PENSÉES DIVERSES SUR LA FOI
soutient opiniâtrement , à quoi il s'attache et de quoi il se ferait presque le martjr. Certes , la parole de saint Paul est bien rraie : Dieu les a livrés à un sens réprouvé. Ils se sont perdus dans leurs pensées f rivoles et chimériques; et eux qui se disent sages y sont devenus des insensés. {Rom.y 1.)
Que sera-ce qu'un État où il n'y aura ni roi, ni puissance souveraine? Dans une pleine impunité, chacun sera le maître d'entreprendre , pour ses propres intérêts, ce qu'il lui plaira; et comme nos intérêts s'aocoident rarement avec les intérêts d'autrui, que s'ensuivra-t-il ? des guerres perpétuelles, des dissensions étemelles, un brigandage universel : tellement qu'il faudra toujours avoir les armes à la main, pour la défense de ses biens et de sa vie. Le pauvre pillera le riche, le voisin opprimera son voisin, le fort accablera le faible. On vengera ses querelles particulières par les meurtres et les assassinats. Confusion générale, bouleversement total. Je ne parle que d'un royaume; mais voilà ce que Tath^ voudrait faire du monde entier, lorsqu'il combat l'existence d'un Dieu.
Quand j'entends des libertins railler de la religion , et prétendre l'avoir bien combattue , lorsqu'ils ont ri de quelques pratiques particulières, et de quelques dévotions populaires, qu'ils traitent d'abus et de superstitions, ou leur ignorance me fait pitié, ou leur malignité me donne de Findlgnation. Car la religion que nous professons ne consiste point en cela; ce ne sont point ces sortes de dévotions ni ces pratiques qui en font le capital. Si dans ces pratiques et ces dévotions, il se glisse quelque chose de superstitieux, l'Ëglise le condamne elle-même, et le défend sous des peines très-grièves. Si elle n'y trouve rien de mauvais en soi, et qu'au contraire, remontant au principe , elle voie que ce sont de pieuses institutions, qu'un bon zèle a inspirées aux âmes dévotes pour l'honneur de Dieu et des saints, elle les tolère, elle les permet, elle les approuve même, mais sans les reganler comme le fond de sa créance et deson culte. Voilà ce que nos libertins doivent savoir, et à quoi ils devraient faire attention. S'ils ne le savent pas, c'est dans ces grands génies et ces esprits forts du siècle une ignorance pitoyable : s'ils le savent, c'est dans eux une malignité encore moins supportable , de s'attaquer vainement et si opiniâtrement à l'accessoire de la religion, etden'en vouloir pas considérer l'essentiel et le principal.
Qu'ils agissent de bonne foi, et que, sans prévention, sans passion, ils examinent la religion chrétienne en elle-même ; je m'assure qu'ils ne pourront se défendre d'en admirer la sublimité , la sagesse , la sainteté. Ils reconnaîtront qu'elle a de quoi conteater les esprits du premier ordre, tels qu'ont été
les Pères de l'Église ; et malgré eux ils y découvriront un caractère de divinité qui les frappera : mais c'est justement ce qu'ils ne veulent pas. Et que font -ils? ils laissent, pour ainsi dire, le corps delà religion, qu'ils ne peuvent entamer, et ils s'attachent au dehors. Un point qui n'est de nulle conséquence, et où la religion ne se tient aucunement intéressée, un petit exercice de piété , une cérémonie, une coutume qui les choque, et qu'une louable simplicité des peuples a introduite, c'est là-dessus qu'ils lancent tous leurs traits, et qu'ils déploient toute leur éloquence. En vérité, il faut que notre religion soit bien affermie sur ses fondements, et bien cimentée de toutes parts, puisqu'on est réduit à ne l'attaquer que de si loin, et par de telles minuties.
Les hérétiques ont toujours eu pour prindpede se faire craindre, et cela communément leur a réussi. Ils en ont tiré deux avantages : l'un, d'arrêter les esprits timides, et l'autre , d'engager les esprits intéressés. Mille esprits timides qui ne manquent pas dUiabileté , et qui pourraient l^r faire tête , n'osent néanmoins les attaquer, parce qu'ils ne veulent pas irriter un puissant parti , ni se l'attirer sur les bras; et mille esprits intéressés, qui ont leurs vues et leurs prétentions, se joignent même à eux, dans l'espérance que le parti les soutiendra et qu'il les m^tra en vogue. Espérance qui n'est pas mal fondée. Avec cet appui, un auteur voit ses ouvrages recherchés de tout le monde comme des chefs-d'œuvre, toutes les paroles d'un directeur sont reçues conune des paroles de vie, et un prédicateur est écouté comme un oracle.
La réflexion de saint Augustin est bien vraie, qu'il n'y a personne qui se pare avec plus d'a£foetation ni plus d'ostentation de Papparence de la vérité et de son, nom , que les docteurs du mensonge et les partisans de l'hérésie. Il cite là-dessus en particulier l'exemple des manichéens. Sans cesse, dit-il, ils avaient ce mot dans la bouche : f^érité, vérité' , sans cesse ils me le rebattaient; mais en le répétant si souvent , et en le prononçant avec emphase , ils ne l'avaient pas pour cela dans le coeur. Ainsi dans tous les discours et dans tous les écrits de certaines gens , on n'entend encore ni on ne voit presque autre chose que le terme de vérité. Cést, ce semble, le signal pour se reconnaître les uns les autres : c^est leur cri de guerre.
Les libertins, qui n'ont point de religion, sont ravis de voir des divisions dans la religion. Et parce que le moyen d'entretenir ces divisions est d'appuyer le parti de l'hérésie et de la révolte, voilà pourquoi ils le favorisent toujours. D'où il arrive assez sou-
I » Bl dicebant : Veritas , vprilas , et muUum eam dietbanà I mihi , et nusquam erat in eis. ÂUG. Conf. , lib. 3, cap. f.
BONTË DE DIEU ENVERS LE PÉCUEUR.
vent, par fassemblage le plus bizarre et le plus monstrueux, qu*un homme qui ne croit pas en Dieu, se porte pour défenseur du pouvoir invincible de la grâce, et devient à toute outrance le panégyriste de la plus étroite morale.