DES RÉVOLUTIONS CONJUGALES
Il arrive toujours un moment où les peuples cl les fenimes, même les plus stupidcs , s'aperçoivent qu'on abuse de leur innocence. La politique la plus habile peut bien tromper longtemps , mais les hommes seraient trop heureux si elle pouvait tromper toujours : il y aurait bien du sang d'épargné chez les peuples et dans les ménages.
Cependant espérons que les moyens de défense consignés dans les Méditations précédentes suffiront à une certaine quantité de maris pour se tirer des pattes du Minotaure !
Oh! accordez au docteur que plus d'un amour, sourdement conspiré, périra sous les coups de l'Hygiène, ou s'amortira grâce à la l'olitique Maritale. Oui (erreur consolante!), plus d'un amant sera chassé par les Moyens Personnels, plus d'un mari saura couvrir d'un voile impénétrable les ressorts de son macliiaxélisme, et plus d'un homme réussira
mieux que l'ancien philosophe qui s'écria : — Il Jolo coronarl! >
Mais nous sommes malheureusement forcé de reconnaître une triste vérité. Le despotisme a sa sécurité : elle est semblable à cette heure qui précède les orages, et dont le silence permet au voyageur, couché sur l'herbe jaunie, d'entendre à un mille de distance le chant d'une cigale. Un matin donc, une femme honnête, et la plus grande partie des nôtres l'imitera, découvre d'un œil d'aigle les savantes manœuvres dont son mari l'aura rendue victime. Elle est d'abord toute furieuse d'avoir eu si longtemps de la vertu. A quel âge, à quel jour se fera cette terrible révolution?... Cette question de chronologie dépend entièrement du génie de chaque mari, car tous ne sont pas appelés à mettre en œuvre avec le même talent les préceptes de notre évangile conjugal.
— Il faut aimer bien peu, s'écriera l'épouse mystifiée, pour se livrer à de semblables calculs!... Ouoi ! depuis le premier jour, il m'a toujours soupçonnée!... C'est monstrueux, une femme ne serait pas capable d'un art aussi cruellement perfide.
Voilà 1<* thème. Chaque mari peut deviner les variations qu'y apportera le caractère de la jeune Euménide dont il aura fait sa compagne.
Alors une femme ne s'emporte pas. Elle se sait et dissimule. Sa vengeance sera mystérieuse. Seulement, vous n'aviez que ses hésitations à combattre depuis la crise où nous avons supposé que vous arriviez à l'expiration de la lune de miel; tandis que maintenant vous aurez à lutter contre une résolution. Elle a décidé de se venger. Dès ce jour, pour vous son masque est de bronze comme son cœur. Vous lui étiez indifférent , vous allez lui devenir insensiblement insupportable. La guerre civile ne commencera qu'au moment où , semblable à la goutte d'eau qui l'ait déhorder un verre plein, un événenîcnl, dont il est inq)o.';sible de déterminer le plus ou le moins de gravité , vous aura rendu odieux. Le laps de temps qui doit s'écouler entre cette heure dernière, terme fatal de votre bonne intelligence, et le jour où votre femme s'est aperçue de vos menées, est cependant assez considérable pour vous permettre d'exécuter une série de moyens de défense que nous allons développer.
.lusqu'ici vous n'avez protégé votre honneur que par les jeux d'une puissance entièrement occulte. Désormais les rouages de vos machines conjugales seront à jour. Là où vous préveniez naguèrele crime, maintenant il faudra frapper. Vous avez débuté par négocier, et vous finissez par monter à clie\al,sal)re en main, comme un gendarme de Taris. ^ ous ferez caracoler votre coursier, vous brandirez votre sabre.
PIIYSIOLOGIK 1)1' MARIAGE.
vous crierez à luc-lèle, el vous lâcherez de dissiper Icineutc sans blesser personne.
De même que l'auleuratJii trouver une transition [)Our passer des moyens occultes aux moyens patents, de même il est nécessaire à un mari de justifier le ciiangcment assez hrusquc de sa politique; car, en mariage comme en littérature, l'art est tout entier dans la grâce des transitions.
Pour vous, celle-ci est de la plus haute importance. Dans quelle alïVeuse position ne vous placeriez-vous pas, si votre l'emme avait à se plaindre de votre conduite en ce moment, le plus critique peutêtre de la vie conjugale?...
Il faut donc trouver un moyen de justilier la (yrannic secrète de \ofre première politique ; un moyen qui prépare l'esprit de votre l'emme à l'acerbilc des mesures que vous allez prendre; un moyen qui , loin de vous faire [jcrtlre son estime, vous la concilie; un mojcn qui vous rende digne de pardon, qui vous restitue même quelque peu de ce charme par le(]uel vous la séduisiez avant votre mariage...
Mais à quelle politique demander celle dernière ressource?...
Existerait-elle?... — Oui.
Mais quelle adresse, quel lact , quel art de ia scène un mari ne doit-il pas posséder pour déployer les richesses mimiques du trésor que nous ;illons lui ouvrir! l'our jouer ia passion dont le feu va vous renouveler, il faut toulc la profondeur de Talma!...
Cette passion est la jalolsie.
— Jlun mari est jaloux 11 l'était dès le commencement de mon mariage... Il me cachait ce sentiment par un raffinement de délicatesse. II m'aime donc encore?... Je vais pouvoir le métier! ..
Voil'i les découvertes qu'une femme doit faire succesîîivement , d'après les adorables scènes de la comédie que vous vous amuserez à jouer ; et il faudrait qu'un homme du monde fut bien sot pour ne pas réussir à faire croire à une femme ce qui la natte.
Avec quelle perfection d'hypocrisie ne devez-vous pas coordonner les actes de votre conduite de manière à éveiller la curiosité de votre femme, à l'occuper d'une élude nouvelle, à la promener dans le labyrinthe de vos peiisécj!...
Acteurs sublimes, devinez-vous les réticences diplun)atiqucs, les ge.':tes rusés, les paroles mystérieuses, les regards à double (lamnie qui amèneront un soir voire femme à essayer de vous arracher le secret de votre passion ?
Oh ! rire dans sa barbe en faisant des yeux de tigre ; ne pas mentir et ne pas dire la vérité; se sai-
sir de l'espiit capricieux d'une femme, et lui laisser croire qu'elle vous lient quand vous allez la serrer dans un collier de ferl... Oh! comédie sans public, jouée de cœur à cœur, et où vous \ous applaudissiez tous deux d'un succès incertain!... 1
C'est elle qui vous apprendra que vous êtes jaloux; qui vous démontrera qu'elle vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même ; qui vous prouvera rimililité de vos ruses, qui vous défiera peut-être. Elle triomphe avec ivresse de la ^upériorilé qu'elle croit avoir sur vous; vous vous ennoblissez à ses yeux , car elle trouve votre conduite toulc nalurelle. Seulement votre défiance était inutile : si elle voulait vous Irahir, qui l'en empêcherait?...
Puis, un soir, la passion vous emportera, et trouvant un prélexî.e dans une ijagatelle, vous ferez une scène, pendatit laquelle votre colère vous arrachera le secret des extrémités auxquelles vous arriveriez. \ oilà la promulgation de voire nouveau c;)de.
iSe craignez p.as qu'une femme se fâche, elle a besoin de votre jalousie. Elle appellera même vos rigueurs. D'abord parce qu'elle y cherchera la juslilicaliou de sa conduite; puis elle trouvera d'immenses bénéfices à jouer dans le monde le rôle d'une victime : n'aura-l-elle pas de délicieuses commisérations à recueillir? Ensuite elle s'en fera une arme contre vous-même, espérant s'en servir pour vous attirer dans un piège.
Elle y voit indistinctement mille plaisirs de plus dans l'avenir de ses trahisons, et son imagination sourit à toutes les barrières dont vous allez l'entourer : ne faudra-t-il pas les sauter?
La femme possède mieux que nous l'art d'anahscr les deux scndments humains dont elle s'arme contre nous ou dont elle est victime. Elles ont l'inytinctde l'amour, parce qu'il est toute leur vie, et de la jalousie parce que c'est à [teu près le seul litoyen qu'elles aient de nous gouverner. Chez elles la jalousie est un sentiment vrai, il est produit par riiistinct de la conservation ; il renferme l'alternative de vivre ou mourir. Mais chez l'homme, cette affection presque indéfinissable est toujours un contre-sens quand il ne s'en sert pas comme d'un moyen.
Avoir de la jalousie pour une femme dont on est aimé constitue de singuliers vices de raisonnement. "n.jus sommes aimés ou nous ne le sommes pas : placée à ces deux extrêmes, la jalousie est un sentiment inutile en l'homme. Elle ne s'explique peutêtre pas plus que la peur, et peut-être la jalousie est-elle la peur en amour. Mais ce n'est pas douter de sa femme, c'est douter de soi-même.
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
Être jaloux, c'est tout à la fois le comble de l'égoïsnie, l'amour-propre en défaut, et rirritation d'une fausse vanité. Les femmes entretiennent avec un soin merveilleux ce sentiment ridicule, parce qu'elles lui doivent des cachemires, l'argent de leur toilette, des diamants, et que pour elles c'est le thermomètre de leur puissance. Aussi, si vous ne paraissiez pas aveuglé par la jalousie, votre femme se tiendrait sur ses gardes^ car il n'existe qu'un seul piège dont elle ne se défiera pas, c'est celui qu'elle se tendra elle-même.
Ainsi une femme doit devenir facilement la dupe dun mari assez habile pour donner à linèvitable révolution qui se fait tôt ou tard en elle, la savante direction que nous venons d'indiquer.
Alors vous transporterez dans votre ménage ce singulier phénomène dont la géométrie nous a démontré Texistencc dans les asymptotes. Votre femme tendra toujours à vous minotauriser, sans y parvenir. Semblable à ces nœuds qui ne se serrent jamais si fortement que quand on les dénoue, elle travaillera dans l'intérêt de votre pouvoir, en croyant travailler à son indépendance.
Le dernier degré du bien-jouer chez un prince est de persuader à son peuple qu'il se bat pour lui, quand il le fait tuer pour son ironc.
Mais bien des maris trouveront une difficulté primitive à l'exécution de ce plan de campagne. Si la dissimulation de la femme est profonde, à quels signes reconnaître le moment où elle apercevra les ressorts de la longue mystification dont elle aura été victime?
D'abord la Méditation de la Douane et la Théorie du Lit ont déjà développé plusieurs moyens de deviner la pensée féminine; mais nous n'avons pas la prétention d'épuiser dans ce livre toutes les ressources de l'esprit humain. Elles sont immenses. En voici une preuve. Le jour des Saturnales, les Romains découvraient plus de choses, sur le compte de leurs esclaves, en dix minutes, qu'ils n'en i)ouvaient apprendre pendant le reste de l'année! Il faut savoir créer des Saturnales dans un ménage, et imiter Gesslcr qui, après avoir vu Guillaume Tell abattre la pomme sur la tête de son enfant, a dû se dire :
— Voilà un honnne dont i! faut se défaire, car il ne me manquerait pas, s'il voulait me tuer.
Vous comprenez que, si votre femme veut boire du vin de Roussillon, manger des filets de mouton, sortira toute heure, et lire l'Encyclopédie, vous l'y engagerez de la manière la plus pressante. D'abord elle entrera en défiance contre ses propres désirs en vous voyant agir en'sens inverse de tous vos systèmes précédents. Elle supposera un intérêt imaginaire à ce revirement de politique, e(, alors, ce
que vous lui donneriez de liberté l'inquiétera de manière à l'empêcher d'en jouir. Quant aux mallîeurs que pourrait amener ce changement, l'avenir y pourvoira. En révolution, le premier de tous les principes est de diriger le mal qu'on ne saurait empêcher, et d'appeler la foudre par des paratonnerres, pour la conduire dans un puits.
Enfin le dernier acte de la comédie se préparc. L'amant qui, depuis le jour où le plus faible de tous les premiers symptômes s'est déclaré chez voire femme, jusqu'au moment où la réro'ulioii conjugale s'opère, a voltigé soit comme figure matérielle, soit comme être de raison, l'aîsant, appelé d'un sigtse par elle, a dit : — Me voilà !
CSO
31ËDÏTATI0N XIX
DE l'\3IA'>T.
Nous offrons les maximes suivantes à vos médila- (ions.
Il faudrait désespérer de la race humaine, si elles n'avaient été faites qu'en 1830; mais elles établissent d'une manière si catégorique les rapports et les dissemblances qui existent entre vous, votre femme et un amant; elles doivent éclairer si brillamment votre politique, et vous accuser si juste les forces de l'ennemi, que le magisler a fait toute abnégation d'amour-propre, et si, par hasard, il ii'y trouvait une seule pensée neuve, mettez-la sur ie compte du diable qui conseilla l'uu-. rage.
Parler d'amour, c'est faire l'amour.
Chez un amant, le désir le plus vulgaire se produit toujours comme Télan d'une admiration consciencieuse.
l'n amant a toutes les qualités et tous les défauts qu'un mari n'a pas,
In amant ne donne pas seulement la vie à tout, il fait aussi oublier la vie : le mari ne donne la vie ,1 rien.
Toutes les singeries de .sensibilité qu'une femme fait abusent toujours un amant; el, là où un mari hausse nécessairement losè[)aulcs. un amant admire.
PllYSJOLOGli: 1)1 MAUIAGE.
Lu aiiiaiil ne trahit que par ses manières le degré (J'inliniité auquel il est arrivé avec une fenjuie mariée.
Une femme ne sait pas toujours pourquoi elle aime. Il est rare qu'un homme n'ait pas un intérêt à aimer. Un mari doit trouver celte secrète raison d'égoïsme, car elle sera pour lui le levier d'Archiinèdc.
Un mari de talent ne suppose jamais ouvertement que sa lemmc a un amant.
['n amant obéit à tous les caj)rices d'une femme, et, comme un homme n'est jamais vil dans les bras de sa maîtresse, il emploiera pour lui plaire des moyens qui souvent répugnent à un mari.
Un amant apprend à une femme tout ce qu'un mari lui a caché.
Toutes les sensations qu'une femme apporte à son amant, elle les échange; elles lui reviennent toujours plus fortes, elles sont aussi riches de ce (jn'clles ont doiiné que de ce qu'elles ont reçu. C'est un commerce où presque tous les maris (inissenl par faire banqueroute.
Un amant ne parle à une femme que de ce qui peut la grandir, laiulis qu'un mari, même en aimant, ne peut se défendre de donner des conseils qui ont toujours un air de blâme.
Un amant procède toujours de sa maîtresse à lui ; c'est le contraire chez les maris.
Un amant a toujours le désir de paraître aimable. Il y a dans ce sentiment un principe d'exagération qui mène au ridicule, et dont il faut savoir proiiler.
Ouand un crime est commis, le juge d'instruction sait (sauf le cas d'un forçat libéré qui assassine au hasard) (lu'il n'existe |)as plus de cinq personnes
auxquelles il puisse attribuer le coup. Il part de là pour établir ses conjectures. Un mari doit raisonner comme lejuge : il n'a pas trois personnes à soupootmer dans la société, quand il veut chercher quel est l'amant de sa femme.
Un amant n'a jamais tort.
1/amunt d'une femme mariée vient lui dire ; u Madame, vous avez besoin de repos. V^ous avez à donner l'exemple de la vertu à vos enfants. A ous avez juré de faire le bonheur d^un mari qui, à quelques défauts près (et j'en ai plus que lui), mérite votre estime. Eh bien, il faut me sacrifier votre famille et votre vie, parce que j'ai vu que vous aviez une jolie jambe. Qu'il ne vous échappe même pas un murmure ; car un regret est une offense, que je punirais d'une peine plus sévère que celle dimt la loi menace les épouses adultères. Pour prix de ces sacrilices, je vous apporte autant de plaisirs que de peines, n Chose incroyable, un amant triomphe!... La forme qu'il donneàson discours fait tout passer. Il ne dit jamais qu'un mot ni J'aime.» Un amant est un héraut qui proclame ou le mérite, ou la beauté, ou l'esprit d'une femme. Que proclame un mari?.. .
Somme toute, l'amour qu'une femme mariée inspire ou celui qu'elle ressent est le sentiment le moins Oatteur qu'il y ait au monde : chez elle, c'est urîcimmerjse vanité; chez son amant, c'est égoïsnie. L'amant d'une femme mariée contracte trop d'obligations, pour qu'il se rencontre trois hommes par siècle qui daignent s'acquitter; il devrait consacrer toute sa vie à sa maîtresse, qu'il Unit toujours par abandonner : l'un et l'autre le savent, et depuis que les sociétés existent, l'une a toujours été aussi sublime que l'autre a été ingrat. Une grande passion excite quelquefois la pitié des juges qui les condamnent; mais où voyez-vous des passions vraies et durables? Quelle puissance ne faut-il pas à un mari, pour lutter avec succès contre un homme dont les prestiges amènent une femme à se soumettre à de Icls malheurs!
Nous estimons que, règle générale, un mari peut, en sachant bien employer les moyensdedéfenseque nous avons déjà développés, amener sa femme jusqu'à l'âge de vingt-sept ans, non pas sans qu'elle ail choisi d'amant, mais sans qu'elle ait commis le grand crime. Il se rencontre bien çà et là des hommes qui, doués d'un profond génie conjugal, peuvent conserver leurs femmes pour eux seuls, corps
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
ri ânip, jusqu'à trente ou Irerite cinq-ans; mais ce sont (le ces exceptions qui causent une sorte de scandale et d"efFroi. Ce phénomène n'arrive guère qu'en province, où la vie étant diaphane et les maisons vitrifiées, un homme s'y trouve ainsi armé dun immense pouvoir. Cette miraculeuseassistance donnée à un mcfri par les hommes et les choses s'évanouit toujours au milieu d'une ville dont la population monteà deux centcinquante mille âmes. Alors, il serait à peu près prouvé que l'âge de trente ans est Tàge critique de la vertu. Ce serait donc à ce moment qu'une femme devient d'une garde si difficile, que, pour réussir à toujours l'enchair.er dans le paradis conjugal, il faut en venir à l'emploi des derniers moyens de défense qui nous restent et que vont dévoiler VEssai sur la police, V -irt (le rentrer chez soi, et les Péripéties.
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