CNE ALTERCATION DE MÉNAGE
Durant les nuits d'hiver, le bruit ne cesse dans la rue Saint-Honoré que pendant un instant, car les maraîchers y continuent, en allant à la halle, le mouvement des retours du spectacle ou du bal. Au milieu de ce point d'orgue qui, dans la grande symphonie du tapage parisien, se rencontre vers une heure du malin, la femme de M. César Birotteau, marchand parfumeur établi près de la place Vendôme, fut réveillée en sursaut par un épouvantable
rêve. Elle s'était vue double, elle s'était apparu à elle-même en haillons, tournant d'une main sèche et ridée le bec-de-cane de sa propre boutique, où elle se trouvait à la fois et sur le seuil de la porte et sur son fauteuil dans le comptoir; elle se demandait l'aumône, elle s'entendait parler à la porte et au comptoir. Elle voulut saisir son mari et posa la main sur une place froide; sa peur devint alors tellement intense qu'elle ne put remuer son cou qui se pétrifia : les parois de son gosier se collèrent, la voix lui manqua ; elle resta clouée sur son séant, les yeux agrandis et fixes, les cheveux douloureusement affectés, les oreilles pleines de sons étranges, le cœur contracté mais palpitant , enfin tout à la fois en sueur et glacée au milieu d'une alcôve dont les deux battants étaient ouverts.
La peur est un sentiment morbifique à demi, qui presse si violemmentlamachine humaine queles facultés y sont soudainement portées soit au plus haut degréde leur puissance, soit audernier delà désorganisation. La physiologie a été pendant longtemps surprise de ce phénomène qui renverse ses systèmes et bouleverse ses conjectures, quoiqu'il soit tout simplement un foudroiement opéré à l'intérieur, mais, comme tous les accidents électriques, bizarre et capricieux dans ses modes : explication qui deviendra vulgaire le jour où les savants auront reconnu le rôle immense que joue l'électricité dans la pensée humaine.
Il*
CÉSAR BIROTTEAU
Madame Birotteau subit alors quelques-unes des souffrances en quelque sorte lumineuses que procurent ces terribles décharges de la volonté répandue ou concentrée par un mécanisme inconnu. Ainsi pendant un laps de temps, fort court en l'appréciant à la mesure de nos chronomètres, mais incommensurable au compte de ses rapides impressions, celle pauvre femme eut le monstrueux pouvoir d'émettre plus d'idées, de faire surgir plus de souvenirs que, dans l'état ordinaire de ses facultés, elle n'en aurait conçu pendant toute une journée. La poignante histoire de ce monologue peut se résumer en quelques mois absurdes, contradictoires et dénués de sens comme il le fut.
— Il n'existe aucune raison qui puisse faire sortir Birolteau de mon lit! Il a mangé tant de veau que peut-être est-il indisposé; mais s'il était malade, il m'aurait éveillée. Depuis dix-neuf ans que nous couchons ensemble dans ce lit, dans cette même maison, jamais il ne lui est arrivé de quitter sa place sans me le dire, pauvre mouton! Il n'a découché que pour passer la nuit au corps de garde. S'est-il couché ce soir avec moi ? Mais oui. Mon Dieu, suis-je bête!
Elle jeta les yeux sur le lit, et vit le bonnet de nuit de son mari qui conservait la forme presque conique de la tête.
— Il est donc mort ! Se serait-il lue? Pourquoi? reprit-elle. Depuis deux ans qu'ils l'ont nommé adjoint au maire, il est tout je ne sais comment. Le mettre dans les fonctions publiques , n'est-ce pas , foi d'honnête femme, à faire pitié? Ses affaires vont bien, il m'a donné un châle. Elles vont mal peutêlre! Bah! je le saurais. Sait-on jamais ce qu'un homme a dans son sac? ni une femme non plus, ça n'est pas un mal. Mais n'avons-nous pas vendu pour cinq mille francs aujourd'hui? D'ailleurs un adjoint ne peut pas se faire mourir soi-même, il connaît trop bien les lois. Où donc est-il?
Elle ne pouvait ni tourner le cou, ni avancer la main pour tirer un cordon de sonnette qui aurait mis en mouvement une cuisinière, trois commis et un garçon de magasin; en proie au cauchemar qui continuait dans son état de veille, elle oubliait sa fdlc paisiblement endormie dans une chambre contiguë à la sienne, et dont la porte donnait au pied de son lit. Enfin elle cria : — Birotteau ! et ne reçut aucune réponse. Elle croyait avoir crié le nom, et ne l'avait prononcé que mentalement.
— Aurait-il une maîtresse? Il est trop bête, reprit-elle. D'ailleurs, il m'aime trop pour cela. N'al-il pas dit à madame Roguin qu'il ne m'avait jamais fait d'infidélité, même en pensée ! C'est la probité venue sur terre, cet homme-là. Si quelqu'un mérite le paradis, n'est-ce pas lui? De quoi peut-il
s'accuser à son confesseur? il lui dit des nunu. Pour un royaliste qu'il est, sans savoir pourquoi, par exemple, il ne fait guère bien mousser sa religion. Pauvre chat, il va dès huit heures en cachette à la messe, comme s'il allait dans une maison de plaisir. Il craint Dieu . pour Dieu même : l'enfer ne le concerne guère. Comment aurait-il une maîtresse? il quitte si peu ma jupe qu'il m'en ennuie. Il m'aime mieuxque ses yeux, il s'aveuglerait pour moi. Pendant dix-neuf ans , il n'a jamais proféré de parole plus haute que l'aulre, parlant à ma personne. Sa fille ne passe qu'après moi. Mais Césarine est là; Césarine! Césanne ! Il n'a jamais eu de pensée qu'il ne me l'ait dite. Il avait bien raison, quand il venait au petit matelot, de prétendre que je ne le connaîtrais qu'à l'user. Et plus là ! voilà de l'extraordinaire.
Elle tourna péniblement la tête et regarda furtivement à travers sa chambre, alors pleine de ces pittoresques effets de nuit qui font le désespoir du langage , et semblent appartenir exclusivement au pinceau des peintres de genre. Par quels mots rendre les effroyables zigzags que produisent les ombres portées , les apparences fantastiques des rideaux bombés par le vent, les jeux de la lumière incertaine que projette la veilleuse dans les plis du calicot rouge, les flammes que vomit une patère dont le centre rutilant ressemble à l'œil d'un voleur, l'apparition d'une robe agenouillée, enfin toutes les bizarreries qui effrayent l'imagination au moment où elle n'a de puissance que pour percevoir des douleurs et pour les agrandir. 3Iadame Birotteau crut voir une forte lumière dans la pièce qui précédait sa chambre et pensa tout à coup au feu ; mais en apercevant un foulard rouge qui lui parut être une marc de sang répandu, les voleurs l'occupèrent exclusivement , surtout quand elle voulut trouver les traces d'une lutte dans la manière dont les meubles étaient placés. Au souvenir de la somme qui était en caisse, une crainte généreuse éteignit les froides ardeurs du cauchemar ; elle s'élança tout effarée, en chemise, au milieu de sa chambre , pour secourir son mari qu'elle supposait aux prises avec des assassins.
— Birotteau! Birolteau! cria-t-elle enfin d'une voix pleine d'angoisses.
Elle trouva le marchand parfumeur au milieu de la pièce voisine, une aune à la main et mesurant l'air, mais si mal enveloppé dans sa robe de chambre d'indienne verte, à pois couleur chocolat, que le froid lui rougissait les jambes sans qu'il le sentit, tant il était préoccupé. Quand César se retourna pour dire à sa femme : Eh bien, que veux-tu, Constance? son air, comme celui des hommes distraits par des calculs, fut si exorbitamment niais, que madame Birotteau se mit à rire.
CÉSAR BÏROTTEAU.
— Mon Dieu, César, es-tu original comme ça ! dit-elle. Pourquoi me laisses-tu seule sans me prévenir? J'ai manqué mourir de peur. Je ne savais quoi m'imaginer. Que fais-tu donc là, ouvert à tous vents? Tu vas t'enrhumer comme un loup. M'entends-tu, Birotteau?
— Oui , ma femme , me voilà, répondit le parfumeur en rentrant dans la chambre.
— Allons, arrive donc le chauffer, et dis-moi quelle lubie tu as, reprit madame Birotteau en écartant les cendres du feu qu'elle s'empressa de rallumer. Je suis gelée. Élais-jebête de me lever en chemise! mais j'ai vraiment cru qu'on t'assassinait.
Le marchand posa son bougeoir sur la cheminée, s'enveloppa dans sa robe de chambre, et alla chercher machinalement à sa femme un jupon de flanelle.
— Tiens, mimi, couvre-toi donc, dit-il. Vingtdeux sur dix-huit, reprit-il en continuant son monologue, nous pouvons avoir un superbe salon!
— Ah çà , Birotteau , te voilà donc en train de devenir fou ! réves-tu?
— Non, ma femme, je calcule.
— Pour faire tes bêtises, tudevraisbien au moins attendre le jour, s'écria-t-elle en rattachant son jupon sous sa camisole pour aller ouvrir la porte de la chambre où couchait sa Qlle.
Césarine dort, dit-elle, elle ne nous entendra point. Voyons, Birotteau, parle donc. Qu'as-tu?
— Nous pouvons donner le bal.
— Donner un bal! nous? Foi d'honnête femme, tu rêves, mon cher ami.
— Je ne rêve point, ma belle biche blanche. Écoute, il faut toujours faire ce qu'on doit relativement à la position oùl'on se trouve. Legouvernement m'a mis en évidence; j'appartiens au gouvernement : nous sommes obligés d'en étudier l'esprit et d'en favoriser les intentions en les développant. Le duc de Richelieu vient de faire cesser l'occupation de la France. Selon M. deLaBillardière, les fonctionnaires qui représentent la ville de Paris doivent se faire un devoir, chacun dans la sphère de ses influences, de célébrer la libération du territoire. Témoignons un vrai patriotisme qui fera rougir celui des soidisant libéraux, ces damnés intrigants, hein ! hein! Est-ce que lu crois que je n'aime pas mon pays? Je veux montrer aux libéraux, à mes ennemis, qu'aimer le roi, c'est aimer la France !
— Tu crois donc avoir des ennemis, mon pauvre Birotteau!
— Mais oui, ma femme, nousavons des ennemis ! Et la moitié de nos amis dans le quartier sont nos ennemis. Us disent tous : Birotteau a la chance, Birotteau est un homme de rien, le voilà cependant adjoint! toul lui réussit. Eh bien! ils vont être en-
core joliment "attrapés. "[Apprends la première que je suis chevalier de la Légion d'honneur, le roi a signé hier l'ordonnance.
— Oh ! alors, dit madame Birotteau tout émue, fautdonnerlebal, mon bon ami. Maisqu'as-tu donc tant fait pour avoir la croix?
— Quand hier M. de La Billardière m'a dit celte nouvelle, reprit Birotteau embarrassé, je me suis aussi demandé, comme toi, quels étaient mes litres ; mais en revenant, j'ai fini par les reconnaître et approuver le gouvernement. D'abord je suis royaliste, j'ai été blessé à Saint-Roch en vendémiaire, n'esl-cc pas quelque chose que d'avoir porté les armes dans ce temps-là pour la bonne cause? Selon quelques négociants, je me suis acquitté de mes fondions consulaires à la satisfaction générale. Enfin je suis adjoint, le roi accorde quatre croix au corps municipal delà ville de Paris. Examen fait des personnes qui, parmi les adjoints, pouvaient être décorées, le préfet m'a porté le premier sur la liste. Le roi doit d'ailleurs méconnaître; grâce au vieux Ragon, je lui fournis la seule poudre dont il veuille faire usage, car nous possédons seuls la recelte de la poudre de la feue reine, pauvre chère auguste victime! Le maire m'a violemment appuyé. Que veux-tu? Si le roi me donne la croix sans que je la lui demande, il me semble que je ne peux pas la refuser sans lui manquer à tous égards. Ai-je voulu être adjoint ? Aussi, ma femme, puisque nous avons le vent en pompe, comme dit ton oncle Pillerault quand il est dans ses gaietés, suis-je décidé à mettre chez nous tout d'accord avec notre haute fortune. Si je puis être quelque chose, je me risquerai à devenir ce que le bon Dieu voudra que je sois, sous-préfet, si tel est mon destin. 31a femme, tu commets une grave erreur en croyant qu'un citoyen a payé sa dette à son pays après avoir débité pendant vingt ans des parfumeries à ceux qui venaient nous en chercher. Si l'Etat réclame le concours de nos lumières , nous les lui devons, comme nous lui devons l'impôt mobilier, les portes et fenêtres, et cœtera. As-tu donc envie de toujours rester dans Ion comptoir? Il y a, Dieu merci, bien assez longtemps que lu y séjournes. Le bal sera notre fête à nous. Adieu le détail, pour toi s'entend! Je brûle notre enseigne de la Reine des Roses, j'efface sur notre tableau César Birot-
TEAU, MARCHAND PARFUMEUR, SUCCESSEUR DE RaGON, Ct
mets tout bonnement Parfumeries en grosses lettres d'or. Je place à l'entresol le bureau, la caisse et un joli cabinet pour toi. Je fais mon magasin de l'arrière-boutique, de la salle à manger et de la cuisine actuelles. Je loue le premier étage de la maison voisine, où j'ouvre une porte dans le mur. Je retourne l'escalier afin d'aller de plain-pkd d'une maison à l'autre. Nous aurons alors un grand appar-
CESAR BIROTTEAU
tement meuble aux oiseaux! Oui, je renouvelle la chambre, je te ménage un boudoir el donne une jolie chambrcàCésarine. La demoiscllcde comptoir que tu prendras, notre premier commis et ta femme de chambre (oui, madame, vous en aurez une!) logeront au second. Au troisième, il y aura la cuisine, la cuisinière et le garçon de peine. Le quatrième sera notre magasin général de bouteilles, cristaux et porcelaines; l'atelier de nos ouvrières dans le grenier ! Les passants ne verront plus coller les étiquettes, faire des sacs, trier des flacons, boucher les fioles. Bon pour la rue Saint-Denis, mais rue Saint-Honoré... fi donc! mauvais genre. Notre magasin doit être cossu comme un salon. Dis donc, sommes-nous les seuls parfumeurs qui soient dans les honneurs ? N'y a-t-il pas des vinaigriers, des marchands de moutarde qui commandent la ^arde nationale et qui sont très-bien vus au château ? Imitons-les! étendons notre commerce, et en même temps poussons-nous dans les hautes sociétés.
— Tiens, Birotteau , sais-tu ce que je pense en t'écoutant? Eh bien ! tu me fais l'effet d'un homme qui cherche midi à quatorze heures. Souviens-loi de ce que je l'ai conseillé quand il a été question de le nommer maire : ta tranquillité avant tout! « Tu es fait, t'ai-je dit, pour être en évidence, comme mon bras pour faire une aile de moulin. Les grandeurs seraient ta perte. » Tu ne m'as pas écoulée, la voilà venue notre perte. Pour jouer un rôle politique, il faut de l'argent, en avons-nous? Comment, tu veux brûler ton enseigne qui a coulé six cents francs, et renoncer à la Reine des Roses, à la vraie gloire? Laisse donc les autres être des ambitieux. Qui met la main à un bûcher en relire de la flamme, est-ce vrai? La politique brûle aujourd'hui. Nous avons cent bons mille francs, écus, placés en dehors de notre commerce, de notre fabrique et de nos marchandises. Si lu veux augmenter ta fortune, agis aujourd'hui comme en 1793. Les rentes sont à soixante-douze francs, achète des rentes! Tu auras dix mille livres de revenu, sans que ce placement nuise à nos affaires. Profite de ce revirement pour marier noire fille , vends noire fonds et allons dans ton pays. Comment, pendant quinze ans, tu n'as parlé que d'acheter les Trèsorières, ce joli petit bien près de Chinon, où il y a des eaux, des prés, des bois, des vignes, deux métairies, qui rapporte mille écus, dont l'habilalion nous plaît à tous deux, que nous pouvons avoir encore pour soixante mille francs, et monsieur veut aujourd'hui devenir quelque chose dans le gouvernement ! Souviens-loi donc de ce que nous sommes, des parfumeurs. Il y a seize ans, avant que tu n'eusses inventé la double Pâte des scltajxes et l'Eau cakminative, si Ton était venu te dire : « Vous allez avoir l'argent nécessaire
pour acheter les Trèsorières ! » ne te serais-tu pas trouvé mal de joie? Eh bien ! tu peux acquérir cette propriété dont tu avais tant envie, que tu n'ouvrais la bouche que de ça ! maintenant tu parles de dépenser en bêtises un argent gagné à la sueur de notre front, je peux dire le nôtre , j'ai toujours été assise dans ce comptoir par tous les temps comme un pauvre chien dans sa niche. Ne vaut-il pas mieux avoir un pied-à-terre chez ta fille, devenue la femme d'un notaire de Taris, et vivre huit mois de l'année à Chinon, que de commencer ici à faire de cinq sous six blancs, el de six blancs rien. Attends la hausse des fonds publics, tu donneras huit mille livres de rente à ta fille, nous en garderons deux mille pour nous, le produit de noire fonds nous permettra d'avoir les Trèsorières. Là, dans ton pays, mon bon petit chat! en emportant notre mobilier ^qui vaut gros, nous serons comme des princes, tandis qu'ici, faut au moins un million pour faire figure.
— Voilà où je t'attendais, ma femme, dit César Birotteau. Je ne suis pas assez bêle encore (quoique lu me croies bien bête, toi ! ) pour ne pas avoir pensé à tout. Écoute-moi bien. Alexandre Crottat nous va comme un gant pour gendre, et il aura l'étude de Roguin, mais crois-tu qu'il se contente de cent mille francs de dol (une supposition que nous donnions tout notre avoir liquide pour établir notre fille, et c'est mon avis ! J'aimerais mieux n'avoir que du pain sec pour le reste de mes jours, et la voir heureuse comme une reine, enfin la femme d'un notaire de Paris, comme lu dis). Eh bien ! cenl mille francs ou même huit mille livres de rente ne sont rien pour acheter l'étude à Roguin. Ce pelit Xandrot, comme nous l'appelons, nous croit, ainsi que tout le monde, bien plus riches que nous ne le sommes. Si son père, ce gros fermier qui est avare comme un colimaçon, ne vend pas pour cent mille francs de terres, Xandrot ne sera pas notaire, car l'élude à Roguin vaut quatre ou cinq cent mille francs. Si Crottat n'en donne pas moitié comptant, comment se tirerait-il d'affaire? Césarine doit avoir deux cent mille francs de dot, je veux nous relirer bons bourgeois de Paris avec quinze mille livres de rentes. Hein ! Si je te faisais voir ça clair comme le jour, n'aurais-tu pas la margoulette fermée?
— Ah , si tu as le Pérou !
— Oui, j'ai, ma biche. Oui, dit-il en prenant sa femme par la taille et la frappant à pelils coups, ému par une joie qui anima tous ses traits. Je n'ai point vouiu le parler de cette affaire avant qu'elle ne fût cuite; mais, ma foi, demain je la terminerai peut-être. Voici : Roguin m'a proposé une spécula tion si sûre, qu'il s'y met avec Ragon, avec Ion on cle Pilleiault el deux autresde ses clients. Nous
CES A 11 BI HOTTE AU
allons acheter aux environs de la Madeleine des terrains que, suivant les calculs de Ltoguin, nous aurons pour le quart de la valeur à laquelle ils doivent arriver d'ici à trois ans, époque à laquelle, les baux étant expirés, nous deviendrons maîtres d'exploiter. Nous sommes tous six par portions convenues. Moi je fournis trois cent mille francs , afin d'y être pour trois huitièmes. Si quelqu'un de nous a besoin d'argent, Roguin lui en trouvera sur sa part en l'hypothéquant. Pour tenir la queue de la poêle et savoir comment frira le poisson, j'ai voulu être propriétaire en nom pour la moitié qui sera commune entre Pillerault, le bonhomme Ragon et moi. Roguin sera sous le nom d'un monsieur Charles Claparon, mon co-propriétairc, qui donnera, comme moi, une contre-lettre à ses associés. Les actes d'acquisition se font par promesses de vente sous seing privé jusqu'à ce que nous soyons maîtres de tous les terrains. Roguin examinera quels sont les contrats qui devront être réalisés, car il n'est pas sur que nous puissions nous dispenser de l'enregistrement et en rejeter les droits sur ceux à qui nous vendrons en détail, ce serait trop long à l'expliquer. Les terrains payés, nous n'aurons qu'à nous croiser les bras, et dans trois ans d'ici nous serons riches d'un million. Césarine aura vingt ans, notre fonds sera vendu, nous irons alors à la grâce de Dieu modestement vers les grandeurs.
— Eh bien ! où prendras-tu donc tes trois cent mille francs? dit madame Rirotteau.
— Tu n'entends rien aux affaires, ma chatte aimée. Je donnerai les cent mille francs qui sont chez Roguin, j'emprunterai quarante mille francs sur les bâtiments et les jardins où sont nos fabriques dans le faubourg du Temple, nous avons vingt mille francs en portefeuille; en tout, cent soixante mille francs. Reste cent quarante mille autres, pour lesquels je souscrirai des effets à l'ordre de M. Charles Claparon, banquier; il en donnera la valeur, moins l'escompte. Voilà nos cent mille écus payés, qui a terme ne doit rien. Quand les effets arriveront à échéance, nous les acquitterons avec nos gains. Si nous ne pouvions plus les solder, Roguin me remettrait des fonds à cinq pour cent, hypothéqués sur ma part de terrain. Mais les emprunts seront inutiles ; j'ai découvert une essence pour faire pousser les cheveux, une Huile Comagène! Livingston m'a posé là-bas une presse hydraulique pour fabriquer mon huile avec des noisettes qui, sous celle forte pression, rendront aussitôt toute leur huile. Dans un an, suivant mes probabilités, j'aurai gagné cent mille francs, au moins. Je médite une affiche qui commencera par: à bas les perruques! dont l'effet sera prodigieux. Tu ne t'aperçois pas de mes insomnies , toi ! Voilà trois mois que le succès de
niciLE de Macassau m'empêche de dormir. Je veux couler Macassar!
— Voilà donc les beaux projets que tu roules dans ta caboche depuis deux mois , sans vouloir m'en rien dire. Je viens de me voir en mendiante, à ma propre porte ! Quel avis du ciel ! Dans quelque temps, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Jamais tu ne feras ça, moi vivante, entends-tu, César! Il se trouve là-dessous quelque manigance que lu n'aperçois pas ; tu es trop probe et trop loyal pour soupçonner des friponneries chez les autres! Pourquoi vient-on l'offrir des millions? Tu te dépouilles de toutes tes valeurs , tu t'avances au delà de tes moyens , et si ton huile ne prend pas , si l'on ne trouve pas d'argent, si la valeur des terrains ne se réalise pas, avec quoi payeras-tu tes billets? est-ce avec les coques de tes noisettes? Pour te placer plus haut dans la société, tu ne veux plus être en nom , tu veux ôter l'enseigne de la Reine des Roses, et tu vas faire encore tes salamalecs d'affiches et de prospectus qui montreront César Rirotteau au coin de toutes les bornes et au-dessus de toutes les planches, aux endroits où l'on bâtit.
— Oh ! tu n'y es pas. J'aurai une succursale sous le nom de Popinol, dans quelque maison autour de la rue des Lombards, où je mettrai le petit Anselme. J'acquitterai ainsi la dette de la reconnaissance envers monsieur et madame Ragon , en établissant leur neveu , qui pourra faire fortune. Ces pauvres ltagonnins m'ont l'air d'avoir été bien grêlés depuis quelque temps.
— Tiens , ces gens-là veulent ton argent.
— Mais quelles gens donc , ma belle? Est-ce ton oncle Pillerault qui nous aime comme ses petits boyaux et dîne avec nous tous les dimanches? Estce ce bon vieux Ragon, notre prédécesseur, qui voit quarante ans de probité devant lui, avec qui nous faisons notre boston ? Enfin serait-ce Roguin , un notaire de Paris, un homme de cinquante-sept ans, qui a vingt-cinq ans de notariat.'* Un notaire de Paris, ce serait la Heur des pois , si les honnêtes gens ne valaient pas tous le même prix. Au besoin , mes associés m'aideraient ! Où donc est le complot , ma biche blanche? Tiens, il faut que je te dise ton fait! Foi d'honnête homme, je l'ai sur le cœur. Tu as toujours été défiante comme une chatte! Aussitôt que nous avons eu pour deux sous à nous dans la boutique, tu croyais que les chalands étaient des voleurs.
11 faut se mettre à tes genoux afin de te supplier de te laisser enrichir! Pour une fille de Paris, tu n'as guère d'ambition ! Sans tes craintes perpétuelles , il n'y aurait pas eu d'homme plus heureux que moi !
CÉSAR BTROTTEAU.
Si je t'avais écoutée, je n'aurais jamais fait ni la Pâte des Sultanes, ni YEau carminalive. Noire boutique nous a fait vivre, mais ces deux découvertes et nos savons nous ont donné les cent soixante mille francs que nous possédons clair et net!
Sans mon génie , car j'ai du talent comme parfumeur , nous serions de petits détaillants , nous tirerions le diable par la queue pour joindre les deux bouts, et je ne serais pas un des notables négociants qui concourent à l'élection des juges au tribunal de commerce , je n'aurais été ni juge ni adjoint. Saistu ce que je serais ? un boutiquier comme a été le père Ragon , «oit dit sans l'offenser, car je respecte les boutiques, le plus beau de notre nez en est fait !
Après avoir vendu de la parfumerie pendant quarante ans , nous posséderions, comme lui, trois mille livres de rentes; au prix où sont les choses dont la valeur a doublé , nous aurions , comme eux, à peine de quoi vivre. (De jour en jour, ce vieux ménage-là me serre le cœur davantage. Il faudra que j'y voie clair , et je saurai le fin mot par Popinot, demain!)
Si j'avais suivi tes conseils, toi qui as le bonheur inquiet et qui te demandes si tu auras demain ce que tu tiens aujourd'hui , je n'aurais pas de crédit, je n'aurais pas la croix de la Légion d'honneur, et je ne serais pas en passe d'être un homme politique. Oui, tu as beau branler la tête, si notre affaire se réalise , je puis devenir député de Paris. Ah ! je ne me nomme pas César pour rien, tout m'a réussi.
C'est inimaginable, au dehors chacun m'accorde de la capacité ; mais ici , la seule personne à laquelle je veux tant plaire quejesuesanget eau pour la rendre heureuse , est précisément celle qui me prend pour une bête.
Ces phrases , quoique scindées par des repos éloquents, et lancées comme des balles, ainsi que font tous ceux qui se posent dans une attitude récriminatoire, exprimaient un attachement si profond, si soutenu, que madame Birotleau fut intérieurement attendrie; mais elle se servit, comme toutes les femmes, de l'amour qu'elle inspirait pour avoir gain de cause.
— Eh bien! Birotteau , dit-elle, si tu m'aimes, laisse-moi donc être heureuse à mon goût. Ni toi , ni moi, nous n'avons reçu d'éducation; nous ne savons point parler, ni faire un serviteur à la manière des gens du monde, comment veut-on que nous réussissions dans les places du gouvernement? Je serai heureuse aux Trésorières, moi! J'ai toujours aimé les bêtes et les petits oiseaux , je passerai très bien ma vie à prendre soin des poulets, à faire la fermière. Vendons notre fonds, marions Césarinc, et laisse Ion Imogène. Nous viendrons passer les
hivers à Paris, chez notre gendre; nous serons heureux, rien ni dans la politique ni dans le commerce ne pourra changer notre manière d'être. Pourquoi vouloir écraser les autres? Notre fortune actuelle ne nous suffit-elle pas? Quand tu seras millionnaire, dincras-tu deux fois, as-tu besoin d'une autre femme que moi? Vois mon oncle Pillerault! il s'est sagement contenté de son petit avoir, et sa vie s'emploie de bonnes œuvres. A-t-il besoin de beaux meubles, lui? Je suis sûre que tu m'as commande le mobilier, j'ai vu venir Braschon ici , ce n'était pas pour acheter de la parfumerie.
— Eh bien ! oui, ma belle, tes meubles sont ordonnés, nos travaux vont être commencés demain et dirigés par un architecte que m'a recommandé M. de La Billardière.
— Mon Dieu, s'écria-t-elle, ayez pitié de nous !
— Mais tu n'es pas raisonnable , ma biche. Estce à trente-sept ans , fraîche et jolie comme tu l'es, que tu peux aller t'enterrera Chinon? Moi , Dieu merci, je n'ai que trente-neuf ans. Le hasard m'ouvre une belle carrière, j'y entre! en m'y conduisant avec prudence , je puis faire une maison honorable dans la bourgeoisie de Paris, comme cela se pratiquait jadis , fonder les Birotteau , comme il y a des Kellcr, des Jules Desmarets , des Roguin, des Cochin , des Guillaume, des Lcbas , des Nucingen , des Saillard , des Popinot, des Matifat , qui marquent ou qui ont marqué dans leurs quartiers. Allons donc! Si cette affaire-là n'était pas sûre comme de l'or en barre...
— Sûre!
— Oui , sûre. Voilà deux mois que je la chiffre. Sans en avoir l'air, je prends des informations sur les constructions, au bureau de la ville, chez des architectes et chez des entrepreneurs. M. Rohault, le jeune architecte qui va remanier notre appartement, est désespéré de ne pas avoir d'argent pour se mettre dans notre spéculation.
— Il y aura des constructions à faire; il vous y pousse pour vous gruger.
— Peut-on attraper des gens comme Pillerault, comme Charles Claparon et Roguin? Le gain est sûr comme celui de la Pâle des Sultanes, vois-tu?
— Mais, mon cher ami, qu'a donc besoin Roguin de spéculer , s'il a sa charge payée et sa fortune faite? Je le vois quelquefois passer plus soucieux qu'un ministre d'Etat, avec un regard en dessous que je n'aime pas: il cache des soucis. Sa figure est devenue, depuis cinq ans, celle d'un vieux débauché. Qui le dit qu'il ne lèvera pas le pied quand il aura vos fonds en main? Cela s'est vu? Le connaissons-nous bien? 11 a beau depuis quinze ans cire noire ami, je ne mettrais pas ma
CÉSAR BIROTTEAU
main au feu pour lui. Tiens , il est punais et ne vit pas avec sa femme, il doit avoir des maîtresses qu'il paye et qui le ruinent ; je ne trouve pas d'autre cause à sa tristesse. Quand je fais ma toilette, je regarde à travers les persiennes, je le vois rentrer à pied chez lui, le matin, revenant d'où? personne ne le sait. 11 me fait l'effet d'un homme qui a un ménage en ville , qui dépense de son côté , madame du sien. Est-ce la vie d'un notaire? S'ils gagnent cinquante mille francs et qu'ils en mangent soixante, en vingt ans on voit la fin de sa fortune, on se trouve nus comme de petits saint Jean ; mais comme on s'est habitué à briller, on dévalise ses amis sans pitié: charité bien ordonnée commence pqf soimême. Il est intime avec ce petit gueux de du Tillet, notre ancien commis, je ne vois rien de bon dans cette amitié. S'il n'a pas su juger du Tillet , il est bien aveugle ; s'il le connaît , pourquoi le choie-t-il tant? Tu me diras que sa femme aime du Tillet? eh bien ! je n'attends rien de bon d'un homme qui n'a pas d'honneur à l'égard de sa femme. Enfin les possesseurs actuels de ces terrains sont donc bien bêtes de donner pour cent sous ce qui vaut cent francs. Si lu rencontrais un enfant qui ne sût pas ce que vaut un louis, ne lui en dirais-tu pas la valeur? Votre affaire me fait l'effet d'un vol, à moi, soit dit sans l'offenser.
— Mon Dieu ! que les femmes sont quelquefois drôles ! et comme elles brouillent toutes les idées ! Si Roguin n'était rien dans l'affaire , lu me dirais : Tiens, tiens, César, tu fais une affaire où Roguin n'est pas ; elle ne vaut rien. A celle heure , il est là comme une garantie , et tu me dis...
— Non , c'est un monsieur Claparon.
— Mais un notaire ne peut pas être en nom dans une spéculation.
— Pourquoi fait-il alors une chose que lui interdit la loi ? Que me répondras-tu , toi qui ne connais que la loi?
— Laisse-moi donc continuer. Roguin s'y met, et lu me dis que l'affaire ne vaut rien? Est-ce raisonnable? Tu me dis encore : 11 fait une chose contre la loi. Mais il s'y mettra ostensiblement s'il le faut. Tu me dis maintenant : Il est riche ! Ne peulon pas m'en dire autant à moi? Ragon et Pillerault seraient-ils bien venus à me dire : Pourquoi faitesvous celte affaire, vous qui avez de l'argent comme un marchand de cochons !
— Les commerçants ne sont pas dans la position des notaires , dit madame Birotteau.
— Enfin ma conscience est bien intacte, dit César en continuant. Les gens qui vendent, vendent par nécessité; nous ne les volons pas plus qu'on ne vole ceux à qui on achète des renies à soixantequinze. Aujourd'hui , nous acquérons les terrains à
leur prix d'aujourd'hui ; dans deux ans , ce sera différent , comme pour les rentes. Sachez , Constance-Barbe-Joséphine Pillerault , que vous ne prendrez jamais César Birotleau à faire une action qui soit contre la plus rigide probité, ni contre la loi, ni contre la conscience, ni contre la délicatesse. Un homme établi depuis dix-huit ans être soupçonné d'improbité dans son ménage !
— Allons , calme-loi , César ! Une femme qui vit avec toi depuis ce temps connaît le fond de ton âme. Tu es le maître, après tout. Celte fortune, tu l'as gagnée , n'est-ce pas ? elle est à toi , lu peux la dépenser. Nous serions réduites à la dernière misère , ni moi ni ta fille nous ne te ferions un seul reproche. Mais écoule : quand tu inventais ta Pâte des Sultanes et ton Eau Carminative, que risquais-tu? des cinq à six mille francs. Aujourd'hui, tu mets toute ta fortune sur un coup de cartes, tu n'es pas seul à le jouer , tu as des associés qui peuvent se montrer plus fins que loi. Donne ton bal, renouvelle ton appartement, fais dix mille francs de dépenses , c'est inutile, ce n'est pas ruineux. Quant à ton affaire de la Madeleine , je m'y oppose formellement. Tues parfumeur, sois parfumeur, et non pas revendeur de terrains. Nous avons un instinct qui ne nous trompe pas, nous aulres femmes ! Je t'ai prévenu , maintenant agis à ta tête. Tu as été juge au tribunal de commerce , tu connais les lois, tu as bien mené la barque, je te suivrai, César! Mais je tremblerai jusqu'à ce que je voie notre fortune solidement assise, et Césarine bien mariée, Dieu veuille que mon rêve ne soit pas une prophétie !
Cette soumission contraria Birotteau, qui employa l'innocente ruse à laquelle il avait recours en semblable occasion.
— Écoute , Constance, je n'ai pas encore donné ma parole ; mais c'est tout comme.
— Oh! César, tout est dit, n'en parlons plus. L'honneur passe avant la fortune. Allons, coucheloi, mon cher ami, nous n'avons plus de bois. D'ailleurs , nous serons toujours mieux au lit pour causer, si cela t'amuse. Oh ! le vilain rêve. Mon Dieu! se voir soi-même ! Mais c'est affreux ! Césarine et moi , nous allons joliment faire des neuvaines pour le succès de tes terrains.
— Sans doute l'aide de Dieu ne nuit à rien , dit gravement Birotteau. Mais l'Essence de noisettes est aussi une puissance , ma femme! J'ai fait celle découverte comme autrefois celle de la Double Pâte des Sultanes , par hasard : la première fois en ouvrant un livre, celte fois en regardant la gravure d'Héro et Léandrc. Tu sais , une femme qui verse de l'huile sur la léte de son amant, est-ce gentil ? Les spéculations les plus sures sont celles qui rc-
CÉSAR B1R0TTEAU.
posent sur la vanité , sur l'amour-propre , l'envie de paraître. Ces sentiments-là ne meurent jamais.
— Hélas ! je le vois bien.
— A un certain âge, les hommes feraient les cent coups pour avoir des cheveux, quand ils n'en ont pas. Depuis quelque temps , les coiffeurs me disent qu'ils ne vendent pas seulement le Macassar, mais toutes les drogues bonnesà teindre lcschevcux, ou qui passent pour les faire pousser. Depuis la paix, les hommes sont bien plus auprès des femmes, et elles n'aiment pas les chauves , hé! hé! Mimi ! La demande de cet article-là s'explique donc par la situation politique. Une composition qui vous entretiendrait les cheveux en bonne santé se vendrait comme du pain, d'autant que cette Essence sera sans doute approuvée par l'Académie des Sciences. Mon bon monsieur Vauquclin m'aidera peut-èlrc encore. J'irai demain lui soumettre mon idée, en lui offrant la gravure que j'ai fini par trouver après deux ans de recherches en Allemagne. Il s'occupe précisément de l'analyse des cheveux. Chiffreville , son associé pour sa fabrique de produits chimiques, me l'a dit. Si ma découverte s'accorde avec les siennes , mon Essence serait achetée par les deux sexes! Mon idée est une fortune, je le répèle ! Mon Dieu, je n'en dors pas. Eh! par bonheur le petit Popinot a les plus beaux cheveux du monde ! Avec une demoiselle de comptoir qui aurait des cheveux longs à tomber jusqu'à terre et qui dirait, si la chose est possible sans offenser Dieu ni le prochain, que l'huile Comagène (car ce sera décidément une huile) y est pour quelque chose, les tétes de grisons se jetteraient là-dessus comme la pauvreté sur le monde! Dis donc, mignonne, et ton bal? Je ne suis pas méchant, mais je voudrais bien rencontrer ce petit drôle de du Tillet, qui fait le gros avec sa fortune , et qui m'évite toujours à la Bourse. Il sait que je connais un trait de lui qui n'est pas beau. Peut-être ai-je été trop bon avec lui. Est-ce drôle, ma femme, qu'on soit toujours puni de ses bonnes actions , ici-bas s'entend! Je me suis conduit comme un père envers lui , tu ne sais pas tout ce que j'ai fait pour lui.
— Tu me donnes la chair de poule rien que de m'en parler. Si tu. avais su ce qu'il voulait faire de loi , tu n'aurais pas gardé le secret sur le vol des trois mille francs , car j'ai deviné la manière dont l'affaire s'est arrangée. Si lu l'avais envoyé en police correctionnelle , peut-être aurais-tu rendu service à bien du monde !
— Que prétendail-il donc faire de moi?
— Rien. Si lu étais en train de m'écouter ce soir, je te donnerais un bon conseil, Birotleau, ce serait de laisser ton du Tillet.
— Ne trouverait-on pas extraordinaire de voir
exclu de chez moi un commis que j'ai cautionné pour les premiers vingt mille francs avec lesquels il a commencé les affaires? Va, faisons le bien pour le bien! D'ailleurs, du Tillet s'est peut-être amendé.
— 11 faudra mettre tout sens dessus dessous ici.
— Que dis-tu donc avec ton sens dessus dessous? Mais tout sera rangé comme un papier de musique. Tu as donc déjà oublié ce que je viens de te dire relativement à l'escalier et à ma location dans la maison voisine que j'ai arrangée avec le marchand de parapluies, Cayron. Nous devons aller ensemble demain chez M. Molincux,son propriétaire, car j'ai demain des affaires autant qu'en a un ministre...
— Tu m'as tourné la cervelle avec tes projets , lui dit Constance, je m'y brouille. D'ailleurs, Birotleau , je dors.
— Bonjour, répondit le mari. Écoule donc, je te dis bonjour parce que nous sommes au malin , Mimi. Ah! la voilà parlie, celte chère enfant! Va, tu seras richissime, ou je perdrai mon nom de César.
Quelques instants après, Constance et César ronflèrent paisiblement.
Un coup d'oeil rapidement jeté sur la vie antérieure de ce ménage confirmera les idées que doit suggérer l'amicale altercation des deux principaux personnages de cetle scène de la vie parisienne. Eu peignant les mœurs des détaillants, cette esquisse expliquera d'ailleurs par quels singuliers hasards César Birotleau se trouvait adjoint, et parfumeur, ancien officier de la garde nationale et chevalier de la Légion d'honneur. En éclairant la profondeur de son caractère, et les ressorts de sa grandeur, ou pourra comprendre comment les accidents commerciaux que surmontent les tètes forles deviennent d'irréparables catastrophes pour de petits esprits. Les événements ne sont jamais absolus, leurs résultats dépendent entièrement des individus : le malheur est un marchepied pour le génie , une piscine pour le chrétien, un trésor pour l'homme habile, pour les faibles un abime.