‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 74 sur 76 · SUR LA MORT · texte numérisé non relu

SUR LA MORT

Cambica les liommca sont peu isolgnciiz d'en coUferver le im(cnir. CommeDt elle nous conTainc de noire busesse, et nom M Gonnolue la digniU de notre nature.

Domine, venî, et vide.

Seiffieur, venez, et vqyez. Joua. xi. 34>

JMe sera-t-il permis aujourd'hui d'ouvrir un tombeau devant la Cour? et des yeux si délicats ne sel'ont-ils point offensés pnr un objet si funèbre? Je ne pense pas , Messieurs , <]ue des chrétiens doivent refuser d'assister à ce spectacle avec Jésus - Christ. C'est à lui que l'on dit dans notre Evangile : Seigneur, venez, et voyez où l'on a déposé le corps du Lazare : c'est lui qui ordonne qu'on lève la pierre, et qui semble nous dire à son tour : Venez, et voyez vous-mêmes. Jésus ne refuse pas de voir ce corps

SWa LA MORT- 683

mort , comme un objet de pitié et un sujet de miracle ; mais c'est nous , mortels misérables , [ qui refusons ] de voir ce triste spectacle , comme la cnnvîctioD de nos eireui's. Allons, et voyons avec Jésus- Christ, et désabusons-nous éternellement de tous les biens que la mort enlève.

C'est une étrange foiblesse de l'esprit humain, que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu'elle se mette en vue de tous côtés , et en mille formes diverses. On n'entend dans les funérailles que des paroles d'étonnement, de ce que ce mortel est mort. Chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé , et de quoi le défunt l'a entretenu ; et tout d'un coup il est mort : voilà , dit-on , ce que c*CEt que l'homme ; et celui qui le dit , c'est un homme; et cet homme ne s'applique rien, oublieux de sa destinée ; ou , s'il passe dans son esprit quelque désir volage de s'y pi-éparer, il dissipe bientôt ces noires idées: et je puis dire , Messieurs, que les mortels n'ont pas moins de soin d'ensevelir les pensées de la mort, que d'enterrer les morts mêmes. Mais peut-cire que ces pensées feront plus d'effet dans nos cœurs, si nous les méditons avec Jésus -Christ sur le tombeau du Lazare; mais demandons - lui qu'il nous les imprime par la grâce de son Saint-Esprit, et tâchons de la mériter par l'entremise de la sainte Vierge, jiwe.

EiTTBE toutes les passions de l'esprit humain, l'une des plus violentes, c'est le désir de savoir; et cette curioâté de connoUre fait qu'il épuise ses forces pour trouver ou quelque secret inouï dans l'ordi-e de la

6a6 «DR l-A MOaT.

coDDoltrc; qu'il est iofioimcnt méprisable , en taul qu'il finit dans le temps ; et infiniment eslttnable, m tant qu'il passe k Vélemité. Ces deux importanln considératioDs feront le sujet de ce discours.

PREMIER POrNT.

C'est une entreprise hardie que d'aller dire uit lioromes qu'ils sont peu de chose. Chacun est \aiaat de ce qu'il est; et on aime mieux être aveugle, qae de connoitre son foiUe : surtout les grandes l'urtanes veulent être traitées délicatemeat ; elles ne prennent pus pUisir qu'on remarque leur défaut ; elles veulent que si on le voit , du moins on le cache : et toutefois, grâce à la mort, nous en pouvons parler avec liberté, il n'est rien de si grand dans leraootle, qui ne reconnoisse en soi-même beaucoup de bassesse, qui ne confesse facilement qu'il n'est rien, i le considéi-er par cet endroit-là. Mais c'est encore trop de vanité, de distinguer en nous la partie fbible ; comme si nous avions quelque chose de considérable. Vive l'Eternel; ô grandeur humaine, d« quelque côté que je t'envisage; sinon en tantqneta viens de Dieu , et que tu dois être rapportée à Dieu; car en cette sorte je découvre en toi un rayon de la Divinité qui attire justement mes respects; mais en tant que tu es purement hamaine ^ je le dis encore une fois , de quelque côté que je t'envisage, je ne vois rien en toi que je considère; parce que, de quelque endroit que je te tourne , je trouve toujours la mort en face, qui répand tant d'ombres de toutes parts sur ce que l'éclat du monde vouloit colorer, que je ne sais plus sut' quoi appuyer ce nom auguste

suK LÀ mout. 685

lies. Gomme elles s'altèrent mutuellement parle mélange y il faut les séparer pour les bien connoitre. En effet, la société de Famé et du corps fait que le corps nous paroît quelque chose de plus qu'il n'est , et l'ame quelque chose de moins : mais lorsque , venant à se séparer y le corps retourne à la terre, et que l'ame aussi est mise en état de retourner au ciel d'où elle est tirée, nous voyons l'un et l'autre dans sa pureté. Ainsi nous n'avons qu à considérer ce que la mort nous ravit, et ce qu'elle laisse en son entier; quelle partie de notre être tombe sous ses coups, et quelle autre se conserve dans cette ruine; alors nous aurons compris ce que c'est que l'homme : de sorte que je ne crains point d'assurer que c'est du sein de la mort et de ses ombres épaisses , que sort une lumière immortelle pour éclairer nos esprits touchant l'éclat de notre nature. Accourez donc, ô mortels, et voyez dans le tombeau du Lazare ce que c'est que l'humanité : venez voir dans un même objet la fin de vos desseins, et le commencement de vos espérances ; venez voir tout ensemble la dissolution et le renouvellement de votre être; venez voir le triomphe de la vie dans la victoire de la mort : Veni, et

O mort , nous te rendons grâces des lumières que tu répands sur notre ignorance. Toi seule nous convaincs de notre bassesse : toi seule nous fais connottre notre dignité. Si l'homme s'estime trop , tu sais déprimer son orgueil; si l'homme se méprise trop, tu sais relever son courage; et pour réduire toutes ses pensées à un juste tempérament , tu lui apprends ces deux vérités qui lui ouvrent les yeux pour se bien

ggg ID& LÀ MOST. -

aiis?qu'cst-ce que mille ans, puisqu'uQseulmomentk efface? Multipliez vos jours, comme les cerfs que li hiiie ou riiistoiie de La nature fait vivre durant lut de siècles; durez autant que ces grands chênes sou lesquels nos ancêtres se sont reposés , et qui doiueront encore de l'ombre à notre postérité; cntassEï dans cet espace , qui paroU immense , honneurs, ncliesses , plaisirs ; que vous profitera cet amas, puisque le dernier soulHe de la mort , tout foible , tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec-la même facilité qu'un château de cartes, »«■ amusement des enfaos? et que vous servira daroir tant écrit dans ce livre, d'en avoir rempli toutes lei pages de beaux caractères, puisqu'enfîn une seak rature doit tout effacer? Encore une rature laisseroit-elle quelques traces, du moins d'elle-même; au lieu que ce dernier moment qui effacera d'un seul trait toute votre vie, s'ira perdre lui-même avec tout le reste dans ce gouffre du ne'ant : il n'y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nons sommes. La chair changera de nature; le corps prendra su autre nom ; r même celui de cadavre ne lui demeu- » rera pas long-temps; il deviendra, dit TertuUien , u un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucnne » langue u: tant il est vrai que tout meurt en lui, jotqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimoit ses malheureux restes : Posl totum ignobilitatû ehgium j caducœ in originem terrant, et cadaveris nomen ; et de isio quoque nomme periturœ in nallam indejam nomenj inommsjamvocaiulimortemW.

Qu'est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu?

(■) D* Utiur. tar. n. 4.

J'entre

■ UB LÀ XOltT. 68Ç)

J*eatre dans la vie pour en sortir bientôt; je viens me montrer comme les autres; après ^ il faudra disparottre. Tout bous appelle à la mort : la nature, c(MQme si elle ëtoit presque euvieuse du bî«n qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser long-temps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d'autres fonoes, elle la redemande pour d'autres ouvrages.

Cette recrue continuelle du genre humain , je veux dire les enfans qui naissent ; k mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent , semblent nous pousser de l'épaule, et nous dire : Retirez-vous, c'est maintenant notre tour. Âinai comme nous en voyons passer d'autres devant nous , d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. O Dieu! encore une fois, qu'est-ce que de nous7 Si je jette la vue devant moi , quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne eo arrière, quelle suite effroyable oii je ne suis plus ! et que j'occupe peu de place dans cet abtme immense du temps! Je ne suis rien; un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant : on ne m'a envoyé que pour faire nombre; encore n'avoit-oa que faire de moi, et la pièce n'en auroit pas été moins jouée, quand je serois demeuré derrière le théâtre.

Encore si nous voulons discuter les choses dans une considération plus subtile , ce n'est pas toute l'étendue de notre vie qui nous distingue du néant;

BUn LA MOUT. 691

semble que tout me fuit et que tout m'échappe. Tout fuit en effet, Messieurs; et pendant que nous sommes ici assemblés , et que nous croyons être immobiles ^ chacun avance son chemin ^ chacun s'éloigne sans y penser de son plus proche voisin , puisque chacun marche insensiblement à la dernière séparation : £cce mensurabiles posuisti dies meos.

SECOND POINT

N*Eir doutons pas, chrétiens^ quoique nous soyons relégués daAs celte dernière partie de l'univers, qui est le théâtre des changemens et l'empire de la mort ; bien plus , quoiqu'elle nous soit inhérente y et que nous la portions dans notre sein; toutefois, au milieu 'de cette matière, et à travers l'obscurité de nos connoissances qui vient des préjuges de nos sens , si nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons quelque chose qui montre bien par une certaine vigueur son origine céleste, et qui n'appréhende pas la corruption.

Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connoissances humaines ; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler , sans admiration , ces merveilleuses découvertes qu'a fait la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde : il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontoient par la force ; il a su discipliner leur humeur brutale , et contraindre leur liberté indocile. Il a même fléchi par adresse les créatures inapimées : la terre n'a-t-elle pas été forcée par son industrie

à lui donner de» alimens plus coQTenables, ki plant«B k corriger en sa favear hmr aîgrear mvage, les reàins mêmes à se tipam^sr (bh rwAja fiant Tamoiir 4t lui ? Il seroîjt snpef^qt de wos » conter oomnie U sait manager les ^nens^ «fie tant de sortes de mirades qa*U fait fiiira tons ki |6ars anx pltu intraitables , je venv dire ap fea età Feau , ces deux grands ennemis , qui 8*aocordent néanmoins à noiis servir dans' des opérations s «tilts et 4i nécessaires. Qnoi plus ! il isst monté j» qn'aaz denx : ponr mardier plus aûremeiit, fl s appris iBluz astres k le guider d^ns ^es Toy^fiss : poar mésarer plos également sa vie» il # obligé le sold à rendre compte , pour ainsi dire , de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cettç longue et scrupuleuse énumération, et contentons-nous de remarquer en théologiens, que Dieu ayant forint rhomme, dit Torade de TEcriture, pour être le chef de Tunivers; d'une si noble institution ^ quoique changée par son crime, il lui a laissé un certain instinct de diercher ce qui lui manque, dans toute rétendue de la nature. Cest pourquoi , si je lose dire, il fouille partout hardiment , comme dans son bien , et il n'y a aucune partie de lunivers où il n*ait signalé son industrie.

Pensez maintenant, Messieurs, comment auroit pu prendre un tel ascendant une créature si foible et si exposée , selon le corps , aux insultes de toutes les autres, si elle n*avpit en son esprit une force supérieure à toute la nature visible, un souffle immortel de l'Esprit de Dieu, up rayon de sa face, un trait de sa ressemblance ; non , non^ il ne

SUA LA MORT. G^i

se peut autrement. Si un excellent ouvrier a fait quelque rare machine^ aucun iie peut s*en servir que par les lumières qu'il donne. Dieu a fabriqué le monde comme une grande machine que sa seule sagesse pouvoit inventer , que sa seule puissance pouvoit construire. O homme ^ il t'a établi pour t*en servir; il â mis, pout* ainsi dire, ém tes mains toute la nature ^ pour l'appliquer à tes u.^ages; il t'a même permis de l'orner et de l'embellir par ton art : car qu'est-ce autre chose que l'art y sinon l'embellissement de la nature? Tu peux ajouter quelques couleurs pour orner cet admirable tableau ; mais comment pourrois-tn faire remuer tant soit peu une machine si forte et si délicate ; ou de quelle sorte pourrois-tu faire seulement un trait convenable dans une peinture si riche , s'il n'y avoit en toi-même , et dans quelque partie de ton être ^ quelque art dérivé de ce premier art, quelques fécondes idées tirées de ces idées origmalés, en un mot quelque ressemblance y quelque écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier qui a fait le monde? Que s'il est ainsi , chrétiens, qui ne voit que toute la nature conjurée ensemble n'est pas capable d'éteindre un si beau rayon, cette partie de nous-mêmes, de notre être qui porte un caractère si noble de la puissance drvine qui la soutient ; et qu'ainsi notre ame, supérieure au monde et à toutes les vertus qui le composent, n'a tiéù à craindre que de son auteur?

Mais continuons^, chrétiens, une méditation si utile de l'image de Dieu en nous ; et voyotfft de

N SUR, LA MOUT. 6t)3

clarté : « Un rayon de votre face, ô Seigneur, s'est » imprimé en nos âmes » : Signatum est super nos lumen vultûs tui^ Domine (0. C'est là que nous découvrons, comme dans un globe de lumière, un agrément immortel dans Thonnéteté et la vertu : c'est la première raison qui se montre à nous par son image ; c'est la vérité elle-même qui nous parle et qui doit bien nous faire entendre qu'il y a quelque chose en nous qui ne meurt pas, puisque Dieu nous a faits capables de trouver du bonheur, mémo dans la mort.

Tout cela n'est rien , chrétiens ; et voici le trait le plus admirable de cette divine ressemblance. Dieu se connoît et se contemple; sa vie, c'est de se connoitre; et parce que l'homme est son image, il veut aussi qu'il le connoisse. Etre éternel, immense , infini , exempt de toute matière , libre de toutes limites, dégagé de toute imperfection; chrétiens , quel est ce miracle 7 Nous qui ne sentons rien que de borné, qui ne voyons rien que de muable, où avons-nous pu comprendre cette éternité? où avons-nous songé cette inCnilé? O éternité! ô infinité! dit saint Augustin, que nos sens ne soupçonnent seulement pas , par où donc es-tu entrée dans nos amcs? Mais si nous sommes tout corps et tout matière, comment pouvons-nous concevoir un esprit pur? et comment avons-nous pu seulement inventer ce nom ?

Je sais ce que l'on peut dire en ce lieu , et avec raison, que, lorsque nous parlons de ces esprits, nous n'entendons pas trop ce que nous disons : (0 Ps. ly. 7.

6g6' soA LA. XOI.T.

notre foiUe imà^atioii ne potlTant scratenir une

idée 81 pnre , lui prémte' toujours quelque petit

corps pour la rerétir. Maie aflrèi qu'elle a fiift soa

dernier eflbrt pour les rmidre bien subUb et Irioi

défiés, ne sentez-^Tous pas en même tempe qn*l

sort du fend de notre ame une lumière eékite qv

dissipe tons ces fiintAineSy si minces et si dAcsIi

que nous ayons pu les figurer? Si yous la presKS

davantage y et que vous lui demandies ce que c*ert,

une Toix s^âevera du centre de Famé : Je ne srii

pas ce que c*est , mais néanmoins ce n*est pas cela.

Quelle force , qae&e énergie , quelle- secrète vertu

sent en elte-méme' cette ame, pour se corriger, se

démentir elle-même,, et pour oser rqeter tout ce

qu^elle pense ? qui ne voit qu il y a en elle un res*

sort caché qui n^agit pas encore de toute sa force,

et lequel y quoiqu'il soit contraint, quoiquil n*ait

pas son mouvement libre , fait bien voir par une

certaine vigueur qu'il ne tient pas tout entier i la

matière, et qu'il est comme attaché par sa pointe

à quelque principe plus haut ?

Il est vrai, chrétiens, je le confesse, nous ne soutenons pas long-temps cette noble ardeur; ces belles idées s'épaississent bientôt , et Famé se replonge bientôt dans sa matière. Elle a ses foiblesses, elle a ses langueurs ; et permettez-moi de le dire , car je ne sais plus comment m'exprimer, elle a des grossie» retés incompréhensibles , qui , si elle n'est éclairée d'ailleurs, la forcent presque elle-même de douter de ce qu'elle est. C'est pourquoi les sages du monde voyant Thomme , d'un côté si grand , de Tautre si méprisable, n'ont su ni que penser ni que dire d'une

SUULAMORT. 697

si étrange composition. Demandez anx philosophes profanes ce que c'est qne Fhomme : les uns en feront un Dieu ^ les auti^s en feront un rien ; les uns diront que la nature le chérit comme une mère, et qu'elle en fait ses délices ^ les autres, qu'elle l'expose comme une marâtre, et qu'elle en fait son rebut : et unr troisième parti , ne sachant plus que deviner touchant la cause de ce grand mélange , répondra qu'elle s'est jouée en unissant deux pièces qui n'ont nul rapport, et ainsi que par une espèce de caprice elle a formé ce prodige qu'on appelle l'homme.

Vous jugez bien , Messieurs , qne ni les uns ni les autres n'ont donné au but, et qu'il n'y a plus que la foi qui puisse expliquer une si gi*ande énigme. Vous vous trompez , ô sages du siècle : l'homme n'est pas les délices de la nature, puisqu'elle l'outrage en tant de manières : l'homme ne peut non plus être son rebut , puisqu'il a quelque chose en lui qui vaut mieux que la nature elle-même; je parle de la nature sensible. D'où vient donc une si étrange disproportion ? faut-il , chrétiens , que je vous le dise ? et ces masures mal assorties, avec ces fondemens si magnifiques , ne crient-elles pas assez haut que l'ouvrage n'est pas en son entier? Contemples^ cet édifice, vous y verrez des marques d'une main divine ; mais l'inégalité de l'ouvrage vous fera bientôt remarquer ce que le péché a mêlé du sien. O Dieu ! quel est ce mélange ? J'ai peine à me reconnottre ; peu s'en faut que je ne m'écrie avec le prophète : Hœccitie est urbs perfecti decoris , gaudium uniy^ersœ terrœ (0? Est-ce là cette Jérusalem ? « Est-ce là cette ville ?

(0 Thren. ii. i5.

6g8 ^^^ ^^ UOKV.

» est-ce là ce temple i Tkoimeur et la |oie de toate » la terre »? Et moi je dis i Est-ce là ^ liomme frit ^ Vîmage de Dien, le mirade de sasa^^esseyetle dief-dœavre de ses mains 7

Cest liii*méme| Q*en doatex pas. D^oDi vient donc cette discordance ? et pourquoi vois-je ces parties a mal rapportées ? Cest que Thomme a voulu bitir i sa mode sur Touvrage de son Créateur , et il s*est éloigné du plan : ainsi , contre la régularité du prtmier dessein , Timmortel et le corruptible ^ le spiiitnel et le charnel , Fange et la béte, en un mot, se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de Ténigme^ voilà le dégagement de tout rembarras: la foi nous a rendus à nous-mêmes , et nos foiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dignité naturelle.

Maisy hëlas! que nous profite cette dignité? Quoique nos ruines respirent encore quelque air de grandeur, nous n*en sommes pas moins accablés dessous; notre ancienne immortalité ne sert qu'à nous rendre plus insupportable la tyrannie de la mort; et quoique nos âmes lui échappent y si cependant le péché les rend misérables, elles n ont pas de quoi se vanter d*une éternité si onéreuse. Que dirons-nous, chrétiens? que répondrons-nous à une plainte si pressante ? Jésus-Christ y répondra dans notre Evangile. Il vient voir le Lazare décédé , il vient visiter la na- ^ ture humaine qui gémit sous Tempire de la mort : ah ! cette visite n est pas sans cause : c'est Touvricr même, qui vient en personne pour reconnottre ce qui manque à son édifice ; c'est qu'il a- dessein de le réformer suivant son premier modèle : secundum

SUE LA MOitT. fiy9

imaginem ejus qui creavil illum (■) t c seloD l'image » de celui qui l'a cre'e ».

O ame remplie de crimes , tu crains avec raison l'immortalité qui rendroit ta mort étemelle. Mais voici en la personne de Jésus-Christ la résurrection et la vie W : qui craît en lui , ne meurt pas ; qui croit en lui , est déjà vivant d'une vie spirituelle et intérieure , vivant par la vie de la grâce qui attire après elle la vie de la gloire : mais le corps est cependant toujours sujet h la mort. O ame , console-toi : si ce divin Architecte , qui« entrepris de te réparer, laisse tomber pièce à pièce ce vieux bâtiment de ton corps, c'est qu'il veut te le rendre en meilleur état, c'est qu'il veut le rebâtir dans un meilleur ordre, il entrera pour un peu de temps dans l'empire de la mort , mais il ne laissera rien entre ses mains si ce n'est la mortalité.

Ne vous persuadez pas que nous devions regarder la corruption selon les raisonnement de la médecine, comme une suite naturelle de la composition et du mélange. II faut élever plus haut nos esprits, et croire , selon les principes du christianisme , que ce qui engage la cliair à la nécessité d'être corrompue , c'est qu'elle est un attrait au mal , une source de mauvais désirs, en5n une « chair de péché (^) » , comme parle le saint apôtre. Une telle chair doit être détruite, je dis même dans les élus; parce qu'en cet état de chair de péché, elle ne mérite pas d'être réunie à une ame bienheureuse, ni d'entrer dans le royaume de Dieu : « La chair el ie sang ne peuvent

(OCo&M. m. 10.— W/oflii.xi, a5, a6.— 1») i:om.rm.i.

» posséder le royaume de Dieu u : Caro et saaguii regnum Dei possitl^ere non possunti^). Il faut donc qu'elle change sa première forme afin d"êlre renouvelle, et qu'elle perde toul son premier être pour en recevoir un second de la main de Dieu. Comme un vieux Ijàliment irrégulier cju'on néglige de nparer, alin de le dresser de nouveau dans un plas bel ordre d'architecture ; ainsi cette chair toute delégli^e par le p^clie' et la convoitise, Dieu la laisse toniher en ruine, afin de la refaire à sa mode, et selon le premier plan dasa création : elle doit être réduite en poudre, parce qu'elle a ser\i au pécbé.

^'e vois-tu pas le divin Jésus qui fait ouvrir le tombeau? c'est le prince qui fait ouvrir la prison aux misérables captifs. Les corps morts qui sont enfermés dedans , eittendront un jour sa parole , et ils ressusciteront comme le Lazare : ils ressnsciteront mieux que le Lazare , parce qu'ib ressusciteront pour oe mourir plus, et que la mort , dit le SaiDt-Esprit , sera noryée dans l'abîme pour ne paroitre jamais : £t mors ultra non erit W.

Que crains-tu donc, ame chrétienne, dans les approches de la mort? peut-être qu'en voyant tomber ta maison tu appréhendes d'être sans retraite ? mais écoute le divin apôtre. « Nous savons » , nous savons, dit-il, nous ne sommes pas induits à le croire par des conjectures douteuses, mais Bous le savons très-assurément et avec une entière certitude, k que » si cette maison de terre et de boue, dans laquelle » nous habitons, est détraite, neu» avons une antre » maison qui nous est préparée au ciel (3) ». O con-

(0/. Cor.XT.5o. — W^;nm!.»xi.4 ffl//.Cor.T. i.

fiUR LA MOBT. i^OI

duite miséricordieuse de celui qui pourvoit à nos licsoins ! Il a dessein , dit excelle mmeot saint Jean- Chrysostûme (0 , de réparer la maison qu'il nous a. donnée : pendant qu'il la détt-uit et qu'il la renverse pour la refaire toute neuve , il est nécessaire que nous délogions; car que ferions -nous dans cette poudre, dans ce tumulte, dans cet embarras? Et lui-même nous oflre son palais ; il nous donne un appartement, pour nous faire attendre en repos l'entière réparation de notre ancien édifice.

{')tfom. in diet. Apott. De dormicntibiu , etcfom. i ,p. 76 j.

Page 1