Oeuvres de Balzac
Dans plusieurs fragments de son œuvre, l'auteur a produit un personnage qui raconte en son nom. Pour arriver au vrai , les écrivains emploient celui des artifices littéraires qui leur semble propre à prêter le plus de vie à leurs figures. Ainsi , le désir d'animer leurs créations a jeté les hommes les plus illustres du siècle dernier dans la prolixité du roman par lettres , seul système qui puisse rendre vraisemidable une histoire fictive. Le je sonde le cœur humain aussi profondément que le style épistolaireetn'en a pas les longueurs. A chaque œuvre, sa forme. L'art du romancier consiste à bien matérialiser ses idées. Clarisse Harlowe voulait sa vaste correspondance, Gilblas voulait le moi. Mais le moi n'est pas sans danger pour l'auteur. Si la masse lisante s'est agrandie, la somme de l'intelligence publique n'a pas augmenté en proportion. Malgré l'autorité de la chose jugée , beaucoup de personnes se donnent encore aujourd'hui le ridicule de rendre un écrivain complice des sentiments qu'il attribue à ses personnages; et s'il emploie le je, presque toutes sont tentées de le confondre avec le narrateur. Le Lys da:vs la vallée étant l'ouvrage le plus considérable de ceux où l'auteur a pris le moi pour se diriger à travers les sinuosités d'une histoire jdus ou moins vraie, il croit nécessaire de déclarer ici qu'il ne s'est nulle part mis en scène. FI a sur la promiscuité des sentiments personnels et des sentiments fictifs une o{»inion sévère et des principes arrêtés. Selon lui, le trafic hon-
teux de la prostitution est mille fois moins infâme que ne l'est la vente avec annonces de certaines émotions qui ne nous appartiennent jamais en entier. Les sentiments bons ou mauvais dont l'âme fut agitée la colorent de je ne sais quelle essence, et lui font exhaler des parfums qui en particularisent la pensée ; certes , le style des êtres souffrants ou foudroyés ne ressemble pas au style de ceux dont la vie s'est écoulée sans catastrophes. 3Iais de cette physionomie sombre ou attendrissante, mondaine ou religieuse, joyeuse ou grave, à la prostitution des plus chers trésors du cœur , il est un abîme que franchissent seuls les esprits impurs. Si quelque pocite entreprend ainsi sur sa double vie, que ce soit par hasard et non par un parti pris comme chez J.-J. Rousseau. L'auteur, qui admire l'écrivain dans les Confessiojis , a horreur de l'homme. Comment ce Jean-Jacques, si fier de ses sentiments, a-t-il osé libeller la condamnation de madame de Warens, quand il savait si bien plaider pour lui-même? Entassez toutes les couronnes de la terre sur sa tête , les anges maudiront éternellement cerhéteur qui put immoler, sur le triste autel de la Renommée, une femme en qui s'étaient trouvés pour lui le cœur d'une mère et l'âme d'une maîtresse, le bienfait sous la grâce du premier amour.
L'Auteur.
Taris, juillet 1S33.