SUR LA GLOIRE DE DIEU
la Joie des anges et de celle du Fils de Dieu même, dont nous devons aujourd'hui expliquer ies causes : il faut prendre des principes plus relevés, si nous voulons pénétrer de si grands mystères. Entrons en matière, et disons : Tout le motif de ia joie du Fils, c'est la gloire de Dieu son Père; tout le motif de la joie des anges, c'est la gloire de leur Créateur : si donc ils se réjouissent si fort dans la conversion des pécheurs, c'est que la gloire de Dieu y parait avec plus de magniRceace. Prouvons solidement cette vérité.
La gloire de Dieu éclate singulièrement dans les natures intelligentes par sa miséricorde et par sa justice : sa Providence, son immensité, sa toute-puissance paraissent dans les créatures inanimées ; mais il n'y a que les raisonnables qui puissent ressentir les effets de sa miséricorde et de sa justice , et ce sont ces deux attributs qui établissent sa gloire et son règne sur les natures intelligentes. C'est par la miséricorde et par la justice que les anges et les hommes sont sujets à Dieu : la miséricorde règne sur les bons, lajustice, sur les criminels; l'une par la communication de ses dons, l'autre par la sévérité de ses lois; l'une par douceur, et l'autre par force; l'une se fait aimer, l'autre se fait craindre ; l'une attire, et l'autre réprime ; l'une récompense la fidélité, l'autre venge la rébellion : si bien que la miséricorde et la justice sont en quelque sorte les deux mains de Dieu , dont i'une donne et l'autre châtie : ce sont les deux colonnes qui soutiennent ia majesté de son règne ; l'une élève les innocents , l'autre accable les criminels, afin que Dieu domine sur les uns et sur les autres avec une égale puissance. C'est pourquoi le prophète chante : « Toutes les • voies du ligueur sont miséricorde et vérité';* c'est-à-dire, miséricorde et ju>tioe, selon l'interprétation des docteurs : d'autant que lajustice de Dieu c'est sa vérité ; parce que, comme dit le grand sahit Thomas*, c'est à cause de sa vérité qu'il est la lui éternelle et qu'il est la loi immuable qui règle toutes les créatures intelligentes. Que si toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et justice , si ce sont ces deux divins attributs qui établissent sa gloire et son règne ; je ne m'étonne plus, 6 saints anges, de ce que la pénitence vous comble de joie : c'est que vousy voyez éclater magnifiquement la gloire de Dieu votre créateur par sa miséricorde et par sa justice; la miséricorde , dans la conversion; lajustice, dans la satisfaction; la première, dans la rémission des péchés; la seconde , dans les gémissements des pécheurs.
PREIIIEB POINT.
Pourentrer d'abord en matière , je remarquerai
* P*. \xiv, 10.
*1.2. Quftit. xoui. art. II.
dans notre évangile trois effets de la miséricorde divine dans la conversion des péclietirs : Dieu les cherche. Dieu ies trouve , Dieu les rapporte; c'est ce que nous lisons clairement dans ia parabole de notre Évangile : « Le bon berger,
• dit le Fi Is de Dieu , va après sa brebis perdue , « vadit ad illam quœ perierat, • et il va jusqu'à ” ce qu'il la trouve , » donec inventât eam ' ; • et
• après qu'il l'a retrouvée, U la charge sur ses « épaules. * C'est la véritable figure du Sauveur des âmes ; il cherche charitablement les pécheurs , suivant ce qu'il dit dans son Évangile : ■ Le Fils
• de l'homme est venu chercher ce qui était
• perdu > Il les trouve par la vertu de sa grâce :
• car il est ce Samaritain miséricordieux qui trou- > vont en son chemin le pauvre blessé, est touché « de miséricorde , et s'approche , et ne dédaigne <1 pas de lier ses plaies, » eiaiUgavit vaincra ejus^. Enfin il les porte sur scs épaules; parce que c'est lui dont il est écrit : • 'Vraiment il a porté nos
• langueurs : » l'cre languores nosiros ipse tulu*. Or cette triple miséricorde répond à la triple misère en laquelle est précipitée l'âme pécheresse. Elle s'écarte , elle fuit , elle perd ses forces, et devient entièrement impuissante : elle s'éloigne du bon Pasteur, et, s'en éloignant, elle ne connait plus son visage; tellement que, lorsqu'il appne che , elle fuit , et fuyant elle se fatigue et tombe dans une extrême impuissance. Mais le Pasteur infiniment bon , qui ne se plaît qu'à sauver les âmes , oppose cluiritablemeut à ces trois misères trois effets merveilleux de miséricorde ; car il cherche sa brebis éloignée ; il trouve et il atteint sa brebis fuyante; il rapporte sur ses épaules cette pauvre brebis épuisée de forces. .Apprenons ici a connaître la miséricorde du Pasteur fidèle , qui nous a sauvés au péril de sa propre vie.
Et premièrement remarquons ce qui est écrit dans notre évangile , que la brebis que le Sauveur cherche n'est plus en la compagnie de tout le troupeau; par conséquent elle est séparée : mais entendons le sens de cette parole. Le troupeau du Fils de Dieu , c'est l'Église ; et celui qui est séparé du troupeau semble être hors de la vraie Église. Dirons-nous que le Fils de Dieu ne parle en ce lieu que des hérétiques qui ont rompu le lien d'unité? Mais la suite de notre évangile réfutera manifestement cetteexplication ; puisque Jréus-Christ nous fait bien entendre qu'il parle généralement de tous les pécheurs, parce qu'il veutencouragertous les pénitents. Mais pourronsnous dire , fidèles , que tous les pécheurs sont sé-
‘ Luc. x\, 4.
* Ibid. XIX, 10.
* Ibid. X , 34.
* li. LUI , 4
DANS LA CONVERSION DES PECHEURS
parésdu sacré troupeau et delà communion de l’Éplise ? Nullement ; il n’en est pas de la sorte ; c'est l'erreur de Calvin et des calvinistes , contre laquelle le Fils de Dieu nous a dit qu'il y a de l'ivraie même dans son champ , qu'il y a du scandale même en sa maison , qu'il y a de mauvais poissons même en ses filets Mais d'où vient , direz-vous , que notre Sauveur nous'llgurant tous les pécheurs en notre évangile, les représente conune séparés do troupeau? Entrons en sa pensée, et disons avec l'incomparable saint Augustin : ■ Il y en a < qni sont dans la maison de Dieu , et qui ne sont > pas la maison de Dieu? il y en a qui sont dons
• la maison de Dieu , et qui sont eux-mêmes la
• maison de Dieu , > alios ila esse in domo Uei , ut ipsi etiam sint etulem domus Dei Expliquons la doctrine de ce grand évêque.
Les justes sont en la maison de Dieu , et ils sont eux-mêmes la maison de Dieu , selon ce que dit le prophète : • J'habiterai au milieu de vous^ ; » et l'apétre : • Ne savez-vous pas que vous êtes les
• templesdel'EsprildeDieut? ■ Mais les méchants qui sont en l’Église, qui est la maison que' Dieu a choisie , ne sont pas la maison choisie : Dieu n'habite pas en leurs coeurs ; ils ne sont pas les pierres vivantes de ce miraculeux édifice, dont les fondements sont posés en terre , et dont le sommet égale les deux : • Ils sont dans l’Église , - dit saint Augustin^, comme la paille est dans le
• fromenl,"Sictitessepaleadiciturinfirunientis;
• parce que encore qu'ils soient liés parles sacre- « loents, néanmoins ils sont séparés de cette in-
• visible unité qui est assemblée par la charité : • rum intus videantur, ab ilia invisibili charitaiis compaye sepanUi sunl. • En effet , ajoute saint
■ Augustin , i I y eu a qu’on doit dire être dans la mai-
• son de telle maniéré, qu’ils n’appartiennent pas
• àcequl en fait la liaison, ni a la société de cette
• justice qui produit des fruits de paix ; mais ils
• y sont comme on dit que la paille se trouve avec
• le froment : car nous ne pouvons nier qu’ils
• soient dons la maison , l'apêtre nous disant que
• dans une grande maison , il y a non-seulement
• des vases d’oret d'argent, maisaussi deboiset de
• terre; et que les uns sont pour des usages hon-
■ nêtes , les autres pour des usages honteux ; > alios ita dici esse in domo, ut non pertineant ad compagem domus, nec ad societalem fructiferte pacificctque juslitiœ ; sed sicut esse palea dieiCurin frumentis : nam et istos esse in domo negare non possumus, dicente aposMo’’ : In
■ Mallh. XIII, «, »1 , «s.
* De. Bapt. eotti. Douât. Üb. VU, n* 90, t. U , col. SOO.
3 II. Cor. VI. 16.
• I. Cor. III , 16.
» I,nris mox eilaUt, COl. 2üli, 2rtî.
< 11. Ttmnth. UvSO
magna autem domo non solum aurea rasa sunl vel argentea, sed et lignea et Jictilia; et alia quidem svnt in honorem , aiia vero in contiimeliam.
Par ou nous voyons clairement qu’il y a double unité dans l’Église ; l’une est liée par les sacrements qui nous sont communs ; en celle-là les mauvais y entrent, quoiqu'ils n'y entrent qu'à leur condamnation. Mais il y a une autre unité invisible et spirituelle, qni joint les saints par la charité , qui en fait les membres vivants : à cette paix, à cette unité, à cette concorde, il n’y a que les justes qui y participent; les impies n'y ont point de place, ils en sont excommuniés. Il y a une arche , à la vérité , qui renferme tous les animaux , mondes et immondes ; il y a un champ qui porte le bon et le mauvais grain ; • mais il y ■ a une colombe et une pai faite , • qui ne reçoit en son sein que les vrais fidèles qui vivent en l'unité par la charité ; Vna est columba mea,perfecta mea ' . C’est pourquoi le Sauveur des âmes représente tons les pécheurs comme séparés du troupeau ; parce qu'ils sont exclus , par leurs crimes , de cette Invisible société qui unit les brebis fidèles en la charité de Notre-Mgneur : et pour vous fàire voir, chrétiens , qu'ils ne sont plus avec le troupeau , c'est que le céleste et divin Pasteur ne leur donne plus la même pâture. Dites-moi , quel est le pain des fidèles , quelle est la nourriture des enihnts de Dieu? n’est-ce pas le pain de l’eucharistie , ce pain céleste et vivifiant que nous recevonsde ces saints autels? Cette sainte et divine table est-elle préparée aux impies, dont les consciences sont infectées de péchés mortels? Nullement; Ils en sont exclus ; s'ils sont si téméraires que d’en approcher, ils y prendront un poison mortel , au lieu d’une viande d’immortalité.
Reconnais donc, pécheur misérable, que tu es séparé du troupeau fidèle , puisque tu es privé de la nourriture que le vrai Pasteur lui a destinée ; et ne ma réponds pas ; Jesuis de l’Église, je demeure en ce corps mystique. Car que sert au bras gangrené de tenir encore au reste du corps par quelques nerfs qui n’ont plus de force? que loi sert, dis-je, de tenir au corps; puisqu’il est si fort éloigné du cœur, qu’il ne peut plus en recevoir aucune influence ? quelque union qui paraisse au dehors, il y une prodigieuse distance entre la partie vivante et la partie morte. Il en est de même de toi , A pécheur I il ne te sert de rien d’être dans le corps , pu ls(jue tu es entièrement séparé du cœur . Le cœur de rEglise,c’est la charité ; c’est là qu’est le principe de vie; c’est de là que se répand la chaleur vitale ; si bien que , n’étant pas en la cha-
' Ciml. VI, 8