L'HOTEL DU GUAISNIC
Auprès de l'église de Guérande se voit une maison qui est dans la ville ce que la ville est dans le
pays, une image exacte du passé, le symbole d'une grande chose détruite, une poésie. Celte maison appartient à la plus noble famille du pays , aux du Guaisnie. qui du temps des du Guesclin leur étaient aussi supérieurs en fortune et en antiquité que les Troycns Tétaient aux Romains. Ces Guaisglain (également orthographiés jadis du Glacquin), dont on a fait Guesclin , sont issus des Guaisnie. Ces Guaisnie sont vieux comme le granit de la Bretagne. Ils ne sont ni Francs ni Gaulois : ils sont Bretons , ou, pour être plus exact, Celles. Ils ont dû jadis être druides, avoir cueilli le gui des forets sacrées et sacrifié des hommes sur les dolmens.
fl est inutile de dire ce qu'ils furent. Aujourd'hui, celle race, égale aux Rohm, sans avoir d ligné se faire princière, qui existait puissante avant qu'il ne fut question des ancêtres de Hugues Capd. cette famille, pure île tout alliage, possède environ deux mille livres de rente, sa maison de Guérande et son petit enstel de Guaisnie. Toutes les terres qui dépendent de la baronnie du Guaisnie, la première de Bretagne, sont engagées aux fermiers , et rapportent environ soixante mille livres, malgré l'imperfection des cultures. Les du Guaisnie sont d'ailleurs toujours les propriétaires de leurs terres; mais comme ils n'en peuvent rendre le capital . consigné depuis deux cents ans entre leurs mains par les tenanciers actuels, ils n'en touche.it point les revenus. Ils sont dans la situation de la couronne de France avec ses engagistes avant 17<S9. Où et quand les barons (rouveront-ils le million que leurs fermiers leur ont remis? Avant 1789, la mouvance des fiefs soumis au castel du Guaisnie, perché sur une montagne, valait encore cinquante mille livres; mais en un vole l'assemblée nationale supprima l'impôt des lods et ventes perçu par les seigneurs. Dans celte situation, cette famille n'est plus rien pour personne en France; elle serait un sujet de moquerie a Paris, elle est toute la Bretagne à Giiérande. A Guérandele baron du Guaisnie est un des grands barons de France , un des hommes au-dessus desquels il n'est qu'un seul homme, le roi de France, jadis élu pour maître. Aujourd'hui le nom de du Guaisnie, plein de signifiances bretonnes et dont vous trouverez les racines expliquées dans les Chouans ou la Bretagne en 1800, a subi l'altération qui défigure celui de du Guaisqlain. Ce percepteur des contributions écrit, comme tout le monde, Guénic.
Au bout d'une ruelle silencieuse, humide et sombre, formée par les murailles à pignon des maisons voisines, se voit le cintre d'une porte bâtarde assez large et assez haute pour le passage d'un cavalier, circonstance qui déjà vous annonce qu'au temps où celte construction fut terminée les voilures n'exis-
(a:cnl pas. Ce cinlre, supporté par deux jambages , est tout en granit. Ca porte, en chêne fendillé comme l'écorce des arbres qui fournirent le bois, est pleine de clous énormes. lesquels dessinent des figures géométriques. Ce cintre est creux, il offre l'écusson des du Gtiaisnic aussi net, aussi propre que si le sculpteur venait de l'achever.
Cet écu ravirait un amateur de Part héraldique par une simplicité qui prouve la fierté, l'antiquilé de la famille. Il était comme au jour où les croisés du monde chrétien inventèrent ces symboles pour se reconnaître : les (iuaisnic ne l'ont jamais écartelé , il est toujours semblable à lui-même comme celui de la maison de France que les connaisseurs retrouvent en almne ou écartelé, semé dans les armes des plus vieilles familles. Ce voici tel que vous pouvez encore le voir à Guérande : de gueules à la main au naturel gonfalonnée d'hermine, à L'èpée d'argent en pal, avec ce terrible mol pour devise : Fac ! N'est-ce pas une grande et belle chose ? Ce torlil de la couronne baronniale surmonte ce simple écu dont les lignes verticales employées en sculpture pour représenter le gueules, brillent encore. C'artisle a donné je ne sais quelle tournure fière et chevaleresque à la main. Avec quel nerf elle lient celte épée dont la famille s'est encore servie hier! En vérité, si vous alliez à Guérande après avoir lu cette histoire, il vous serait impossible de ne pas tressaillir en voyant ce blason. Oui, le républicain le plus absolu serait attendri par la fidélité, la noblesse, la grandeur cachées au fond de cette ruelle. Ces du (iuaisnic ont bien fait hier, ils sont prêts à bien faire demain. Faire est le grand mot de la chevalerie. — Tu as bien fait à la bataille, disait toujours le connétable par excellence, ce grand du Guesclin qui mit pour un temps l'Anglais hors de France. Ca profondeur de la sculpture, préservée de toute intempérie par la forte marge que produit la saillie ronde du cintre, est en harmonie avec la profondeur morale de la devise dans l'âme de cette famille. Pour qui connaît les du Guaisnie, cetle particularité devient louchante.
La porte ouverte laisse voir une cour assez vaste à droite de laquelle sont les écuries , à gauche la cuisine. L'hôtel est en pierre de taille, depuis les caves jusqu'au grenier. La façade sur la cour est ornée d'un perron à double rampe, dont la tribune est couverte de vestiges de sculptures effacées par la main du temps, mais où l'œil de l'antiquaire distinguerait encore au centre la main tenant Cépée dont les masses principales subsistent. Sous cette jolie tribune, encadrée par des nervures cassées en quelques endroits, et comme vernies par l'usage à quelques places, est une pitite loge autrefois occupée par un chien de garde. Les rampes en pierre
ont disjointes, il y pousse des herbes , quelques relites lleurs et des mousses aux feules , comme laus les marches de l'escalier que les siècles oui léplacées sans leur ôter de la solidité. La porte dut Ire d'un joli caractère. Autant que le reste des essins permet d'en juger, elle fut travaillée par un rtiste élevé dans la grande école vénitienne du reizième siècle. On y retrouve je ne sais quel mémge du byzantin et du moresque. Elle est couannée par une saillie circulaire chargée de végétions , un petit jardin rose , jaune , brun ou bleu don les saisons.
La porle en chêne clouté donne entrée dans une asle salle au bout de laquelle est une autre porle vec un perron pareil qui descend au jardin. Celte die est merveilleuse de conservation. Ses boiseries
hauteur d'appui sont en châtaignier. Un magnique cuir espagnol animé de ligures en relief, mais ù les dorures sont émieltées et rougies , couvre les mrs. Le plafond est composé de planches arlisteîent jointes, peintes et dorées j l'or s'y voit à eine, il est dans le même état que celui du cuir eCordoue; mais quelques fleurs rouges, quelques ;uillages verts se voient encore distinctement. Il st à croire qu'un nettoyage ferait reparaître des einlures semblables à celles qui décorent les planhers de la maison de Tristan à Tours, etquiproueraient que ces planchers ont été refaits ou restaués sous le règne de Louis XL La cheminée est norme, en pierre sculptée, munie de chenets giantesques , en fer forgé d'un travail précieux. Il eul y tenir une voie de bois. Les meubles de cette aile sont tous en bois de chêne el portent au-dessus e leurs dossiers l'écusson de la famille. Il y a trois isils anglais également bons pour la chasse et our la guerre, trois sabres, deux carniers , les stensiles du chasseur el du pêcheur accrochés à es clous.
A côlé, se trouve une salle à manger qui comnunique avec la cuisine par une porte pratiquée ans une tourelle d'angle. Cette tourelle correspond, ans le dessin de la façade sur la cour , à une autre ollée à l'autre angle et où se trouve un escalier en olimaçon qui monte aux deux étages supérieurs.
La salle à manger est tendue de tapisseries qui emontent au quatorzième siècle, le style et l'orhographe des inscriptions écrites dans les bandeoies sous chaque personnage en font foi ; mais omme elles sont dans le langage naïf des fabliaux, I est impossible de les transcrire aujourd'hui. Ces apisseries , bien conservées dans les endroits où la umière pénètre peu , sont encadrées de bandes en hêne sculpté devenu noir comme l'ébène. Le plabnd est à solives saillantes , enrichi de feuillages lifferents à chaque solive, dont les entre-deux sont
couverts d'une planche peinte où court une guirlande de fleurs en or sur fond bleu. Deux vieux dressoirs à buffets sont en face l'un de l'autre. Sur leurs planches frottées avec une obstination bretonne par Mariolle la cuisinière, se voient, comme au lemps où les rois étaient tout aussi pauvres en 1200 que les du Guaisnic en 1830, quatre vieux gobelets , une vieille soupière bosselée et deux salières en argent ; puis force assiettes d'étain, force pots en grès bleu et gris à dessins arabesques et aux armes des du Guaisnic , recouverts d'un couvercle à charnière en étain. La cheminée a été modernisée. Son état prouve que la famille se tient dans cette pièce depuis le dernier siècle. Elle est en pierre sculptée, dans le goùl du siècle de Louis XV , ornée d'une glace encadrée dans un trumeau à baguettes perlées et dorées. Cette antithèse , indifférente à la famille, chagrinerait un poëte. Sur la tablelle couverte de velours rouge, il y a au milieu un cartel en écaille incrusté de cuivre, et de chaque côté deux flambeaux d'argent d'un modèle élrange. Une large table carrée à colonnes torses occupe le milieu de celte salle. Les chaises sont en bois tourné, garnies de tapisserie. Sur une table ronde à un seul pied figurant un cep de vigne et placée devant la croisée qui donne sur le jardin , se voit une lampe bizarre. Elle consiste dans un globe de verre commun un peu moins gros qu'un œuf d'autruche, fixé dans un chandelier par une queue de verre; il sort d'un trou supérieur une mèche plate maintenue dans une espèce d'anche en cuivre et dont la trame pliée comme un ténia dans un bocal , boit l'huile de noix que contient le globe. La fenêtre qui donne sur le jardin , comme celle qui donne sur la cour, et qui toutes deux se correspondent , est croisée de pierre et à vitrages hexagones sertis en plomb, drapée de rideaux à baldaquins et à gros glands en une vieille étoffe de soie rouge à reflets jaunes, nommée jadis brocalelle ou petit brocart.
A chaque étage de la maison, qui en a deux, il ne se trouve que ces deux pièces. Le premier sert d'habitation au chef de la famille. Le second était destiné jadis aux enfants. Les hôtes logeaient dans les chambres sous le toit. Les domestiques habitaient au-dessus des cuisines et des écuries. Le toit pointu , garni de plomb à ses angles, est percé sur la cour et sur le jardin d'une magnifique croisée en ogive qui s'élève presque aussi haut que le faite, à consoles minces et fines dont les sculptures sont rongées par les vapeurs salines de l'atmosphère. Au-dessus du tympan brodé de cette croisée à quatre croisillons en pierre, grince encore la girouette du noble.
N'oublions pas un détail précieux cl plein de naïveté qui n'est pas sans mérite aux yeux des ar-
chéologucs. La tourelle où tourne l'escalier orne l'angle d'un grand mur à pignon dans lequel il n'existe aucune croisée. L'escalier descend par une petite porte en ogive jusque sur un terrain sablé qui sépare la maison, du mur de clôture auquel sont adossées les écuries. Celte tourelle est répétée vers le jardin par une autre à cinq pans terminée en culde-four el qui supporte un clocheton au lieu d'élrc coiffée, comme sa sœur, d'une poivrière. Ainsi ces gracieux architectes savaient-ils varier leur symétrie. A la hauteur du premier étage seulement, ces deux tourelles sont réunies par une galerie en pierre que soutiennent des espèces de proues à visages humains. Cette galerie extérieure est ornée d'une balustrade travaillée avec une élégance, une linesse merveilleuses. Puis, du haut du pignon, sous lequel il existe un seul croisillon oblong, pend un ornement en pierre représentant un dais semblable à ceux qui couronnent les statues des saints dans les portails d'église. Les deux tourelles sont percées d'une jolie porte à cintre aigu donnant sur celle terrasse. Tel est le parli que l'architecture du treizième siècle tirait de la muraille nue el froide que présente aujourd'hui le pan coupé d'une maison. Voyez-vous une femme se promenant au malin sur celte galerie, et voyant par-dessus Guérandc le soleil illuminer l'or des sables et miroiter une nappe de l'Océan? N'admirez-vous pas celle muraille à pointe fleuretéc, et meublée à ses deux angles de deux tourelles quasi cannelées, dont l'une est brusquement arrondie en nid d'hirondelle, el dont l'autre offre sa jolie porte à cintre gothique et décoré delà main tenant une épée ?
L'autre pignon de l'hôtel du Guaisnic lient à la maison voisine. L'harmonie que cherchaient si soigneusement les maçons de ce temps est conservée dans la façade de la cour par la tourelle semblable à celle où monte la vis, tel est le nom donné jadis à un escalier, et qui sert de communication entre la salle à manger el la cuisine ; mais elle s'arrête au premier étage, et son couronnement est un petit dôme à jour sous lequel s'élève une noire slalue de saint Calyste.
Le jardin est luxueux pour une ville enceinte, il a un demi-arpent environ ; ses murs sont garnis d'espaliers, il est divisé en carrés de légumes, bordés de quenouilles que cultive un domestique mâle nommé Gasselin, lequel panse les chevaux. Au bout de ce jardin est une tonnelle sous laquelle est un banc. Au milieu s'élève un gnomon. Les allées sont sablées. Sur le jardin, la façade n'a pas de tourelle pour correspondre à celle qui monte le long du pignon. Elle rachète ce défaut par une colonnelte tournée en vis depuis le bas jusqu'en haut, et qui devait jadis supporter la bannière de la famille,
car elle esl terminée par une espèce de grosse crapaudine en fer rouillé de laquelle il s'élève de maigres herbes. Ce détail, en harmonie avec les vestiges de sculpture, prouve que ce logis fut construit par un architecte vénitien. Cette hampe élégante esl comme une signature qui trahit Venise, la chevalerie, la finesse du treizième siècle.
Quant aux dispositions el au mobilier des étages supérieurs, ils ne peuvent que se présumer d'après la description de ce rez de-chaussée, d'après la physionomie el les mœ\irs de la famille. Depuis cinquante ans, les du Guaisnic n'ont jamais reçu personne ailleurs que dans les deux pièces où respirait, comme dais celte cour et dans les accessoires extérieurs de ce logis, l'esprit, la grâce, la naïveté de la vieille et noble Bretagne. Sans la topographie et la description de la ville, sans la peinture minutieuse de cet hôtel, les surprenantes figures de celle famille eussent été peut-être moins comprises. Aussi les cadres devaient-ils passer avant les portraits, car chacun pensera que les choses ont dominé les êtres. 1 1 est des monuments dont l'influence est visibie sur les personnes qui vivent alentour. Il est difficile d'être irréligieux à l'ombre d'une cathédrale comme celle de Bourges. Quand partout l'àme est rappelée à sa destinée par des images, il est moins facile d'y faillir. Telle était l'opinion de nos aïeux, abandonnée par une généralion qui n'a plus ni signes ni distinctions, el dont les mœurs changent tous les dix ans. Ne vous attendez-vous pas à trouver le baron du Guaisnic une épée au poing, ou tout ici serait mensonge?