FAITS POSITIFS
Peu de jours avant le prononcé du délibéré, j'avais entin obtenu du ministre la permission de solliciter mon pro< es, sous les conditions expresses et rigoureuses de ne sortir qu'accompagné du sieur Santerre, nommé à cet effet: de n'aller nulle autre part que chez mes juges, el de rentrer prendre mes repas et coucher en prison; ce qui gênait excessivement mes démarches, el raccourcissait beaucoup le peu de temps accordé pour mes sollicitations.
Dans ce court intervalle, je m'étais présenté au moins dix fois chez M. Goëzman sans pouvoir le rejoindre : le hasard seulement me l'avait fait rencontrer une fois chez un autre conseiller de grand'chambre : mais à une heure tellement incommode, que ces magistrats, pressés de sortir, ne m'accordaient qu'une léa attention. Je n'en fus pas très affeeté, M. Goëzman ne faisant alors que nombre avec mes juges; cette relation intime d'un rapporteur à son client, qui rend l'un aussi attentif que l'autre est disert : cet intérêt pressant qui fait tout expliquer, tout entendre et tout approfondir, n'existaient pas encore entre nous.
.Mais le l" avril, aussitôt qu'il fut chargé du rapport de mon procès, il devint un homme essentiel pour moi; je n'eus plus de repos que je ne l'eusse entretenu. Je me présentai chez lui trois fois dans cette après-midi, et toujours la formule écrite : Beaumarchais supplie Monsieur de vouloir bien lui accorder la faveur d'une audience, et de baisser s s ordres a son portier pour l'heure et le jour. Ce lut vainement; la portière, car c'en était une. fatiguée de moi. m'assura le lendemain malin, à ma quatrième visite, que Monsieur ne voulait voir personne, el qu'il était inutile que je me présendavantage. J'y revins l'après-midi : même réponse,
Si l'on réfléchit que du 1er au '■> avril,' jour auquel M. Goëzman devait rapporter l'affaire, il n'y avait que quatre jours pleins, et que. de ces quatre jours si précieux, j'en avais déjà usé un et demi
en démarches perdues : si l'on sait qu'un ami dé .M. Goëzman ' avait été deux fois liiez lui sans succès pour m'obtenir l'audience, on concevra toute mon inquiétude.
J'appuie sur ces légers détails, parce qu'on me reproché au Palais, aujourd'hui, de n'avoir pas écrit alors à M. 'Goëzman pour le voir. Eh! grands dieux! écrire! une lettre ne pouvait-elle pas rester un jour entier sans réponse, el me l'aire perdre encore vingt-quatre heures, à moi qui comptais les minutes? Et mes cinq courses" en aussi peu de temps ne valaient-elles pas bien une lettre? El ce que j'écrivais chez la portière, n'était-ce donc pas écrire? Et croyez-vqus qu'on ignorai mon empressement, lorsqu'à l'une de ces courses nous vîmes, de mon carrosse, M. Goëzman ouvrir le rideau de son cabinet au premier, qui donne suc le quai, el regarder à travers les vitres le malheureux qui restait à sa porte? <> fait, ainsi que les autres, est attesté par le sieur Santerre, qui m'accompagnait, el dont le témoignage ne saurait être suspect : et il faut le dire et le répéter, car il n'y a pas ici de petites circonstances.
Comme on ne peut tordre mes intentions, et donnée à mes sacrifices d'argenl la tournure de la eorruption.qu'en argumentant de ma négligence à rechercher M. Goëzman, e1 qu'on le l'ait réellement aujourd'hui, il m'est de la plus grande importance que la multiplicité, la vivacité, l'obstination même de mes démarches pour le voir, soienl aussi constatées que leur inutilité. Nous compterons à la lin combien de fois j'ai assiégé sa porte pendant les quatre jours pleins qu'il a élé mon rapporteur. Celte façon d'argumenter à nom tour me lavera peut-être une bonne fois du reproche de négligence. On cessera d'en extraire celui de corruption; d'où l'on conclut que, croyant ma cause mauvaise, je f'étayais par tuilier soi les de manœuvres. AVec ce1 êhchaînemenl d'inductions vicieuses on arrive aux horreurs, aux diffamations, e1 à toutes les indignités qui ont suivi la perte de mon procès. Telle est la marche de l'animosité : nous y reviendrons.
Ne sachant plus à quel parti m'arrèter. j'entrai, en revenant, chez une de mes sœurs pour y prendre conseil et calmer un peu mes sens. Alors le sieur Dairolles, logé dans la maison de ma sœur se ressouvint qu'un nommé Lejay, libraire, avait de- habitudes intimes chez M. Goëzman, et pourrait peut-être me procurer les audiences que je désirais. Il lit venir le sieur Lejay, l'entretint, en reçut l'assurance que, moyennant un sacrifice d'argent, l'audience me serait promptement accordée. Étonné qu'il s'ouvrit une pareille voie, et curieux de savoir quelle espèce de relation pouvait exister