— Fait-il les choses convenablement, ton droguiste?

— Il ne nous donnera pas de drogues, dit Lucien.

— Monsieur a beaucoup d'esprit, dit sérieusement Blondet en regardant Lucien, il est du souper, Lousteau?

— Oui.

— Nous rirons bien.

Lucien avait rougi jusqu'aux oreilles.

— En as-tu pour longtemps , Dauriat? dit Bloniet en frappant à la vitre qui donnait au-dessus du jureau de Dauriat.

— Mon ami , je suis à toi.

— Bon , dit Lousteau à son protégé. Ce jeune homme , presque aussi jeune que vous , est aux Débats, il est un des princes de la critique, il est redouté, Dauriat viendra le cajoler, et nous pourrons alors dire notre affaire au satrape des vignettes et de l'imprimerie. Autrement à onze heures, notre tour ne serait pas venu. L'audience se grossira de moments en moments.

Lucien et Lousteau s'approchèrent alors de Blondet et de Finot, de Félicien Vernou, et allèrent former un groupe à l'extrémité de la boutique.

— Que fait-il? dit Blondet à Gabusson , le premier commis qui se leva pour venir le saluer.

— Il achète un journal hebdomadaire qu'il veut restaurer afin de l'opposer à l'influence de la Minerve qui sert trop exclusivement Eymery, et au Conservateur qui est trop aveuglément romantique.

— Payera-t il bien ?

— Mais comme toujours, trop, dit le caissier.

En ce moment un jeune homme entra , qui venait de faire paraître un magnifique roman , vendu rapidement et couronné par le plus beau succès, un roman dont Dauriat préparait la seconde édition. Ce jeune homme avait cette tournure extraordinaire et bizarre qui signale les natures artistes, et il frappa vivement Lucien.

— Voilà Nathan, dit Lousteau à l'oreille du poëte de province.

Nathan, malgré la sauvage fierté de sa physionomie , alors dans toute sa jeunesse , aborda les journalistes chapeau bas, et se tint presque humble devant Blondet qu'il ne connaissait encore que de vue. Blondet et Finot gardèrent leur chapeau sur la tête.

— Monsieur, je suis heureux de l'occasion que me présente le hasard...

— Il est si troublé qu'il fait un pléonasme, dit Félicien à Lousteau.

— ... de vous peindre ma reconnaissance pour le bel article que vous avez daigné me faire aux Débats. Vous êtes pour la moitié dans le succès de mon livre.

— Non, mon cher, non , dit Blondet d'un air où la protection se cachait sous la bonhomie. Vous avez du talent , le diable m'emporte , et je suis enchanté de faire votre connaissance.

— Comme votre article a paru, je ne paraîtrai plus être le flatteur du pouvoir, nous sommes maintenant à l'aise l'un vis-à-vis de l'autre, voulez-vous me faire l'honneur et le plaisir de diner avec moi demain ? Finot en sera. Lousteau, mon vieux, tu ne me refuseras pas? ajouta Nathan en donnant unepoignée de main à Etienne. Ah ! vous êtes dans un beau chemin, monsieur, dit-il à Blondet, vous continuez les Dussault , les Fiévée , les Geoffroi ! Hoffmann a parlé de vous à Claude Vignon , son élève , un de mes amis, et lui a dit qu'il mourrait tranquille, que les Débats vivraient éternellement. On doit vous payer énormément?

— Cent francs la colonne, reprit Blondet. Ce prix est peu de chose quand on est obligé de lire les livres, d'en lire cent pour en trouver un dont on peut s'occuper, comme le vôtre. Votre œuvre m'a fait plaisir, parole d'honneur.

— Et il lui a rapporté cent écus, dit Lousteau à Lucien.

— Mais vous faites de la politique.

— Oui, par-ci, par-là.

Lucien si grand dans sa province, si fêté, si caressé, se trouvait là comme un embryon. La lâcheté de ce grand talent qu'il avait admiré devant ce critique dont le nom et la portée lui étaient inconnus, le rendait stupide.

— Meconduirais-je jamaisainsi? faut-il doncabdiquer sa dignité! Mets donc ton chapeau, Nathan ! tu as fait un beau livre et le critique n'a fait qu'un article.

Ces pensées lui fouettaient le sang dans les veines. Il voyait de moments en moments venir des jeunes gens timides, des auteurs besoigneux qui demandaient à parler à Dauriat ; mais qui, voyant la boutique pleine, désespéraient d'avoir audience et disaient en sortant : — Je reviendrai.

Deux ou trois hommes politiques causaient de la

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

convocation des chambres et des affaires publiques au milieu d'un groupe composé de célébrités politiques. Le journal hebdomadaire duquel traitait Dauriat avait le droit de parler politique. Dans ce temps, Jes tribunes de papier timbré devenaient rares, un journal était un privilège aussi couru que celui d'un théâtre. Un des actionnaires les plus influents du Constitutionnel se trouvait au milieu du groupe politique. Lousleau s'acquittait à merveille de son office de cicérone. Aussi, de moments en moments, Dauriat grandissait-il dans l'esprit de Lucien , qui voyait la politique et la littérature convergeant dans celte boutique. A l'aspect de cet bomme éminent y prostituant la muse à un journaliste, y bumiliant l'art, comme la femme était humiliée, prostituée sous ces galeries ignobles, il recevait des enseignements terribles. L'argent! était le mot de toute énigme. Lucien su sentait seul, inconnu, rattaché par le fil d'une amitié douteuse au succès et à la fortune. 11 accusait ses tendres, ses vrais amis du Cénacle de lui avoir peint le monde sous de fausses couleurs, de l'avoir empêché de se jeter dans cette mêlée, sa plume à la main.

— Je serais déjà Blondet! s'écria-t-il en luimême.

Loustcau, qui venait de crier sur les sommets du Luxembourg comme un aigle blessé, qui lui avait paru si grand , n'avait plus alors que des proportions minimes. Le libraire fashionable était là l'homme important, il était le moyen de toutes ces existences. Le poêle de province ressentait, son manuscrit à la main, une trépidation qui ressemblait à de la peur. Au milieu de celle boulique, sur des piédestaux de bois peint en marbre, étaient des busles, celui de Byron , celui de Gœlhe et celui de monsieur de Lamartine, de qui Dauriat espérait obtenir un volume, et qui, le jour où il était venu dans cette boutique, avait pu voir quelle place il tenait dans la librairie. Involontairement, Lucien perdait de sa propre valeur, le courage faiblissait, il entrevoyait quelle était l'influence de ce Dauriat sur sa destinée et il attendait impatiemment son apparition.

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