HUITIEME ENTRETIEN
( Décembre 1827, dix heures et demie du soir.)
(Deux étudiants sortant de l'Odéon et venant au café Voltaire. Le pronier : — « Tu ras les entendre, et tu verras que ce ne sont pas des conscrits; mais le plus fort est encore le Russe. Le second : — J'ai vu lemaigre à l'École de médecine. Le premier: — Jedine chez la mère Gérard arec le plus jeune. Le second: — L'Irlandais est bien heureux d'avoir cette bête de Lureuil! Comme elle était belle ce soir! Le second : — // lui donne trois mille francs par mois , mon cher, et nous l'aurons peut-être pour rien. » Ils se taisent et s'asseyent à une table voisine de celle des philosophes. )
Grodninsky. A-t-on jamais vu temps pareil ? toujours humide! Quand viendra la gelée?
Théophile. (Il tire sa montre.) Onze heures! j'ai une demi-heure à moi. (Les étudiants se regardent.)
Phantasma. Double six ! à moi la pose.
Physidor (à l'Irlandais). Votre petite Lureuil a bien joué ce soir. — Garçon, ma limonade. — A votre place, dans sa loge, tout habillée en robe de bal comme elle était , je...
Théophile (rougissant). Oh, monsieur le docteur, ce n'est pas gentlemanly.
Le libraire. Bonjour, messieurs. Qu'avcz-vous, mon petit Raphaël? vous avez l'air abattu. Ne nous abattons jamais ! Moi j'ai eu des malheurs , savezvous comment je m'en suis tiré ?... par beaucoup de courage. Vous travaillez peut-être trop , il ne faut pas tant travailler, vous n'arriveriez à rien. Ceux qui parviennent ne s'amusent pas à méditer. Mauvais système !
Grodninsky (il regarde lejeu de Phantasma). Vous avez deux six , un de posé par Tschoërn , le reste est dessous , vous ne pouvez pas gagner.
Physidor. Avec le calcul , il n'y a plus que trois jeux possibles, le trictrac, la roulette et le creps.
Grodninsky. C'est vrai. Là , l'homme combat le hasard. A tous les autres jeux, un nombre de parties étant donné, la science est sûre de triompher.
Tschoërn. Ne trouvez-vous pas quelque chose de gigantesque à se mesurer avec le hasard ?
Grodininsky. Le hasard est une puissance bien incomprise ; il représente l'ensemble des mouvements d'une force qui nous est inconnue, et qui meut le monde. Les joueurs sont des Titans.
Le libraire. S'il n'y a pas de hasard, il y a donc un Dieu.
Tschoërn (riant). Il y en a deux. Pour quoi comptez-vous le diable ?
Le docteur Phantasma. J'ai rencontré hier une douillette puce...
Le libraire. Mâle ou femelle ?
Phantasma. Elle m'a rappelé un fait à ma connaissance personnelle et qui s'appliquerait au système que (à Physidor) vous nous développiez avanthier. Avez-vous entendu parler de l'abbé Bouju, qui est vicaire général de... de... de...? 31a foi! je ne me souviens jamais des diocèses conservés parmi ceux d'autrefois. Eh bien , c'est de lui qu'il s'agit. II y a quelque quarante ans, mon Bouju était, vulgairement parlant, un bon vivant, ce que les imbéciles nomment un égoïste, comme si nous n'étions pas tous égoïstes de naissance ou par expérience. L'oubli de soi-même est une dépravation. Soit qu'il regardât comme profondément risibles les idées religieuses, soit que tout lui fût indifférent, excepté ses propres jouissances, il ne faisait que ce qui lui plaisait. Il était marié, mais il n'avait pas d'enfants et laissait sa femme seule chez elle , libre de ses pensées, de ses actions : Fa te promener, ma chère amie, fais ce que tu veux et vivons en paix! Madame habitait une aile de la maison, et monsieur l'autre. Bouju avait beaucoup d'amis : il allait sans cesse à la campagne, jouait, chassait, faisait des parties, et restait quelquefois six à sept mois hors de chez lui. L'hiver, il dînait toujours en ville, rentrait à deux ou trois heures du matin, et avait une si profonde aversion du chez soi, que quand il donnait à dîner à ses amis, il les recevait chez un traiteur, dans une salle qu'il avait louée. Ce qui paraîtrait singulier à des niais (les étudiants font un soubresaut), c'est que sa femme était jeune, jolie, d'une excessive sensibilité, pieuse comme toutes les vieilles femmes de Dijon ensemble, enfin, elle était tout sentiment. Bouju lui , était tout plein de cette grosse joie provinciale, assez animale pour barboter dans le même étang, sans pensera changer d'eau ni de boue. Cette femme l'aima d'abord ; délaissée, elle se jeta dans les bras de la religion,
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attendant que Dieu lui ramenât son mari, qui pensait à Dieu comme vous pensez à l'an quarante; il s'en occupait quelquefois dans ses jurons. Bouju (un drôle de nom, n'est-ce pas?) était si bon enfant, si rieur, si boute-en-train, que personne ne blâmait sa conduite avec sa femme. Généralement on expliquait cette bizarrerie par quelque vice de conformation, car la pauvre créature ne se plaignait pas ; elle trouvait quelque cbose d'immonde à courir après son mari. Elle était riche, elle s'amusait à faire du bien en secret. Bouju faisait aussi du bien en secret, il aimait le tablier et courtisait toutes les servantes. Je n'ai jamais vu de si bon ménage : en sept ans, il n'y eut pas une querelle ; à la vérité ils ne se rencontraient que quand le hasard les faisait sortir ensemble, parfois encore dans un bal où chacun d'eux arrivait de son côté. Madame Bouju avait trente ans quand elle reçut chez elle un cousin de Bouju, M. de Lescheville, caissier de M. Bodard de Saint-James, trésorier de la marine. Le désastre de son patron forçait ce monsieur à quitter Paris, à cause de la rigueur de la jurisprudence commerciale, «V l'endroit des lettres de change. Bouju le logea chez lui, fort heureux de procurer une compagnie à sa femme. Lescheville était une manière de petit-maître, il devint amoureux de madame Bouju par passe-temps; mais la résistance de la femme pieuse irrila si bien sa fantaisie, qu'elle prit le caractère d'une passion. Combien croyez-vous que dura la lutte? Quatre ans! avant la révolution, remarquez-bien!... Madame Bouju fut la plus malheureuse femme du monde précisément parce qu'elle en était la plus heureuse. Elle avait trop de vertu pour goûter des plaisirs sans remords, elle se croyait à jamais damnée. Jamais femme ne sacrifia tant de choses à un homme , et conséquemment jamais femme n'eut de plus vives jouissances. Le silence profond dans lequel sa passion s'enveloppait, la certitude de n'en point laisser de traces, et la longue indifférence de son mari la consolaient un peu. Bouju s'occupait trop peu de sa femme pour la soupçonner; d'ailleurs quelqu'un serait venu lui dire ce qui se passait dans l'aile gauche de sa maison, il en aurait été très-content. Ses idées sur le mariage, sur les devoirs de la femme, étaient connues de tous ses amis, excepté de madame Bouju. Vous direz : c'est un imbécile , un monstre ou un homme très-fort. Bah ! rien de tout cela. Vous allez voir. Par un beau matin son valet de chambre vint le réveiller à une heure insolite, à cinq heures, en lui disant que madame demandait avec instance à être introduite chez lui. Bouju très-étonné consentit à recevoir sa femme, et la reconnut à peine, tant elle était changée : elle av ait pâli, ses yeux étaient plombés, tout en elle annonçait les ravages d'un remords
profond, et des nuits passées à pleurer. La pauvre femme se jette à genoux au pied du lit de son mari ; là, d'une voix étouffée par les sanglots, elle lui dit qu'elle vient lui demander de quelle manière il ordonne qu'elle meure. Bouju fait un saut de carpe dans son lit, et lui dit que son plus cher désir est de la voir heureuse : quant à mourir, son bon plaisir est qu'elle meure de vieillesse. Celte femme se met à fondre en larmes, tant la bonté de son mari la surprend; elle lui avoue alors qu'elle sera bientôt mère. Pendant que la pauvre créature s'épuisait en sanglots, en aveux humiliants, Bouju s'était enfoncé sous sa couverture, pour ne pas laisser voir l'hilarité qui régnait sur sa physionomie. Il se souvint alors de l'aventure attribuée au duc de Guise (et ce n'est pas faussement, j'ai vérifié le fait). Charles IX avait révélé l'intrigue de la duchesse avec Coconnas, en priant le duc de profiter d'une surprise pour tuer ce seigneur italien ; le balafré fit boire à la duchesse un bouillon en lui persuadant qu'il était empoisonné, s'amusant de ses terreurs pour toute vengeance. Bouju se relève, prend un air grave et sombre : « Appelez votre confesseur, madame, dit-il , faites vos dévotions pendant la journée, et soyez préparée pour ce soir à mourir chrétiennement. Surtout, ajouta-l-il , écrivez votre testament en de tels termes que je ne sois nullement inquiété. » La pauvre femme lui baisa la main, en y laissant des larmes. Bouju avait dans les nerfs un fluide trop métallique, il ne fut pas ému, sortit de chez lui , déjeuna chez l'un de ses amis, joua toute la journée, donna à dîner à ses compagnons; puis il revint chez lui muni d'une bouteille de vin de Tokay , prise chez le président de Brosses, l'ami de Buffon et de Diderot, qui avait reçu un panier de ce vin d'un certain comte Potocki...
Grodm>sky. Le mari de la belle Grecque, celui qui a bâti Sophiewka.
Phantasma (continuant). C'était de ce vieux vin que vous nommez vin de succession, qui vaut trois ou quatre louis la bouteille, et dont un seul verre grise un homme. Il fallait à Bouju un vin qui développât dans l'estomac une chaleur violente. Il entre chez sa femme, la trouve résignée et prête à donner sa vie en expiation de ses crimes. Elle supplia Bouju de ne point inquiéter Lescheville. Bouju joua son rôle avec le sérieux que mettent les plaisants de société à leurs mystifications; sa femme but la bouteille de vin de Tokay, se coucha ; il la laissa en lui disant familièrement bonsoir, la baisa au front; puis il dit à son valet de chambre d'apporter chez madame ses pantoufles et toute sa toilette de nuit, ni plus ni moins qu'un grand seigneur...
TscnoERiv (interrompant). Le prince de Ligne rencontre un malin ramant de sa femme, et lui dit eu
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parlant d'un éclat de rire : — Mon ami, je t'ai joué ie tour de passer la nuit avec elle.
Phantasma (reprenant). Ce signe de réconciliation conjugale après douze ans d'indifférence, fit une grande sensation dans la maison. Comme il était alors huit heures du soir, et que Bouju ne comptait venir se coucher qu'à minuit, il alla faire une partie de billard chez le président. A dix heures, ses gens arrivent effarés, le cherchent et lui disent que madame se meurt dans des convulsions horribles, madame est empoisonnée. Bouju se met à rire et dit : — Bon, bon ! le poison est de ma façon. Et il continue déjouer. A onze heures, son valet de chambre revient pour lui annoncer la mort de sa femme. Bouju rit encore et dit : — Elle peut être ivre-morte, mais non morte-ivre. — Cependant, allez, lui dit le président, on ne sait ni qui vit, ni qui meurt ! — Bah ! je vais vous conter la farce, lui dit Bouju. Et de rire, et de jouer. Bouju revint à minuit en s'applaudissant d'un stratagème qui Lui permettait de passer la nuit à dormir auprès de sa femme, puisqu'elle était ivre; mais il la voit si bien morte, que la peur le prend; il envoie chercher M. Gavet, auquel il raconte l'aventure. Gavet, qui l'écoutail en tenant la main de madame, ne trouve ni pouls, ni respiration; il prend un miroir, l'approche des lèvres, point d'haleine. On mande le chirurgien en chef de l'hôpital, on consulte, je viens ; tous les symptômes de la mort se produisent à nos yeux, roideur des membres, pâleur, froid, enfin putréfaction; mais comme il y a des exemples que ces symptômes se soient montrés, comme chez le Lazare , sans que la mort ait lieu, nous fumes unanimement d'avis d'attendre. Quand il fut impossible de douter de la mort, Bouju réclama l'ouverture. L'autopsie se fit avec un soin minutieux, mais l'observation la plus rigoureuse ne put révéler aucune cause de mort, il n'existait de lésion nulle part : le vin de Tokay avait été parfaitement digéré, le cerveau était d'une intégrité remarquable; le système nerveux disséqué, vu à la loupe , ne présentait pas la moindre trace d'inflammation; les intestins, dans un état parfait; personne de nous ne pouvait dire pourquoi la vie était absente, et d'où venait la mort. La peur produit quelquefois des perturbations dont les effets sont visibles : les cheveux ont blanchi, il y a congestion au cerveau, enfin vous savez... Mais il n'y avait rien ni aux centres nerveux, ni nulle part. Bouju se jeta dans un séminaire, se fit prêtre, donna la fortune de sa femme à Lescheville , et garda la sienne pour pouvoir secourir les malheureux. Il croit à l'immaculée conception; il a dernièrement refusé d'être évêque, car il vit confit dans ses remords; ilseregardecommeun assassin dont le crime n'a pas été prévu par les lois; il a quatre-vingt-deux ans, je l'ai rencontré, comme
je vous le disais , hier au Palais-Boyal , enveloppé dans une magnifique douillette de soie puce.
Le libraire. Je vais vous raconter une charge d'atelier, qui me parait aller avec la vôtre, et arrivée ces jours-ci. Ecoutez, Baphaël ! vous pourrez faire un article de mon histoire, elle vaut cent écus, mon petit; mais vous n'êtes pas un homme de lettres, c'est jeter des perles devant un aigle. Si vous avez la prétention d'être un écrivain, vous mourrez de faim. 11 y avait, rue du Mont-Blanc, un portier qui tirait le même cordon depuis trente-six ans. Agé de cinquante-huit ans environ, il avait vu toute la révolution , le quartier le suspectait d'avoir trempé dans les actes les plus violents du terrorisme, il ne cachait point d'ailleurs sa prédilection pour Marat et Robespierre. Cordonnier de son état, il paraissait devoir finir comme finissent les portiers rangés, par une place à Sainte-Périne, lorsqu'un événement imprévu est venu troubler sa vie de portier, de cordonnier, de révolutionnaire...
Théophile. Vous autres physiologistes, avez-vous réfléchi à l'abâtardissement auquel arrivent les êtres condamnés à vivre dans une boîte de six pieds carrés, qui ne reçoit son jour que par une porte donnant sous un portail humide, qui se trouve au niveau du ruisseau de la maison et du ruisseau de la rue, et presque toujours coupée, à six ou sept pieds de hauteur, par le plancher d'une soupente. Vos philanthropes s'occupent en ce moment à procurer aux criminels plus de jouissances que n'en ont les honnêtes gens, et personne ne réclame contre l'inhumanité des propriétaires parisiens qui condamnent une créature humaine à vivre dans une prison infecte , et dans une occupation qui produit sur les facultés l'effet de l'ankylose sur les articulations. Aussi , pour combattre les maladies qui les menacent, les malheureux portiers ont-ils recours à mille industries pour animer leur vie. Les uns cultivent des fleurs , les autres s'attachent à des oiseaux, à des chiens. Vos philanthropes ont une pitié purement physique.
TscnoERiv. Mais l'intelligence doit prendre soin d'elle-même.
Grodivinsky. L'espèce humaine vaut-elle ce qu'elle coûte? Il y a trente-trois millions de lieues d'ici au soleil, et sa lumière nous vient en cinq minutes. Malgré la rapidité de cette petite poste, certaines planètes sont si haut placées dans l'éther, que leur lumière ne nous est pas encore arrivée, et il y a des milliards de ces étoiles; qu'est-ce qu'un portier, là dedans , qu'est-ce que toute l'humanité même?
Théophile. Lisez Ballanche! Mais laissez le portier, supposez Raphaël dans celte situation, et soumettez-le à la tyrannie d'une idée violente, qu'arrivera-t-il? il sera fou dans huit jours.
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Raphaël. Vous ne détruisez pas le raisonnement de Grodninsky !
Le libraire. Le portier de la rue du Mont-Blanc avait eu dans sa vie un moment de grandeur, il avait présidé jadis une section, et failli devenir un personnage. Sa vie, paisible en apparence, couvraitune haine horrible contre tout pouvoir qui détruisait son espérance de recouvrer son ancienne position politique. Ce sentiment ignoré agitait violemment son existence, car la lecture des journaux mettait ce faquir de 1793 en communication avec toutes les phases politiques. Ses agitations cachées l'avaient usé, tout autant que son genre de vie : sa loge était petite, il y vivait seul, sans femme, avec un serin pour toute compagnie. Il n'avait pas un seul cheveu sur la tête, son front et son visage étaient si profondément ridés et caractérisés que jamais un peintre n'aurait pu trouver de plus beau modèle pour le Temps. Je n'ai jamais vu rien de plus pittoresque ni de plus menaçant que ce vieil homme quand il balayait le ruisseau. Ses bas mal attachés laissaient voir au-dessous de sa vieille culotte noire une partie de ses genoux, il avait une veste reprisée en cent endroits, et son bonnet de soienoire lui cachait si mal la tète, qu'elle se montrait toute pelée, ridée, avec son expression grimaçante où se peignaient des colères contraintes et un mécontentement diabolique. Au cinquième étage de cette maison, demeurait un jeune artiste, sans sou ni maille, que la duchesse de Berry protège, mais qu'elle n'enrichira pas. C'est un cousin-germain du diable, qui a, d'ailleurs, une ressemblance frappante avec le masque que vous autres Allemands {il se tourne vers Tschoërn) vous prêtez àMéphistophélès...
Tschoer?» {interrompant). Vous mettez le doigt sur le ressort qui a fait partir un beau malin les lauriers qui couronnent notre grand Goethe, son succès vient de ce que tout le monde invente Méphistophélès à sa manière. Ce personnage, en réalité bien au-dessous du moindre Scapin, Crispin ou Lafleur de votre théâtre français, a été grandi, élargi par les idées que chacun avait sur le diable. Après tout, ce bonheur n'arrive jamais à des hommes ordinaires ! Mais retenez bien que Tasse est plus beau que Faust, et dites-vous-le les uns aux autres ! Continuez!
Le libraire. Vous croyez peut-être que ces deux natures, celle de l'artiste et celle du portier, concordèrent ; non, au lieu de s'accrocher, elles se heurtèrent. Le portier fut en premier le plus fort dans la lutte sourde qui s'émut entre elles. Au moment où l'artiste avait fait des dépenses dans son grenier, qu'il s'était même endetté pour s'y bien établir, le portier noircit l'artiste dans l'esprit du propriétaire et insista sur l'insolvabilité du pauvre
dessinateur qui devait deux ternies. Comme le propriétaire était (il jette un coup d'œil malicieux à ses auditeurs en montrant l'Irlandais) une façon de saint anglais...
Téopiiile. Des tartufes pires que les inquisiteurs d'Espagne, ils vous apportent du poison d'une mine douce en vous disant : — Mon ami , c'est pour ton bien ! Au lieu de laisser mourir mon père tranquille et heureux, ils ont fait comme la femme du doge dans le Marino Ealiero donné ces jours derniers à la Porte-Saint-Martin, et qui vient dire à ce pauvre Ealiero qu'elle est infidèle quand il allait mourir heureux de la vertu de sa femme. Lord Byron avait eu une grande idée en la faisant lidèle à son mari...
Tschoers. Ce n'était pas vulgaire.
Théophile. Autre poëte français a fait de l'esprit là-dessus. Eh bien, ils ont agi comme cette malheureuse, ils ont Ole à mon père mourant la bonne opinion qu'il avait de moi. Ces infâmes saints sont des crapauds vêtus de noir, écrasant leurs femmes de leur amour, venimeux en paroles, rangés, abritant leurs intérêts derrière Dieu, froids comme une pierre de marécage et venant baver sur les divines Heurs de la vertu.
Groi)mivsk.y {frappant sur V épaule de Théophile). Nous faisons donc de temps en temps notre petit speech (prononcez spi'tche)?
Le libraire. Le portier eut alors un plein succès en disant que le peintre causait des désagréments aux gens comme il faut dans les escaliers. Monsieur l'artiste amenait chez lui des créatures infâmes. Les demoiselles de la famille logée au premier rencontraient le matin dans les escaliers des dévergondées sans corset. Ses amis étaient des tapageurs qui fumaient et crachaient sur les carrés, qui réveillaient toute la maison en s'en allantàdcux ou trois heures du matin. L'artiste, exécuté avec rigueur, saisi dans ses meubles et congédié , s'en alla travailler chez un de ses amis, un peintre distingué qui lui donna l'hospitalité. Cet atelier renferme deux célébrités en germe, un grand peintre et un homme de lettres. L'homme de lettres est votre Bouju, mais spirituel , il est incapable de se jeter dans un séminaire ; cependant il s'amuse trop, il ne fera rien ; il donnera des essais remarquables, des contes, de petites scènes ; et les femmes le perdront. Le peintre est un froid plaisant, un homme dans le genre de Grimod de la Reynière, qui, ayant des mains de bois, élrcignait dans un café du Palais-Royal , par un rude hiver, le tuyaudu poêle quand il était rouge, afin de voir un élourdi s'y brûler les mains en l'imitant. Il a pour les bourgeois la même estime que vous pouvez avoir pour les limaces. En arrivant chez son ami , l'artiste y respirait la vengeance et contre son propriétaire et contre son portier. Le
peintre et l'homme de lettres qui prenait des leçons de peinture, épousèrent sa cause avec chaleur, il y eut une parodie du serment des trois Suisses, on jura solennellement de venger l'opprimé. Ce qu'il advint au propriétaire, je vous le dirai en parenthèse. Ce propriétaire était un assez riche pharmacien établi dans le faubourg Saint-Honoré; il avait parmi ses garçons un jeune homme très-joli , dont la tournure était quasi-féminine. Les trois conspirateurs profitèrent de celte circonstance pour ourdir leur vengeance. Une fois qu'ils eurent des renseignements sur ses idées de saint , ils l'attaquèrent dans le cœur de sa religion...
Théophile. Braves gens !
LEiiBRAiRE.Ilsdécouvrirentcnprovincela famille de ce garçon apothicaire, et firent parvenir au père et à la mère des lettres anonymes, où on laissait planer des soupçons sur l'intimité de leur fils avec son patron...
Théophile. (7/ se frotte les mains, il vent parler et trouve la farce si britanniquement plaisante , qu'il ne peut dire qu'un seul mot). Pendu ! pendu !
Le libraire. Eh non , pas ici. La femme du pharmacien fut également avertie des déportements de son mari. Ce bruit fut sourdement répandu dans le quartier. Lesartisles allèrent chacun à leur tour dans la boutique acheter des médicaments en regardant avec curiosité le jeune homme et l'apothicaire. Quelques attroupements se formèrent le soir devant la boutique. La mystification fut conduite avec tant d'art, que le pharmacien se vit obligé de vendre son établissement et de quitter le quartier. Les artistes s'enquirent de son nouveau domicile , et y expliquèrent la cause de sa retraite. L'infortuné pharmacien fut forcé d'aller en province, poursuivi par la terrible mystification. Dès qu'il tentait de se justifier, ceux qui l'écoulaient se mettaient à rire, excités par les singulières circonlocutions du pharmacien. A l'heure où je vous parle , sa femme ne sait trop à quoi s'en tenir. Par la vengeance exercée sur le propriétaire , vous devez pressentir à quel supplice dut être voué le portier. Un matin, se présente de l'air le plus innocent du monde un garçon coiffeur qui voulut couper les cheveux à toute force à ce vieux chauve ; le bonhomme prit l'affaire en plaisanterie et se moqua du perruquier. Le soir, un jeune homme assez bien mis, après s'être enquis si le vieux cordonnier était bien le portier de la maison , le pria de lui faire un grand plaisir et qu'il le payerait bien, c'était un service à lui rendre , enfin il aiguillonna la curiosité du portier, il intéressa son avarice , et quand le vieux chauve demanda de quoi il s'agissait, le jeune homme le supplia de lui donner une mèche de ses cheveux. Cette fois le portier se mit en colère, le jeune homme attisa
cette colère par le sang-froid avec lequel il disait : qu'il serait plus court, pour terminer l'affaire, de donner un peu de ses cheveux , et qu'il y mettait de la mauvaise volonté. Quand la rage du portier fut au comble, le jeune homme s'en alla. Le mot avait été donné auxateliers voisins deceluioùs'était ourdie la mystification contre le portier. Dès lors, trois ou quatre fois par jour, et sous les prétextes les plus habilement trouvés, il se présenta quelqu'un qui lui demandait de ses cheveux. Bientôt, la plaisanterie devint double. Le portier furieux, exaspéré, se crut en droit d'administrer des corrections à ceux qui venaient lui parler de ses cheveux; et quand les peintres voulaient faire avoir une mauvaise affaire à quelque ennuyeux , ils l'envoyaient au portier de la rue du Mont-Blanc. Souvent le portier se trouvait aux prises avec des gens ombrageux qui, furieux d'être mystifiés, lui rendaient ses coups ou ses malédictions avec usure, et il en résultait des rixes. Le portier devint hargneux , défiant et sombre; il ne venait pas une seule personne qu'il ne la regardât de travers , et il n'osait avouer ses craintes, ni aux locataires qui le questionnaient, ni à son propriétaire devenu plus farouche que lui. Tous les jours, des passants s'écriaient à sa fenêtre : « Oh ! les beaux cheveux ! Voilà l'homme aux cheveux! i) Dès qu'un inconnu prononçait le mot cheveux, le portier prenait l'éveil. Lorsqu'il en arriva là, les mystifications furent inépuisables. Les peintres persuadèrent à un Anglais fort riche , amateur de curiosités , que le portier avait des cheveux de Napoléon. Le quiproquo qui s'ensuivit lorsque l'Anglais vint parler cheveux au pauvre chauve fut horrible, car jusqu'alors le malheureux n'avait trouvé de persécuteurs que chez les artistes qu'il méprisait; mais il voyait venir sur lui des gens riches; le inonde entier se ruait sur son crâne. Une vieille dame, à laquelle on fit accroire que ce vieux révolutionnaire possédait des cheveux de Louis XVI et de Marie- Antoinette, vint en équipage le supplier de lui vendre à tout prix les cheveux qu'il avait. La scène fut bien comique, car le vieil homme se mit à pleurer en lui disant : — Ah! madame. Elle, voyant là quelque attendrissement royaliste , répondit : Cher monsieur, une seule mèche! je ne veux })as vous priver de tout! Un matin , en se levant pour balayer le devant de la maison , il trouva , sur le pas de la porte et dans la rue, un monceau de cheveux coupés que les peintres avaient achetés chez les coiffeurs et répandus de sa loge au coin de la borne. — Il parait que vous vous êtes fait couper les cheveux, lui dirent plusieurs personnes. — En avait-il des cheveux, celui-là! s'écrièrent des passants. Quelques jeunes gens vinrent, un autre jour, lui demander de l'eau pour empêcher les cheveux de tomber.
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comme s'il en tenait un dépôt; quand il voulut se fâcher, on lui montra un écriteau à la fenêtre de sa loge. Jamais le génie du mal ne se montra plus fertile en conceptions pour varier une torture : tantôt venait un jeune commis de magasin apporter à ce malheureux des peignes pour ses cheveux , des peignes payés et qu'il voulait à toute force lui laisser; tantôt une innocente grisette , innocente relativement au portier, lui remettait la bouteille d'huile de Macassar qu'il avait achetée hier pour entretenir ses cheveux. Un des rapins s'était amusé à contrefaire le portier et à lui susciter un Sosie à cheveux. Il reçut des avis pour venir retirer à la poste des lettres chargées qui lui étaient envoyées de son pays, et il y trouvait des perruques. Les artistes lui adressèrent un médecin qui croyait le trouver malade de la plique , ils avaient mystifié le médecin. Chaque matin en arrivante l'atelier, les peintres cherchaient une façon neuve d'arriver près du malheureux pour lui parler des cheveux qu'il n'avait pas. Enfin, ils le contraignirent à chercher une loge dans un autre quartier, où naturellement ils firent prendre une autre face à la persécution. On lui demanda comment il avait perdu ses cheveux, il courut des bruits singuliers sur sa vie antérieure; il parut constant qu'il avait été renvoyé d'une excellente maison de la rue du JIont-Blanc à cause de sa calvitie. La dernière plaisanterie à laquelle il succomba fut terrible. Les peintres promirent dix louis à une portière, voisine du chauve, si elle parvenait à lui persuader de se servir d'une pommade à faire pousser les cheveux , en lui affirmant qu'au bout de quinze jours il aurait une belle chevelure. La portière, guidée par les peintres , commença par lui parler mariage. Au milieu de la seule affection qu'il crut avoir inspirée dans sa vie , il trouva ses cheveux mêlés au cœur de sa prétendue. Aujourd'hui cet homme est fou, il est à Bicêtre, et passe sa vie à se peigner une chevelure imaginaire ; il croit avoir des cheveux.
Phtstdor. Celte histoire est celle de Jacques Clément, de Ravaillac, de Damiens, de l'assassin de Kléber et de celui du prince d'Orange, de Sand, de Louvel.
Théophile. Quand la pensée serait matérielle comme l'est la lumière , le parfum et l'électricité , cela prouve-t-il contre Dieu ?
Grodivinsky. Non, il y aurait tout au plus à conclure que nous sommes, comme toutes les espèces terrestres , les ouvriers d'une œuvre que nous ne connaissons pas bien.
Théophile. Puisqu'il en est ainsi , je vais vous raconter un fait qui peut être utile à M. Physidor et qui s'est passé à Dublin, au collège de la Trinité, dans les dernières années du siècle précédent : mon père y était alors. Vous avez tous été au collège,
vous savez combien est violente la haine que les écoliers ont contre certains de leurs tyrans, et vous ne serez pas surpris d'apprendre qu'il y avait à la Trinité un homme chargé des exécutions , qui fouettait les condamnés, les enfermait au cachot, les surveillait la nuit, et qui avait eu la sottise de se mettre si mal avec les écoliers, qu'il était devenu leur bête noire. Entre eux et lui, le combat s'envenima. Il les surprenait dans les cours et dans les dortoirs ; il les vexait de mille manières, et les écoliers ne pouvaient rien contre lui. C'était un homme gros et court, à face de bourreau, ne riant jamais, une espèce de Denys à Corinthe. Peut-être autrefois avait-il été l'un de ces empereurs romains qui tourmentèrent les premiers chrétiens. On ne pensait qu'à lui jouer de mauvais tours. Enfin les Grands inventèrent une scène capable de lui faire peur et de le corriger de la dureté avec laquelle il accomplissait les sentences. Les jésuites laissaient jouer la comédie pendant les vacances, on faisait les répétitions dans une salle adossée au théâtre où étaient les décorations, les costumes cl tout le matériel des représentations. Cet endroit était un sanctuaire où la surveillance ne s'exerçait point, car les acteurs étaient pris parmi les élèves les plus raisonnables. Voici la comédie que l'on résolut de jouer pour le correcteur. Un dimanche après l'office, les conjurés s'assemblèrent dans celte salle, y dressèrent des sièges sur une table et simulèrent les.assises. Au bout du tribunal était un billot tendu de noir, entouré de sciure de bois, puis un couperet emprunté à la cuisine, posé sur un tabouret, mais sous lequel on avait caché un sabre de bois recouvert de papier argenté dont on se servait dans les tragédies. Ceux qui avaient le plus à se plaindre du correcteur étaient là silencieux et immobiles. Quand la victime, amenée sous un prétexte plausible, se vil en présence de ce tribunal, elle fut prise d'un horrible saisissement. On lui fît une allocution pour lui donner à entendre que c'était grave, qu'il devait se défendre, et surtout que tout appel au dehors était inutile : on lui montra les ouvertures bouchées avec des matelas , on lui montra le billot et le couperet, auprès desquels se tenait un écolier gigantesque chargé déjouer le rôle du bourreau; on lui montra des cordes pour l'attacher, des mouchoirs pour lui bander les yeux; on lui promit qu'en cas de condamnation capitale, l'élève qui lui trancherait la tète ferait en sorte de s'acquitter habilement de ses fonctions. L'homme resta muet, mais muet comme un muet de naissance. On prit son mutisme pour la contenance d'un homme fort. Le procès fut donc instruit, et l'accusé fut invité à se défendre , mais il ne dit pas un mot, ne fit pas un signe. Le tribunal le condamne à mort et lui demande s'il se repent i
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mucl ! On veut lui faire promettre d'être à l'avenir plus doux , plus humain , et qu'alors on lui ferait grâce : muet ! II fut considéré dès lors comme un criminel endurci. On l'attache : muet! On lui bande les yeux, on l'agenouillé (levant le billot, on lui pose la tète dessus, il se laisse faire. L'élève qui jouait le bourreau prend le sabre de carton, lui en donne un coup très-léger sur le chignon ; les élèves secouent alors le pauvre diable, il reste immobile; ils veulent le relever, il était mort. Cela fit une affaire épouvantable, mais elle fut étouffée : il y avait vingt jeunes gens compromis, on ne pouvait pas les penjre tous; il s'y trouvait d'ailleurs des fils de lords. Le coroner fit une enquête où il fut établi que l'homme était mort d'apoplexie.
Grodninsky. Sabre de bois ! votre allusion est directe.
Tschoern. J'ai mon histoire aussi ! Les vôtres ne sont pas dignes de délier les cordons des souliers le la mienne. J'étais à Londres, il y a peu de temps. Du m'avait fait accroire qu'il s'y trouvait une grande dame célèbre par son talent pour faire revenir les morts ; mais c'était une plaisanterie uiglaise relative à un goût dépravé. Si mon cher Hoffmann, un Berlinois que vous ne connaissez pas encore, mais qui viendra prendre ici son picotin de gloire, comme tout le monde; si mon conteur avait :onnu celte aventure, nous posséderions un chef- J'œuvre digne du Casse-Noisette , de maître Floh, Je l'homme au sable et du Petit Zach ! Le souvenir je ce génie me trouble. Aussi vous dirai-jemon histoire avec la précision d'un astronome écrivant dans 'annuaire du Bureau des Longitudes. Pendant mon séjour, je rencontrai à Londres un mathématicien, un chimiste, un encyclopédiste enfin, qui sait tout, même un peu de mathématique, et qui me raconta "cci. {Grodninsky jatte à Tschoern un regard soupçonneux.) Il existe en ce moment à Londres un diimiste anglais, réputé fou, parce qu'il tente des expériences sur la pensée, considérée comme substance lumineuse, conséquemment colorée, de la tiatifre des fluides impondérables, analogue à l'élecricité, mais plus subtile. (S'a dressant à Physidor.) Etes-vous content de ce savant-là? Il abondait joli— nent dans vos recherches. Vous jugez s'il devait Hre pris à Londres pour un fou. Aussi sa famille le aisait-ellc traiter par un médecin, mais sans qu'il s'en aperçût. Le médecin venait diner, et l'observait i table, ce qui est une excellente manière d'examiner es malades. Il ordonnait alors les choses relatives m traitement, qu'il variait d'après les phases de ucidité de son patient. La mère, la femme, le beau- )ère du chimiste, lui faisaient avaler les horribles •emèdes de la pharmacopée anglaise, à son insu. Vous ne savez peut-être pas qu'il y a dans la société
anglaise beaucoup de fous que l'on n'enferme point et nommés excentriques ; ce sont des gens à idées bizarres ; et ce chimiste était classé parmi ces honorables ornements de la société. (L'Irlandais fait un signe afjirmatif). Laissons-le pour un moment. Dans un autre quartier de Londres, un pauvre diable devint fou ; mais comme c'était peut-être un cordonnier politique, on le mit à l'hôpital des fous afin de le guérir publiquement. Il faut être riche pour devenir excentrique. Cet homme ne sentait plus son âme dans son corps, il la voyait entre les mains d'un opérateur qui la lui avait soutirée et la retenait dans un bocal pour faire des expériences, et il décrivait ces expériences. Selon lui, l'enchanteur lui enlevait telle ou telle faculté, le privait du pouvoir de parler, et il demeurait muet; du pouvoir de composer, de colorer sa parole par des images, et il n'avait plus d'idées, et il se taisait; puis un pouvoir surnaturel le forçait à exprimer des sentiments commandés, il se mettait en colère, il parlait amour ou religion, politique ou pommes de terre; enfin il analysait les éléments de la pensée, en nommant ceux dont l'inconnu le privait , ce qui parut aux médecins le comble de la folie. Ils étaient peutêtre de la secte des saints. Cet homme dépeignait les idées comme un naturaliste aurait dépeint les mammifères, les insectes, les rayonnes, les articulés. Sa folie fit grand bruit, les médecins anglais en parlèrent entre eux. Il y en eut un qui prélendit que c'était un chien échappé de chez Magendie sans sa cervelle. II advint naturellement que le médecin qui soignait le chimiste rencontra le médecin de l'hospice des fous. J^e médecin de Yexcenlrique pensa que l'enchanteur qui opérait sur ce fou , pouvait être son malade ; il en parla à ses confrères dont la curiosité fut vivement piquée. En flattant ce qu'ils appelaient Y excentricité du chimiste, ces médecins obtinrent de pénétrer dans son cabinet et dans le laboratoire où étaient ses appareils. Quel fut leur étonncincnt de voir, parmi bien des bocaux, une fiole étiquetée du nom du pauvre diable enfermé dans l'hospice. Ils voulurent faire une expérience à laquelle nous eussions tous pensé, ils supplièrent le chimiste de rendre l'âme qu'il avait prise au corps à qui elle appartenait, et il y consentit en disant qu'il pouvait la reprendre à volonté; que d'ailleurs il y tenait peu , parce qu'elle absorbait très-peu de matière éthérée. Mais , à la grande stupéfaction des médecins, à l'heure où le chimiste rendit la liberté à l'esprit du pauvre diable, celui-ci déclarait avoir recouvré l'exercice de son âme , et témoignait une vive joie. En ce moment, quelques savants anglais travaillent sur cette première donnée, à laquelle nous devrons probablement une nouvelle nomenclature chimique.
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(Tous se regardent avec étonnemcnt, comme pour se demander si Tschoëm ne les mystifie point).
Phantasma. Libraire, une partie de dominos?
(Un moment de silence.)
Grodininsky. Garçon, un journal quelconque.
Physidor. Messieurs, je ne crois pas que Tschoërn veuille se moquer d'une grande croyance et d'une belle science! Je n'attendais pas moins de vos riches mémoires, je vous remercie d'avoir recherché les faits susceptibles de corroborer ma doctrine, qui dans sa plus simple expression tend à considérer les idées comme le produit d'un fluide lequel, soit dans sa génération, soit dans ses effets, offrirait des analogies avec les phénomènes de la lumière; mais nous n'en avons observé, remarquons-le bien ! que l'action délétère ou malfaisante.
Piiantasma. L'action bienfaisante et régulière donnerait alors le génie et la vertu.
Physidor. Vous avez raison. Une idée est donc le produit du fluide nerveux qui constitue une circulation intime, semblable à la circulation sanguine, car le sang engendre le fluide nerveux, comme le fluide nerveux engendre la pensée. Mais il y a des abus dans l'une comme dans l'autre. Ces abus se nomment maladie pour le sang, et folie pour la pensée.
Phantasma. Ici, vous vous prononcez trop, novateur !
Physidor. Mais n'y a-t-il pas des idées pernicieuses qui, introduites dans le système où s'élabore la pensée, la vicient et la pervertissent? N'est-ce pas ce que vous venez de démontrer? On change la nature de la pensée comme on pourrait changer la nature du sang en donnant à un homme telle maladie indiquée. Cette expérience qu'aucun médecin ne peut, ne doit, ni ne veut faire, les passions la font, comme les fanatismes font l'autre expérience sur la pensée. Quand un médecin à haute perspective voudra synthétiser ses observations , il vous décrira comment tel jeune homme , destiné à vivre cent ans, est mort à trente ans poitrinaire; par quel abus celui-ci est mort d'une hépatite qu'il n'aurait jamais eue si... etc. Mais je vous dois, messieurs, de vous dire comment s'est déterminée ma vocation, et je vais vous raconter le fait qui exerça la plus grande influence sur la direction de mes études. Vous allez entendre un médecin digne du grand Vésale, me faire des confidences qui ont été comme les dernières fleurs que l'intelligence ait jetées sur ses lèvres. En 1821, je revenais à Tours pour la troisième fois depuis mon départ pour l'Ecole de médecine, et pendant chaque vacance je ne manquais jamais de visiter un vieil ami de ma famille, un de ces personnages si complètement romanesques qu'on ne peut croire à leur existence
qu'en leur louchant la main. Ce personnage était un vieux médecin âgé d'environ quatre-vingt-dix ans, qui demeurait dans une de ces rues étroites situées autour du carroi Saint-Martin et qui mènent à la Loire. Sa maison avait une petite porte pleine dans sa partie inférieure et grillée par en haut. Quand j'allai lui faire ma visite, je pus donc l'apercevoir à travers les barreaux de sa grille, et crus me dispenser de sonner en l'appelant par son nom, car il était sur la porte de la salle basse. Il ne me répondit pas, je sonnai très-fort ; mais il ne remua point et resta planté sur ses pieds, devant la porte d'une salle basse. La cour était si petite, qu'à peine existait-il entre nous un intervalle de quelques toises. En examinant ce grand vieillard vêtu de drap noir, habillement qui faisait ressortir ses cheveux blancs, en le voyant immobile et les yeux ouverts, j'eus un vague sentiment de peur. Il n'était pas moins ruiné que ce vieux logis crevassé, garni de treilles dont les pampres lui caressaient le visage en courant audessus du linteau de la porte. Le clair obscur de la salle où régnait un jour doux et où j'apercevais les meubles, le carreau blanc, la cheminée de bois que je connaissais depuis mon enfance, formait le fond sur lequel il se détachait comme un portrait. Au premier étage s'étendait une galerie de bois à vieux baluslres fendillés dans lesquels s'entortillaient les sarments de la vigne ; d'un bout à l'autre de celte galerie se trouvaient des cordes tendues à sécher le linge; l'escalier qui y conduisait était extérieur, préservé de la pluie par un appentis, et situé le long d'un mur latéral qui faisait face au jardinet du docteur. Sous le rectangle décrit par cet escalier étaient un vieux cabriolet qui n'avait pas servi depuis quinze ans, des bûches soigneusement rangées, des fagots, des fûts, de vieilles futailles, puis des ardoises pour réparer les toits. Le jardinet était fermé par une grille de bois qui permettait d'apercevoir les carrés bordés de buis et d'arbres fruitiers taillés en quenouille, et les espaliers, cette jolie tapisserie de tous les murs en Touraine. Pendant les intervalles de silence qui s'écoulaient entre le moment où j'appelais ce vieillard par son nom, et le moment où je recommençais sans obtenir de réponse, j'examinais ces détails empreints de je ne sais quelle bonhomie rehaussée par la propreté qui respire en province, où, pour employer le temps, on donne aux choses autant de soins qu'aux êtres. Un séjour à Paris fait comprendre le prix de la naïve et calme vie de province. Autrefois ce spectacle ne me disait rien. Ma peur, un instant distraite par ce tableau, fut bientôt augmentée par l'aspect du personnage principal qui me regardait sans me voir, et dont l'immobilité ne se démentait pas. Etait-il mort, et s'était-il froidi debout dans un équilibre parfait ?
Je demeurais en de croissantes perplexités, quand une femme enveloppée d'une coiffe, la pelisse des tourangelles, et qui revenait de la messe , son livre d'heures à la main, déboucha par la rue du Mûrier; elle se hâta de venir en me voyant à la porte. Mademoiselle Ducormicr, gouvernante du vieux médecin, me reconnut aussitôt; mais ni ses exclamations, ni le colloque qui s'ensuivit entre nous, rien ne tira le docteur de sa rêverie. — Qu'est-il donc arrive au bonhomme? lui dis-je en le lui montrant. — Dame, il est ben vieux, que voulez-vous ! il est quasiment comme un enfant, et reste des heures entières à regarder ses pavés, son escalier ou le carreau de la salle ; c'est des idées qu'il a ! J'étais entré, je saluai le vieil ami de mon père, il me prit la main, la mit dans la sienne en me regardant avec une attention partagée entre ma personne et les pensées sur lesquelles il méditait. — Ha! ha! c'est vous, dit-il enfin en laissant échapper un de ces sourires de vieillard, comparables à des aurores boréales dans les neiges, et il me frappa dans la main. Vous venez de Paris? — Oui, lui répondis-je. — Nous revenezvous bien savant? avez-vous appris ce qu'il faut savoir pour être un grand médecin? Il suffit d'une seule chose, mon enfant, faire concorder l'estomac et le cerveau : le savez-vous ? Après ces demandes faites d'un ton où la raillerie se mêlait à je ne sais quelle bonhomie de vieux médecin, il me fit rentrer dans la salle et nous nous assîmes devant la cheminée. — "Vous ne m'avez donc ni aperçu ni entendu, lui demandai-je , quand j'ai frappé à votre porte, et que je vous ai appelé? — Ha ! si fait. Puis il me dit après une pause. La science marche-t-elle? — Mais tout marche ! lui dis-je. — Non, me répondit-il. II décrivit rapidement un cercle en l'air avec son index et me dit : — Les anciens avaient raison, voilà le monde. Je ne me souviens pas d'avoir vu quelque chose de plus apocalyptique que le fut à mes yeux ce geste en harmonie avec ce nonagénaire décrépit, desséché, de qui les yeux reprirent momentanément un éclat effrayant. — Vous êtes jeune, reprit-il en me jetant un regard plein d'amitié brusque, j'ai beaucoup connu votre père, je vous ai soigné pendant votre enfance, je vous aime comme si vous étiez mon fils ; je puis donc vous dire des choses que je ne confierais point à d'autres, car vous ne voudriez pas me chagriner. Savez-vous ce que je voyais dans ma cour, sous mes pavés? II s'est levé de là, ce matin, des morts avec lesquels je causais, des personnes que j'ai soignées, que j'ai vues à leur agonie, pour lesquelles la science était impuissante, et sur lesquelles (ne dites jamais ceci) j'ai fait des expériences importantes. Dois-je avoir leur mort sur la conscience? je les avais évoquées pour le leur demander. — Vous croyez donc à l'apparition
des morts? — Oui, dit-il avec un accent de conviction, j'en ai des preuves incontestables. — Mais comment ces apparitions peuvent-elles avoir lieu? — « lié, me répondit le vieux docteur, si rien ne s'anéantit physiquement, à plus forte raison les essences, les qualités, les forces restent-elles ! Les idées n'ont-elles pas une vie plus durable que ne l'est celle des corps? Les facultés se transmettent d'une vie à l'autre; aussi ceux qui peuvent évoquer les morts, les revoient-ils dans leurs facultés et non dans leurs formes; mais les facultés rappellent la forme. Petit ! pour arriver dans le monde des morts, il faut avoir à la main le rameau vert et s'être revêtu de la robe blanche. Ceci est la fiction, mon enfant, me dit-il, c'est l'image qui peint l'état dans lequel un homme doit se mettre pour s'élever audessus des Formes et des Espèces. La robe blanche exprime la sobriété, la continence , la pureté qui prolongent la vie et entretiennent les forces toujours actives, toujours vertes. Le rameau est le symbole des avantages qui résultent de ces qualités, admirables fructifications, semper virentes! Aujourd'hui les hiéroglyphes ne sont plus gravés sur les marbres d'Egypte, mais dans les mythologies qui sont des verbes animés. Croyez aux sciences occultes! le plus grand nombre des hommes les nient, rien de plus naturel ; elles ne sont connues que par des hommes clair-semés dans l'humanité, comme dans une forêt les arbres qui restent verts quand les autres sont dépouillés; Bêcher, Stahl , Paracelse , Agrippa , Cardan sont de ces hommes incompris , incompris aussi bien que les alchimistes, accusés tous de chercher à faire de l'or! Faire de l'or était leur point de départ; mais croyez-en le témoignage d'un vieux savant, ils cherchaient mieux, ils voulaient trouver la molécule constitutive; ils cherchaient le mouvement à son principe. Dans les infiniment petits, ils voulaient surprendre les secrets de la vie universelle dont ils apercevaient le jeu. La réunion de ces sciences constitue le magisme; ne le confondez pas avec la magie. Le magisme est la haute science qui cherche à découvrir le sens intime des choses, et qui recherche par quels fils déliés les effets naturels s'y rattachent.
Grouninsky. Vous arriverez quelque jour, en France , aux concordances de Swedenborg.
I'HYsiDOR.Tout ici a sa vertu, c'est-à-dire sa force, les strychnos , comme les roses de Provins , et les marbres aussi bien que les hommes, comprenezvous? Eh bien! ces forces correspondent entre elles, vont à des centres. Y êtes-vous? Le magisme est la science qui vous révèle la marche de ces forces; nous pouvons alors en user, et l'on voit alors les âmes. » J'étais comme hébété en écoutant ces phrases incomplètes qui ressemblaient à la nuit de
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la pensée, et faisaient supposer le jour; un peu plus, et tout devenait lucide. A l'état de mes yeux , le vieillard s'aperçut de la tension de mes forces morales, et me dit en. souriant : — Laissons cela, je n'en parlais qu'avec ce pauvre Saint-Martin qui s'est laissé mourir, et qui avait des connaissances on ce genre; nous avions formé le projet d'aller dans les Indes, mais il n'était pas assez entreprenant, quoique Tourangeau. — Eh bien! lui dis-jc pour le remettre sur la voie , que vous ont répondu vos morts? Il tressaillit, et fit le geste d'un homme qui reprend le fil de ses idées. — Je voulais vous dire un secret, le voici. La pensée est plus puissante que ne l'est le corps , elle le mange , l'absorbe et le détruit; la pensée est le plus violent de tous les agents de destruction, elle est le véritable ange exterminateur de l'humanité qu'elle tue et vivifie, car elle vivifie et tue. Mes expériences ont été faites à plusieurs reprises pour résoudre ce problème , et je suis convaincu que la durée de la vie est en raison de la force que l'individu peut opposer à la pensée; le point d'appui est le tempérament. Les hommes qui , malgré l'exercice de la pensée , sont arrivés à un grand âge, auraient vécu (rois fois plus longtemps en n'usant pas de cette force homicide ; la vie est un feu qu'il faut couvrir de cendres. Penser, mon enfant, c'est ajouter de la flamme au feu. La plupart des individus qui ont dépassé cent ans, s'étaient livrés à des travaux manuels et pensaient peu. Savez-vous ce que j'entends par penser? Les passions, les vices, les occupations extrêmes, les douleurs , les plaisirs sont des torrents de pensées» Piéunissez sur un point donné quelques idées violentes, un homme est tué par elles comme s'il recevait un coup de poignard. Un jour, j'étais au chevet d'un de mes bons amis , M. Desgranges. Vous avez connu M. Desgranges? Il était sujet à une angine de cœur, personne ici n'en savait rien; il faut être grand praticien pour se connaître aux symptômes de cette affection. Le cœur est un organe où passe notre sang ; mais en tant qu'organe il est spécialement nourri par des veines qui lui donnent le sang dont i( a besoin pour lui-même; il a ses affluents nourriciers, comme les jambes, le cerveau, la main ont les leurs ; quand les deux vaisseaux qui le nourrissent s'oblitèrent , il peut manquer de sang pour lui-même, son action peut alors s'arrêter, et mon homme crève , sans douleur, subitement : voilà l'angine ! Vous comprenez dans quelles conditions se trouvait M. Desgranges. En cet état, le mouvement de monter ou celui de descendre, hausser le ton de la voix , toute chose violente cause immédiatement la mort. Je lui avais recommandé de rester au coin de son feu , pour ne pas gagner de rhume; nous étions dans l'hiver de 1789, et un
rhume qui l'aurait fait tousser l'aurait contraint à des mouvements violents; alors, votre serviteur! Il aimait l'argent, le bonhomme, il tenait plus à ses écus qu'à ses enfants : — Je puis avoir des enfants , disait-ii, et je ne saurais refaire ma fortune! II était goguenard. Sa nièce, madame Lourson , vint lui dire devant moi, sans précaution, que le général des finances faisait faillite. Desgranges lui avait donné ses fonds. Paf! mon homme meurt, tué par un mot, par une pensée, comme s'il était atteint par la foudre ; il n'a ni crié, ni blêmi, ni remué, à peine son œil s'cst-il convulsé, jamais je n'ai vu la mort opérer si promptement. J'avais depuis vingt ans prédit que Desgranges mourrait ainsi , plein de vie et de santé. Ici , j'ai passé pour un grand médecin, pour un sorcier. Vous comprenez, cher enfant, que pour moi l'immatérialité de la pensée était depuis longtemps une niaiserie à me faire pouffer de rire, in petto, s'entend. Pour moi, la pensée était un fluide de la nature des impondérables qui a en nous son système circulatoire, ses veines et ses artères; par son affluence sur un seul point, il agit comme une bouteille de Leydc, et peut donner la mort; un homme peut le tarir dans sa source par un mouvement moral qui dépense tout, comme on peut tarir celle du sang en s'ouvrant l'artère crurale. Ce feu de notre organisation est modifiable. Pensez beaucoup, vous vivrez peu; ne pensez point, vous ferez de vieux os. Pour établir mes expériences, je courais à cinquante lieues à la ronde afin d'assister à la mort des centenaires que je connaissais. Pendant quinze ans, j'ai peut-être analysé soixante centenaires : presque tous avaient le cerveau hydriuque, mot que je forge pour vous aider à comprendre mon idée : ils avaient tous une cervelle humide où la pensée était lente ; tous étaient des gens habitués à des travaux mécaniques, à un régime sobre qui jetait peu d'huile sur le feu ; car dans les hautes régions sociales , la nutrition est violente , phosphorique , elle amène dans l'organisation des principes excitants qui accélèrent son jeu, lui font produire outre mesure des forces pour la pensée comme pour l'action. Mes centenaires, manouvriers ou laboureurs, mangeaient peu et des choses peu substantielles; ils entretenaient la vie et ne l'aiguillonnaient pas. Je cherchai les applications de ce grand principe. M. Mariette , que votre père a bien connu, était attaqué par une maladie dans le traitement de laquelle échoue la médecine : il avait un ramollissement au cerveau. Dans ce cas la mort arrive subitement comme dans l'angine du cœur : une pensée trop violente, une nouvelle, comme celle qui avait tué M. Desgranges , peut déterminer la mort. Je veillais M. Mariette , j'allais le voir tous les jours , et j'observais les symptômes de sa maladie, ces con-
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(.raclions du bras , ces pesanteurs dans l'humérus qui correspondent à la partie attaquée dans le cerveau. Ce bonhomme avait un fils à l'armée, son fils était l'aide de camp d'un général soupçonné de trahir la république; il fut mandé à Paris avec ce pauvre Custine ; tous deux furent accusés, condamnés et exécutés. J'avais recommandé que l'on cachât la nouvelle au père Mariette. Mais un matin que j'étais allé le voir, un de ses voisins vint pour le consoler, et prit de ces circonlocutions pathétiques qui agrandissent la fosse des morts ; je lui fis signe de se taire; mais quand il fut parti, le bonhomme voulut savoir ce dont il s'agissait, je le lui dis, il mourut foudroyé. Ces deux hommes, M. Desgranges et M. Mariette , étaient dans des conditions pour ainsi direphysiques et qui les rendaient vulnérables ; mais les conditions morales ne sont-elles pas plus favorables encore à l'invasion de la mort conduite par la pensée? Cette preuve ne se fit pas attendre. Je soignais un vieux monsieur qui, après avoir fait les guerres du règne de Louis XV, n'y avait récolté que des chagrins. Quoiqu'il eut beaucoup souffert dans ses campagnes, ses services avaient été méconnus; il avait servi sôus M. de Richelieu, et il avait été en xVmérique avec M. de Rochambeau. Pour toutes ses blessures et ses fatigues, M. de Bomère avait obtenu la croix de Saint-Louis , encore par grâce, et sur la recommandation de la reine Marie- Antoinette. Le pauvre gentilhomme vivait de peu dans une petite maison de la place Saint-Venant; mais il était si insupportable que la société l'avait abandonné peu à peu. Sur la fin de ses jours, ses gens le quittèrent. Une vieille servante à moitié sourde resta près de lui parce qu'elle n'entendait que les trois quarts de ce qu'il disait, encore était-ce assez pour qu'un certain jour elle parlât de s'en aller aussi! Le pauvre homme était hypocondriaque au dernier degré. Chez aucun sujet je n'ai vu d'hypocondrie aussi développée : il changeait vingt fois d'humeur dans une demi-journée, et tout son esprit était employé à agrandir et à varier ses plaintes. Moi qui ('étudiais , je n'ose pas affirmer qu'elles fussent chimériques, tant il précisait ses douleurs, tant il m 'en expliquai t savamment les causes. J'étais, comme vous le pensez , le seul être qu'épargnât sa verve caustique, souvent élégiaque, car il jouait tous les rôles, il épuisait tous les moyens pour exprimer le travail intérieur qui le martyrisait : tantôt il cherchait à attendrir par le récitde ses souffrances, tantôt il essayait d'effrayer, employant tour à tour la malice de l'enfant, l'art du comédien, la puissance de l'homme, la rage du révolutionnaire, la résignation de la femme , déployant sous toutes les Formes un génie qu'il était loin d'avoir à l'ordinaire, l'ai fini par croire que cette maladie avait sa cause
dans le système nerveux , et pouvait, par des lésions inconnues, donner alternativement toutes les douleurs desquelles ce pauvre homme se plaignait. Les raisons et les observations sur lesquelles mon opinion s'appuie feraient la matière d'un livre , je ne sauraisdonc vous les dire. Non esthislocus, ajouta-til en souriant et prenant une prise de tabac. Ce que j'observaisavec unprofond élonnement, monenfant, reprit-il, était le fait dont je n'avais eu que deux attestations majeures, mais qui, chez M. de Bomère, se représentait journellement , à savoir, la qualité vénéneuse de la pensée. Son cerveau , son âme, sou cœur, son sentiment, son intelligence (selon moi, ces mots expriment les faces diverses d'une même chose), eh bien! disons toutes ses forces autres que ses forces corporelles (mais les forces morales n'absorbent-elles pas les forces physiques, en résumant tout dans la tension de je ne sais quel organe, est-ce le cerveau? est-ce le grand sympathique? aujourd'hui, je suis bien rouillé sur mon propre système); eh bien! lorsque la somme de ses forces était amassée sur un point, par une pensée, je tenais dans ma main sa vie, je pouvais lui donner la mort par un mot. J'étais comme un magicien, j'avais la baguette de Moïse. Croyait-il être en danger de mourir? si je lui avais dit : appelez votre confesseur! il serait mort à l'instant même. Sa vie était une flamme visible, sur laquelle jepouvais souffler, ou que je pouvais activera mon gré. Un non ou un oui, dans certains cas, eussent été comme des coups de pistolet tirés au cœur. Sa volonté, ce magnifique attribut de l'homme, n'était plus à lui, mais à moi, je pouvais en user comme d'une chose à moi. Enfin, j'étais lui, sans qu'il put être moi. Comprenez-vous bien ce singulier état? Maintenant laissez-moi vous suspendre l'épée au-dessus de ce Damoclès. M. de Bomère avait un tel attachement pour le roi et la reine, qu'il ne vivait que par ces deux êtres ; lui annoncer quoi que ce fût de nuisible ou de malheureux pour la famille royale , c'était le blesser à mort. Son fanatisme allait presque à la démence; il ne priait point pour lui, il ne croyait point à Dieu, en bon voitairien qu'il était; mais il priait pour eux, en cas, disait-il, qu'il y eût quelque chose là-haut qui concernât le roi. En 1793, il croyait que le roi et la reine florissaientà Versailles. Certain que la moindre nouvelle de la mort du roi ou de la reine le tuerait roide, je n'avais rien négligé pour qu'il vécût dans la plus profonde ignorance des affaires du jour. Je lui avais fait changer de logement. Au lieu de demeurer sur la rue, il s'était établi dans un appartement qui donnait sur un jardin, dans la maison qui lui appartenait, place Saint-Venant; il avait renvoyé ses locataires le jour où je lui avais prouvé que le moindre bruit nuisait à sa santé. Je lui avais
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défendu toute espèce de promenade au dehors. Sa servante était prévenue, elle soustrayait tout ce qui pouvait dissiper son erreur. Un jour, sans moi, il allait mourir, il voulait savoir pourquoi et comment elle avait payé une somme assez forte relative à l'emprunt forcé , et il avait dit des choses si dures à la pauvre fille qu'elle voulait lui montrer l'avis de la commune de Tours , sur lequel il y avait république française, an II, liberté, égalité, et adressé au citoyen Bomcre. J'entrai fort heureusement dans ce moment, je lui dis que la colère le tuerait, et que je vérifierais le compte pour lui. Désormais je fis ses affaires. Malgré nos précautions, il trouva une pièce de deux sous à terre, une pièce de deux sous sur laquelle il y avait « République française » et le bonnet de la liberté sur un faisceau. Et il se croyait sous le règne de Louis XVI ! J'arrivai précisément au moment où il avait fait des réflexions infinies sur celte pièce dont le millésime était 179ô. J'essayai de l'abuser par une dissertation d'anliquaire , en prétendant que c'était une pièce romaine. Mais il me l'arracha des mains en «lisant d'un air ironique : — Avec des mots français! Il avait, comme tous les malades de celle espèce, le génie de l'interrogation et un certain esprit de déduction qu'il était difficile de tromper. Toules les fois qu'il s'agissait de lui, de sa maladie, j'en faisais ce que je voulais ; mais si nous avions parlé de la guerre d'Allemagne, et que j'eusse essayé de le contredire sur un point, il m'aurait parfaitement battu. Mes mensonges n'eurent pas le pouvoir de l'abuser; carj'c ne pouvais répondre à une question qu'il reproduisait sans cesse : Que sont devenus le roi et la reine, le dauphin et les princes? Il fallut le préparer à apprendre, non pas les événements dans toute leur horreur, mais la mort du roi. Cependant le tronc ne pouvait pas êlre vacant. Pressé de questions, je fus obligé de dire la vérité en la lui voilant. Chacune de mes paroles était un coup de massue; je le rouais et je voyais la mort s'emparer de lui. Malgré tous mes efforts, quand je lui dis que la reine avait été exécutée, il s'écria : la reine aussi! Je n'ai jamais entendu de cri pareil. Le vieux royaliste s'appuya la téle sur son fauteuil et mourut. Voilà les trois faits qui m'ont le plus frappé, quoique de 1797 à 1810, en treize ans, les preuves se soient bien accumulées... — Mais, lui dis-je, pour que votre système fut vrai, il faudrait que vous eussiez eu la preuve du contraire, c'est-à-dire que vous ayez observé quelques longévités dues à l'inertie de la pensée. — Bravo! cria le vieux médecin, vous y êtes ! mais toute lésion dans les organes de la pensée d'où peut résulter son inertie entraîne la mort ! il y a bien des questions de détail dans la question générale , hé, hé ! Je n'ai pas été dans le
nord de l'Europe vérifier par moi-même les conditions de l'existence des prodigieux centenaires dont on nous parie. Mais il y a eu plusieurs exemples de longévité surnaturelle. Ne croyez pas cependant que j'aie manqué de celte contre-preuve, je connais un homme né en 1696, sous Louis XIV... Je regardai le bonhomme en exprimant le doute et l'étonnemcnt : sa divagation me parut loucher à la folie. — Vous ouvrez des yeux grands comme des gueules de four, reprit-il. Eh bien, oui, cet homme a maintenant cent vingt-sept ans; mais il n'a jamais pensé! Après ces paroles, le bonhomme ne me dit plus rien sur ce sujet : l'esprit l'avait abandonné. Peut-être même celte conversation fut-elle la dernière lueur que devait jeter la lampe, car il mourut l'année suivante ; et, comme me le dit mademoiselle Ducormier, il ne parlait pas deux fois par an d'une manière suivie. Après ce monologue, il m'entretint de la façon de tailler les pêchers, demanda son dîner , me questionna sur des choses sans importance, comme eût fait un enfant; il voulut voir si ma montre était d'accord avec la sienne; enfin il retomba d'autant plus bas qu'il s'était élevé plus haut. J'avoue que celte singulière conversation me mit dans un état violent. En m'en allant le long de la Loire, je tirai les conséquences de ces faits, je pensai que si la pensée avait de tels pouvoirs, elle devait offrir aussi un immense point d'appui contre les douleurs corporelles, et je m'expliquais ainsi les miracles du diacre Paris, les martyrs religieux, et Damien attirant trois fois à lui les chevaux que l'on fouettait pour l'écarteler. La pensée serait-elle donc une force vive? me disais-je. Puis, en jetant un coup d'reil par la fenêtre sur la sociéié tout entière, j'aperçus bien d'autres martyrs. Mes réflexions me montraient un immense défaut dans les lois humaines, une lacune effroyable , celle des crimes purement moraux contre lesquels il n'existe aucune répression, qui ne laissent point de traces, insaisissables comme la pensée. J'aperçus d'innombrables victimes sans vengeances, je découvris ces horribles supplices infligés dans l'intérieur des familles, dans le plus profond secret, aux âmes douces par les âmes dures, supplices auxquels succombent tant d'innocentes créatures. Je pensai que l'assassin de grande route, mené si pompeusement à l'échafaud, n'était pas, aux yeux du philosophe, si coupable dans son égarement que bien des hommes qui donnent la question avec des mots poignants, qui, après avoir éprouvé, dans certaines âmes, les endroits que la noblesse, la religion, la grandeur rendent vulnérables, y enfoncent à tout moment leurs flèches...
Théophile. Ecoutez , saints !
Physidor. Je vis où frappait le chagrin, et les douleurs de l'âme, je pensai que Dieu...
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Le libraire. Ah ! cela se gâte.
Physidor. Tout à coup mes yeux se dessillèrent, j'aperçus un éternel sujet d'observation sociale dans ces luttes secrètes dont les effets sont si mal appréciés par le monde. Cette méditation produisit en moi d'étranges phénomènes. Pendant un instant, je crus être dans une grande plaine, à la nuit. Aux lueurs indécises des étoiles et de la lune, je voyais les ombres des malheureux à qui la vie avait été rendue odieuse par des tortures morales, se levant de leurs tombes et criant justice...
Tschoern. Et trouvant visage de bois, comme dans le fameux songe de Jean-Paul !
Le libraire. Ah ! ah ! ah !
Théophile. Il est bien lard , adieu, messieurs.
Phantasma. L'Irlandais a raison, il faut nous en aller. ( 77 se lève.)
Raphaël (à Tschoern). Savcz-vous que la morale de tout ceci est que nous sommes aussi bien immortels en vertu des théories spiritualistes, que par la force des analyses matérialistes.
Tschoern. Nous, nous ! c'est-à-dire nos substances élémentaires! Puis, cela ne résout pas la question des curieux qui, de siècle en siècle, demandent où
peuvent aller nos substances constitutives ! Que ce soit une âme ou des gaz, il faut bien que cela serve à quelque chose !
Grodninsky (sur la porte du café). Il y avait une fois un vieux bélier qui se dressa sur les deux pieds de derrière pour mieux se faire entendre, en disant au milieu d'un des plus anciens troupeaux de moutons connus, ces belles paroles, devenues la tradition sacrée de ces pauvres bétes : « Mes frères, voyez quelle est la grandeur de nos destinées? N'avonsnous pas le plus bel avenir parmi les quadrupèdes, car enfin , nous allons faire partie de l'homme, et nous devenons ainsi d'immortelles intelligences ! Sûrs de ne pas mourir, paissons donc avec courage, faisons-nous promptement gras, afin d'entrer plus vite dans la sphère de la lumière humaine où tout est joie et bonheur, où nous serons récompensés selon nos mérites. » Ce bélier passe encore pour un mouton divin chez les brebis dont la laine est sur vos épaules. Si ce mouton n'est qu'une bête, il faut que l'homme renonce au plus joli dada de son écurie philosophique.
(Les étudiants dans la rue de l'Odéon. Le premier : — Hein ? Le second : — Ah ! )
DE BALZAC. T. VI
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