SUR LE TRÉSOR CÂCUË DANS LA RELIGION
discipline; mais aa milieu de tout cela , jamais tant f amour-propre, jamais tant de recherche de soimême, jamais, h proportion des conditions, tant de mollesse, ou du moins tant d'attention à être abondamment pourvu de tout et a ne manquer de rien. Or, avec cela, il est aisé d'être chrétien; avec cela Ton ne sent point la pesanteur de ce fardeau du christianisme et de ce poids du baptême dont parlait Tertullien; avec cela on n'en est ni fatigué, ni surchargé. Mais où est-ce qu'il se fait sentir ? disons-le hardiment, et parce qu'il est vrai, et parce qu'il est utile de le dire : où il se fait sentir, ce poids, c'est dans les communautés religieuses, où les exercices d'une vie réglée, où les jeûnes, où les veilles, où le silence, où la pauvreté , où l'assiduité aux ofGces divins, sont une pénitence sans interruption , qu'il faut avoir éprouvée pour en bien juger. Car c'est là que, par choix et par état. Ton porte ce qu'il y a de plus pesant dans le christianisme ; et c'est là que l'âme chrétienne dit à Dieu avec la même conflance que David : Propter verba labiorum tuorum ego custodici vins duras {Ps. 16); Pour vous, Seigneur, et pour le respect de votre toi , je marche dans des voies dures et pénibles. Le monde a lui-même des voies dures et pénibles, mais on y marche, parce qu'on est dominé par ses passions , parce qu'on est esclave de son ambition , parce qu'on est livré au démon de ravarice, et c'est ainsi que l'on porte le poids du monde; au lieu qu'on suit les voies dures et pénibles de la religion, parce qu'on veut s'attacher exactement aux paroles de Jésus-Christ et à ses conseils , Propter verba labiorum tuorum; et c'est ce que nous pouvons appeler la perfection ou le comble du poids du baptême : Pondus baptismi. (Tertull.) Aussi est-ce par là , mes chers auditeurs , qu'on achète le trésor du royaume de Dieu. Mais écoutez ce que j'ajoute.
Dans le monde on professe le christianisme, mais en même temps on fait dans le monde sa volonté : et, par un abus que le monde remarque bien luimême, et dont il est quelquefois peu édiûé, ceux qui dans le monde se piquent le plus d'être chrétiens et de le paraître, j'entends certains dévots, sont souvent ceux en qui la propre volonté règne davantage ; ceux qui y sont plus attachés et qui s'en départent le moins. Or, pourvu que l'on fasse sa volonté, rien ne coûte; et il n'y a ni excès de ferveur, ni pratique de pénitence, ni régularité de vie qu'on ne soutienne avec plaisir, tandis qu'on le veut, et qu'on se pique de le vouloir. Car cette volonté, du moment qu'elle est libre et qu'elle prédomine , tient lieu de tout , et adoucit la plus rigoureuse austérité. De là combien d'illusions dans la plupart des vertus du monde? Il n'en est pas de même de la religion : on y jeûne , on y veille , on y prie ; mais en tout cela on y fait
la volonté d^autrui, et jamais la sienne. Or voilà le grand sacrifice dont l'homme avec raison se glorifie^ rait, s'il pouvait jamais avoir droit de se glorifier devant Dieu : cette obéissance à laquelle il se voue, cette dépendance d'une volonté étrangère à laquelle il se rend sujet, cette loi qu'il s'impose de ne pouvoir plus disposer de soi-même, de n'être plus le maître de ses actions, de vivre dans un âge parfait comme un pupille qui ne doit jamais être émancipé, et qui, par un effet merveilleux de la vocation qu'il a embrassée, n'est libre que pour ne l'être plus, n'a de volonté que pour n'en avoir plus , n'use de sa raison et de ses lumières que pour n'en user plus. Voilà ce qui fait l'essentiel mérite de l'homme , et où il faut qu'il en vienne , afin qu'on puisse dire de lui : yendit universa quœ habet. Car tout le reste sans cela est peu, et cela seul, sans tout le reste, est d'un prix infini. Or il n'y a que l'âme religieuse qui soit chrétienne à cette condition. Finissons, et voici ce qui doit achever de confondre le monde, en consolant ceux qui ont le courage et le zèle de le quitter Qu'en coûte-t-il à la plupart des chrétiens du siècle, pour mériter l'honneur qu'ils ont d'être, en qualité de chrétiens, incorporés à Jésus-Christ? Oseraient-ils dire qu'ils fassent pour cela aucun effort dont le christianisme leur soit proprement et purement redevable? Je parle de ceux dont le monde même vante si hautement la vertu et la probité ; de ceux qui, dans l'opinion du monde, passent communément pour gens d'honneur ; de ceux qui lui paraissent irréprochables : que leur en coûte-t-il pour être chrétiens? Ils renoncent à toute injustice : les païens, disait le Sauveur, n'en font-ils pas autant? Ils s'abstiennent des plaisirs impurs : les sages de la gentilité ne s*en sont-ils pas abstenus ? Ils ont de la modération dans leurs passions, de la règle dans leurs actions, de l'équité dans leurs jugements, de la sincérité dans leurs paroles : la raison, indépendamment du christianisme, ne leur enseigne-t-elle pas tout cela? C'est dans la profession religieuse que , pour se rendre digne de Jésus-Christ , on enchérit sur les vertus païennes; et comment? en se dégradant, pour ainsi dire, soi-même, et se réduisant, selon la doctrine de l'apôtre, à l'état des enfants. Car voilà ce que les païens n'ont jamais fait, et n'ont jamais eu la pensée de faire. Ils jetaient dans la mer l'or et l'argent; mais ils demeuraient pleins d'eux-mêmes, dit saint Jérôme , et ils n'estimaieiU pas assez cette sagesse mondaine , dont ils se déclaraient les sectateurs, pour l'aclieter au prix d'une vie obscure et humiliée. Voilà ce que ne font point encore les chrétiens engagés dans le monde. Ils seront réguliers , ils seront pieux , ils seront mortifiés , ils donneront tout, mais en se réservant toujours leur volonté propre, et n'allant jamais jusqu'à cette pleine abnégation qui est le partit christianisme et
SUR LE CHOIX MUTUEL DE DIEU
le point capital du sacrifice de l'âme religieuse : yekdU unicej'sa quœ habet, et émit.
Cest ici, mes chers auditeurs, si le temps me le > permettait, que je vous ferais remarquer en passant Terreur et la mauvaise foi de Thérésiarque Luther, qui , pour colorer son libertinage et justifier son apostasie, affecta d*exalter les vœux du baptême, dans le dessein de décrier les vœux de la religion ; comme si les vœux de la religion n'ajoutaient rien à la sainteté du baptême, et qu'en effet un simple chrétien donnât autant à Dieu qu'un religieux. Erreur que toute la théologie condamne comme également opposée à la raison et à la foi. Car ces saintes filles que vous voyez, en se dévouant à Jésus-Christ, lui ont fait, par leur profession, des sacrifices que nul de vous ne lui a faits en vertu de son baptême. Elles pouvaient être riches et bien pourvues, et elles se sont rendues pauvres ; elles pouvaient être libres, et elles ont choisi de se captiver sous le joug d'une obéissance éternelle; elles pouvaient goûter les plaisirs légitimes et permis , et elles ont embrassé la croix. 11 leur en a donc bien plus coûté qu'à vous pour être ce qu'elles sont, puisque, tout chrétiens que vous êtes, vous n'avez jamais prétendu faire ce qu'elles font. Vous êtes puissants dans le monde, disait saint Paul aux Corinthiens déjà convertis à la foi , mais qui pour cela n'avaient pas renoncé aux avantages des conditions où Dieu les avait fait naître; vous êtes puissants dans le monde, et nous qui avons tout quitté pour Jésus-Christ, nous sommes faibles, sans crédit et sans autorité: Nosinfirmiy vas autem fortes, (l. Cor,, 4.) On vous honore, et on nous compte pour rien : f^os nobiles , nos autem ignobiles, (Ibid.) Vous êtes considérés et respectés, pendant que l'on nous regarde comme le rebut des hommes : Tanquam purgamenta ht^us muneti/acti sumns, (Ibid.) Or c'est ce que les vrais religieux pourraient bien s'appliquer, en se comparant avec les chrétiens de ce siècle. Mais du reste , à Fezemple de saint Paul , je vous dis tout ceci , mes chers auditeurs, non pas pour vous faired'iuutiles reproches. Non ut confunkam vos (Ibid. ); mais pour vous avertir, comme mes chers frères , d*uu de vos plus essentiels devoirs : Sed, utfillos meos charisslmoSf moneo (Ibid.); c'est-à-dire, pour vous faire connaître le mérite de la vocation chrétienne , pour vous apprendre ce qu'elle vaut, combien vous la devez priser, et à quoi il faut que vous soyez déterminés lorsqu'il s'agit de marquer à Dieu jusques à quel point vous savez estimer ce trésor. Car enfin ces épouses de Jésus-Christ, dont la ferveur vous édifie , ne servent pas un autre Dieu que vous, ne croient pas un autre évangile que vous, n'attendent pas une autre gloire que vous. Si elles l'achètent phis cher que vous, c'est ce qui vous doit faire tlcmUer^ puisqu'il est certain que quoi qu'elles
donnent pour l'avoir, elles ne donnent rien de trop, et que le royaume du ciel , prisé dans sa juste valeur, vaut encore bien au delà. Que devez-vous donc conclure de leur exemple , sinon que jusqu*à présent vous n'avez pas connu le don de Dieu? Ah! Seigneur, devez-vous dire, je me flattais d'être chrétien, et je ne l'étais pas ; mais aujourd'hui j'apprends à le devenir. Si vous êtes , mon cher auditeur, dans ces dispositions , c'est, pour vous , avoir trouvé le trésor de l'Évangile, et c'est le fruit que vous devez remporter de cette cérémonie. Vous, vierge fidèle , achevez ce que vous avez commencé. Présentezvous avec confiance à l'autel où votre Dieu vous attend. Prononcez sans peine ces vœux qui vous engageront éternellement et irrévocablement à lui. Quoi que vous lui donniez, il vous le rendra au centuple et en cette vie et en l'autre , où nous conduise, etc.