LA SOURICIÈRE A DÉTENTE
LA FEMME
Pourquoi vous en allez-vous donc de si bonne heure, ce soir?...
LE MARI , mystérieuseinsnl .
Ah! c'est pour une affaire d'autant plus douloureuse, que je ne vois vraiment pas comment je vais faire pour l'arranger!...
LA FEMME
De quoi s'agit-il donc? — Charles... lu es un monstre si tu ne me dis pas ce que tu vas faire...
Ma chère, cet étourdi de Prosper Magnan a un duel avec M. de Fonlanges, à propos d'une (ille d'Opéra... Ou'as-tu donc?...
Rien... Il fait très-chaud ici. Ensuite je ne sais pas d'où cela peut venir... mais pendant toute In journée... il m'a monté des feux au visage...
i.E MARI , « part.
Elle aime M. de Fontanges!... [Haut.) Célestine! (/^/ c?ve 7>/î/s /br/.) Céîestine, accourez donc, madame se trouve mal !...
Vous comprenez qu'un mari d'esprit doit trouver mille manières de tendre ces trois espèces de souricières.
RK LA CORnES^POSTDAlVCE.
Écrire une lettre et la faire jeter à la poste; recevoir la réponse, la lire et la brûler : voilà la correspondance réduite à sa plus simple expression.
Cependant examinez quelles immenses ressources la civilisation, nos mœurs et l'amour ont mises à la disposition des femmes, pour soustraire ces actes matériels à la pénétration maritale.
La l;oîle inexorable qui tend une bouche ouverte à tous venants reçoit sa pâture budgétaire de toutes mains.
Il y a l'invention fatale des bureaux restants Un amant trouve dans le monde cent charitables personnes, masculines ou féminines, qui . à charge de revanche, glisseront le doux billet dans la main amoureuse et intelligente de sa belle maîtresse.
La correspondance est un Protée. Il y a dt^s encres sympathiques, et un jeune célil.'ataire nous a confié avoir écrit une lettre .^ur la garde blanche d'un livre nouveau qui , demandé au libraire par le mari^ e l arrivé entre les mains de sa maîtresse prévenue la veifle de cette ruse adorable
La femme amoureuse qui redoutera la jalousie d'un m.ari, écrira, lira des billets doux pendant le temps consacré à ces mystérieuses occupations pendant lesquelles le mari le plus iyrannique est obligé de la laisser libre.
Enfin les amants ont tous l'art de créer uîie télégraphie particulière dont il est bien difficile de comprendre les capricieux signaux. Au bal, une fleur bizarrement placée dans la coiffure; au spectacle, un mouchoir déplié sur le devant de la loge; une démangeaison au nez ; la couleur particulière d'une ceinture; un chapeau mis ou ùlé; une robe portée plutôt que telle autre; une romance chantée dans un concert, ou des notes particulières touchées au piano; un regard fixé sur un point convenu, tout, jusqu'à l'orgue de Barbarie qui passe sous vos fenêtres, et s'en va si l'on ouvre une persiennc, jusqu'à l'annonce d'un cheval à vendre insérée dans le journal , et même jusqu'à rous, tout sera orrespondance.
En effet, que de fois une fenmic aura prié malicieusement son mari de lui faire telle commission, d'aller à tel magasin, dans telle maison, en ayant prévenu son amant que votre présence à tel endroil est un oui ou un non!
Ici le professeur avoue à sa honte qu'il n'existe aucun moyen d'empêcher deux amants de correspondre. Mais le machiavélisme marital se relève plus fort de celte impuissance qu'il ne l'a jamais été d'aucun moyen coercitif.
Une convention qui doit rester sacrée entre les époux, est celle par laquelle ils se jurent l'un à l'autre de respecter le cachet de leurs lettres respectives. Celui-là est un mari habile qui consacre ce principe en entrant en ménage, et qui sait y obéir consciencieusemenl.
En laissant à une femme la liberté la plus illimitée d'écrire et derecevoirdes!ettres,vousvous ménagez le moyen d'apprendre le moment où elle correspondra avec son amanl.
Mais en supposant que votre femme se défiât de
PIIYSIOLOGII' DU MAIUACK.
vous, et qu'elle couvrit des ombres les plus impénétrables les ressorts qu'elle emploiera pour vous dérober sa corresi)ondance, irest-cc pas ici le lieu de déployer celle puissance intellectuelle dont nous vous avons armé dans la Méditation de la Douane ? L'homme qui ne voit pas quand sa femme a écrit à son amant ou quand elle en a reçu une réponse, est un mari incomplet.
I/éUule profonde que vous devez faire des mouvcnienls, des actions, des gestes, des regards de votre femme, sera peut-être pénible et fatigante, mais elle durera peu; car il ne s'agit que de découvrir quand votre fenmie et son amant correspondent et de quelle manière.
Nous ne pouvons pas croire qu'un mari, même d'une médiocre intelligence, ne sache pas deviner celte manœuvre féminine , quand il soupçonne qu'elle a lieu.
Maintenant jugez, par une seule aventure, de tous les moyens de police et de répression que vous offre la correspondance.
LU jeune avocat, auquel une passion frénétique révéla quelques-uns des principes consacrés dans celle importante partie de notre ouvrage, avait épousé une jeune personne dont il était faiblement ain)é (ce qu'il considéra comme un très-grand bonheur); et, au bout d'une seule année de mariage, il s'aperçut que sa chère Anna (elle s'appelait Anna) aimait le premier commis d'un agent de change.
Adolphe Bodson était un jeune homme de vingtcinq ans environ , d'une jolie figure , aimant à s'amuser, comme tous les célibataires possibles. Il était économe , probe, avait un cœur excellent, montait bien à cheval, parlait spirituellement, tenait de fort beaux cheveux noirs toujours frisés , et sa mise ne manquait pas d'élégance. Bref, il aurait fait honneur et profit à une duchesse. L'avocat était laid, petit, trapu, carré, chafouin et mari. Anna, belle et grande, avait des yeux fendus en amande, le teint blanc, et les traits délicats. Elle était tout amour, et la passion animait son regard d'une expression magique Elle appartenait à une famille pauvre; maître Lebrun avait douze mille livres de rente : lout est expliqué.
Un soir, Lebrun rentre chez lui d'un air visiblement abattu. Il passe dans son cabinet pour y travailler; mais il revient aussitôt chez sa femme en grelottant, car il a la fièvre, et ne tarde pas à se mettre au lit. Il gémit, plaint ses clients, et surtout une pauvre veuve dont il devait, le lendemain même, sauver la fortune par une transaction. Le rendezvous était pris avec les gens d'affaires, et il se sentait hors d'état d'y aller. Après avoir sommeillé un (piart d'heure, il se réveille, et d'une voix faible, prie sa femme décrire à l'un de ses amis intimes de
le remplacer dans la conférence qui a lieu le lendemain. 11 dicte une longue lettre, et suit, du regard, l'espace que ])rennent ses phrases sur le papier. (Uiaiid il fallut commencer le recto du second leiiil let, l'avocat était en train de peindre à son confrère la joie que sa cliente aurait, si la transaction était signée, et le fatal recto commençait par ces mots :
aion bon ami, allez, ah! allez aussitôt chez madame (le Fernon; vous y serez attendu bien im~ patieniment. Elle demeure rve du Sentier, n" 7. Pardonnez-moi de vous en dire si peu , mais je comp'iç sur votre admirable sens pour deviner ce que je ne puis expliquer.
Tout à vous.
— Donnez-moi la lettre, dit l'avocat, pour qno je voie s'il n'y a pas de fautes , avant de la signer.
Linfortuncc, dont la prudence avait été endormie par la nature de cette épitre hérissée presque lout entière des termes les plus barbares de la lan- •gue judiciaire, livre la lettre.
Aussitotque Lebrun possède le fallacieux écrit, il se plaint, se tortille, et réclame je ne sais quel bon office de sa femme.
Elle s'absente deux minutes, pendant lesquelles l'avocat saute hors du lit. plie un papier en forme de lettre, et cache la missive écrite par sa femme. ()uand Anna revient, l'habile mari cachette le papier blanc, le fait adresser, par elle, à celui de ses amis auquel la lettre soustraite semblait destinée, ot la pauvre créature remet le candide message à un domestique.
Lebrun parait se calmer insensiblement, il s'endort ou fait semblant ; et le lendemain malin il affecte encore d'avoir de vagues douleurs.
Deux jours après, il enlève le premier feuillet de la lettre, met un e au mot tout, dans cette phrase, tout à vous, il plie mystérieusement le papier innocemment faussaire, le cachette, sort de la chambre conjugale, appelle la soubrette et lui dit :
— Madame vous prie de porter ce'a chez M. Adolphe Bodson , courez...
Il voit partir la femme de chambre; et aussitôt après, il prétexte une affaire et s'en va, rue du Sentier, à l'adresse indiquée.
Il attend paisiblement son rival, chez l'ami qui s'était prêté à son dessein. L'amant, ivre de bonheur, accourt, demande madame deVernon; il est introduit, et se trouve face à face avec maitre Leijrun, qui lui montre un visage pâle, mais froid, des yeux tranquilles, mais implacables.
— Monsieur, dit-il d'une voix émue au jeune commis dont le cœur palpita de terreur, vous aimez ma femme, vous essayez de lui plaire; je ne saurai
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
vousenvouloir, puisque à votre place et à votre âge, j'en eusse fait tout autant. Mais Anna est au désespoir, vous avez troublé sa félicité, l'enfer est dans son cœur. Aussi m"a-t-elle tout confié. Une querelle facilement apaisée l'avait poussée à vous écrire le billet que vous avez reçu; elle m'a envoyé ici à sa place. Je ne vous dirai pas, monsieur, qu'en persistant dans vos projets de séduction, vous feriez le malheur de celle que vous aimez ; que vous la priveriez de mon estime, et un jour de la vôtre; que ' ous signeriez votre crime jusque dans l'avenir en préparant peut-être des chagrins à mes enfants ; je ne vous parle même pas de l'amertume que vous jetteriez dans ma vie; malheureusement, ce sont des chansons!... 3Iais je vous déclare, monsieur, que la moindre démarche de votre part serait le sijinal d'un crime ; car je ne me fierais pas à un duel |jour vous percer le cœur!...
Là, les yeux de l'avocat distillèrent la mort.
— Eh, monsieur, reprit-il d'une voix plus douce, vous êtes jeune, vous avez le cœur généreux; faites un sacrifice au bonheur à venir de celle que vous aimez... Abandonnez-la, ne la revoyez jamais. Et s'il vous faut absolument quelqu'un de la famille, j'ai une jeune tante que personne n'a pu fixer; elle est charmante, pleine d'esprit et riche : entreprenez sa conversion, et laissez en repos une femme vertueuse.
Ce mélange de plaisanterie et de terreur, la fixité du regard et le son de voix profond du mari, firent une incroyable impression sur l'amant.
Il resta deux minutes interdit, comme les gens trop passionnés, auxquels la violence d'un choc enlève toute présence d'esprit.
Si Anna eut des amants (pure hypothèse), ce ne fut certes pas Adolphe Bodson.
Ce fait peut servir à vous faire comprendre que la correspondance est un poignard à deux tranchants, qui profite autant à la défense du mari qu'à Vinconséquence de la femme. Vous favoriserez donc la correspondance, par la même raison que M. le préfet de police fait allumer soigneusement les réverbères de Paris.
DES F.SPlOIVS.
S'abaisser jusqu'à mendier des révélations auprès de ses gens, tomber plus bas qu'eux en leur payant une confidence, ce n'est pas un crime; c'est peutêtre une lâcheté, mais c'est assurément une sottise ; car rien ne vous garantit la probité d'un domestique
IIE B\r7,AC. I.
qui trahit sa maltresse; et vous ne saurez jamais s'il est dans vos in térêts ou dans ceux de votre femme. Ce point sera donc une chose jugée sans retour.
La nature, cette bonne et tendre parente, a placé près d'une mère de famille les espions les plus sûrs et les plus fins, les plus véridiques et en même temps les plus discrets qu'il y ait au monde. Ils sont muets et ils parlent, ils voient tout et ne paraissent rien voir.
In jour, un de mes amis me rencontre sur le boulevard ; il m'invite à dîner, et nous allons chez lui.
La table était déjà servie, et la maîtresse du logis distribuait à ses deux filles des assiettes pleines d'un fumant potage. .( Voilà de mes premiers symptômes, )) me dis-je.
Nous nous asseyons. Le premier mot du mari, qui n'y entendait pas finesse et ne parlait que par désœuvrement, fut de demander :
— Est-il venu quelqu'un aujourd'hui?...
— Pas un chat ! lui répond sa femme sans le regarder.
Je n'oublierai jamais la vivacité avec laquelle les deux filles levèrent les yeux sur leur mère. L'aînée surtout, âgée de huit ans , eut quelque chose de particulier dans le regard. Il y eut tout à la fois des révélations et du mystère, de la curiosité et du silence, de l'étonnement et de la sécurité. S'il y eut quelque chose de comparable à la vélocité avec laquelle cette flamme candide s'échappa de leurs yeux, ce fut la prudence avec laquelle elles déroulèrent toutes deux, comme des jalousies, les plis gracieux de leurs blanches paupières.
Douces et charmantes créatures qui, depuis l'âge de neuf ans jusqu'à la nubilité, faites souvent le tourment d'une mère, même quand elle n'est pas coquette, est-ce donc par privilège ou par instinct que vos jeunes oreilles entendent le plus faible éclat d'une voix d'homme , au travers des murs et des portes; que vos yeux voient tout, que votre jeune esprit s'e-xerce à deviner même la signification d'un mot dit en l'air, même celle que peut avoir le moindre geste de vos mères?
Il y a de la reconnaissance et je ne sais quoi d'instinctif dans la prédilection des pères pour leurs filles et des mères pour leurs garçons.
Mais l'art d'instituer desespions, en quelque sorte matériels, est un enfantillage, et rien n'est plus facile de trouver mieux que ce bedeau qui s'avisa de placer des coquilles d'œufs dans son lit, et qui n'obtint d'autre compliment de condoléance de la part de son compère stupéfait, que : <( Tu ne les aurais pas si bien cassés! »
Le maréchal de Saxe ne donna guère plus de consolation à la Popclinière, quand ils découvrirent
'>Ql\
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
ensemble celte fameuse cheminée tournante, inventée par le duc de Richelieu.
— Voilà le plus bel ouvrage à cornes que j'aie jamais vu!... s'écria le vainqueur de Fontenoi.
Ksperons que votre espionnage no vous apprendra encore rien d"aussi fâcheux. Ces malheurs-là sont les fruits de la guerre civile, et nous n'y sommes pas.
Le pape ne met que des livres à l'index ; vous marquerez d'un sceau de réprobation les hommes et les choses.
Interdit à madame d'aller au bain autre part que chez elle.
Interdit à madame de recevoir chez elle celui que vous soupçonnez être son amant, et toutes les personnes qui pourraient s'intéressera leur amour.
Interdit à madame de se promener sans vous.
Mais les bizarreries auxquelles donnent naissance, dans chaque ménage, la diversité des caractères, les innombrables incidents des passions, et les habitudes des époux, impriment à ce Livre noir de tels changements, elles en multiplient ou en effacent les lignes avec une telle rapidité, qu'un ami de l'auteur appelait cet Index : l'Histoire des variations de l'Église conjugale.
Il n'existe que deux choses qu'on puisse soumettre à des principes fixes : la campagne et la promenade.
Un mari ne doit jamais mener ni laisser aller sa femme à la campagne. Ayez une terre, habitez-la, n'y recevez que des dames ou des vieillards, n'y laissez jamais votre femme seule. Mais la conduire, même pour une demi-journée, chez un autre... c'est devenir plus imprudent qu'une autruche.
Surveiller une femme à la campagne, est déjà l'œuvre la plus difficile à accomplir. Pourrez-vous être à la fois dans tous les halliers, grimper sur tous les arbres, suivre la trace d'un amant sur l'herbe foulée la nuit, mais que la rosée du malin redresse et fait renaître aux rayons du soleil? Aurez-vous un œil à chaque brèche des murs du parc? Oh! la campagne et le printemps!... ce sont les deux bras droits du célibat.
Quand une femme arrive à la crise dans laquelle nous supposons qu'elle se trouve, un mari doit rester à la ville jusqu'au moment de la guerre, ou se vouer à tous les déplaisirs d'un cruel espionnage.
En ce qui concerne la promenade, madame veutelle aller aux fêtes, aux spectacles, au bois de Boulogne, sortir pour marchander des étolTes, voir les
modes? Madame ira, sortira, verra, dans l'honorable compagnie de son maître et seigneur.
Si elle saisissait le moment où une occupation qu'il vous serait impossible d'abandonner vous réclame tout entier, pour essayer de vous surprendre i une tacite adhésion à quelque sorlie méditée; si, ; pour l'obtenir, elle se mettait à déployer tous les prestiges et toutes les séductions de ces scènes de càlineries dans lesquelles les femmes excellent et dont votre imagination peut deviner les féconds ressorts; eh bien, le professeur vous engage à vous laisser charmer, à vendre cher la permission demandée, et surtout à convaincre celte créature dont l'âme est, tour à tour, aussi mobile que l'eau, aussi ferme que l'acier, qu'il vous est défendu par l'im- • portance de votre travail de quitter votre cabinet.
Mais aussitôt que votre femme aura mis le pied dans la rue, si elle va à pied, ne lui donnez pas le loisir de faire seulement cinquante pas, soyez sur ses traces et suivez-la, sans qu'elle puisse s'en apercevoir.
Il existe peut-être des Werthers dont celte inquisition va révolter les âmes tendres et délicates. Cette conduite n'est pas plus coupable que celle d'un propriétaire qui se relève la nuit et regarde par la fenêtre pour veiller sur les pêches de ses espaliers. Vous obtiendrez peut-être par là, avant que le crime ne soil commis, des renseignements exacts sur ces apparlemenls que tant d'amoureux louent en ville sous des noms supposés. Si, par un hasard (dont Dieu vous garde), votre femme entrait dans une maison à vous suspecte, informez-vous si le logis a plusieurs issues.
Votre femme monte-l-elle en fiacre, qu'avez-vous à craindre? Un préfet de police auquel les maris auraient dû décerner une couronne d'or mat, n'at-il pas construit, sur chaque place de fiacres, une petite baraque où siège, son registre à la main, un incorruptible gardien de la morale publique? Ne sail-on pas où vont et d'où viennent ces gondoles parisiennes?
Un des principes vitaux de votre police sera d'accompagner parfois voire femme chez les fournisseurs de votre maison, si elle avait l'habitude d'y aller. Vous examinerez soigneusement s'il existe quelque familiarité entre elle et sa mercière, sa marchande de modes, sa couturière, etc. Vous appliquerez là les règles de la Douane conjugale, et vous tirerez vos conclusions.
Si, en votre absence, votre femme, sorlie malgré vous, prétend avoir été à tel endroit, dans tel magasin, allez-y le lendemain, et tâchez de savoir si elle a dit la vérité.
Mais la passion vous dictera, mieux encore que cette Méditation, les ressources de la tyrannie con-
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
jiigale, et nous arrêterons là ces fastidieux enseignements.
DU BCDGET.
En esquissant le portrait d'un mari valide (voyez la Méditation des Prédestinés), nous lui avons soigneusement recommandé de cacher à sa femme la véritable somme à laquelle monte son revenu.
Tout en nous appuyant sur cette base pour établir notre système financier, nous espéronscontribuerà faire tomber l'opinion assez généralementrépandue, qu'il ne faut pas donner le maniement de l'argent à sa femme, Ce principe est une des erreurs populaires qui amènent le plus de contre-sens en ménage.
Et d'abord traitons la question de cœur avant la question d'argent.
Décréter une petite liste civile, pour votre femme et pour les exigences de la maison, et la lui verser comme une contribution , par douzièmes égaux et de mois en mois , emporte en soi quelque chose de petit, de mesquin, de resserré, qui ne peut convenir qu'à des âmes sordides ou méfiantes. Enagissant ainsi, vous vous préparez d'immenses chagrins.
Je veux bien que, pendant les premières années de votre union meUiflque, des scènes plus ou moins gracieuses, des plaisanteries de bon goût, des boursesélégantes,des caresses aient accompagné, décoré le don mensuel ; mais il arrivera un moment où l'étourderiede votre femme, une dissipation imprévue la forceront à implorer un emprunt dans la Chambre. Je suppose que vous accorderez toujours le bill d'indemnité, sans le vendre fort cher, par des discours, comme nos fidèles députés ne manquent pas de le faire. Ils payent, mais ils grognent; vous payerez et ferez des compliments; soit!
Mais dans la crise où nous sommes, les prévisions du budget annuel ne suffisent jamais. Il y a accroissement de fichus , de bonnets, de robes, il y a une dépense inappréciable nécessitée parles congrès, les courriers diplomatiques, par les voies et moyens de l'amour, tandis que les recettes restent les mêmes. Alors commence dans un ménage l'éducation la plus odieuse et la plus épouvantable qu'on puisse donner à une femme. Je ne sache guère que quelques âmes nobles et généreuses qui tiennent à plus haut prix que les millions la pureté du cœur, la franchise de l'âme, et qui pardonneraient mille fois une passion plutôt qu'un mensonge, dont l'instinctive délicatesse a deviné le principe de cette peste de l'âme, dernier degré de la corruption humaine.
Alors, en effet, se passent, dans un ménage, les
scènes d'amour les plus délicieuses. Alorsune femme s'assouplit, et, semblable à la plus brillante de toutes les cordes d'une harpe jetée devant le feu, elle se roule autour de vous, elle vous enlace, elle vous enserre ; elle se prête à toutes vos exigences ;jamais ses discours n'auront été plus tendres; elle les prodigue, ou plutôt elle les vend ; elle arrive à tomber au-dessous d'une fille d'Opéra, car elle se prostitue à son mari. Dans ses plus doux baisers, il y a de l'argent; dans ses paroles, il y a de l'argent. A ce métier, ses entrailles deviennent de plomb pour vous. L'usurier le plus poli, le plus perfide, ne soupèse pas mieux d'un regard la future valeur métallique d'un fils de famille auquel il fait signer un billet, que votre femme n'estime un de vos désirs, en sautant de branche en branche comme un écureuil qui se sauve, afin d'augmenter la somme d'argent par la somme d'appétence. Et ne croyez pas échapper à ses séductions : la nature a donné des trésors de coquetterie à une femme, et la société lésa décuplés par ses modes, ses vêtements, ses broderies et ses pèlerines.
— Si je me marie, disait un des plus honorables généraux de nos anciennes armées, je ne mettrai pas un sou dans la corbeille...
— Et qu'y mettrez-vous donc, général?... dit une jeune personne.
— J^a clef du secrétaire.
La demoiselle fit une petite minauderie d'approbation. Elle agita doucement sa petite tête par un mouvement semblable à celui de l'aiguille aimantée; son menton se releva légèrement, et il semblait qu'elle eut dit : «( J'épouserais le général très-volontiers. )•
Mais, comme question d'argent, quel intérêt voulez-vous donc que prenne une femme dans une machine où elle est gagée comme un teneur de livres?
Examinez l'autre système.
En abandonnant à votre femme, sous couleur de confiance absolue, les deux tiers de votre fortune, et la laissant maîtresse de diriger radininislration conjugale, vous obtenez une estime que rien ne saurait effacer; car la confiance et la noblesse trouvent de puissants échos dans le cœur de la femme. Elle sera grevée d'une responsabilité qui élèvera souvent une barrière d'autant plus forte contre ses dissipations, qu'elle se la sera créée elle-même dans son cœur. Vous, vous avez fait d'abord une part au feu. et vous êtes sur ensuite que votre femme ne s'avilira peut-être jamais.
Maintenant, en cherchant là des moyens de défense , considérez quelles admirables ressources vous offre ce plan de finances.
Vous aurez, dans votre ménage, une cote exacte
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
(le In moralilc de votre reniinc, comme celle de la Bourse donne la mesure du degré de confiance obtenu par le gouvernement.
Kti elTet, pendant les premières années de votre niaria;j;e, votre femme se piquera de vous donner du luxe et de la Scilisfaclion pour votre argent.
Klle instituera une table opulemment servie, renouvellera le mobilier, les équipages, aura toujours, dans le tiroir consacré au bien-aimé, une somme toute prêle. Eh bien, dans les circonstances actuelles, le tiroir sera très-souvenl vide, et monsieur dépensera beaucoup trop. Les économies ordonnées par la Chambre ne frappcntjamais que sur les commis à douze cents francs; or, vous serez le commis à douze cents francs de votre ménage. Vous en rirez, puisque vous aurez amassé, capitalisé, géré le tiers de votre fortune pendant longtemps, semblable à Louis XV, qui s'était fait un petit trésor à part, en cas de inalheur, disait-il.
Ainsi, votre femme parle-t-elle d'économie, ses discours équivaudront aux variations de la cote bursale. Vous pourrez deviner tous les progrès de l'amant par les fluctuations financières, et vous aurez tout concilié, e setnpre bene.
Si, n'appréciant pas cet excès de confiance, votre femme dissipait un jour une forte partie de la fortune, d'abord il serait difficile que cette prodigalité atteignit au tiers des revenus gardé par vous depuis dixans:niaisensuite,la Méditation surleSiPé/v/^é^/es vous apprendra qu'il y a, dans la crise même amenée par les folies de votre femme, d'immenses ressources pour tuer le Minolaure.
Enfin le secret du trésor entassé par vos soins ne doit être connu qu'à votre mort, et si vous aviez besoin d'y puiser pour venir au secours de votre femme, vous, toujours, serez censé avoir joué avec bonheur, ou avoir emprunté à un ami.
Tels sont les vrais principes en fait de budget conjugal.
La police conjugale a son martyrologe. Nous ne citerons qu'un seul fait, parce qu'il pourra faire comprendre la nécessité où sont les maris qui prennent des mesures aussi acerbes, de veiller sur eux-mêmes autant que sur leurs femmes.
[Jn vieil avare, demeurant à T..., ville de plaisir si jamais il en fut, avait épousé une jeune et jolie femme; et il en était tellement épris et jaloux que l'amour triompha de l'usure; car il quitta le commerce pour pouvoir mieux garder sa femme, ne faisant ainsi que changer d'avarice.
J'avoue que je dois la plus grande partie des observations contenues dans cet Essai, sans doute
imparfait encore, à la persoiuie qui a pu jadis étudier cet admirable phénomène conjugal.
l'our le peindre, il suffira d'un seul trait. Quand il allait à la campagne, il ne se couchait jamais sans avoir secrètement ratissé les allées de son parc dans un sens niystérieux, et il avait un râteau particulier pour le sable dont sa maison était entourée.
Il avait fait une étude particulière des vestiges laissés par les pieds des différentes personnes de sa maison; et, dès le malin, il en allait reconnaître les empreintes.
— Tout ceci est de haute futaie, disait-il à la personne dont j'ai parlé, en lui montrant son parc, car on ne voit rien dans les taillis...
Sa femme aimait un des plus charmants jeunes gens de la ville. Depuis neuf ans cette passion vivait, brillante et féconde en plaisirs au cœur des deux amants.
Ils s'étaient devinés d'un seul regard, au milieu d'un bal, et, en dansant, leurs doigts tremblants leur avaient révélé, à travers la peau parfumée de leurs gants, toute l'étendue de leur amour.
Depuis ce jour, ils avaient trouvé l'un et l'autre d'immenses ressources dans les riens dédaignés par les amants heureux, l^n jour, le jeune homme amena son seul confident, d'un air mystérieux, dans un boudoir où, sur une table et sous des globes de verre, il conservait, avec plus de soin qu'il n'en aurait eu pour les plus belles pierreries du monde, des fleurs tondiées de la coiffure de sa maîtresse, grâce à l'emportement de la danse, des brimborions arrachés à des arbres qu'elle avait touchés dans son parc. Il y avait là jusqu'à l'étroite empreinte laissée sur une terre argileuse parle pied de celle femme. — J'entendais, me dit plus tard ce confident, les fortes et sourdes palpitations de son cœur sonner au milieu du silence que nous gardâmes devant les richesses de ce musée d'amour.
Je levai les yeux au plafond comme pour confier au ciel un sentiment que je n'osais exprimer. — Pauvre humanité!... pensais-je...
— 3Iadame de... m'a dit qu'un soir, au bal, on vous avait trouvé presque évanoui dans son salon de jeu ?... lui demandai-je.
— Je crois bien , dit-il en voilant le feu de son regard, je lui avais baisé le bras!... Mais, ajoulat-il en me serrant la main et me lançant un de ces regards qui semblent presser le cœur, son mari a dans ce moment-ci la goutte bien près de l'estomac...
Quelque temps après, le vieil avare revint à la vie, et parut avoir fait un nouveau bail; mais, au milieu de sa convalescence, il se mit au lit un matin, et mourut subitement. Des symptômes de poison éclatèrent si violemment sur le corps du défunt
PHYSIOLOGIE DU MARIAGIi.
que Injustice informa, et les deux amants furent arrêtés.
Alors il se passa, devant la cour d'assises, la scène la plus déchirante qui jamais ait remué le cœur d'un jury. Dans Tiiistruction du procès, chacun des deux amants avait sans détour avoué le crime, et, par une même pensée, s'en était seul chargé, pour sauver, l'une son amant, l'autre sa maîtresse. 11 se trouva deux coupables là où la justice n'en cherchait qu'un seul. Les débats ne furent que des démentis qu'ils se donnèrent l'un à l'autre avec toute la fureur du dévouement de l'amour.
Ils étaient réunis pour la première fois, mais sur le banc des criminels, et séparés par un gendarme. Ils furent condamnés à l'unanimité par des jurés en pleurs.
Personne, parmi ceux qui eurent le courage barbare de les voir conduire à l'échafaud, ne peut aujourd'hui parler d'eux sans frissonner. La religion leur avait arraché le repentir du crime, mais non l'abjuration de leur amour.
L'échafaud fut leur lit nuptial , et ils s'y couchèrent ensemble dans la longue nuit de la mort.
MlÉDITATION XXI.
i,'art de rentrer chez sot.
Incapable de maîtriser les bouillants transports de son inquiétude, plus d'un mari commet la faute d'arriver au logis et d'entrer chez sa femme pour triompher de sa faiblesse, comme ces taureaux d'Espagne qui, animés par le handerUlo rouge, éventrent de leurs cornes furieuses les chevaux et les matadors, picadors, toréadors et consorts.
Oh ! rentrer d'un air craintif et doux , comme Mascarille qui s'attend à des coups de bâton et devient gai comme un pinson en trouvant son maître de belle humeur!... voilà qui est d'un homme sage!...
— Oui, ma chère amie, je sais qu'en mon absence vous aviez tout pouvoir de mal faire!... A votre place une autre aurait peut-être jeté la maison par les fenêtres, et vous n'avez cassé qu'un carreau! Dieu vous bénisse de votre clémence! Conduisezvous toujours ainsi, et vous pouvez compter sur ma reconnaissance.
Telles sont les idées que doivent trahir vos manières et votre physionomie; mais, à part, vous vous dites : — 11 est peut-être venu!...
Apporter toujours une figure aimable au logis , est une des lois conjugales qui ne souflVenl pas d'exception.
3Iais l'art de ne sortir de chez soi que pour y rentrer quand la police vous a révélé une conspiration, mais savoir rentrer à propos... ah! ce sont des enseignements impossibles à formuler. Ici tout est (inesse et tact. Les événements de la vie sont toujours plus féconds que l'imagination humaine. Aussi nous contenterons-nous d'essayer de doter ce livre d'une histoiredigned'être inscrite dans les archives de l'abbaye deThélème. Elle aura l'immense mérite de vous dévoiler un nouveau moyen de défense, légèrement indiqué par l'un des aphorismes du professeur, et de mettre en action la morale de la présente Méditation, seule manière de vous instruire. M. de B. , officier d'ordonnance et momentanément attaché en qualité de secrétaire près de Louis Bonaparte, roi de Hollande, se trouvait au château de Saint-Leu, près Paris, où la reine Hortense tenait sa cour, et où toutes les dames de son service l'avaient accompagnée.
Le jeune officier était assez agréable, et blond. Il avait l'air pincé, paraissait un peu trop content de lui-même et trop infatué de l'ascendant militaire; du reste, passablement spirituel et très-complinienteur. Pourquoi toutes ses galanteries étaient-elles devenues insupportables à toutes les femmes de la reine?... C'est ce que l'histoire ne dit pas. Peut-être avait-il fait la faute d'offrir à toutes un même hommage?... Précisément. Mais, chez lui, c'était astuce. Il adorait, pour le moment, l'une d'entre elles, madame la comtesse de ***. La comtesse n'osait défendre son amant, parce qu'elle aurait ainsi avoué son secret, et, par une bizarrerie assez explicable, les épigrammes les plus sanglantes parlaient de ses jolies lèvres , tandis que son cœur logeait Timage proprette du joli militaire.
Il existe une nature de femme auprès de laquelle réussissent les hommes un peu suffisants, dont la toilette est élégante et le pied bien chaussé. Ce sont les femmes à minauderies, délicates, et recherchées. La comtesse était, sauf les minauderies, qui, chez elle, avaient un caractère particulier d'innocence et de vérité, une de ces personnes-là. Elle ap[)artenail à la famille des N..., où les bonnes manières sont conservées traditionnellement.
Son mari, le comte de..., était (ils de la vieille duchesse de L., et il avait courbé la tête devant l'idolcdu jour. Napoléon l'ayant récenuncnt nommé comte, il se (latlait d'obtenir une and)assa(le ; mais, en attendant, il se contentait d'une clef de chambellan; et s'il laissait sa femme auprès de la reine Hortense, c'était sans doute par calcul d'ambition.
— Mon (ils, lui «lit un malin sa mèro, votre femme chasse «le race. Elle aime M. de B.
— Vous plaisantez, nin mère? Il m'a rniprunli" hier cent napoléons.
l'HYSlOLOGIE DU MARIAGE.
— Si vous ne tenez pas plus à votre femme qu'à votre argent, n'en parlons plus! dit sèchement la vieille dame.
Le futur ambassadeur observa les deux amants, et ce fut en jouant au billard avec la reine, l'officier et sa femme, qu'il obtint une de ces preuves aussi légères en apparence, qu'elles sont irrécusables aux yeux d'un diplomate.
— Ils sont plus avancés qu'ils ne le croient euxmêmes !... dit le comte de *** à sa mère.
Et il versa dans l'âme aussi savante que rusée de la duchesse le chagrin profond dont il était accablé par celle découverte amère. Il aimait la comtesse, et sa femme, sans avoir précisément ce qu'on nomme des principes, était mariée depuis trop peu de temps pour ne pas être encore attachée à ses devoirs.
La duchesse se chargea de sonder le cœur de sa bru. Elle jugea qu'il y avait encore de la ressource dans cette âme neuve et délicate; et elle promit à son fils de perdre 31. de B. sans retour.
Un soir, au moment où les parties étaient finies, que toutes les dames avaient commencé une de ces' causeries familières où se confisent les médisances, et que la comtesse faisait son service auprès de la reine, madame de L. saisit cette occasion pour apprendre à l'assemblée féminine le grand secret de l'amour de M. de B. pour sa bru. Toutes de se récrier. La duchesse ayant recueilli les voix, il fut décidé à l'unanimité que celle-là qui réussirait à chasser du château l'officier, rendrait un service signalé à la reine Hortense, qui en était excédée, et à toutes ses femmes qui le haïssaient, et pour cause. La vieille dame réclama l'assistance des belles conspiratrices, et chacune promit sa coopération à tout ce qui pourrait élrc tenté.
En quarante-huit heures, l'astucieuse belle-mère devint la confidente et de sa bru et de l'amant. Trois jours après, elle avait fait espérer au jeune officier la faveur d'un tête-à-tête à la suite d'un déjeuner. Il fut arrêté que M. de B. partirait le matin de bonne heure pour Paris et reviendrait secrètement. La reine avait annoncé le dessein d'aller, avec toute la compagnie, suivre, ce jour-là, une chasse au sanglier, et la comtesse devait feindre une indisposition. Le comte, ayant été envoyé à Paris par le roi Louis, donnait peu d'inquiétude.
Pour concevoir toute la perfidie du plan de la duchesse, il faut expliquer succinctement la disposition de l'appartement exigu qu'occupait la comtesse au château. 11 était silué au premier étage, au-dessus des petits appartements de la reine, et au bout d'un long corridor. On entrait immédiatement dans une chambre à coucher, à droite et à gauche de laquelle se trouvaient deux cabinets. Celui de droite était un cabinet de toilette, et celui de gau-
che avait été récemment transformé en boudoir par la comtesse. On sait ce qu'est un cabinet de campagne : celui-là n'avait que les quatre murs. 11 était décoré d'une tenture grise, et il n'y avait encore qu'un petit divan et un tapis; car l'ameubleraenl devait en être achevé sous peu de jours. La duchesse n'avait conçu sa noirceur que d'après ces circonstances, qui, bien que légères en apparence, la servirent admirablement.
Sur les onze heures, un déjeuner délicat est préparé dans la chambre. L'officier, revenant de Paris, déchirait à coups d'éperons les flancs de son cheval, Il arrive enfin, il confie le noble animal à son valet, escalade les murs du parc, vole au château et parvient à la chambre sans avoir été vu même d'un jardinier.
Les officiers d'ordonnance portaient alors, si vous ne vous en souvenez pas, des pantalons collants, trèsserrés, et un petit shako étroit et long, costume aussi favorable pour se faire admirer le jour d'une revue, qu'il est gênant dans un rendez-vous. La vieille femme avait calculé toute l'inopportunité de l'uniforme.
Le déjeuner fut d'une gaieté folle. La comtesse ni sa mère ne buvaient de vin; mais l'officier, qui connaissait le proverbe, sabla fort joliment autant de Champagne qu'il en fallait pour aiguiser son amour et son esprit.
Le déjeuner terminé, l'officier regarda la bellemère qui , poursuivant son rôle de complice, dit :
— J'entends une voiture, je crois!...
Et de sortir.
Elle rentre au bout de trois minutes.
— C'est le comte!... s'écria-t-elle en poussant les deux amants dans le boudoir. Soyez tranquilles !... leur dit-elle. Prenez donc votre shako! ajouta-t-elle en gourmandant par un geste l'imprudent jeune homme.
Elle recula vivement la table dans le cabinet de toilette ; et, par ses soins, le désordre de la chambre se trouva entièrement réparé au moment où son fils apparut.
— Ma femme est malade?... demanda le comte.
— Non, mon ami, répond la mère. Son mal s'est promptement dissipé ; elle est à la chasse, à ce que je crois?...
Puis elle lui fait un signe de tête comme pour lui dire : » Ils sont là !... i>
— Mais êtes-vous folle, répond le comte à voi.\ basse, de les enfermer ainsi?...
— Vous n'avez rien à craindre, reprit la duchesse, j'ai mis dans son vin...
— Quoi?...
— Le plus prompt de tous les purgatifs.
Entre le roi de Hollande. Il venait demander au
PHYSIOLOGIE DU xMARIAGE.
comte le résultat de la mission qu'il lui avait donnée. La duchesse essaya, par quelques-unes de ces phrases mystérieuses que savent si bien dire les femmes, d'obliger Sa Majesté à emmener le comte chez elle.
Aussitôt que les deux amants se trouvèrent dans le boudoir, la comtesse, stupéfaite en reconnaissant la voix de son mari, dit bien bas au séduisant officier :
— Ah ! monsieur, vous voyez à quoi je me suis exposée pour vous !
— 3Iais, chère Marie ! mon amour vous récompensera de tous vos sacrifices, et je te serai fidèle jusqu'à la mort. {A part et en lui-même : Oh ! oh ! quelle douleur!...)
— Ah ! s'écria la jeune femme, qui se tordit les mains en entendant marcher son mari près de la porte du boudoir, il n'y a pas d'amour qui puisse payer de telles terreurs... Monsieur, ne m'approchez pas...
— 0 ma bien-aimée, mon cher trésor! dit-il en s'agenouillant avec respect, je serai pour toi ce que tu voudras que je sois!... Ordonne, je m'éloignerai. Rappelle-moi... je viendrai. Je serai le plus sourais, comme je veux être... (s.... D... j'ai la colique!) le plus constant des amants... 0 ma belle Marie! (Ah! je suis perdu. C'est à en mourir!...)
Ici l'officier marcha vers la fenêtre pour l'ouvrir et se précipiter la tête la première dans le jardin; maisilaperçutlareinellortenseet ses femmes. Alors il se tourna vers la comtesse en portant la main à la partie la plus décisive de son uniforme, et, dans son désespoir, il s'écria d'une voix étouffée :
— Pardon, madame, mais il m'est impossible d'y tenir plus longtemps.
— Monsieur, êtes-vous fou?... s'écria la jeune femme en s'apercevant que l'amour seul n'agitait pas cette figure égarée.
L'officier, pleurant de rage, se replia vivement sur le shako qu'il avait jeté dans un coin.
— Eh bien, comtesse..., disait la reine Ilortense en entrant dans la chambre à coucher d"où le comte elle roi venaient de sortir, comment allez-vous? Mais où est-elle donc ?
— Madame!... s'écria la jeune femme en s'élançant à la porte du boudoii, n'entrez pas!... Ah! mon Dieu, n'entrez pas !
La comtesse se tut, car elle vit toutes ses compagnes dans la chambre. Elle regarda la reine. Ilortense, qui avait autant d'indulgence que de curiosité, flt un geste, et toute sa suite se retira.
Le même jour, l'officier part pour l'armée, arrive aux avant-postes, cherche la mort et la trouve. C"élait un brave, mais ce n'était pas un philosophe.
On prétend qu'un de nos peintres les plus célè-
bres, ayant conçu pour la femme d'un de ses amis un amour qui fut partagé, eut à subir toutes les horreurs d'un semblable rendez-vous que le mari avait préparé par vengeance; mais, s'il faut en croire la chronique, il y eut une double honte; et, plus sages que 31. de B..., les amants, surpris parla même infirmité, ne se tuèrent ni l'un ni l'autre.
La manière dont un mari doit se comporter en rentrant chez lui dépend aussi de beaucoup de circonstances. Exemple :
Lord Catesby était d'une force prodigieuse. Il arrive, un jour, qu'en revenant d'une chasse au renard à laquelle il avait promis d'aller, sans doute par feinte, il se dirige vers une haie de son parc où il disait voir un très-beau cheval. Comme il avait la passion des chevaux, il s'avance pour admirer celui-là de plus près. Il aperçoit lady Catesby, au secours de laquelle il était temps d'accourir, pour peu qu'il fut jaloux de son honneur. Il fond sur un gentleman, dont il interrompt la criminelle conversation en le saisissant à la ceinture; puis il le lance pardessus la haie au bord d'un chemin.
—Songez, monsieur, que c'est à moi qu'il faudra désormais vous adresser pour demander quelque chose ici..., lui dit-il sans emportement.
— Eh bien, milord, auriez-vous la bonté de nie jeter aussi mon cheval?...
Mais le lord flegmatique avait déjà pris le bras de sa femme, et lui disait gravement :
— Je vous blâme beaucoup, ma chère créature, de ne pas m'avoir prévenu que je devais vous aimer pour deux. Désormais, tous les jours pairs je vous aimerai pour le gentleman, et les autres jours pour moi-même.
Cette aventure passe, en Angleterre, pour une des plus belles rentrées connues. Il est vrai que c'était joindre avec un rare bonheur l'éloquence du geste à celle de la parole.
Mais l'art de rentrer chez soi, dont les principes ne sont que des déductions nouvelles du système de politesse et de dissimulation recommandé par nos Méditations antérieures, n'est lui-même que la préparation constante des Péripéties conjugales dont nous allons nous occuper.