SUE L AUMONE
dans des liaisons si étroites ^ et il a pris pour tous les tnortels des sentimens si tendres et si paternels , que nos maux sont ses maux , nos infirmités ses infirmités, nos douleurs enfin ses douleurs propres. Cest ce que lapôtre saint Paul a exprimé en ces paroles, dans la divine Epttre aux Hébreux : «Nous n'avons » pas un pontife qui soit insensible à nos maux, y» ayant lui-même passé par toutes sortes dVpreuves, » à rexception du péché, à cause de sa ressemblance » avec nous (0 ». Et ailleurs, dans la même épitre : « Il a voulu, dit Tapôtre (^), être en tout semblable » à ses frères , pour être pontife compatissant » : Uï misericors fieret etjidelis ponUfex apud Deum. Cela veut dire, Messieurs, qu'il ne nous plaint pas seulement comme ceux qui sont dans le port plaignent les autres y qu'ils voient sur la mer agités d'une furieuse tempête; mais qu'il nous plaint, si je l'ose dire, comme ses compagnons de fortune, comme ayant eu à soufirir les mêmes misères que nous, ayant eu aussi bien que nous une chair sensible aux douleurs, et un sang capable de s'altérer, et une température de coi*ps sujette comme la nôtre à toutes les incommodités de la vie et à la nécessité dé la mort. Il a eu faim sur la terre; et il nous proteste, dans notre Evangile , qu'il a faim encore dans tous les nécessiteux : il a été lié cruellement ; et il se sent encore lié dans tous les captifs : il a souffert et il a langui; et vous voyez qu'il déclare qu'il souffre et qu'il languit encore dans tous les infirmes. De sorte^ dit Salvien , que chacun n'endure que ses propres
CO Htbr, IV. i5. — W iUd. ii. 17.
sSo 'VK l.*l.aMâHI.
» battu nn bon combat ^ j'ai achevé ma oonne , )*ai s'gardrf la foi; aa reste la coaronne de juttice m'esL's. » r&ervée, que le Seïgnear, oe jaste jage, me ren- ^^ » dra en ce jour (*) ■. Il parolt manifestement qall ne parle de la couronne qa'apiis qu'il a raconte MS ceuvres. Cest une conronne de jafitice, et non amplement de grâce : elle ne lui aéra pas seulement 4onn^ f mais rendue : il l'attend de Dieu parce ^*il est juste, et non pas simplement parce qu'il «it bon. C'est enseigner nettement que les bonnes flenvres sont de grand prix , de grande valeur , de grand mérite devant Dieu ; car tout cela c'est la même chose ; et que c'est à ce mérite que la vie éternelle est donnée; que la gloire étemelle est ^nnée au mérite des bonnes œuvres , ainsi que l'Eglise catholique l'a cru et entendu dès les premiers siècles.
. Mais cette même Eglise catholique, également éloignée de tous les sentimens extrêmes, nous apprend aussi, après cet apôtre , que la vie éternelle , qui nous est rendue comme récompense par un acte de justice, nous est aussi donnée comme grâce par on efièt de miséricorde : Gratta autem Dei vita œtema W : et il nous iaut un peu démêler cette belle théologie.
Oui , Messieurs , la vie étemelle est donnée aux anvres -, et néanmoins il est certain que c'est une gr&ce, parce qu'elle nous est promise par gr&ce : •Ue nous est préparée dès l'éternité par la grfice de celui qui nous a élus en Jésus-Christ, afin que nous
(•)//. rioi. n. ; , 8. — M Jlon. Ti. a3. f pAo. 1. 4.
SUR l'àuxÔnb. !i8i
fassions saints; et que les bonnes œuvres qui nous Tacquièrent ne sont pas en nous « comme de nous* » mêmes » : quasi ex nobù (0 ; mais que « nous y » sommes créés » par la grâce, comme dit le divin apôtre ; Creati in Christo Jesu in operibus bonis ip) : et si nous y persistons jusqu à la fin, c'est par ce don spécial de persévérance , qui est le plus grand bien- £dt de la grâce. Ainsi il ne reste plus autre chose à rhomme que de se glorifier en notre Seigneur , qui donne la vie éternelle aux mérites^ mais qui donne gratuitement les mérites ^ selon ce que dit le saint concile de Trente , « que les mérites sont les dons » de Dieu » : Ul eorum velit esse mérita j quœ sunt ipsius dona (3).
Cesty Messieurs y pour cette raison que Tadmirable saint Augustin contemplant les œuvres de Dieu , et en regardant la sage distribution , les rapporte à ces trois choses : ou Dieu rend aux hommes le mal pour le mal y ou il rend le bien pour le mal , ou il leur rend le bien pour le bien : Reddet omnino Deus et mala pro malisj quoniam justus est; et bona pro maliSj quoniam bonus est; et bona pro bonis j quO" niam bonus et justus est (4) : Il rend le mal pour le mal y le supplice pour le péché y quand il punit les pécheurs impénitens, parce qu'il est juste; il rend le bien pour le mal^ la grâce et le pardon pour l'iniquité, quand il pardonne l'iniquité aux pécheurs , parce qu'il est bon : enfin il rend le bien pour le bien, la vie éternelle pour les bonnes œuvres, quand
(») //. Cor. m. 5. — («"^ Ephes, ii. lo. — {}) Sess, yi, cap. xvi. — (4) De GraU et Ub, arb, cap, zziu , n. 45 , tom, x, col, ^44*
aSa 5Utt l'acmôhe.
il couronne les justes, parce qu'il est juste et ]»on tout ensembio. C'est pourquoi nous disons avec Ik Psalmisle : « O Seigneur, je vons chanterai miséri- » corde et jugement « , parce que tous les ouvrages de Dieu sont compris sous la miséricorde et sous la justice : Misen'cordiam et judicium cnnlabo tibi ^ Dominet,'). La damnation des médians est une pure justice; la justification des pe'clieurs , une pure miaéricorde; enfin le couronnement des justes, une miséricorde mêlce de juBtice; parce que si la justice nous reçoit au ciel où la couronne d'immortalité nous est préparée, c'est la miséricorde qui nous y conduit, en nous remettant nos péchés, et en nous donnant )a persévérance.
D'où il faut conclure , en passant plus outre , que la miséricorde l'en^porte : car n'est-ce pas par an pur effet de miséricorde que Diea nous aime gratuitement dès l'éternité , qu'il nous prévient de n grâce dans le temps , qu'il nous attend tous les }Dur8 avec patience, et supporte non-seulement nos fciblesses, mais encore nos ingratitudes? O grAce, je voua dois toat; û bonté, je suis votre ouvrage! SUIS TOUS, ômbéricorde, je ne découvre de toutes parts autour de moi que damnation et perte assu^ i*ée : c'est vous seule qui me rappelez quand je n'éloigne, vous seule qui me pardonnez quand je Tsviens , TOUS seule qui rae soutenez quand \e persévère. Mais c'est peu, chrétiens, delereconnottre-, lia manière la plus efficace d'honorer la bontëdivîne, c'est de l'imiter. Si vous êtes vraiment touchés des
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bienfaits de Dieu , et de cette misëricorde infinie par laquelle « il vous a tirés des ténèbres à son ad- » mirable lumière (0^ soyez miséricordieux et bien- » faisans comme votre Père céleste (^) » : rendez à Jésus-Christ son sang et sa mort; faites du bien à ceux qu'il vous recommande. Quand vous nourrissez les pauvres, il est nourri; quand vous les vêtissez y il est vêtu ; quand vous les visitez , il est consolé. Exercez donc la miséricorde comme vousFavez reçue : c'est la grande reconnoissance que Dieu attend de vous pour tant de bienfaits , c'est le sacrifice agréable que vous demande sa miséricorde : Talibus enim hostîis promeretur Deus (^) : « Car » c'est par de semblables hosties qu'on se rend Dieu 3» favorable ».
Je remarque dans les Ecritures deux sortes de sacrifices : il y a un sacrifice qui tue^ et un sacrifice qui donne la vie. Le sacrifice qui tue est assez connu; témoin le sang de tant de victimes ^ et le massacre de tant d'animaux. Mais outre le sacrifice qui détruit, je vois dans les saintes Lettres un sar ccificequi sauve : car, comme dit l'Ecclésiastique, « celui-là offre un sacrifice , qui exerce la miséri- M corde» : Quijacit misericordiam j offert $acri- Jicium (4). D'où vient cette différence, sinon que l'un de ces sacrifices a été divinement établi pour honorer la bonté de Dieu, et l'autre pour appaiser sa justice? La justice divine poursuit les pécheurs à main armée, elle lave ses mains dans leur sang, elle
(«) /. Pctr, II. 9. — (a) Luc, VI. 36. — C^} Hebr. xiii. 1 6. — (4) Eccli.
XXZT. 4*
3t)4 Bva l'aumône.
les perd et les exLermÎDe : Pereant peccatores h facie Dei (0 ; « Que les piicheurs périssent devant u la face de Dieu >i. Au contraire la miséncorde toujours douce , toujours bienfaisante , ne veut pas que personne pe'risse , et v. pense toujours, dit » l'Ecriture, des pensées de paix, et non pas des » pense'es d'affliction » : Ego co^ito cogitationes pacis , et non afflictionis (^). C'est pourquoi cette justice, qui tonne, qui fulniine, qui renverse les montagnes et déracine les cèdres du Liban, c'està-dire qui extermine les péclieurs superbes et lave ses mains dans leur sang, esigeoit des sacridces sanglans et des victimes égorgées, pour marquer la peine qui est due aux crimes des hommes. Donnez un couteau , allumez du feu ; il faut que tout l'autel nage dans le sang, et que cette victime soit consumée. Mais pour cette miséricorde toujours bienfaisante, qui guérit ce qui est blessé , qui affermit ce qui est foible , qui vivifie ce qui est mort -, il &ut présenter en sacrifice., non des victimes débilites , mais des victimes conservées , c'est-à-dire des pauvi-es nourris, des infirmes soutenus, des misérables soulagés.
Aussi daDS la nouvelle alliance , qui est une alliance de grâce et de miséricorde infinie, Dieu n'exige rien tant de nous , que de semblables hosties. «Ne falloit-il pas, dit le père de famille, que a vous eussiez pitié de vos conserviteurs , comme a j'ai eu pitié de vous (3) » 7 II veut que la bonté qu'il a exercée soit l'exemple et la loi de ses enfans :
W Pt. LXTti. a. — (>hr«ran. xx». il <}) MaO. xtx. 33.
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c'est par-là qn'on s'acquitte envers sa clémence; c'est par-là qu'on obtient de Ini de nouvelles grâces : faites miséricorde, parce que vous l'avez reçue ; fiâtes miséricorde, afin que vous la receviez. Beat* miséricordes j quoniam ipsi misericordiam consequentur i') : «Bienheureux ceux qui sont miséri- » cordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes » miséricorde ». C'est donc pour cette raison qu'il ne parlera en ce dernier jour que de ceux qui auront soulf^ les pauvres. « Venez, lès bénis de mon » Père (3} a ; venez, enfans de grâce, enfans d'adoption et de miséricorde éternelle : vous avez bonoré ma miséricorde , puisque vous l'avez imitée ; vous avez reconnu véritablement que vous ne subsistiez que par mes aumônes, puisque vous en avez fait largement à vos frères mes enfans que je vous avoia recommandés. C'est moi que vous avez soulagé en eux, et vous m'avez rendu en leur personne les bienfaits que vous avez reçus de ma grâce. Venez donc, ô fidèles imitateurs de mon infinie miséricorde, venez en recevoir le comble, et « possèdes M à jamais le royaume qui vous a été préparé avant » l'établissement du monde » : Venite , possideta paratum vobis regnum à consUtutione mundi (3).
Par la raison opposée , il est aisé de comprendre qu'il n'y a point de plus juste cause de l'étemelle damnation des hommes, que la dureté de leur cœur sur les misères des autres : car il faut remarquer. Messieurs, que Dieu, toujours indulgent et toujours prêt à nous pardonner, ne punit pas tant nos pé- [■) Matt. V. 7. — (■) !bid. iiï. 14. — '?)II>id.
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