‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 169 sur 408 · NAISSANCE ET PROGRÈS DES HÉRÉSIES · texte numérisé non relu

NAISSANCE ET PROGRÈS DES HÉRÉSIES

Tant d^esprits préoccupés et unis ensemble se soutiennent par leur union même. Cest une société fpymee ; il n*est plus moralement possible de la rompre. Si quelqu'un chancelle, il est bientôt obsédé de toute la troupe , qui s'empresse autour de lui , et n'omet rien pour raffermir et le retenir. Que ne lui représente-t-on pas? la prétendue justice de la cause qu'il a embrassée , l'intérêt du parti où il s'est engagé , le triomphe qu'il donnerait à ses ennemis en l'abandonnant, et l'avantage qu'ils en tireraient ; l'éclat d'une désertion qui le couvrirait de honte et qui l'exposerait à de mauvais retours : enfin, promesses, espérances, reproches, menaces, faux honneur, tout est mis en œuvres. Ainsi s'anime-t-on les uns les autres , et se fortifie-t-on : c'est à qui s'entêtera davantage et qui marquera plus de zèle, c'est-à-dire plus d'aheurtement. Les morts ressusciteraient et se feraient entendre , qu'on ne les croirait pas; ou un ange descendrait exprès du ciel et emploierait les plus puissants moyens pour désabuser des gens que Terreur a liés de la sorte et ligués pour sa défense , qu'ils ne se rendraient pas , et ne reviendraient jamais de leurs préjugés.

Cependant, quelque soin que prenne de se cacher la secte naissante , on la découvre. C'est un feu secret , mais qui croît, et plus il s'allume, plus la flamme éclate. Les fidèles en sont alarmés ; les pasteurs de l'Église, dépositaires de la vraie doctrine, réveillent leur zèle contre le mensonge qui eherchC'à s'établir; l'erreur est dénoncée, citée au souverain tribunal , et ses partisans , obligés de comparaître, ne peuvent éviter le jugement qui se prépare, ou pour leur justification , s'ils sont aussi orthodoxes qu'ils le prétendent, ou pour leur condamnation, si les dépositions de leurs adversaires se vérifient et se trouvent bien fondées. Or, en des oonjoneCures si critiques et dans une nécessité si pressante, que faire? De vouloir décliner, ce serait se déclarer coupable, ce serait se juger soi-même et se ^ condamner. Il faut donc affecter d'abord une contenance assurée, accepter la dispute et s'y présenter, demander à être écouté et à produire ses raisons; du reste témoigner par avance une soumission feinte à ce qui sera décidé et prononcé. Mais tout cela , dans quelles vues? ou dans l'espérance de conduire si habilement l'affaire , de lui donner par mille déguisements, mille explications et mille modifications , un si bon tour, qu'on obtiendra peut-être une décision favorable; ou dans la résolution, si le jugement n'est pas tel qu'on le veut, de l'interpréter néanmoins à sa manière; et s'il ne souffre absolument nulle interprétation, de le rejeter.

Cest ce que montre en effet l'événement. L'Église, éclairée du Sain^£sprit, ne se trompe point ni ne se laisse point tromper. Au travers de tous les artifices , et parmi tous les détours, elle sait aper-

cevoir l'erreur et la démêler. Elle la proscrit, elle la frappe de ses anathèmes , elle publie sa définition comme une loi émanée du centre de la vérité, et comme une règle que chaque fidèle doit suivre. Qui ne croirait pas alors que toutes les questions sont finies , et que tous les esprits vont se réunir dans une heureuse paix et dans une même croyance.' Mais qu'est-ce que l'entêtement , et de quoi n*e8t-îl pas capable? C'est li tout au contraire que reeonimence une guerre d'autant plus vive de oart et d*autre, que les uns sont plus piqués du mauvais suc* ces qui, sans les réduire en aucune sorte ni les abattre , les humilie toutefois et les chagrine , et les autres plus indignés de la mauvaise foi avec laquelle on refuse d'obéir purement et simplement à une sentence qui pouvait et qui devait terminer tous les différends.

Bien loin donc que toutes les questions cessent, on les multiplie à l'infini ; on veut persuader au public que le jugement de l'Église ne tombe point sur la doctrine qui lui a été déférée. On veut persuader à l'Église même qu'on entend mieux qu'elle le sens de ses paroles, et qu'on sait mieux ce qu'elle a dit ou ce qu'elle a eu en vue de dire; on veut lui faire accroire qu'elle n'a pas vu ce qu'elle a m, et qu*elle a cru voir oe qu'elle ne voyait pas. Si , pour réprimer une audace ou pour confondre une obstination qui l'outrage, elle entreprend de s'expliquer tout de nouveau, elle a beau user des termes les plus formels, les plus précis, les plus clairs, on y trouve toujours de l'ambiguité, parce qu'on trouve toujours une signification étrangère et forcée à y donner. D'ailleurs même on dispute à l'Église ses droits , comme si elle excédait son pouvoir, eomme si les matières présentes n'étaient pas de son ressort : car n n'y a point de retranchement où l'on ne tâche de se sauver. Il ne reste plus, supposé que l'Église redouble ses efforts , et qu'elle porte les derniers coups, qu'à lever enfin le masque, qu'à hn faire tête, et qu'à se séparer. Triste dénofiment de tant d'intrigues, de contestations, d'agitations, qui ne manquent pas d'aboutir avec le temps à oae division entière et à un schisme déclaré.

Telle a été la source de toutes les hérésies, et tel en a été le progrès. Il n'y a qu'à lire l'histoire de l'Église, et l'on verra, depuis les premiers siècles jusqu'aux moins éloignés de nous , que les hérétiques et leurs fauteurs ayant tous été animés du même esprit et possédés du même entêtement, ils ont tenu tous la même conduite, qu'ils ont tous eu les mêmes procédés , tous employé les messe» moyens*, et mis en œuvres les mêmes artifices pour insinuer leurs pernicieuses nouveautés , pour les couvrir des plus belles apparences et des couleur!« les plus spécieuses, pour leur donner des noms empruntés , et les retenir sous un faux semblant de

PENSEES DIVERSES SDR LA FOT.

^eB abandonner, pour les perpétuer dans le monde chrétien, indépendamment de toutes les puissances, soit ecclésiastiques , soit temporelles. On dirait qu'ils se sont copiés les uns les autres , et que sans se connaître, ils sont convenus entre eux , tant la conformité est parfaite. En sorte que de voir agir les hérétiques d*un siècle, c^estvoir agir ceux de tons les siècles passés , et ceux de tous les siècles à venir : car la même cause produit toujours les mêmes effets.

Quoi qu'il en soit, il est aisé de juger à quels mouvements et à quelles contentions tout cela engage : écrits sur éeri ts , mémoires sur mémoires , répliques sur répliques, erreurs sur erreurs. Pour soutenir Fnne , on est souvent obligé d'en avancer une autre. A mesure qu'on se sent pressé , on vient à dire ce qu'on n'eût jamais dit , et ce qu'on ne dirait pas encore, si ce n'était la seule voie qui se présente pour se tirer de l'embarras où l'on est ; et tel , quelques années auparavant, eût eu horreur de la proposition qu'on lui eût faite de franchir certaines barrières, qui dans la suite les a franchies , et de degrés en degrés est descendu jusqu'au fond de l'abîme. De là mille variations, mille contradictions. On tient un langage aujourd'hui, et demain on en tient un toot opposé; on change selon les conjonctures et selon les besoins. Que le public le remarque , il n'importe : on le laisse parler, et l'on feint de ne le pas entendre. En uu mot , pour se conGrmer dans son entêtement, et pour y persister, il n'y a rien qu'on lie surmonte, et rien qu'on ne dévore.

Oh ! qu'on s'épargnerait de désagréments , de serrements de cœur, d'inquiétudes et de tourments d'esprit, si l'on avait appris à être plus souple et plus flexible! Surtout qu'on épargnerait à TÉglise de scandales qui la désolent, et qui sont pour elles de rudes coups! Mais c'est une chose terrible que de s'être endurei contre la vérité. Plutôt que de la reconnaître lorsque le ministre du Seigneur Ja lui représentait. Pharaon souffrit le désordre de son empire, la ruine de ses provinces, le murmure de ses peuples. SI tout cela flt de temps en temps quelque impression sur lui , ce ne fut qu'une impression passagère , et il en revint toujours à ses premières préventions; enûn , il s'exposa à se perdre lui-même , et en effet il se perdit. Affreux exemple d'un entêtement indomptable , et que nulle considération ne peut faire plier. On verrait tout l'ordre de l'Église se renverser, qu'on n'en serait point ému. Le parti est pris, tous les pas sont faits, il n'y a plus de retour.

Ce n'est pas que ce retour soit impossible : mais qu'il est difficile et qu'il est rare, particulièrement en ceux qui conduisent toute la secte et qui en sont Tappui! Il fondrait, pour les changer, une grâce bien forte : et Dieu souvent, par une juste puni-

tion, permet au contraire qu'ils s'obstinent de plus en plus, et qu'ils restent jusqu'à la mort dans le même entêtement. Il semble qu'il y ait une malédiction paiticulière sur eux. On a vu incomparablement plus de pécheurs et d'impies que d'hérésiarques ou de fauteurs dliérésies se convertir quand ils sont au lit de la mort. D'où vient cela, si ce n'est pas un châtiment du ciel ? Ils vivent tranquilles dans leurs erreurs, et ils y meurent dans une assurance qui saisit de frayeur, lorsqu' on pense au compte qu'ils doivent rendre à Dieu de tant d'âmes qu'ils ont séduites , et de tant de maux dont ils sont devenus responsables.

Mais , dit-on , ils sont persuadés de la vérité de leur doctrine, et ils agissent suivant cette persuasion. Ce n'est pas bien parler que de dire qu'ils en sont persuadés, il faut dire qu'ils en sont entêtés. A prendre les termes dans toute leur justesse, il y a une grande différence entre la persuasion et l'entêtement. La persuasion est dans l'esprit qui raisonne et qui juge sans être préoccupé ni passionné; mais l'entêtement est dans l'imagination qui se frappe, qui se révolte, qui s'échauffe et ne suit que ropiniâtreté du naturel , ou que le mouvement de quelque passion du cœur. Or, voilà par où ils sont inexcusables devant Dieu de ne s'être pas fait plus de violence pour rompre ce naturel, et de n'avoir pas mieux appris à réprimer cette passion. Quelles en ont été les suites ? quelle charge pour eux, et à quel jugement sont-ils réservés !

Faisons souvent la prière de Salomon , et demandons à Dieu un esprit docile. C'est le caractère des esprits fermes et solides. Comme ils comprennent mieux que les autres de quelle nécessité il est de se soumettre, dans les matières de la religion, à une première autorité, ils n'ont point honte, supposé qu'elle se déclare contre eux , de désavouer leurs propres pensées , et de se rétracter. Docilité qui leur est également méritoire , glorieuse et salutaire : méritoire auprès de Dieu , à qui ils obéissent en obéissant à son Église; glorieuse dans l'estime de tout le peuple fidèle , par l'édification qu'ils lui donnent; enfin, salutaire pour eux-mêmes, parce qu'ils mettent ainsi leur foi à couvert, et qu'ils se préservent de tous les écueils où elle pourrait échouer.

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