‹ Œuvres de BalzacChapitre 45 sur 78 · UE BALZAC. I · texte numérisé non relu

UE BALZAC. I

Qu'il offre d'incalculables gages de sécurité aux gouvernements?

Qu'il y a quelque chose de touchant dans l'association de deux êtres pour supporter les peines de la vie?

Qu'il y a quelque chose do ridicule à vouloir qu'une même pensée dirige deux volontés?

Que la femme est traitée en esclave?

Qu'il n'y a pas de mariages entièrement heureux?

Que le mariage est gros de crimes, et que les assassinats connus ne sont pas les pires?

Que la fidélité est impossible, au moins à l'homme?

Qu'une expertise, si elle pouvait s'établir, prouverait plus de troubles que de sécurité dans la transmission patrimoniale des propriétés?

l'IlVSlOLOGlE iJll MAUIAGi:.

Ouc l'jKj'iillèro (iccasiminc jtius de maux que I" iii.iri.iî'o !io [irocuri' do biens?

nue l'iidiilélilé de la IciinDe loiiiDnlc aux preiiiicrs temps des sociélés. et que le mariage a résiste ù colle perpétuité de fraudes?

Ouo les loisdc l'amour allaohonlsi fortemcntdoux êtres, qu'aucune lui humaine ne saurait les séparer? «hjc s'il y a dos mariages écrits sur les registres de l'ollicialilé, il y on a de formés par les vœux de la nature, par une douce conformilc ou par une entière dissomlilance dans la pensée, el par des conformations corporelles; qu'ainsi le ciel et la lerre se contrarient sans cosse?

i)\i"\] y a des maris riches de taille et d'esprit supérieur, dont les femmes ont des amants fort laids, |)etits ou stupidos?...

Toutes ces questions fourniraient, au besoin, des livres; mais ces livres sont faits et les questions résolues.

Physiologie, que me veux-tu?

Révèles-tu des principes nouveaux? Yicns-lu prétendre qu'il faut mettre les fennnes en commun? Lycurgue et quelques peuplades grecques, des Tartares et des sauvages, l'ont essaye.

Serait-ce qu'il faut les renfermer? Les Ottomans l'ont fait, et ils les rcineltent aujourd'hui en liberté. Serait-ce qu'il faut marier les filles sans dot et les exclure du droit de succéder?... Des auteurs anglais et des moralistes ont prouvé que c'était, avec le divorce, le moyen Je plus sur de rendre les mariages heureux.

Serait-ce qu'il faut une petite Agar dans chaque ménage? 11 n'est pas besoin de loi pour cela. L'article du Code qui prononce des peines contre la femme adultère, en quelque lieu que le crime soit conunis, et celui qui ne punit un mari qu'aulnnt que sa concubine habile sous le toit conjugal, admettent implicitojncnt des maîtresses en ville.

Sanchez a disserté sur tous les cas pénitentiaires du mariage; il a même argumenté sur la légitimité, sur l'opporlunité de chaque plaisir; il a tracé tous les devoirs moraux, religieux, corporels des époux; bref, son ouvrage formerait douze volumes in-S" si l'on réimprimait ce gros in-folio intitulé r^/e Mairituonio.

Des nuées de juri. consultes ont lancé des nuées de traités sur les dilïicultés légales qui naissent du mariage. Il existe même des ouvrages sur le congrès judiciaire.

Des légions de médecins ont fait paraître des légions de livres sur le mariage dans ses rapports avec la chirurgie et la médecine.

Au xix« siècle, la Physiologie du Mariage est donc une insignihante compilation ou l'œuvre d'un niais écrite pour d'autres niais : de vieux prêtres ont pris

leurs balances d'or et pesé les moindres scrupules; d(; \ieux jurisconsultes ont mis leurs lunettes et distingué toutes les espèces ; de vieux médecins ont pris le scaliieletl'ont promené sur toutes les plaies; de vieux juges ont monté sur leur siège et juge tous les cas rédhibiloires; des générations entières ont passé en jetant leurs cris de joie ou de douleur; chaque siècle a lancé son vote dans l'urne ; le Saint- Esprit, les poètes, les écrivains, ont tout enregistré depuis Eve juçqu'à la guerre de Troie, depuis Hélène jusqu'à madame de ?.Iaintenon, depuis la femme de Louis Xl\ jusqu'à la Conlcnqjoraine.

Physiologie, que me veux-tu donc?

Voudrais-tu par hasard nous présenter des tableaux plus ou moins "bien dessinés, pour nous convaincre qu'un homme se marie :

Par Ambition... cela est bien connu;

Par lîonté, pour arracher une fille à la tyrannie de sa mère;

Par Colère, pour déshériter des collatéraux ;

Par Dédain d'une maîtresse infidèle;

Par Ennui de la délicieuse vie de garçon;

Par Polie, c'en est toujours une;

Par Gageure, c'est le cas le plus rare;

Par Honneur, comme George Dandin;

Par Intérêt, mais c'est toujours ainsi;

Par Jeunesse, au sortir du collège, en étourdi;

Par Laideur, en craignant de manquer de femme un jour ;

Par Machiavélisme, pour hériter promptemcnl d'une vieille;

Par Nécessité, pour donner un état à son (ils;

Par Obligation, la demoiselle ayant été faible;

Par l'assion, pour s'en guérir plus sûrement;

Par Querelle, pour Unir un procès;

Par Picconnaissance, c'est donner plus qu'on n'a reçu ;

Par Sagesse, cela arrive encore aux doctrinaires;

Par Testament, quand un oncle mort vous grève son héritage d'une lille à é[)0user;

Par Vieillesse, pour faire une fin ;

Par Usage, à l'imitation de ses aïeux ;

Par Zèle, comme le duc de Saint-Aignan, qui ne voulait pas commettre de péchés.

3Iais ces accidcnls-là ont fourni les sujets de trente mille comédies el de cent mille romans.

Physiologie, pour la troisième el dernière fois, que me veux-tu ?

Ici tout est banal comme les pavés d'une rue, vulgaire comme un carrefour. Le mariage est plus connu que Barrabas de la Passion; toutes les vieilles idées qu'il réveille roulent dans les littératures depuis que le monde est monde, et il n'y a pas d'opinion utile et de projet saugrenu qui n'aient été

trouver un auteur, un imprimeur, u!i libraire et un lecteur.

l'crnicltcz-nio! de vous dire comme Rabelais , notre maître à tous :

«t Gens de bien , Dieu vous sauve et vous <t garde! Où ètes-vous? je ne peux vous voir. At- «c tendez que je chausse mes lunettes. Ah! ah! je it vous vois. Vous, vos femmes, vos enfants, êtes <' en santé désirée? — Cela me plaît. »

Mais ce n'est pas pour vous que j'écris. Puisque vous avez de grands enfants, tout est dit.

«Ah! c'est vous, buveurs très-illustres, vous i: goutteux très-précieux et vous croùtes-levées in- <: fatigablcs, mignons poivrés, qui pantagruéliscz i! tout le jour, qui avez des pies privées bien guali: lantcs, et allez à tierce, à sexte, à none, et paie reilleincnt à vêpres, à compîies, qui iriez voirc- »! m.ent toujours. »

Ce n'est pas à vous que s'adresse la Physiologie du maricKje, puisque vous n'êtes pas mariés. Ainsi soit-il toujours !

« Vous tas de serrabaites, cagotz, cscargotz, hy- « pocrites,caphartz, frapartz, bolineurs, romipetcs » et autres telles gens qui se sont déguisés, comme <t masques, pour tromper le monde!... arrière, i mastins, hors de la carrière! hors d'ici, cerveaux <; à bourrelet!... De par le diable, êtes-vous encore tt là?... »

Alors il ne me reste plus, peut-être, que de bonnes âmes aimant à rire. Xon de ces pleurards qui veulent se noyer à tout propos en vers et en prose, qui font les malades en odes, en sonnets, en méditations; non de ces songe-creux en toute sorte, mais quelques-uns de ces anciens pantagruélistcs qui n'y regardent pas de si près quand il s'agit de banqueter et de goguenarder, qui trouvent du bon dans le livre des pois au lard, ciim covwiento, de Rabelais, dans celui delà dignitéules Braguettes, et qui estiment ces beaux livres de haulte gresse, iegiers au prochas, hardis à la rencontre.

L'on ne peut guère plus rire du gouvernement, mes amis, depuis qu'il a trouvé le moyen de lever quinze cents millions d'impôts. Les papegaux, les cvégaux, les moines et moinesses ne sont pas encore assez riches pour qu'on puisse boire chez eux ; mais arrive saint Michel qui chassa le diable du ciel , et nous verrons peut-être le bon temps revenir! Partant, il ne nous reste en ce moment que le mariage on France qui soit matière à rire. Disciples de Panurge, de vous seuls je veux pour lecteurs. Vous savez prendre et quitter un livre à propos, faire du plus aisé, comprenfirc à demi-mot et tirer nourriture d'un os médullaire.

Ces gens à microscope, qui ne voient qu'un point, les censeurs enfin, ont-ils bien tout dit, tout passé

en revue, ont-ils proiioncé en dernier ressort qu'un livre sur le mariage est aussi impossible à exécuter qu'une cruche cassée à rendre neuve? Oui, maître fou. Pressurez le mariage, il n'en sortira jamais rien que du plaisir pour les garçons et de l'ennui pour les maris. C'est la morale éternelle, l n million de pages imprimées n'auront pas d'autre substance.

Cependant voici ma première proposition :

Le mariage est un combat à outrance avant lequel les deux époux demandent au ciel sa bénédiction, parce que s'aimer toujours est la plus téméraire des entreprises. Le combat ne tarde pas à commencer, et la victoire, c'est-à-dire la liberté, demeure au plus adroit.

D'accord. Où voyez- vous là une conception neuve?

Eh bien , je m'adresse aux mariés d'hier et d'aujourd'hui, à ceux qui, en sortant de l'église ou de la municipalité, conçoivent l'espérance de garder leurs femmes pour eux seuls; à ceux à qui je ne sais que! égoïsme ou quel sentiment indéfinissable fait dire à {'aspect des malheurs d'autrui : u Cela ne m'arrivera pas à moi ! »

Je m'adresse à ces marins qui , après avoir vu des vaisseaux sombrer, se mettent en mer; à ces garçons qui, après avoir causé le naufrage de plus d'une vertu conjugale, osent se marier.

Et voici le sujet!

Un jeune homme, un vieillard peut-être, amoureux ou non, vient d'acquérir par un contrat bien et dûment enregistré à la mairie, dans le ciel et sur les contrôles du domaine, une jeune (ille à longs cheveux, aux yeux noirs et humides, aux petits pieds, aux doigts mignons et cHllés, à la bouche vermeille, aux dents d'ivoire, bien faite, toute frémissante, appétissante et toute pimpante, blanche comme un lis, comblée des trésors les plus désirables de la beauté : ses cils baisses ressemblent aux dards de la couronne de fer ; sa peau , tissu aussi frais que la corolle d'uii camélia blanc, est ::uancée de la pourpre des camélias rouges ; sur son teint virginal l'œil croit voir la fleur d'un jeune fruit et le duvet imperceptible d'une pêchediaprée;razurdcs veines distille une riche chaleur à travers ce réseau clair; elle demaiule et donne la vie; elle est toute joie^t tout amour, toute gentillesse et toute naïveté. Elle aime son époux, ou du moins croit l'aimer...

L'amoureux mari a dit dans le fond de son cœur ; <[ Ces yeux ne verront que moi, celte bouche ne frémira d'amour que pour moi, cette douce main ne versera les chatouilleux trésors de la volujjtéque sur moi, ce sein ne palpitera qu'à ma voix, celle àme endoiaïuc ne s'éveillera qu'à ma volonté; je serai seul à plonger mes doigts dans ces tresses brillantes, seul je promènerai de rêveuses caresses sur celte tête frissonnante. Je ferai veiller la 3Iorl à mon

PHYSIOLOGIE DU MARIAGH.

chevet pour (léfcmJrc Taccès du lit miplial à rélranger ravisseur; ce tronc de Tainour nagera dans le sang des iniprudetils ou dans le mien. Repos, lionneur, félicité, liens paternels, fortune de mes enfants, tout est là ; je veux tout défendre comme une lionne ses petits. Malheur à qui mellra le pied dans mon anire! "

Kh hieti, courageux athlète, nous applaudissons à ton dessein. Jusqu'ici nul géomètre n'a osé tracer des lignes de longitude et de latitude sur la mer conjugale : les vieux maris ont eu vergogne d'indiquer les bancs de sable, les récifs, les écueils, les brisants, les moussons, les cotes et les courants, qui ont détruit leurs barques, tant ils avaient honte de leurs naufrages. Il manquait un guide, une boussole aux pèlerins mariés... Cet ouvrage est destiné à leur en servir.

Sans parler des épiciers et des drapiers, il existe tant de gens qui sont trop occupés pour perdre du temps à chercher les raisons secrètes qui font agir les femmes, que c'est une œuvre charitable que de leur classer par titres et par chapitres toutes les situations secrètes du mariage, l ne boime table des matières leur permettra de mettre le doigt sur les mouvements du cœur de leurs femmes, comme la tabledes logarithmes leur apprend le produit d'une multiplication.

Eh bien, que vous en semble? N'est-ce pas une entreprise neuve et à laquelle tout philosophe a renoncé que de montrer comment on peut empêcher une femme de troniper son mari ? N'est-ce pas la comédie des comédies? N'est-ce pas un autre spéculum vitœ humanœ?ll ne s'agit plus de ces questions oiseuses dont nous avons fait justice dans cette JIc- (litation. Aujourd'hui, en morale comme dans les sciences exactes, le siècle demande des faits, des observations. Nous en apportons.

Commençons donc par examiner le véritable état des choses, par analyser les forces de chaque parti. Avant d'armer notre champion imaginaire, calculons le nombre de ses ennemis, comptons les cosaques qui veulent envahir sa petite patrie.

S'embarque avec nous qui voudra, rira qui pourra . liCvez l'ancre, hissez les voiles! Vous savez de quel petit point rond vous partez? C'est un grand avantage que nous avons sur bien des livres.

Quant à notre fantaisie de rire en pleurant et de pleurer en riant, comme le divin Rabelais buvait en mangeant et mangeait en buvant; quant à notre manie de mettre Heraclite et Démocrile dans la même page, de n'avoir ni style, ni préméditation de phrase... si quelqu'un de l'équipage en murmure... hors du tillac les vieux cerveaux à bourrelet, les classiques en maillot, les romantiques en linceul, et ^ogue la galère!

Tout ce mondc-Ià nous reprochera peut-être do ressemblera ceux qui disent d'un air joyeux : «Je vais vous conter une histoire qui vous fera rire!...» 11 s'agit bien de plaisanter quand on parle de mariage! Ne devinez-vous pas que nous le considérons comme une légère maladie à laquelle nous sommes tous sujets, et que ce livre en est la monographie?

— Mais vous, votre galère ou votre ouvrage, avez l'air de ces postillons qui, en partant d'un relais, font claquer leur fouet parce qu'ils mènent des Anglais. Vous n'aurez pas couru au grand galop pendant une demi-lieue que vous descendrez pour remettre un trait ou laisser souiller vos chevaux, l'ourquoi sonner de la trompette avant la victoire?

— Eh, chers pantagruclistes, il suffit aujourd'hui d'avoir des prétentions à un succès pour l'obtenir; et comme, après tout, les grands ouvrages ne sont peut-être que de petites idées bien développées, je ne vois pas pourquoi je ne chercherais pas à cueillir des lauriers, ne fût-ce que pour couronner ces tant salés jambons qui nous aideront à humer le piot.

. — Un instant, pilote! Ne partons pas sans faire une petite déllnilion.

Lecteurs, si vous rencontrez de loin en loin, comme dans le monde, les mots de vertu ou de femmes rertuevses en cet ouvrage , convenons que la vertu sera cette pénible facilité avec laquelle une épouse réserve son cœur à un mari; à moins que le mot ne soit employé dans un sens général, distinction qui est abandonnée à la sagacité naturelle de chacun.

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