DE M." L'ÉVÊQUE DE MEAUX
Jacques-bénigne, par la permission divine, Evéque de Meaux.: à tous curés, confesseurs, supérieurs de comn)unautés , et à tous prêtres de notre diocèse, Salut et bénédict)[oh eh hotub
SEiaREpiL.
Touchés des périls de ceux qui marchant, comme dit David (0, dans les grandes choses et dans des choses meryeilleuses au-dessus d'eux, re« cherchent dans l'oraison des sublimités que Dieu n'a point révélée^, et que les saints ne connoissent pas : bien informés d'ailleurs que ces dangereuses manières de prier , introduites par quelques mystiques de nos jours ^ se répandoient insensiblement même dans notre diocèse y par un grand nombre de petits livres et écrits particuliers que la divine Providence a fait tomber entre nos mains : nous nous sommes sentis obligés à prévenir les suites
4 ORDONNANCE
d'un si grand mal. Nous y avons encore été excités par I91 vigilance et attention extraordinaire qui a paru sur cette matière dans la chaire de saint 'Pierre. On n'y eut pas plutôt aperçu le secret progrès de ces nouveautés^ que le Pape Innocent XI d'heureuse mémoire donna tous ses soins pour l'empêcher. Et d'abord il parut une lettre circulaire de l'éminentissime cardinal Gibo, chef delà congrégation du saint office, maintenant très-diçne doyen du sacré collège , pour avertir les évêques de prendre garde à une doctrine pernicieuse sur l'oraison , qui se répandoit en divers endroits d'Italie, et qu'on réduisit alors à dix-neuf articles principaux contenus dans la même lettre, Sn date de Rome, du i5 février 1687 , en attendant un plus ample examen.
Pour s'opposer davantage à ce mystère d'iniquité , on arrêta à Rome celui qu'on en ci^oyoit le principal promoteur , pour lui faire son procès , et il fut condamné pour plusieurs crimes , et pour ^voir enseigné des propositions contraires à la foi et aux bonnes mœurs , au nombre de plus de cent, mentionnées dans le procès et décret de condamnation. On condamna aussi par un ^utre décret du 28 août i68j, soixante-huit propositions extraites des précédentes , où tout le venin de cette secte cachée étoit renfermé. Pour en rendre la condamnation plus solennelle , elle fut poussée jusqu^à une bulle pontificale , où il fut expressément déclaré que ces propositions étoient respectivement hérétiques, suspectes, erronées.
scandaleuses, blasphëmatoires, avec d'antres gf lèves qualifications portées dans là même bulle {*). Parla continuation de là même sollicitude , on^ a flëtri par divers décrets plusieurs livres de toutes^ langues y où cette fausse oraison étoit enseignée. De grands évéques ont reçu l'impression que le saint Siège a donnée à toute la ctu^tiehté, et ont suivi l'exemple de la mère et mattresise des Eglises y parmi lesquels Monseigneur Tatrchevêque dePariSy nôtre métropolitain, continuante signaler son pontificat par la censure et condamnation de beaucoup d'erreurs, a fait paroître son zèle dans sa judicieuse ordonnance du i6 octobre 1694, où plusieuri» propositions de ces faux mystiques sont proscrites sous de grièves qualifications, même comme condamnées par les conciles de Vienne et de Trente , sans approbation des autres ; avec expi^esse condamnation de quelques livres où elles sont contenues, et défense de les retenir. • — .....
Animés par de tels exemples, et déterminée ^ar diverses occasions que îa Providence divine nous a fait naître, à nous a^liquer avec un soin particulier à cette matière; après en avoir conféré avec plusieurs docteurs en théologie, supérieurs de commuiiautés, même avec de très-grandi prélats consommés en piété et en savoir, et autres graves personnages exercés dans la coiiduite des âmes; après aussi avoir lu et examiné plusieurs livi-es et écrits particuliers où ces maximes dan-
(*} On a insère ces Pièces à la fin de ce votame.
6 ORDONSTÂNCE
gereuses ëtoient enseignées : le saint nom de Dieit . invoqué y nous nous sommes sentis pressée parla- ' charité, en condamnant , comme nous faisons par ces présentes y cette doctrine réprouvée, de vous mettre en main des moyens pour en conuoitre les défenseurs^ et pour les convaincre.
Pour les connoître, nous vpus , avertissons en notre Seigneur d'observer ceux qui afièctent dans leurs discours des élévations extraordinaires , et de fausses sublimités dans leur oraison.
Premièrement, lorsque, sous prétexte d'honorer Fessence divine, ils excluent- de la haute contemplation rhumanité. sainte de notre Seigneur Jésus-Christ, comme si elle en étoit un empêchement; encore quelle soit la voie donnée de Dieu même poujr uous élever à lui : et non-seulement ils éloignent cet^tç sainte humanité; mais encore les attributs divins, même ceux qui sont les fondemens. les plus essentiels et les plus communs de notre foi, tels que sont la toute-puissance,.la miséricorde, et la justice de. Dieu. Ils éloignent par même raison les trois .perjsonn^s di-* vines; encore que nous leur; soyons expressément et distinctement consacrés par notre. baptême, dont on nepeut suppriiueirle souvenir . explicite sans renoncer au nom de chrétien : de sorte qu'ils mettent la perfection de Toraison chrétienuse à s'élever au-dessus des idées qui appartiennent proprement au christianisme ; c'est-à*dire de celles de la Trinité et de rincamation du Fils de Dieu.
Nous ne répétonsf qu'avec horreur cette parole
sua LES ÉTATS d'oRÂISOW. J
d*un faux mystique de nos jours , qui ose dire que > Jésus*Ghrist selon son humanité, étant- la yoie, on.
; n'a plus besoin d y retourner lorsqu'on est arrivé , et que la boue doit tomber quand les yeux .d^- . Faveugle sont ouverts. Le prétexte dont on se sert pour éloigner l'humanité sainte de Jésus*Cluist avec les attributs essentiels et personnels ; c'est que tout cela est compris dans la foi ou vue cou» fuse^ générale et indistincte de Dieu , sans songer que Jésus-Ghristy qui a dit : Vouscroyez en Dieu m ajoute tout de suite et en même temps^ croyez aussi en moi(0^ pour nous apprendre que la foi
' au médiateur doit être aussi explicite et aussi dis* tinete que celle qu'on a en Dieu considéré en lui-même ^ ce qu'il confirme par cette parole : La vie étemelle est de vous connoître, vous qui, êîes le vrai Dieu, et Jésus-^Christ que vous avez en^ voyé ^) \ et celle- ci de saint Paul : Je ne cannois quune seule chose, qui est Jésus-Christ, et Jéms^ Christ crucifiée).
Un .second effet de l'élévation affectée de ces . nouveaux mystiques, est de marquer envers IKeu comme une fausse générosité et une espèce; de désintéressement qui fait qu'on ne veut plus lui demander rien pour soi-même, pas même la rémission de ses péchés, l'avènement de. son règne ^ et la grâce de persévérer dans Je bien, d^op^rer son salut; non plus que lui rendre grâce de toug sea bienfaits : comme si ce n'étoit pas honorer Dieu d'une manière très-pure, et très-'éminente „
(0 Joan. ziT. !.. «• («) Jôan. iLvn. 3; — >' (3) £ Cor, ii. a.
8' OHDONIÏANCE
que de reconnoitréV excellente àiè sa nature bienfaisante ^ ou que le saint du chrétien ne fïkt pas le grand ouvrage de Dieu^ et la parfaite manifestation et consommation de sa gloire ^ que ses enfans ne peuvent assez désirer ni demander.
C est encore nn semblable effet de ces élévations outrées y de reconnottre dans cette vie une pureté et perfection ^ un rassasiement ^ un repos qui suspend toute opération ; et une sorte de béatitude qui rend inutiles les désirs et les demandes ; malgré Fétat de foihlesse, et au milieu des péchés et des tentations qui font gémir tous les saints, tant qu'ils demeurent chargés de ce corps de mort.
Pour troisième moyen de connoître ces faux docteurs y n6us vous donnons le nouveau langage qui fait consister la perfection à supprimer tous les actes , notamment ceux que le chrétien excite en hii-méme avec le secours delà grâce prévenante : pour ne laisser aux prétendus parfaits qu'un seul acte produit une fois au commencement; qui duré ensuite sans interruption et sans besoin de le renouveler, jusqu'à la fin de la vie par uti consens tement qu'on nommé passif: au préjudice du libre arbiti'e et des actes qu'il doit produire par l'exprès commandement de Dieu« Pour les exclure , et tout ramenet à ce prétendu acte unique, on emploie encore le terme de simplicité; comme si Dieu, qui nous a commandé d'être ses simples enfans, n'avoit pas en même temps commandé plusieui^ actes très-distincts.
Cet acte, que ces nouveaux docteurs appellent
sua LES É7AT8 d'0A'AIS02I« 9
Facte uoiversel , ipii selon eux comprenant excellemment et émineuMBOtent tous les autres ^ e^^empte de les produire , est un prodige nouveau parmi les chrétiens : on n'en trouve aucun vestige ^ aucun trait dans les livres sacrés- ni dans la doc*^ trine des saints ; David ne le connoit pas, pui^ qu il . s eiccite lui-même à former tant d'actes di-^ vers c^t réitérés en disant : ilfon ame> bénis k. Seigneur : Seigneag^ jt vous aimerai : Mon amey pourquoi es^tu tri^be? espère au Seigneur : Elèpe^ toi ma. langue : àlèi^ertoij ma lyre (0 : et le reste.
Jésus-Christ ignoroit aussi la perfection imaginaire de cet acte unique et universel y lorsqu'il oblige les plus parfaits à tant de demandes, no-^ tamment dans Toraison dominicale. Aussi est'-il vrai que les nouveaux mystiques, par une idée de perfection inconnue jusques ici aux chrétiens^ renvoient les Bsaumes de David , et ménie la sainte prière qui nous à été enseignée par notref Sei^eur, aux degrés inférieurs de Fôraison, et les excluent des états les pkis éminens.
Nous voyons aussi que David , comme les autres propliètes , bien éloigné dé supprimer dlTiisr la prière les efibcts. du libre arbitre pour deMeurer en pure attente de ce que Diett voudra opérer en nous, prévient. la face du Seigneur par la pu-* blication de ses loruangeâ , secrètement préveni:^ du doux instinct de sa grâce-, et. U* fait ce qu'il peut de son c6té avec ce secours ; ce qui lui fait dire ailleurs : Votre sers^iieur a trouvé, son cœur
(■) Ps. cil, xviï, xtii, I.YI, etc.
lO ORDONHÀKCB
pour VOUS faire cette prière (0; et encore : 5eigneuTjje rechercherai votre visage ip) ; et enfin : Ne cessez jamais de chercher la face de DieUj, et de vous tourner vers lui (?).
Pour exclure tant d'actes commandés dé Dieu , on se sert encore du mot de silence et d'anéantis* sèment y dont on abuse pour induire la suppres* sion de toute action et opération qu on peut exciter avec la prévention de la grâce , ou qu^on peut même apercevoir dans son intérieur : ce qui ne tend à rien moins qu à les étouiBer tout-à-fait , et ôter en même temps toute attention aux dons de Dieu, sous prétexte de ne s'attacher qu'à lui seul y contre cette parole expresse de saint Paul : Ifaus avons reçu un esprit qui vient de Dieu^ pour eonnoùre les choses que DieÊinous a données (4/, Nous ne vouLons point parler ici dès autres pfernîcieuses significations que quelques-^uns donnent au mot de néant et d'anéantissement.
Vous aurez pour cpiatrième marque de cette doctrine outrée, I0S inanièi^s de parla: dont 00 y use, sur la mortification et sur l'applicatio» aux exercices particuliers des autres vertus, en les faisant regarder comme dès pratiques vulgaires et au-dessus des parfaits ; et la mortification en par^ ticulier comme chose qui met les sens en vigueur, loin, de les amortir : contre les exemples des saints^ qui ont pratiqué les austérités comme un des moyens les plus efficaces- pour abattre et humilier
(0 //. Hcg, vn. 37. — (») Ps, XXVI. a: ^ (3) Ps. civ. 4.— W /• Cor. it. la.
SUR LES ÉTATS d'oRAISOIT. II
f esprit et le corps^ et contre la parole expresse de saint Paul (0, qui châtie son corps et réduit en senfitude son corps , le frappe , le flétrit , le tient sous le joug. Le même apôtre ne s explique pas moins clairement sur Texercice distinct et particu* lier des vertus ; et saint Pierre n'est pas moins exfNrès sur cette matière ^ . lorsqu'il nous apprend Fenchaînement des\vçrttts par ces paroles : Don^ nfBZ fou^ vos soins -pour joindre à votre foi la ^ertu : kla vertu la science^: à la science la tem^ pérance : à la tempérance la patience : àla pa-tience la piété : à la piété V amour de vos frères : à r amour de vos frères la charité (^)* *
Enfin un cinquième effet de la doctrine que BOUS voulons TOUS faire connottre, est de ne louer communément que les oraisons extraordinaires : y attacher la. pei*f^tion et la pureté : y attirer tout le monde avec peu de discernement, jusqu'aux enfans du plus bas âge : comme si on s'en pouvoit ouvrir l'entrée par dé certaine^ méthodes qu'on propose comme faciles à tous les fidèles : ce qui fait aussi qu'on s^y ingère avec une témérité dont l'efifet inévitable y principalement dans les communautés, est 'y sou^ préte^cte de s'abandonner à ï'esiprit de t)ieu, de ne faire que ce qu'on veut, avec mépris de la discipline et des confesseui^ et supérieurs ordinaires , quelque éclairés qu'ils soient d'ailleurs ; pour chercher selon ses préventions et présomptions des guides qu'on croit plus experts.
(«) /. Cor, IX. 37/— (•) //. PeW, I. 5^6, 7,
l'A ORDONITÀNCE
Nous omettons d'autres marques dont Texplication demanderont un plus long discours. Gelle»ci suffisent y et vous y trouverez comme cinq ca^* ractères sensibles qui vous aideront à connoitre cent doiit nous voulons que vous observiee la conduite et évitiez les raffinemens. Mais pour vous faciliter le moyen de les convaincre ^ il faut vous avertir^ avant toutes choses y ^e prendre garde de n'entamer pas la vëritaUe spiritualité en atta-^ quant la fausse qui fait semblant de Timiter : à quoi nous ne voyons rien de plus utile que d^ vous mettre devant les yeux quelques vérités fondamentales de là religion , ordonnées à cette fin dans les articles sui vans , que nous avons digérés avec une longue et mûre délibération , et avec tous les sages avis que nous vous avons déjà mar-» qués : en apposant à àhacun pour votre soulage^ ment et pliis grande facilité les qualifications convenables.