Première partie Mme Goëzman
Avant d'entamer les confrontations de Mme Goëzman avec moi, il est bon de dire un mot de son [dan de défense, le meilleur de tous, s'il était aussi sûr qu'il est commode.
A mesure qu'il se présentait un témoin, Mme Goëzman commençait par le reprocher, le récuser, l'injurier, avant même qu'il eût parlé, puis le laissait dire.
si ainsi que le sieur Santerre, chargé de m'accompagner partout, en fut très maltraité, parce qu'il s'était trouvé présent à l'audience que j'avais obtenue de son mari, el m'avait vu remettre à son laquais la lettre qui me l'avait procurée. Il eut beau représenter que, >'il n'eût pas été avec moi; il ne pourrait certifier ce qu'il n'aurait pas vu; et qu'en aucun'- affaire il n'y aurait pas de témoins écoutés, si on les récusait en vertu même de l'action qui les admet à témoigner; la dame assura qu'il était de la clique infâme <l>ii voulait flétrir sa réputation et celle du magistrat le plu* vertueux; et s'en tint à sa récusation : c'était -"ii thème; il lui était défendu de s'en écarter; rien ne put l'en faire sortir.
M. Falconnet vint ensuite, et fut traité comme le sieur Santerre. — Mais, madame, entendez donc que je suis l'avocat, et que j'ai dû accompagner mon client chez son juge. Assigné depuis pour déposer ce que j'ai vu, puis-je refuser à la vérité le témoignage qu'on me force de lui rendre? — C'était un parti pris : il futrécusé comme les autres : enfin tout autant qu'il s'en présenta se virent
1. J'attends en ce moment quatre ou cinq mémoires contre moi annoncés dans les papiers publics. 11 en a déjà para deu*. l'un du sieur Baculard d'Arnaud, l'autre du r de France. Dans ce dernier après quelques plaintes sur In fausseté des calom- • V indécente de* outrages répandus dans un libelle signé, dit-on, Beaumarchais Malbête, le jrazelier de France entreprend de se justifier par un petit manifeste signé Marin, qui n'e=t pas Malbéte. M. Goëzman les distribue tous deux: c'est chez lui que j'ai fait prendre les exemplaires que j'en ai.
reprochés, récusés, injuriés sans pitié: chacun disait en sortant: ■ quelle femme! je plains Beaumarchais; s'il n'est que souffleté dans sa confrontation, il pourra se vanter d'en être quitte à bon marché.
Un seul témoin parut redoutable à Mme Goëzman; autant elle avait été fière avec tous les bommes, autant elle fut modeste avec la dame Lejay : soit qu'elle comptai moins sUr les égards d'une personne de son sexe, ou que leur ancienne liaison lui donnât quelque inquiétude : >-t cette différence esl d'autant plus remarquable, que la dame Lejay la charge expressément dans sa déposition d'avoir reçu cenl louis pour une audience", d'en avoir exigé et retenu quinze autres, d'avoir sollicité Lejay en sa présence de nier tout ce qui s'est fait entre eux, et de l'avoir voulu faire passer chez l'étrangei pendant qu'un accommoderait l'affaire à Paris; d'avoir «lit, en parlant de M. Goëzman, devant plusieurs personnes :
Il serait impossible de se soutenir honnêtement avec ce qu'on nous donne : mais nous avons l'art de plumer la poule sans la faire crier ». La dame Lejay même ajoutait verbalement que MmeGoëznian leur avait dit, au sujet des quinze louis qu'elle se promettait bien de ne pas rendre : - Tout ce que je regrette, c'esl de n'avoir pas aussi gardé la montre et les cent louis: il n'en serait aujourd'hui ni plus ni moins; » mais que ne pouvant engager Lejay à vaincre son horreur pour un faux serment, elle lui avait dit enfin : « Je trouve un remède à vos répugnances; nous nierons hardiment : puis le lendemain nous ferons dire une messe au Saint- Esprit, et toul sera réparé
Un pareil témoin méritait bien le démenti, la récusation, l'injure, le reproche. Au lieu de l'apostrophe ordinaire, Mme Goëzman rougit, se tait, rêve longtemps, se fait lire une seconde fois la déposition : on croit qu'elle veul la mieux comprendre, afin de la mieux combattre; elle rougit de nouveau, se trouble, demande un verre d'eau, el finit par dire en tremblant : « Madame, nous sommes ici pour avotier la vérité; dites si je me suis jamais comportée indécemment dans votre I tique en badinant avec les
gens qui y étaienl lorsque je vous ai visitée? — Non, madame; aussi n'ai-je pas dit un mot de cria dans ma déposition. — Dites, je vous prie, madame, si j'ai .jamais monté seule avec M. Lejay dans sa chambre; et si j'y suis restée enfermée avec lui demanière à donner à rire et à faire jaser sur mon compte? — Eh! mônDieu, madame, vous m'étonnez beaucoup avec vos étranges questions; tout ce que vousdemandez a-t-il aucuhrapporl avec celle qui nous rassemble? Il s'agit de cent louis que vous avez reçus, de quinze louis que vous avez dan- vos main-, el non de vos tête-à-tête avec mon mari, dont personne ne se plaint. — Madame, je proteste
SUPPLEMENT AL" MÉMOIRE A CONSULTER 3o9
devant qui il appartiendra que j'ai rendu les cent louis el la montre. A l'égard des quinze louis, cela ne regarde personne ; c'est une affaire entre M. Lejay et moi. Et cette étonnante explication est entièrement consignée au procès.
Remarquez bien que l'accusée ne nie pas au témoin les quinze louis et qu'elle se contente d'écarter avec soin tout ee qui peut en amener la discussion : A l'égard des quinze louis, c'est une affaire entre M. Lejay et moi . Pas un mot sur les faits de la déposition; nulle autre interpellation : des Larmes furtives seulement qui font présumer que le témoignage qu'elle invoque sur sa conduite avec le sieur Lejay se rapporte à quelques chagrins domestiques dont elle ne juge pas à propos de rendre compte à la cour. I." greffier attend ses interpellations sur le fond de l'affaire : mai- Mine Goëzman, au grand étonnement des spectateurs, borne là toutes ses questions, proteste qu'elle n'a rien de plus à dire, et ferme la séance.
Je me réserve à faire mes observations sur cette conduite, quand j'aurai montré Mme Goëzman dans tout'- sa force avec moi. On va la voir, en me parlant, prendre un ton bien différent; mais rapprochement, l'an de nuire à la vérité que nous cherchons, la montrera peut-être mieux à des yeux non prévenus, que tous les arguments que j'emploierais pour la mettre au grand jour.
Confrontation de moi à Hme Goëzman,
On n'imaginerait pas combien nous avons eu de peine à nous rencontrer, Mme Goëzman et moi. soit qu'elle fût réellement incommodée autant 'le fuis qu'elle l'a fait «lire an greffe, -<i\ qu'elle eût plus besoin d'être préparée pour soutenir le choc d'une confrontation aussi sérieuse
que la mienne. Enfin, nous sommes en iuv-ence. Après le- serments reçus et les préambules ordinaires sur nos noms
et qualités, on nous demanda -i nous non- connaissions. P<>ur cela non. 'lit Mme Goëzman; je ne le connais ni ne veux jamais le conr naître. ■ Et l'on écrivit. — Je n'ai pas l'honneur non plus 'le connaître ma«lame: mais en la voyant, je ne puis m'empécher de former un vœu tout différent du sien. - Et l'on écrivit.
Mme Goëzman, sommée ensuit.' d'articuler ses reproches, -i elle en avait à fournir contre moi. répondit : Écrivez que je reproche et récuse monsieur parce qu'il est mon ennemi capital, et parce qu'il a une àme atroce connue pour telle dans tout Paris, etc.
Je trouvai la phra-e un peu masculine pour une 'lame: mai? en la
a s'affermir sur -on sie:/e. sortir d'elle-même, enfler sa voix pour
me dire ces premières injures, je jugeai qu'elle avait senti le besoin de
commencer l'attaque par une période vigoureuse pour se mettre en
force, et je ne lui en sus pas mauvais gré.
Sa répon-e écrite en entier, on m'interroge à mon tour. Voici la
360 BEAUMAKCHAIS
mienne : » Je n'ai aucun reproche à faire h madame, pas même sur la petite humeur qui la domine eu ce moment; mais bien des regrets •> lui montrer de ne devoir qu'à un procès criminel l'occasion de lui offrir mes premiers hommages. Quanl à l'atrocité de mou âme; j'espère lui prouver par la modération de mes réponses et par ma conduite respectueuse, que son conseil l'a mal informée sur mon compte. » Et l'on écrivit. Tel est en- général le ion qui a régné cuire cette dame et moi pendant tiuil heures que nous avons passées ensemble en deux fois.
Le greffier lit mes interrogatoires et récolements, après lesquels on demande à Mme Goëzman si elle a quelques observations à faire sur ce qu'elle vient d'entendre. « Ma foi non. monsieur, répond-elle en souriant au magistrat; que voulez-vous que je dise à- tout ce fatras de bêtises? Il faut que ce monsieur ait bien du temps à perdre pour avoir fait écrire tant de platitudes. » Je ne fus pas fâché de la voir un peu adoucie sur mon compte, car enfin des bêtises ne sont pas des atrocités.
« Faites vos interpellations, madame, lui dil le conseiller- commissaire. Je suis obligé de vous prévenir qu'après ce moment il ne sera plus temps. — Eh mais! sur quoi, monsieur?... Je ne vois pas, moi... Ah!... écrivez qu'en général toutes les réponses de monsieur sont fausses et suggérées. »
Je souriais. Elle voulut, en savoir la raison : « C'est, madame, qu'à votre exclamation j'ai bien jugé que vous vous rappeliez subitement celle partiede votre leçon, mais vous auriez pu l'appliquer plus heureusement. Sur une foule d'objets qui vous sont étrangers dans ises interrogatoires, vous ne pouvez savoir si mes réponses sont fausses ou vraies. A l'égard de la suggestion, vous avez certainement confondu, parce qu'étant regardé par votre conseil comme le chef d'une clique (pour user de vos termes), on vous aura dit que je suggérais les réponses aux autres, et non que les miennes m'étaient suggérées. Mais n'auriezvous rien à dire sur la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire et qui m'a procuré l'audience de M. Goëzman? — Certainement, monsieur... attendez... écrivez... quant à l'égard de la soi-disante audience... de la soi-disante... audience... »
Tandis qu'elle cherche ce qu'elle veut dire, j'ai le temps de faire observer au lecteur que le tableau de ces confrontations n'est point nu vain amusement que je lui présente : il m'est très important qu'on y voie l'embarras de la dame pour lier à des idées très communes les grands mots de palais dont son conseil avait eu la gaucherie de les habiller. •• La soi-disante audience... envers et contre tous... ainsi qu'elle avisera... un commencement de preuves par écrit... » et autres phrases où l'on sent la présence du dieu qui inspire la prêtresse et lui fait rendre ses oracles en une langue étrangère, qu'elle-même n'entend point.
Enfin Mme Goëzman fut si longtemps à chercher, répétant toujours la soi-disante audience... le greffier la plume en l'air et nos six yeux braqués sur elle, que M. Chazal, commissaire, lui dit avec douceur : « Eh bien, madame, qu'entendez-vous par la soi-disante audience"! Laissons les mots, assurez vos idées; expliquez-vous et je rédigerai fidèle-
SUPPLÉMENT Al" MÉMOIRE A CONSULTER 361
menl vôtre interpellation. — Je veux dire, monsieur, que je ne me mêle point des affaires ni des audiences de mon mari, mats seulement de mon ménage, et que -i monsieur a remis une lettre à mon laquai?, ce n'a été que par excès de méchanceté : ce que je soutiendrai envers et contre tous. Le greffier écrivait. ■ Daignez nous expliquer, madame, quelle méchanceté vous entendez trouver dans l'action toute simple de remettre une lettre à un valet? •• Nouvel embarras sur ma méchanceté: cela devenait long... et si long... que nous laissâmes là ma méchanceté': mais en revanche elle nous dil : s'il esl vrai que monsieur ait apporté une lettre, auquel de nos gens l'a-t-il remise? — A un jeune laquais blondin qui nous dit être à vous, madame. — Ah ! voilà une bonne contradiction ! Écrivez que monsieur a remis la lettre à un blondin; mon laquais n'e-t pas blond, mais châtain clair. (Je fu? attéré de cette réplique, i Et. si c'était mon laquais, comment est ma livrée? > Me voilà pris : cependant, me remettant un peu. je réponds de mon mieux : Je ne savais pas que madame eût une livrée particulière. — Ecrivez, écrive/, je vous prie, que monsieur, qui a parlé à mon laquai-, ne sait pas que j'ai une livrée particulière, moi qui en ai deux, celle d'hiver et celle d'été. —Madame, j'entends -i peu vous contester les deux livrées d'hiver et d'été, qu'il me semble même que ce laquais était en veste de printemps du matin, parce que non- étions au 3 avril. Pardon si je me suis mal expliqué. Comme en vous mariant il est naturel que vos gens aient quitté votre livrée pour ne plus porter que celle de la maison Goëzman, je n'aurais pu distinguer à l'habit si le laquais était à monsieur ou i madame. 11 a donc bien fallu sur ce point délicat m'en rapporter à sa périlleuse parole : au re-te. qu'il soit blond ou châtain clair: qu'il portât la livrée Goëzman ou la livrée Jamar '. toujours est-il vrai que. devant deux témoin? irréprochables, maiire Falconnet et le sieur Sancerre. un laquais, soi-disant à vous, a été chargé par moi. sur le perron de votre escalier, d'une lettre qu'il ne voulait pas porter alors, parce que monsieur, disait-il. était avec madame; qu'il porta cependant quand je l'eus rassuré, et dont il nous rendit cette réponse verbale: « Vous pouvez monter au cabinet de Monsieur; il va s'y rendre à lin-- - tant par un escalier intérieur. ■ En effet. M. Goëzman nous y joignit peu de temps âpre-.
— Tout ce bavardage ne fail rien, reprit Mme Goëzman. Vous n'avez pas suivi mon laquais sur l'escalier, par devant témoins; ainsi vous ne pouvez attester qu'il m'ait remis la lettre en main- propres, et moi. je déclare que je n'ai jamais reçu aucune lettre de monsieur, m de sa part; et nue je ne me suis mêlée nullement de lui faire avoir cette audience. Écrivez exactement.
« — Eh! dieux! madame, a quel soupçon nous livrez-vous? C'est bien pi-, -i vous n'avez pas reçu ma lettre de- mains du laquais : comme il est prouvé au procès que cet homme l'a prise des miennes, et que l'ap-
1. MadaYne Goëzman. étant ûlle. s'appelait mademoiselle Jamar: mais il n'est pas vrai qu'elle fût comédienne à Strasboure quand M. Goézman l'épousa, comme le dit faussement le gazetier de La Haye, qui n'épargne pas plus les juges que les plaideurs.
parition de .M. Goëzman s'accorde en loul avec la réponse verbale du châtain-clair, il en faudrait conclure que ce perfide laquais de Femme aurait remis la lettre à votre mari : celle lettre, madame, par laquelle
vous étiez si née, suivant votre accord avec tejay, de me procurer
l'audience; il en faudrait conclure que cel époux, non moins honnête que curieux, se seraii cru. en galant lionuiie, obligé de tenir les engagements <le sa femme, et... achevez la phrase, madame: en honneur, je n'ai pas le courage de la pousser plus loin : décidez lequel des deux époux ouvrit la lettre qui produisit l'audience; mais si vous persistez à soutenir que ce n'est pas vous, ne dites plus au moins que je compromets M, Goëzman dans cette affaire; il est bien prouvé pour le coup que c'est vous-même qui le compromettez. — Laissez-moi tranquille, monsieur, reprit-elle avec colère: s'il fallait répondre à tant d'impertinence-, on resterait sur cette sotte lettre jusqu'à demain malin : je m'en tiens à ce que j'ai dit, et n'y veux pas ajouter un mot davantage. «
Comme c'était sur mon interrogatoire qu'on argumentait e1 que .Mme Goëzman ne poussa pas plus loin ses observations, ma confrontation avec elle fut close à l'instant. Alors il fui question de la sienne avec moi; car pour l'instruction de ceux qui sont assez heureux pour n'avoir pas encore été dénoncés par M. Goëzman sur des audiences payées à sa femme, il est bon d'observer que. quand >\f< accusés sont confrontés l'un à l'autre, celui dont on a lu l'interrogatoire n'a pas le droit d'interpeller: il ne fait que répliquer, observer: mais il prend sa revanche, il interpelle à son tour à la lecture des pièces de son coaccusé.
Il en résulte que. lorsqu'un accusé a fail le tour entier «les confrontations actives et passives, il connaît le proie- à peu près aussi bien que ceux qui doivent le juger.
Je puis donc attester de nouveau que tout ce que j'ai avancé dans mon premier mémoire, sur la seule conviction de mon innocence, est exactement conforme aux pièces du procès : je m'en suis convaincu à leur lecture, et ce n'est pas sans raison que je pèse là-dessus. 11 se répand dans le. public que la seule réponse due à mon mémoire est d'assurer que c'est un tissu de faussetés naïvement débitées.
Laissons cette faible ressource à l'iniquité : ne lui disputons pas ce triomphe d'un moment. Elle n'en aura poinl d'autre.
0 mes juges! c'est à vous que j'ai l'honneur d'adresser ce que j'écris. Vous lirez, vous comparerez tout, et vous me vengerez de ces nouvelles calomnies. C'est votre jugemenl qui m'en fera raison. Youdrais-je en imposer sous vos yeux au public! <>n entend partout mes ennemis crier contre moi, s'agiter, menacer. En me ménageant plus, ils me serviraient moins. Aux yeux de l'équité, le mal qu'on veut a l'innocence est la mesure du bien qu'on lui fait. Ils voudraient ni'ellïayer sur le procès et sur les juges; m'amener à redouter Pinjustice de ceux à qui je viens demander raison de la leur et me faire puiser la terreur dans le sein même où je viens chercher la paix. 0 mes juges! ma confiance en vous se ranime et s'accroît par les efforts accumulés pour l'éteindre. Échauffés sur la sainteté de votre ministère, vous saisirez cette occasion de vous honorer aux yeux de la nation qui vous attend : elle se souviendra
surtout qu'en vengeant un faible citoyen, vous n'avez pas oublié que son adversaire était conseiller au Parlement.
Confrontation de Mme Goëzman » moi.
Il était tard: à peine eut-on le temps ce jour-la de lire le? interrogatoires et récolements de Mme Goëzman. Ah! grands dieux! quels écrits! Figurez-vous un chef-d'œuvre de contradictions, de maladresses et de turpitudes, et vous n'en aurez pas encore une véritable idée. Je ne pus m'empêcher de in'éerier : •< Quoi! madame, il y a quelqu'un au monde assez ennemi de lui-même pour vous confier son honneur et le secret d'une intrigue aussi sérieuse a défendre! Pardon; mon etonnemcni iei porte' moins -m- vous que sur le conseil qui vous met en œuvre. — Eli! qu'y a-t-il donc, monsieur, -il vous plaît, dans tout ce qu'on vient de lire? — Que vous êtes, madame, une femme très aimable, mais (pie vous manquez absolument de mémoire : et c'est ce que j'aurai l'honneur de vous prouver demain matin. »
Je demande pardon au lecteur si mon ton e-l un peu moins grave ici qu'un tel proies ne semble le comporter. Je ne sais comment il arrive qu'aussitôt qu'une femme est mêlée dans une affaire, lame la plus farouche s'amollit et devient moins austère : un verni- d'égards et de procède- -e répand sur les discussions les plus épineuses, le ton devient moins tranchant, l'aigreur s'atténue, les démentis s'elTacent, et tel est l'attrait de ce sexe qu'il semblerait qu'on dispute moin? avec lui pour éclaircir des faits que pour avoir occasion de s'en rapprocher.
Eh ! quel homme assez dur se défendrait île la douce compassion qu'inspire un trop faible ennemi poussé dans l'arène par la cruauté de ceux qui n'ont pas le courage de s'y présenter eux-mêmes! qui peut voir sans s'adoucir une jeune femme jetée entre de- hommes et forcée par l'acharnement île- un- de -e mettre aux prises avec la fermeté des autres, s'égarer dans ses fuites, s'embarrasser dans ses réponses, sentir qu'elle en rougit, et rougir encore plu- de dépit de ne pouvoir s'en empêcher!
Ces greffes, ce- confrontations, ions ce- débats virils ne sont point fait- pour le- femmes : on sent qu'elle- y -ont déplacées; le terrain anguleux et dur de la chicane blesse leurs pieds délicats: appuyées sur la vérité même, elles auraient peine a -'y porter : jugez quand on les force à y soutenir le mensonge! Aussi, malheur h qui les y poussa! Celui qui s'appuie sur un faible roseau ne doit pas -étonner qu'il se brise et lui perce la main.
Que dans h- principe on ait fait nier à .Mme Goëzman qu'elle a mis à profit son influence sur le cabinet de son mari, il n'y avait pas encore grand mal: mais lorsque les décrets lance- ont suspendu l'état et coupé la fortune des citoyen-: lorsque les cachot- sont remplis et que des malheureux y gémissent, qu'on ait le honteux courage d'exposer une femme, aussi troublée par le cri de sa conscience qu'effrayée sur les suites de sa démarche, à se défendre en champ clos contre la force et Ta vérités reunies... c'est presque moins une atrocité qu'une maladresse insoutenable.
Aussi Mme Goëzman, au lieu de se trouver au greffe le lendemain a dix heures du malin, comme elle avail promis, eut-elle bien de la peine à s'j rendre sur les quatre heures après midi. Je m'aperçus néanmoins que de nouveaux confortatifs avaient ren té son .'uni' a ,peu
près au même poinl de jactance el d'aigreur où je l'avais vue en commençanl la veille avec moi. .Mais j'avaîs lu ses défenses. Les rires, les propos forcés, 1rs éclairs ,ie fureur, le- t on lierre- d'iu.ju res étaient di'\ enus sans effet.
Pour prévenir un i vèl orage, je pris la liberté de lui dire :
» Aujourd'hui, madame, c'esl moi qui tiens l'attaque, el voici mon plan. Nous allons repasser vos interrogatoires el récolements : mais chaque injure' que vous me direz, permettez que je m'en venge à l'instant en vous faisant tomber dans de nouvelle- contradictions. — De nouvelles, monsieur? Est-ce qu'il j en a dan- toul ce que j'ai dit? — Ali! bon Dieu, madame, elles y fourmillent; mais j'avoue qu'il est encore plus étonnanf de ne pas les apercevoir en relisant que de les avoir faites en dictant. »
Je pris les papiers pour les parcourir. • Comment doue! est-ce que monsieur a la liberté de lire ainsi toul ce. qu'on m'a fait écrire? — C'esl un droit, madame, doril je ne veux user qu'avec toute sorte d'égards. Dans votre premier interrogatoire, par exemple, à seize questions de suite sur un même objet, c'est a savoir, si vous avez reçu cent louis de Lejay pour procurer une audience au sieur de Beaumarchais, je vois, au grand honneur de votre discrétion, que les seize réponses ne sont chargées d'aucun ornement superflu.
'■ Interrogée si elle a reçu cent louis en deux rouleaux, a répondu : Cela est faux. Si elle les a serrés dans un carton de fleurs : Cela n'est pus vrai. Si elle les a gardés jusqu'au procès : Mensonge atroce. Si elle n'a pas promis une audience à Lejay pour le soir même : Calomnie n/,', minable. Si elle n'a pas dit à Lejay : l'or n'était pas nécessaire et votre parole m'eût sufli : Invention diabolique, etc., etc. Seize dénégations «le suite au sujet des cent louis. «
Ht cependant au second interrogatoire, pressée sur le même objet, on voitque madame Goëzman a répondu librement : •• qu'il est vrai que Lejay lui a présenté cenl louis: qu'il est vrai qu'elle les a serrés et gardés dans son armoire un jour el une nuit, mais uniquement par complaisance pour ce pauvre Lejay; parce que ces] un bon homme, qui n'en sentait pas la conséquence, qui d'ailleurs lui est, utile pour la vente des livresde son mari: et parce que cel argent pouvait le fatiguer dans des courses qu'il allait faire. » (Quelle bonté! la somme était en or).
Comme ces réponses sont absolument contraires aux premières, je vous supplie, madame, de vouloir bien nous dire auquel des deux interrogatoires vous entendez vous tenir sur cet objet important? » A l'un ni à l'autre, monsieur; tout ce que j'ai dit là ne signifie rien, el je m'en tiens à mon récolement, qui est la seule pièce contenant vérité. » Tout cela s'écrivait.
■• Il faut convenir, lui dis-je. madame, que la méthode de récuser ainsi sim propre témoignage après avoir récusé celui de tout le monde sérail la plu- commode de toutes si elle pouvait réussir. En attendant
SUPPLÉMENT AU MÉMOIRE A CONSULTER 36a
que le Parlement L'adopte, examinons ce qui est «lit sur ces cent louis flans votre récolement. Mme Goëzman y assure •• qu'elle était à sa toilette lorsque • Lejay lui a présenté les cenl louis; elle assure qu'elle « l'a prié de les remporter (mai- -ans indignation pourtant i. et que. « lorsqu'il a été parti, elle a été tout étonnée de les retrouver dans un ■• carton de fleurs au coin de sa cheminée, el qu'elle a envoyé trois fois « dans (ajournée dire à ce pauvre Lejaj de venir reprendre son argent; « ce qu'il n'a l'ait que le lendemain.
« Observez, madame, que d'un côté vous avez rejeté les cent louis avec indignation, que de l'autre vous les avez serrés avec complaisance. et que de l'autre eniin. c'est à votre insu que l'or est resté chez vous. Voilà trois narrations du même l'ait assez dissemblables : quelle est la lionne, je vous prie? — Je vous l'ai dit, monsieur, je m'en tiens à mon récolement. — Oserais-je vous demander, madame, pourquoi vous rejetez les réponses de votre second interrogatoire, qui me parait se rapprocher davantage de la véritable vérité? — Je n'ai rien à répondre; mes raisons -ont dan- mon récolement: vous pouvez les y lire. ■
En effet, j'y lus non sans étonnement : ■ Mme Goézman, interpellée de nous déclarer si son second interrogatoire contient vérité, si elle entend s'y tenir et si elle n'\ veut rien changer, ajouter ni retrancher, a répondu que son second interrogatoire contient vérité: qu'elle entend s'y tenir et n'y veut rien changer, ajouter ni retrancher, fors seulement que tout ce qu'elle y a dit est faux d'un bout à l'autre. On y lit ensuite ces propres mot- . .. parce que.ee jour-là. madame Goëzman prétend qu'elle ne savait ce qu'elle disait, et n'avait pas sa tète a elle, étant dans un temps critique. — Critique a part, madame, lui dis-je en baissant les yeux pour elle, cette rai-on de vous démentir me parait un peu bien singulière, et... '. — Vous1 me nuirez -i vous voulez, monsieur, mai- en vérité il y a des temps où je ne sais ce que je dis. où je ne me souviens de rien: encore l'autre jour... • Et elle nous enfila une 'I'- ces petite- histoires donl toul \>- mérite esl 'le rassurer la contenance de celui qui les l'ait.
Pour l'honneur de la vérité, il faut avouer qu'en parlant ainsi l'éclair «les yeux ne brillait plu-, la physionomie était modeste, le ton doux: plus de jactance, plu- d'injures : pour h' coup, je reconnus le langage aimable d'une jeune femme.
« Eh bien! madame, je n'insisterai pas -or ce point, qui parait vous mettre à la gène et vous oppresser. Ce que vous ne débattrez pas aigremenl vous sera toujours accordé par moi. La plus forte arme de votre sexe, madame, esl la douceur et -on plu- beau triomphe est d'avouer sa défaite. Mais daignez au moins non- expliquer pourquoi vous avez nié dans votre premier interrogatoire, seize foi- de suite, le séjour que les cent louis ont l'ait chez vous, el dont vous convenez dans votre récolement. Pardon si j'entre ainsi dan- des détails un peu libres pour un adversaire, mais les intimes confidences que vous venez de faire au
1. Sans l'extrême importance de celte citation, j'aurai- omis par décence l'étrange moyen de Mme Goézman . et je me garderai bien de peser mu- de- détails que mon respect pour les dames désavoue.
;j66 BEAI \i \i;i:ii \is
Parlement semblenl rn'j autoriser : à en juger par la date de ce premier interrogatoire, ii no parail pas que vous eussiez alors la tête troublée par «le- embarras d'un aussi pénible aveu que le jour du second, el cependanl vous n'j êtes pas moins contraire en tout à votre récoletnent. — Si ,j*;ii nié, monsieur, ce jour-là, que j'eusse reçu èl gardé l'argent, c'esl qu'apparemment je l'ai voulu ainsi; mais, cpmme je l'ai déjà dit el l<' répète pour la dernière fois, je n'entends m'en tenir sur ce l'ait i|n*à mon récolement; je suis fâchée qui' cela vous déplaise. — A iimi. madame? au contraire, on ne peul pas mieux répondre, et je vous jure que '-''la me plaît a tel point, qu'en l'écrivant, je serais désolé qu'on > changeai un mot.
Le ton, comme on voit, était déjà remonté d'un degré. « Puisque votre dernier mot, madame, est de vous en tenir sur les cent louis à voire récolement, me permettez-vous de proposer encore une observation?— Ah! pardi, monsieur, avec vos questions, vous m'impatientez, vous êtes bavard comme une femme! — Sans adopter les qualités pour les dames ni pour moi. ne vous offensez pas -i j'insiste, madame, à vous prier de nous dire quelle personne vous avez envoyée trois fois dans la journée chez ce pauvre Lejay pour qu'il vinl reprendre les cent louis, ces perfides cenl louis qu'il avait furtivement glissés parmi vos Heurs d'Italie, pendant que vous aviez le dus tourné, el que vous ne pouviez au plus voir ee qu'il taisait que dans votre miroir de toilette. ■ — Je n'ai pas de compte à vous rendre: écrivez que je n'ai pas de compte a rendreà monsieur, et qu'il ne me pousse ainsi de questions que pour me faire tomber dans quelques contradictions. — Écrivez, monsieur, dis-je au greffier : la réponse de madame est trop ingénue, pour qu'on doive la passer sous silence. »
Cependant, pressée de nouveau par le conseiller-commissaire de répondre plus catégoriquement sur l'homme qui avait fait les trois commissions, , elle lui dit avec un petit dépit concentré : « Eh bien! monsieur, puisqu'il faut absolument le nommer, c'est mon laquais que j'y ai envoyé : il n'y a qu'à le faire entrer. »
Pendant qu'on écrivait sa réponse. M. de Chazal reprit 1res sérieusement : •• Observez, madame, que si voire laquais, interrogé sur ce fait, allait dire qu'il n'a pas été chez Lejay. cela tirerait à conséquence pour vous : voyez, rappelez-vous bien. — Monsieur, je n'en sais rien: écrivez.
si vous voulez, que ce n'est pas i i laquais, mais un Savoyard. 11 y a
cent crocheteurs sur le quai SaintrPaul où je demeure; monsieur peut y aller aux enquêtes, si ce jeu l'amuse. •> Ce qui fut écrit aussi. •• Je n'irai point, madame, el je vous rends grâces de la manière dont vous avez éclairci les cent louis; j'espère que la cour ne sera pas plus embarrassée que moi pour décider >i vous le- avez rejetés hautement et avec indignation ou si vous les avez serrés discrètement et avec satisfaction. »
« Passons à un autre article non moins intéressant, celui des quinze louis. — N'allez-vous pas «lire encore, monsieur, que je conviens de les avoir reçus? — Pour des aveux formels, madame, je n'ai pas la présomption de m'en flatter : je sais qu'on n'en obtient de vous qu'en certain temps, a certains jours marqués... Mais j'avoue que je compte assez sur de petite- contradiction- pour espérer qu'avec l'aide de Dieu et du
SUPPLEMENT Al MEMOIRE A CONSULTER
greffier nous dissiperons le léger brouillard qui offusque encore la
vérité. »
Alors je la priai de vouloir bien nous dire nettement el sans équivoque si '-lie n'avait pas exigé de Lejaj quinze louis pour !«• secrétaire, ■ i si elle ne lesavaitpas serrés dans son bureau quand Lejay l>'S lui remit en argent. — Je réponds nettement el sans équivoque que jamais Lejay ne m'a parle de ces quinze louis ni ne me le- a présentés.
— Observez madame, qu'il y aurait bien plus de mérite a dire : je les ai refuses-, qu'à soutenir que vous n'en avez eu aucune connaissance. — Je soutien- monsieur, qu'on ne m'en i jamais parlé : y aurait-il eu 1, sens commun d'offrir quinze louis à une femme «le ma qualité! à moi qui en avais refusé eent la veille! — De queHe veille parlez-vous donc. madame? — Eh! pardi, monsieur, de la veille du jour... (Elle -'arrêta tout courl en se mordant la lèvre). — De la veille du .jour, lui dis-je, où l'on ne vous a jamais parlé de ces quinze louis. n'e-t-ce pas? — Fini--ez. dit-elle en se levant furieuse, "ù je vous donnerai une paire de soufflets; j'avais bien affaire de ces quinze louis t Avec, toutes vos mauvaises petites phrases détournées, vous ne cherchez qu'à m'eml 'rouiller et me faire couper: mais je jure, en vérité, que je ne répondrai plus un seul mot. • El l'éventail apaisait à coup- redoublés le feu qui lui était monté au vis -
i. greffier voulut dire quelque chose, il fut rembarré d'importance. Elle était comme un lion de sentir qu'elle avait manqué d'être prise.
Le sage conseiller, pour apaiser le débat, me dit alors : ■■ Ce que vous demandez là vous parait-il bien essentiel? madame a déjà fait écrire tant de foi- qu'elle n'avait pas reçu ces quinze louis! Qu'importe qu'on les lui ait offerts ou non. dès qu'elle s'en offense?— Je ne sais, monsieur, pourquoi madame en est blessée; ces mots : exigés pour le secrétaire, que j'ai eu besoin d'ajouter a ma phrase, devraient lui prouver que je n'entend- point l'obliger à rmiL'ir ici sur une demande de quinze louis, qu'elle n'était pas censée alors faire pum- elle-même. A la bonne heure, ne parlons plu- de eent louis rejetés la teille du jour... où on ne lui a jamais parlé de ces quinze louis, puisque cela trouble la paix de notre conférence: mais je demande pardon et faveur pour ma question : on ne connaît souvent la valeur des principe- que quand les conséquences sont tirées. Je vous prie donc de vouloir bien au moins faire écrire exactement que madame Goëzman assure qu'on ne lui a jamais parlé des quinze louis, ni proposé de les accepter. • Ce qui fut écrit, et elle se remit -nr s. m -j> .
Alors, certain de mon affaire, je priai h1 greffier de représenter a madame Goëzman la copie de la lettre que je lui avais écrite le 21 avril, et qui a été annexée au procès par Lejay, où l'on voit cette phrase entre autres: Je me garderais de vous importuner, >i. après la perte de mon procès, lorsque vous avez bien voulu me faire remettre mes deux rouleaux de louis el la répétition enrichie «le diamants qui y était jointe, on m'avait aus~i rendu de rot re part quinze louis que Vomi commun qui a négocié ions a laissés de surérogalio .
N'est-ce pas là. madame, lui dis-je, la copie de ma lettre qui vous fut apportée par Lejay le -21 avril, et que vous confrontâtes ensemble
avec l'original dont vous éliez si tOrl irritée? ■ Madame Goëzman, après l'avoir lue, la rejette avec colère el 'lit : ■ Je ne connais point du tout ce chiffon de papier, qu'on n>' m'a jamais montré : je soutiens au conti-.iin que la lettre que je reçus alors de monsieur n'avait aucun rapporl i cette copie, el qu'elle n'était qu'un autre chiffon qui ne signiGail rien, el que j'ai jeté au vent. ■ Ce que '}>■ vis écrire très exactement. ■ Avant d'aller plus loin, j'ai l'honneur d'observer à madame que je lui tiens fidèlement ma parole de ne me venger de ses injures qu'en la forçanl à se contredire. Elle convient aujourd'hui qu'elle a reçu une lettre de moi; et je vois dans son premier interrogatoire qu'elle a nié onze fois de suite qu'elle eût jamais reçu aucune lettre de moi.
Madame Goëzman, après avoir longtemps rêvé, répond enfin que • si elle a d'abord nié cette lettre, c'est qu'elle ne se souvenait plus alors d'un chiffon de papier qui ne signifiait rien, n'était île nulle importance, el qu'elle a jeté au vent. «
Sa réponse écrite, je lui observe qu'il s'en faut de beaucoup que cette lettre lui ail paru d'aussi peu d'importance qu'elle veut le faire entendre, el qu'elle l'ail jetée au vent comme un papier inutile, puisque, dan- -on second interrogatoire, que j'ai -ou- le- yeux, elle -'eu explique à peu près en ces termes :
•• Tout ce dont madame Goëzman se souvient, c'est qu'elle a reçu une lettre 'lu sieur de Beaumarchais, '•! qu'en la lisant elle s'est mise dans une si grande colère, croyant y voir qu'il répétait les cent louis el la montre avec les quinze louis, qu'elle a envoyé chercher Lejay >ur-lechamp. pour savoir de lui s'il n'avait pas rendu la montre et les cent louis qu'on lui redemandait arec tes quinze louis; que Lejay, de retour chez elle, eu lui montrant la copie «le la lettre du sieur de Beaumarchais, l'avait assurée qu'elle se trompait a la lecture: qu'il ne s'agissait dans cette lettre que des quinze louis, et non de tout le reste, qu'il avait rendu devant de bons témoins : qu'alors en y confrontant la présente copie, qu'elle reconnaît bien pour être celle île la lettre <lu sieur de Beaumarchais, elle avait vu qu'elle était littérale et avait déchiré la lettre après.
Sommes-nous quittes, madame* Comptons, vous el moi: je vois ici deux, trois, quatre bonne- contradictions.
■• D'abord, vous n'avez jamais reçu de lettre- de moi: ensuite vous en avez reçu une, mai- qui n'était de nulle importance, un chiffon qui ne signiGail rien; puis toul à coup voila ce chiffon transformé en une lettre fort irritante et qui produit une scène entre vous et Lejay. et cette lettre était, selon vous, alors conforme à la copie qu'on en présentait; cependant aujourd'hui vous assurez que vous ne connaissez point cette copie, ce chiffon de papier, et qu'il n'a nul rapport à la lettre que vous avez reçue de moi. Cela vous parait-il assez clair, assez positif, assez contradictoire ?
Mais n'en parlons plus; aussi bien n'étai'-ce pas de cela qu'il s'agissait quand la querelle s'est élevée entre nous. — Et de quoi donc s'agissait-il, monsieur? (me regardant avec inquiétude). — Vous nous avez bien certifié tout à l'heure, madame, que •• jamais Lejay ne vous
avait parlé de ces quinze louis, ni ne vous les avait présentés le len-
demain de cette veille » sur laquelle notre déliât a commencé; ainsi vous ignoriez parfaitement, quand ma lettre vous est parvenue, le 21 avril, qu'il y eût eu quinze louis déboursés par moi. pour le secrétaire, en su- "les cent louis donnés pour l'audience? — Certainement. monsieur. — Cela va bien, madame. Mai:- comment arrive-t-il qui quinze louis ne fussent pas du tout de votre connaissance, et qu'ils en fussent en même temps si bien, qu'on vous les voit rappeler deux ou trois fois comme chose très familière dans l'aveu de tout ce qui ?e passa le 21 avril, que nous venons de lire et qui est entièrement de vous? On y voit que. dan- ma lettre, ce n'est pa:? ma demande des quinze louis qui vous étonne et vous met en fureur, mais seulement celle que vous croyez que je vous fais des cent louis et de la montre que vouaviez rendus: on y voit que Lejay ne dit pas pour vous calmer : Ce sont des fripons à qui je ferai bien voir qu'ils n'ont jamais donné ces quinze louis qu'ils redemandent, mais qu'il vous apaise en vous disant au contraire : Vous vous êtes trompée, madame, en lisant cette lettre qui vous irrite si fort : voyez donc qu'on ne Vous y demande point les cent louis et la montre, que j'ai bien rendu- devant témoins, mais seulement les quinze louis dont M. de Beaumarchais veut être éclairci, parce qu'il sait que le secrétaire ne le- a pas reçus : qu'alors, confrontant la copie avec la lettre et reconnaissant qu'il n'y e-t en effet question qui quinze louis, votre fureur -apaise, et que tout finit là. Si ce détail, que je n'aurais pu raccourcir sans le rendre obscur; -i vos réponses, vos fuites, vos aveux, vos contradictions, combinés avec le- dires de Lejay, ne prouvent pas clair comme le jour que vous avez le- quinze louis, il faut jeter la plume au feu et renoncer à rien prouver aux hommes.
« J'entends fort bien pourquoi vous niez aujourd'hui que Lejay vous ail jamais parlé de ces quinze louis: c'est afin de couper court, par un seul mot, à toute question embarrassante; mais la dénégation sèche d'avoir eu connaissance d'un fait sur lequel Vous êtes entrée antérieurement dan- d'aussi grands détails, madame, n'est qu'une preuve de plus pour moi que ce fait e-t au-si vrai que son examen rne paraît redoutable, et voilà mon dilemme achevé. Qu'avea-vous à répondre?
— Rien de ri simple a expliquer que tout cela, monsieur. Ne vous ai-je pas dit que. le jour de mon interrogatoire, où je suis convenue d'avoir reçu et sern- le- cent louis et où j'ai fait étourdiment cette histoire de la lettre et de- quinze louis, je n'avais pas ma tête à moi, et que j'étais dans un état?... — Eh! daignez, madame, en sortir quelquefois, si ce n'est par égard pour non-, que ce soit au moins par re-pect pour vous-même! N'avez-vôus pas de moyen plu- modeste et moins bizarre de colorer vos défaites? — Madame Goézman. un peu confuse, soutint néanmoins que. sa réponse étant dan- le- règles de la procédure, je n'avais pas droit d'en exiger une autre.
— Détrompez-vous, madame; avant que le Parlement aerepte vos confidences et s'arrête à vos étranges déclarations, il faut qu'un nouvel article, ajouté au code criminel, ait rendu l'examen des matrones un prélude nécessaire à chaque interrogatoire des femmes accuf jusque-là vous implorez en vain pour la mauvaise f"i l'indulgence qui n'est due qu'à la mauvaise -anlé...
Quoi qu'il en soit, il n'esl pas hors de propos d'observer que la seule fois sur quatre où madame Goëzman ait çarlè sans savoir ce qu'elle disait. elle a fait, par inspiration, sur la lettre et les quinze louis, un historique exactement conforme à celui déjà consigné au procèsj dans les dépositions et interrogatoires dont on se rappellera qu'elle ne pouvait avoir alors connaissance. 0 pouvoir <ie la vérité sur une 1 «elle âme!
Mais puisque vous prétendez, madame, à l'honneur de perdre assez souvent la tète et la mémoire, ne vaudrait-il pa< mieux user de cette innocente ressource pour rentrer dan- le sentier de la vérité que de la rendre criminelle en l'employant à vous en écarter de plus en plus?
— A sotte demande point de réponse, répliqua sèchement madame Goëzman, Gela ne l'ut, pas écrit. Mais suppliée de nous dire quelque clin-e de plus conséquent à mes observations, elle répondit > que quand tout ce qu'elle avait avoué dans son second interrogatoire serait vrai, cela ne prouverait pas encore qu'elle eûl reçu les quinze louis. ■■ Ce qui fut écrit.
— Beaucoup plus que vous ne pensez, madame; car on voit très bien que vous ne fuyez l'éclaircissement sur la lettre et les quinze louis que pour écarter le soupçon que vous les ayez, jamais exigés, reçu- et gardés. Mais comme il est plus aisé de nier ces quinze louis que d'échapper a la foule des preuves qui vous convainquent dé les avoir reçus, je «initierai le ton léger que vos injures m'avaient fait prendre un moment, pour assurer que votre défense, plus déplorable encore que risible sur cet objet vous met ici dans le jour le plus odieux. Garder quinze louis, madame, est peu de chose, mais en verser le blâme sur ce malheureux Lejay dont vous avez tant à vous louer (car il ne vous a manqué qu'un peu plus d'adresse pour le perdre entièrement), c'est un crime, une atrocité qui n'étonnerait point dans certains hommes, mais qui effrayera toujours sortant de la bouche d'une femme, à qui l'on suppose avec raison qu'une méchanceté réfléchie devrait être étrangère.
« Et si par hasard tout ce qu'on vient de lire fournissait la preuve complète que vous avez encore ces quinze louis dans vos mains!... Je vous livre en tremblant, madame, aux plus terribles réflexions; voilà ce qui doit vous troubler : voilà ce que ne replâtrera point le ciment puéril et déshonnète dont vous avez voulu lier tant île contradictions.
•• Mais à quoi bon, je vous prie, ces déclarations de Lejay, ces dénonciations au Parlement, ces attaques en corruption de juge, dont on faisait tant de bruit, si votre conseil devait finir par vous faire articuler dans votre récolement ces mots sacramentels qu'on ne doit jamais oublier : « Je déclare que Lejay ne m'a point présenté d'argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu'on sait bien être incorruptible, mais seulement qu'il sollicitait auprès de moi des audiences pour le sieur de Beaumarchais? »
>■ Voila comme un mot souvent décide un grand procès. Qu'aurait dit de plus mon défenseur? Mais dans cet excès de bonté, madame, il y a du luxe, et je vous aurais tenue quitte à moins. Voyons d'où peut naître un procédé si généreux; tïmeo Danaos... Quoique je ne sois pas de votre conseil, je sens sa marche à travers vos discours, comme un machiniste,
,ui jeu des décorations, devine les leviers el les contrepoids qui les font mouvoir.
« Quand ils mit su que, livrée à vous-même, vous aviez toul avoué à votre second interrogatoire, et les cent louis reçus, et la lettre aux quinze louis, elc, ils ont bien senti que l'on conclurait de ces aveux tardifs que les déclarations, dénonciations, dépositions, interrogations antérieures ne contenaient pas vérité. Si nous n'abandonnons pas l'attaque en corruption, le peu d'adresse •l'une femme le fera tourner contre vous-mêmes; il vaut mieux nous relâcher de notre vengeance que d'y être enveloppés, renoncer à prendre l'ennemi que de voir le piège se fermer sur le bras qui le tend. En un mot. il faut s'exécuter et faire avouer à cette femme qu'on ne lui a demandé que des audiences, puisqu'il parait aujourd'hui prouvé au procès que le prix en a été convenu et reçu par «'lie.
• Kl ceci, madame, n'est pas une conjecture légère, il n'y a personne qui ne juge au style de vos défenses, à quelques soudures près, que ce sont des pièces étudiées par vous comme les fables de votre enfance et débitées de même. Par exemple, est-ce bien vous qui avez dicté : « 11 faut voir d'abord s'il est prouvé que l'on ait remis les quinze louis à Lejay. et jusque-là il n'y a point corps de délit. » (Corps de délit, grands dieux! •• Ester vous qui avez dicté : « Nous avons déjà un commencement de preuve par écrit •■ et tant d'autres belles choses qu'on n'apprend point au couvent ? N'est-il pas clair que je suis trahi? L'on m'annonce une femme ingénue et l'on m'oppose un publiçiste allemand 1 »
.Mais c'est assez combattre des ridicules; occupons-nous d'objets plus importants. Pendant que l'auteur estime son ouvrage sur la peine qu'il lui coûte, le lecteur sur le plaisir qu'il y prend, le juge impartial ne le prise que sur les preuves et les vérités qu'il contient, et c'est lui surtout qu'il importe de convaincre.