A NOSSEIGNEURS DU MONT PARNASSE
OVPPtirsT humblement les maîtres ès arts,' profpsspurs . ré^mn de VamvftBité de Paris ; disant , qu'il est de notoriété publique , que C*é9t le sublima et incomparable Aristôte , qui est sang conteste le premier fondatenr des quatre élémens. 1p feu . l'air, l'eau pt la terre : qu'il leur a accorde* par firSce spéciale 1a simplicité qui ne leur appartcnoit pas de droit naturel: qu'il a donné ans uns la pesanteur, et aux antres la légèreté, afin dp le pouvoir maintenir dans les liens rt places qu'il leur a voit assignés pour y être pn repoa : qu'il a ajouté à la nature de charrue corps en particulier tt une horreur sï considérable de leur ennetpi commun le vide , qu'il n'y en a pas un qui souffre pins volontiers sa propre destruction , que de permettre qu'il occupe la moindre place dans le monde, étant tous fort bien instr»its par ce qu'il pu a écrit , que si cet afFrettit vide se ponroit insinuer en quelque part , il emr'cheroit les influences des astres d'v descendre , Pt causerait r>ar ce moyen la destruction de toute la nature : qu'il a de. pins -réglé par des lois non variables tous les mouvemens des cîeux et des astres: et de peur qu'ils ne se perdissent et égarassent dans les routes si contraires , qu'ils sont obligés , r>our suivre ses ordres , de tenir en m5me temps , il leur a, par une prévoyance admirable, destiné
534 REQUÊTE, autant de créatures spirituelles, c'est-à-dire, autant d'Anges qui les guident et les conduisent avec tant de justesse i qu'il ne tournent jamais ni plus vite , ni plus lentement. Qu'il a enfin établi une si belle subordination entre toutes les choses naturelles, qu'il a mérite* tout seul d'être reconnu pour le géniede la nature, le prince des philosophes, et l'oracle de l'université'. Et quoique pendant plusieurs siècles il ait été maintenu d'nn commun consentement dans nnc paisible possession de tous ces droits , et qu'il y ait lieu de prescription contre tons les prëtendans au contraire; néanmoins depuis quelques années en ça , deux particuliers nommés la Raison et l'Expérience , se sont ligués ensemble pour lui disputer le rang qui lui appartient avec tant de justice , et ont taché de s'ériger un trône sur les ruines de son autorité; et pour parvenir plus adroitement à leurs lins, snt excité certains esprits factieux, qui sous les noms des Cartésiens et Gasscndistes ont commencé rie secouer le joug du seigneur Aristote , et méprisant son autorité avec une témérité sans exemple , lui ont voulu disputer le droit qu'il s'étoit acquis de pouvoir faire passer la vérité pour fausse, et la fausseté ponr véritable : et pour donner quelque couleur à leur rébellion , ils ont fait courir plusieurs libelles diffamatoires , et entr'autres un mauifeste bous le titre spécieux de Journal des savons , lequel contient plusieurs nouvelles découvertes formellement contraires à la doctrine d' Aristote, et dont le détail ne sera pas ici rapporté , tant parce qne la chose n'est présentement que trop publique , que parce que l'autorité d'Aristote s'est acquis un droit de prescription contre ladite Raison et Expérience ; qu'il n'y a point de meilleur moyen pour les combattre, que de ne les point entendre , et les «ttYoyni '-aux, tins àe non. recevoir -, et pour à q«oi
REQUÊTE. 335 parvenir, les suppliana ont été conseillés de vous donner la présente requête pour leur être sur ce pourvu. Ce considéré , NOSSEIGNEURS , il vous plaise ordonner qu'on délivrera au plutôt Saturne ilu cerceau où M. Huygens le tient très - injustement emprisonné depuis plusieurs années , son écrou rayé et biffé, et condamner ledit sieur à cinq cents livres de dommages et intérêts.
Que Jupiter congédiera ses quatre gardes , si ce n'est qu'il en veuille réserver un nomme Saturne.
Que le soleil se débarbouillera bien le visage . et ne paraîtra plus en public avec ses vilaines taches, qui sont des signes de corruption , et qui vonr à la destruction de la quintessence céleste d'Aristote,
Que Vénus n'aura jamais plus l'impudence da rompre les cicux pour monter au-dessus du soleil.
Que la lune laissera la terre en possession des montagnes , des ombres et des vallées, des mers et dflB forêts ; et renoncera pour jamais au titre de véritable terre ou d'autre monde.
Que les mathématiciens rompront toutes leurs lunettes . comme fausses et trompeuses inventions ; I que le sieur Picard avouera de bonne foi qu'il se trompe lourdement , quand il croit voir . au grand déshonneur du soleil . les étoiles en plein midi ; et qu'on abattra au plutôt l'observatoire royal du faubourg St.-Jacques , comme une Forteresse à lunettes tres-préhidiciable a i l'état des cicux solides d' Aristote,
Que M. Denis sera tenu et obligé de faire réparer incessamment à ses frais et dépens, toutes les brèches et crevasses qu'il a faites à Ja voûte des èienx , pour y donner passage aux dernières flomete.s rjni parurent en t6f>4 t6fi5 . et que les siauro Petit, Aii7,out et Cassini , qui les virent alors* de leurs Riiérites', se promener nuitamment au-dessus dé la lune et du soleil sans . y former opposition quel-
REQUÊTE
conque, seront déclares comme complices de l'attentat qui a l'-tii fait en ce cas à l'autoriEd du vénérable Aristote , qui les avoit placées au-dessous de la lune , avec très. expresses défenses de passer outre.
Que le fen élémentaire ne sera plus imaginaire , et qu'il sera honorablement re'tabli en son lieu et place dans le concave de la lune.
Que l'air sera reconnu de nouveau plus léger qu'une plume , et qu'on rompra tous le tuyaux de . verre de Messieurs Pascal. Roberval et autres qui le rendent pesant , et qui attentent aux intérêts du plein, partie adverse du vide.
Qu'aucuns pilotes on autres navigateurs, ne tourneront plus à l'eutour de la terre , sur peine de devenir Antipodes , et d'être précipites au ciel.
Que la terre se reposera, que le soleil tournera pour elle , sur peine d'excommunication.
Que M. Thevenot sera tenu et repute pour espion et perturbateur public des Abeilles, s'il ne rompt au plutôt ces maisons de verre , où il les tient malicieusement enfermées , ne se fiant pas à ce qu'en a dit Aristote.
Que tris-humbles supplications seront faîtes au seigneur Aristote , de vouloir souffrir que le monde ne soit plus étemel : ordonner do plus que la matière première ne sera toujours qu'an quoi ni qu'est.ce.
Que les accidens seront de nouveau reconnus , non pas en qualité d'êires absolus et impérieux , mais pour jolies petites entités.
Qu'on rappellera au plutôt tous les êtres de raison qui s'c'roient réfugiés en Hibernie, et qu'ils seront rétablis dans tons leurs biens- dans notre bonus université de Paris.
Que le^ccrveau déguerpira la qualité qu'il a mal à propos usurpée de principe des nerfs . et qu'elle sera, rendue et restituée au cœur, nonobstant laa
REQUÊTE. 337 Appositions dé madame Autopsie , faites on à faire , et à ce contraires. Que les sieurs fterkerin eï Stenon jetteront dans la rivière tous {leurs instrumens anatomiqiH'3 , et seront tenus et réputés ponr innovateurs et perturbateurs du corps humain , et seront obliges de biffer de leurs écrits le triolet injurieux dit aux oreilles des femmes s « Vous faites des œufs , vous êtes des poules, nous sommes des coqs. » Qne le sanjç ne circulera plus , et que le cœur ne lui ouvrira plus la porte pour enrrer au poumon. Que le foie sera réintégré dans son premier office de faire le sang , sans que le cœur lui ose plus disputer ledit office , et que le chyle Vira trouver tout droit par la veine porte , sans "s'amuser à aller monter vers la jugulaire , nonobstant aussi les oppositions expériuientulcs de M-Pecquet. auquel il sera nouvellement fait inhibitions et défenses de plus à l'avenir faire ouvertute des chiens vivans pour prouver le contraire. Qu'on tirera désormais de l'argent de sa bourse , quoiqu'il n'y en ait point ; comme on tire les formes substantielles et accidentelles de la matière où elles se sont peintes.
Que Gassendi, Descartes, Rohanlt , Denis Cordemoi . de Launoi et leurs adhe'rens seront conduits à Athènes , et condamnés d'y faire amende honorable devant toute la Grèce , pour avoir composé les livres diffamatoires et injurieux à la mémoire du défunt seigneur Aristote , jadis précepteur d'Alexandre le grand , roi de Macédoine , et en mille livres d'amende , applicables, moitié au receveur , et l'autre moitié aux réparations des collèges ruinés de notre université.
Que Cassendi sera lui seul condamné en pareille somme de dix mille livres , ponr avoir osé afficher ces plaaards séditieux.
Quod iinmerîto Aristotelici liberlatem pktfosophandi sibi ademerînt.
*38 REQUÊTE
Quod ratîones nulltv sint tjuibus sect'a AristotcUs
vidcatur prœferenda.
Q'uôd maxima sit incertitudo librorum ttoctri-
neequc Aristotclix.
Quod apud Aristatelem innumera dcficiant, Qubd apud Aristotetem innumera supe.rjluant* Quod apud Aristotelent innumera f'allant.
Quàd apud Aristolelem innumera contradicant.
qu'on a voulu ci-devant faire ignoramment passer pour de grands et longs chapitres . très-doctes et très judicieux. Cette amende applicable auxdïts professeurs, regens de ladite université pour la moitié, et l'autre anx répétiteurs Hibernois , pour tenir la main à l'exécution des présentes.
Enfin , pour fiter tout sujet de contestation entre les parties . qu'il soit ordonne' qu'on continuera toujours de raisonner aveuglément en matière philosophique. Que la seule autorité d'Aristotc , fondée sur un titre do prescription, qu'il s'est acquis depuis tant d'années , prévaudra à la Raison et à l'Expérience, et qu'à l'avenir on ne prétendra plus sottement er im pertinemment , comme l'on fait, sauf la révérence de la cour , à de nouvelles découvertes qui ne soient pas dans Aristote . à peine de punition exemplaire , de mille livres d'amende, et tous dépens, dommages et intérêts ; et ferez bien. Ladite requête -lignée Crotté , procureur de ladite université.