IVRESSE
Bien que chaque matin un avis funéraire
Du choléra-morbus trace l'itinéraire,
Et que, pour lui ravir son horrible tribut,
La peur ait épuisé l'huile de Cajeput,
Dans le chaos brillant où tout malheur s'oublie,
Paris a conservé sa stoïque folie.
Insoucieux Paris I rien ne peut l'émouvoir :
Au milieu du fracas il vit sans le savoir,
Il court d'un pied léger sur un chemin d'épines,
Comme le jeune enfant du tableau des SalHues ;
Le Paris de Juillet, enfant de quinze mois.
Sourit aux glaives nus et joue avec ses doigts.
Eh I que sert de subir une terreur panique ?
Chaque jour n'a-t-il pas sa nouvelle chronique ?
Aujourd'hui c'est Pasta, Tancrède féminin.
Qui franchit, pour nous voir, la Manche et l'Apennin ;
Dans son royaume d'or, par un essai timide,
Yéron vient d'exhumer la chevrotante Armide ;
TOM. Il, X5
Puis, c'est Léocadie et son doux fandango ;
Puis, sur le boulevart ennobli par Uago^
De l'arc dQ Saint-Denis le fraternel portique
S'ouvre, et fait large place au drame romantique ;
C'est Montansier, berceau de la vieille chaiiM>n«
Riant de son voisin ébranlé par Samson ;
C'est le martyr Quélen qui fnhnine une bulle ;
C'est Boufié du Gymnase* Odry le Funambule ;
La vive parodie à l'excitant grelot ;
La pesante galté du tragique Ancelot ;
Monnier, le double artiste, émule de Grandville,
Qui se traduit en scène et se fait vaudeville ;
Tous les joyeux acteurs qui, du peuple chéris,
Épuisent, chaque soir, la gatté de Paris.
Puis bourdonnent dans l'air, comme un essaim d'abeilles^
Ces riens étourdissans, éphémères merveilles.
Modernes aujourd'hui et gothiques demain.
Que les oisifs heureux aspirent en chemin,
Qu'enluminent si bien dans leur feuille légère,
Ou le Sterne espagnol de la cité Bergère,
Ou ce Corioh'e ami qui, dans son droit sillon.
Au vice, en pleine mer, fait baisser pavillon.
Bien I joyeux citadins que l'ivresse rassemble. Poursuivez votre bal sur le plancher qui tremble ; A quoi bon vous ronger d'un inutile soin ? Que craignez-vous? la guerre et la peste sont loin : Attendez, pour sortir des molles rêveries. Que le canon du Gzar résonne aux Tuileries, Ou que devant Noblet, au splendide Opéra, Un de vous, en riant, meure du cboléra.
VENDREDI S0m.-8E]£E SEPTEMBRE, m