EXTEBIEUBB, OU DES SENS
MOBTIFIGATION
Notre siècle, tout perverti qu'il est, ne laisse pas d'avoir des pénitents et d^ !^uvl^ixV5^. VV ^^^ \sar
MORTIFICATiON DES SENS.
que dans le grand monde, jusques à la cour. Mais quelles pénitentes et quels pénitents? des pénitents et des pénitentes de notre siècle, et non des premiers siècles. Expliquons-nous.
' Abstinences rigorreuses, jeûnes fréquents et même perpétuels , longues veilles , travail pénible , solitude et profond silence, le pain et Teau pour se nourrir, le sac et le cilice pour se vêtir, une simple natte, ou la terre nue, pour reposer; rochers, cavernes, grottes obscures et ténébreuses, pour se retirer; injures de toutes les saisons, chaleurs de Tété, froids de Thiver, inûrmités du corps, mort à soimême et à tous les sens, tout cela accompagné de ferventes prières, et tout cela soutenu sans interruption, sans relâche jusqu'au dernier soupir de la vie : telle était la pénitence des premiers siècles. Mais ces siècles sont passés , et la pénitence de ces heureux siècles est passée avec eux.
Car quelle est la pénitence du siècle présent, et, pour ne me point engager dans une discussion trop générale et trop vague, j*ose vous demander en particulier quelle est la pénitence que vous faites , vous à qui je parle , et de qui il s*agit actuellement entre vous et moi? Après avoir été du monde , et y avoir paru sans y donner FédiGcation que le monde devait attendre de vous, que dis-je? après y avoir peut-être donné bien des scandales dans le cours d'une vie libertine et déréglée, vous regardez la retraite où vous vivez présentement comme un état de pénitence : mais cette pénitence à quoi se réduit-elle? Je ne prétends rien lui ôter de son mérite, et je vous rends volontiers toute la justice qui vous est due. Vous n'êtes plus, grâce au Seigneur, ce que vous avez été, et vous tenez maintenant une conduite beaucoup plus régulière et plus chrétienne. Il en faut bénir Dieu, puisque c'est un don de sa miséricorde. Je l'en bénis en effet, et je le prie d'achever en vous son ouvrage et de vous le faire consommer par une sainte persévérance.
Mais revenons , s'il vous plaît, et voyons donc où se termine votre pénitence. Car vous comptez bien que votre état est un état pénitent, et vous espérez bien que Dieu l'acceptera comme tel , et qu'il vous en récompensera. Or, quel est-il, cet état? trouvez bon que j'entre là-dessus en quelque détail. Un équi-
: page modeste, il est vrai, mais propre et surtout fort commode. Même modestie, mais aussi même propreté , et surtout même commodité dans le logement , dans l'habillement ; une table frugale, mais bien servie, et peut-être plus délicate dans sa frugalité quedes repas beaucoup plus somptueux. Point de jeux, point de spectacles, point d'assemblées profanes, mais du reste* une société agréable, visites, promenades, campagnes, récréations où l'on prend
0oût, quoique boaaêtes d'ailleurs et innocentes; en
un mot, vie douce et paisible, sans bruit, sans embarras d'affaires , ^ans inquiétude , sans soin.
Je sais qu'avec cela vous avez vos exerciees de piété et de charité. Vous récitez de saints offices, vous faites de bonnes lectures, vous tous adonnez même à Toraison, vous approchez des sacrements, vous visitez quelquefois les pauvres et les soulagez. Tout cela est louable, et le monde en doit être édifié. Mais après tout, ces mêmes exercices où consiste tout le fond de votre vertu, comment les pratiquezvous, et à quelles conditions? pourvu qu*il ne voos gênent en rien, pourvu qu'ils vous laissent aœ pleine liberté de les quitter et de les reprendre selon qu'il vous plaira, pourvu qu'ils soient de votre choix, ou à votre gré, et qu'ils s'accommodent à votre foclination, pourvu que votre repos n'en soit aucunement troublé, pourvu quils s'accordent avee l'extrême attention que vous avez à votre santé et i toute votre personne. Car voilà tous les adoucissements et toutes les facilités que vous y voulez trouver. Or, est-ce là ce que vous appelez pénitence? Quoi que vous en puissiez dire, pourrai-je, moi, sans vous blesser, vous déclarer ingénument ma pensée? votre pénitence, c'est de quoi les vrais pénitents , les pénitents d'autrefois auraient eu horreur comme d'une vie sensuelle et délicieuse, c'est ce qu'ils se seraient reproché comme un des plus grands relâchements. Si vous en jugez autrement qu'ils en jugeaient, prenez garde d'en juger auUtment que Dieu en juge lui-même.
Et en effet, je vous renvoie à l'Évangile de Jésus- Christ. Quelles idées nous donne-t-il de la pénitence chrétienne, et sous quelles figures nous l'a-Ml représentée : comme une guerre contre la nature corrompue et de toutes ses sensualités : Je ne suis poM venu sur la (erre pour y apporter la paix , maisk guerre (Matth., 10); comme une croix dont noos devons nous charger, et que nous devons porter toos les jours : Quiconque veut être mon disciple, qu'il renonce à soi-même , qu'il prenne sa croix et qu'il me suive (Id., 16); comme une violence que chacun doit se faire : Depuis les jours de Jean-BapUsitt depuis que ce saint précurseur a paru dans le monde, qu'il y a prêché la pénitence et la rémission des péchés, pratiquant lui-même ce qu'il enseignait, vivant dans le désert , ne se nourrissant que de sauterelles et de miel sauvage, ou pour mieux dire, ne mangeant ni ne buvant; depuis ce temps-là, ^ royaume du ciel se prend par force ^ et on ne l'emporte que par violence (Id. ,11); comme une voie étroite où il faut marcher au milieu des ronces et des épines : O que le chemin qui mène à la vie efl étroit, et qu'il y en a peu qui y entrent! (Id., 7.Î La vérité de tous ces textes est incontestable : ce sont des points de foi.
Je vous renvoie au grand apôtre, et aux divine
MORTinCATION DES SENS.
goQS qu'il nous a laissées dans ses épttres. Car sxpiîqoant encore plus clairement sur le sujet dont iTagit ici entre tous et moi ? Tous ceux, dit 41 , i appartiennefU à Jésus-Christ, ont crucifié leur lOir avec ses vices et ses convoitises. {Galat., ) n ne dit pas seulement qu'ils ont crucifié leur euTf mais leur chair, cette chair criminelle qui, ir une conséquence bien juste, doit avoir part à la dne, après avoir eu tant de part au péché. De là Cterègle que le même apôtre donnait aux Romains : lÊtani que vous avez fait servir vos corps à Vini» M, et que par là vous êtes devenus pécheurs, lânU faites-les servir à la justice pour devenir UtUspar la pénitence. (Rom. , 6.) Cette proporon est remarquable, et peut étonner notre délicasse : mais saint Paul la trouvait encore trop faible, » c'est pour cela qu'il ajoutait : Je parle en homme , ■J'ai égard à l'infirmité de votre chair, (Ibid., . 19.) Aussi disait-il de lui-même et des disciples du Hnrenr : Partout et en fout temps nous portons ms nos corps la mortificcUion de Jésus, afin m la vie de Jésus se fasse voir dans nos corps. . Cùr. 1 4.) Je laisse cent autres témoignages : ceci iflit, et il n'est question que de vous rappliquera NH-même.
Car voilà dans la morale évan^élique des maxim fondamentales. Elles regardent généralement os les états du christianisme, et nous ne voyons lint que Jésus-Christ ni les apôtres les aient l'esdntes à quelques conditions sans y corapirendre I antres. Voilà comment on est chrétien , ou com- Mt on doit l'être. Les justes même n'en sont pas ipensés : que faut-il conclure des pécheurs ? Or , M vous flatter ni chercher vous-même à vous tromsr,fiiîtes, je vous prie, Tapplication de ces prinpesà votre vie, telle que je l'ai décrite, et telle féDe est. De bonne foi , cette vie prétendue péni- Bte, est-ce une guerre où vous soyez sans cesse à mbattre vos sens , et où vous les teniez dans une jétion dure et pénible? Est-ce une croix pesante capable de vous accabler, si vous ne faisiez chalejour, et à chaque pas, de violents efforts pour I soutenir le poids ? est-ce un renoncement à vouskœ et à toutes vos aises? Est-ce un chemin de, étroit, raboteux ? De quelles austérités affligezus TOtre corps? quels soulagements, et même elles douceurs lui refusez-vous ? quelles abstinens, quels jeûnes pratiquez-vous? en quelles occa- M» avez-vous sacrifié, par un esprit de pénitence, tre goât, votre repos, votre santé? quand avezus éprouvé la rigueur des saisons, les froids de iver, les ardeurs de Tété, et peut-on dire enGn 6 vous êtes revêtue de la mortiûcation de Jé- I-Christ ? Où la faites-vous voir, et à quels traits reeonnatt-on dans toute votre personne.
H fois ce que vous pourrez me répondra : que la
mortification chrétienne consiste particulièrement dans l'esprit, c'est-à-dire qu'elle consiste à rompre sa volonté, à modérer ses vivacités . à réprimer ses désirs trop naturels, à se rendre maître de son cœur et de tous ses mouvements. J'en conviens avec vous, et je veux bien même encore convenir qu'à l'égard de cette mortification de l'esprit, les sujets de la pratiquer ne vous manquent pas dans la retraite où vous vivez; que cette séparation et cet éloignement d'un certain monde n'est pas peu opposé à votre tempérament et à vos inclinations ; que cette exactitude à remplir certains devoirs, et à vous acquitter de vos exercices de piété, vous donne lieu en bien des rencontres de surmonter vos répugnances, vos dégoûts, vos ennuis; qu'il y a des moments où la tentation est forte, où le souvenir des plaisirs passés fait de vives impressions dans l'âme, où la solitude, la prière, la lecture, toutes les observancesde la religion, deviennent très-insipides et par là même très-onéreuses; enfin, qu'on ne peut alors prendre l'empire sur soi-même, et se vaincre, sans beaucoup de violence : tout cela est incontestable. Mais il n'est pas moins vrai que, selou la loi de Jésus-Christ, il faut que la mortification des sens accompagne tout cela, soutienne tout cela, soit le complément de tout cela. Il n'est pas moins vrai que de tous les points de la loi de Jésus-Christ , il n'y en a pas un que saint Paul, fidèle interprète des sentiments de son maître, nous ait plus souvent et plus expressément recommandé que la mortification des sens. A qui parlaitil ? à des solitaires? à des religieux ? mais du temps de saint Paul, il n'y avait ni religieux, ni solitaires. Il parlait donc à des hommes, à des femmes, à déjeunes personnes du monde, sans distinction de qualités ni de rangs. Si dans la suite il y a eu des solitaires et des religieux, c'est que les plus éclairés et les plus zélés d'entre les chrétiens, comprenant d'une part l'obligation où ils étaient, comme chrétiens, surtout comme pénitents, de mener une vie austère et mortifiée, et craignant d'ailleurs de se laisser surprendre, même dans leur pénitence, aux illusions età la mollesse du siècle, ils ont pris le parti , pour se prémunir contre ce danger, de renoncer à tous leurs biens, d'embrasser la pauvreté, de se confiner dans les déserts , de s'enfermer dans les cloîtres , et de se réduire par là dans un dénûment entier de tout ce qui peut servir à flatter le corps. De là rétablissement de tant de saints ordres , où les sens sont traités avec toutes les rigueurs que les forces de la nature peuvent supporter ; où Ton est nourri pauvrement, vêtu grossièrement, couche durement ; où le sommeil est court et interrompu . le travail constant et assidu, le joug de la règle pesant; où, suivant la parole de l'apôtre, le corps, par de fréquentes macérations , est immolé comme une hoatie vivante et une victime d'ex^iiatkm Cax,
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MORTIFICATION DES PASSIONS
) dans les discours publics , on Taîme dans les Aretieos familiers ; mais de Taimer dans la prati- », je dis dans une pratique propre et personnelle, I nTest guère là le goût du monde , et du monde ême en apparence le plus réglé et le plus dévot. ■ Taime dans autrui : on vante les austérités de hii-ci et de celle-là , et Ton devient d*autant plus iquent à les exalter, que ce sont des gens avec qui m est plus étroitement uni de sentiments et de ctrine. On Faime dans les livres : on lit avec asiuité et avec une espèce d*avidité certains ouvram qui en traitent, on les a continuellement dans s mains, on les dévore, et Ton n'estime que ceux- . On Taime dans les discours publics : un prédiitear qui la prêche et qui la porte au plus haut irfot de perfection , pour ne pas dire à des extré- ■tés sans mesure et sans discrétion est regardé Home un apôtre ; on le suit avec empressement , et on y traîne avec soi la multitude. On Taime dans !8 entretiens familiers : on en parle, on en fait le ■jet des conversations les plus vives et les plus érieoses, on débite sur cette pénitence austère les lias belles maximes , et Ton ne peut assez gémir des dâchements qui s'y sont glissés. Reste de l'aimer bus la pratique et par rapport à soi. Mais en est-il lœstîon ; c'est alors que chacun se retire , et se met n garde : on ne l'aime plus , et cependant elle ne lODS peut être utile et méritoire que dans la pratique.
rtilfITBIfCB INTÉBISUBE , OU MOBTIFICATION DBS PASSIONS.
Outre la pénitence du corps et la mortification kl sens, saint Paul , et après lui tous les maîtres le la vie spirituelle, nous apprennent qu'il y a neore une mortification beaucoup plus excellente , |itt est la mortification intérieure, ou la mortifi- Bition de nos passions. Cette mortification du cœur I trois grands avantages , et nous procure trois grands biens : l'un est l'innocence chrétienne. Taukreest la sainteté chrétienne, et le troisième, la paix Ghrétienne. Car nos passions nous corrompent, du moins elles nous arrêtent et nous relâchent dans le Min de notre perfection, enfin elles nous troulileni. Dès là donc que nous travaillerons sérieuse- ■ent à les mortifier, nous prendrons le moyen le ^os inûillibie de nous maintenir dans l'innocence le rame par l'exemption du péché, de nous élever h une haute sainteté par la pratique de la vertu , 9t de nous établir dans la paix par le repos dont nous jouirons. Expliquons chaque article , et faisons-y toute la réflexion convenable.
L Mortification des passions, moyen de se maintenir dans l'innocence, et moyen nécessaire. Car il Élsst pas possible de conserver Tinnocenoe dans un
cœur, tandis que les passions y régnent. Comme la source en est empoisonnée , et qu'elles ont pour principe cette malheureuse concupiscence qui nous porte vers les objets sensibles, et qui n'a point d'autre fin que de se contenter à quelque prix que ce puisse être, pour peu que nous les écoutious et que nous en suivions les mouvements, elles nous font en mille rencontres violer la loi de Dieu , et nous précipitent en toutes sortes de péchés. Cest ce que nous éprouvons tous les jours, et si, dans ces derniers siècles, l'iniquité, selon l'expression de l'Écriture, est devenue plus abondante que jamais, ce débordement de mœurs, que nous voyons dans tous les états , ne vient que des passions qui se sont acquis un nouvel empire, et ont pris sur les hommes un ascendant plus absolu. Car à mesure qu'elles croissent et qu'elles s'enflamment, elles vont, ou elles nous font aller aux plus grands excès. Tant de riches intéressés ne commettraient pas des injustices si criantes , sans l'insatiable avarice qui les dévore ; tant de mondains ambitieux ne formeraient pas de si détestables entreprises , sans l'envie démesurée de s'élever qui les possède; tant de voluptueux et de libertins ne se plongeraient pas en de si honteuses débauches, sans l'amour du plaisir qui les enchante : ainsi des autres. La passion est la racine de tout cela; et plus elle s'est fortifiée, plus elle a de pouvoir pour résister aux renâords de la conscience et pour les surmonter.
11 est vrai néanmoins que nos passions n'attaquent pas toujours si ouvertement notre innocence : mais c'est en cela même qu'elles sont encore plus dangereuses , et on peut bien leur appliquer ce que saint Léon, pape, disait de l'esprit tentateur et de ses artifices pour nous surprendre : Qu'un ennemi caché est d'autant plus à craindre, qu'il porte plus secrètement ses ooups, et qu'on est moins en garde contre lui. £n mille sujets, c'est la passion qui nous inspire, lorsque nous pensons être conduits par le motif le plus pur et le plus saint. Elle entre dans toutes nos délibérations; elle a la meilleure part dans toutes nos résolutions : comme l'ange de Satan, elle se transforme en ai^ de lumière, et, à moins que le crime ne soit évident, il n'y a rien qu'elle ne nous justifie, dès qu'elle s'y trouve Intéressée. D'où il arrive qu'on tombe dans une infinité de péchés , sans presque les apercevoir, et qu'on demeure sans inquiétude dans des dispositions et des engagements d'affaires qui devraient nous faire trembler.
De là donc il faut conclure que le préservatif le plus salutaire , et même le plus nécessaire pour mettre à couvert l'innocence de notre cœur, est de le circoncire spirituellement, c'est-à-dire d'observer avec soin les passions dont il est plus susceptible, et de nous appliquer sans relâche à les dÀruire.
MORTinCATlON DES PASSIONS.
Prenons ce glaive évangélique dont parlait Jésus- Christ, et qu'il est venu nous apporter. Avec ce glaive tranchant et consacré par la grâce du Seigneur, attaquons ces passions si vives et si impétueuses qui nous entraînent, ces passions si subti« les et si artificieuses qui nous séduisent, ces passions si terrestres et si matérielles qui nous tiennent dans Tesclavage des sens; faisons, autant qu'il nous est possible, la même dissection de notre âme que Dieu en fera dans son jugement dernier, selon le témoignage de Tapôtre; pénétrons jusque dans les join* tures, jusque dans les replis les plus secrets où nos passions se cachent, et, sans les ménager, sans leur accorder aucune trêve, quelque part que nous les trouvions, donnons-leur le coup de la mort. Dès que nous aurons purgé notre coeur de ce mauvais levain, il nous sera facile, avec le secours du ciel, d'en fermer rentrée au péché et de nous garantir de sa contagion.
En effet, supposons un homme bien maître de ses passions, ou, pour mieux dire, en qui les passions soient bien éteintes; sans être impeccable, ce sera un homme irrépréhensible. Comme il ne sera ni aveuglé ni animé par la passion, il suivra en toutes choses la droite raison et la religion ; et puisque nous ne péchons qu'en nous écartant de ces deux principes, il est aisé de voir en quelle pureté de cœur il vivra, et combien de chutes il évitera. Il sera fidèle à Dieu , charitable envers le prochain , juste et réglé dans toutes ses actions; il jugera bien &i tout, il en parlera bien; il n'y aura ni espérance qui l'attire, ni crainte qui le retienne aux dépens de son devoir, point de colère qui l'emporte , point de ressentiment qui l'envenime, point de plaisir qui le tente, point de grandeur qui l'éblouisse, point de prétentions, d'intrigues, de retours vers soimême ni vers ses propres avantages : et de là quelle candeur d'âme! Bienheureux ceux qui ont ainsi le cœur net de toute tache et de tout désir mal ordonné, car ils seront en état de voir Dieu, et de goûter ses plus intimes communications.
Mais au contraire , qu'une passion demeure enracinée- dans le fond de l'âme , et qu'elle y ait toujours le même empire, en vain vous pratiquerez d'ailleurs les plus saintes œuvres, en vain même vous aures k certains jours les meilleurs sentiments, et vous paraîtrez être dans les meilleures dispositions, tandis que ce serpent vous infectera de son venin, tandis qu'il vous fera entendre sa voix comme à la pre* mière femme, et que vous lui prêterez Toreille, il n*7 aura point d'abtme où vous ne vous précipitiez en peu de temps, ni d'écueil ou vous n'alliez malheureusement échouer. Et voilà ce qui trompe , au tribooal de la pénitence , tant de pécheurs qui don- . neat quelquefois toutes les marques de la p!us sin- Àfénooarersion, et qu'on voit néanmoins presque
aussitôt rentrer dans leurs premièret Toies. d retourner à leurs mêmes habitudes. £st-ee qu'ils m sont pas touchés de la grâce, et qu'ils ne Traient pas de bonne foi changer de conduite et réformer leur vie? 11 faut convenir qu'il y en a plusieurs dont les résolutions sur cela sont aetueUemeot telles qu'ils le témoignent D'où vient donc qu'ils retombent si vite ? c'est que pour rendre dans la suite leois résolutions efficaces, il fallait deux sortes de retranchements : l'un extérieur, et l'autre intérieu. Le premier était d'arrêter les effets de le passios, et d'en retrancher les actes criminels; et c'est es qu'ils se sont proposé. Mais afin d'y réussir, il éUit nécessaire de faire en même temps, pour aiiisi pa^ 1er, une autre circoncision plus importante, c'està-dire de retrancher la passion elle-même comme le principe du mal, et de la bannir du eœor. Or voilà à quoi ils n'ont pas pensé, et sur quoi ils ee sont Qattés et ménage, dans la Êiusse persoasiea où ils étaient, que sans se défaire de cette passion qui leur plaît, ils sauraient la modérer et la retenir. Erreur qu'ils ont bientôt eu lieu de reconnattre par les promptes et déplorables rechutes qui les ont n* plongés dans les mêmes précipices, et rengagés dans les méjnes désordres.
De tout ceci, apprenons de quelle eonséquenee il est pour nous, selon l'avertissement du prophète, de nous faire un cœur nouveau, si nous vouioni nous rétablir et nous maintenir devant Dieu daoi la sainte innocence que nous avons tant de fois pe^ due. Plût au ciel que dès l'âge le plus tendre, eC dès les premières années de la vie, on travaillât à se purifier de la sorte, et à se dégager de tout ce qui pourrait nous corrompre. Plus nous diflOinas, plus nos passions croissent et prennent l'i sur nous. On eût pu assez aisément dans la ji couper court à cette passion dont on n'est plus le maître depuis qu'elle s'est invétérée et comme cliangée dans une seconde nature. Cela ne regarde pas seulement les jeunes personnes ; mais il o'eet pas moins vrai des autres , que dès qu'ils découvrait dans eux quelque vice naturel, quelque înirlinstM et quelque penehant vers un péché, ils ne doiraA pas tarder d'un moment à prôidre les armes, et i chasser ce démon qui s'est emparé de leur cemr. Et qu'on ne prétende point se rassurer sor ee fie la passion ne parait pas encore bien forte. Pfh^ nons le mal de bonne heure, prévenons-le juscpie dans les plus petites choses. Cest par une telle piécaution qu'on évite les plus grandes maladies di corps , et c'est par là même qu'on ae garantit d^ue ruine totale de l'âme.
Maximes dont on n'a pas de peine à convenir es général ; car elles sont sensibles, et confirmées par rex{iérience la plus commune : mais d'en venir à l'effet, c'est ce .qui étonne; et les difficultés qu'on J
MORTIFICATION DES PASSIONS
ave font soafent une si vive impression, qu'on espère de les vaincre, et qu*on n*ose pas même itreprendre. Aussi est-il constant , pour ne rien Bimuler, que d*arracher du cœur une passion , wt de toutes les entreprises la plus grande, et le où rbomme éprouve plus de combats et plus contradictions. CTest s'arracher en quelque mahre à soi-même, c'est mourir à soi-même, et y Mirir autant de fois qu'il y a d'efforts à faire et ifastacles à surmonter. Or, le moyen, dit-on, d'é- ) ainsi continuellement aux prises avec soi-même , serait-ce vivre que d'en être réduit là ? non , ce ne mit pas vivre selon la chair, mais ce serait vivre km Pesprit de Dieu. En quoi nous devons remarier un nouvel avantage de cette mortiûcation des ssions : car elle ne nous sert pas seulement à conrrer Tlnnocence du cœur, mais à nous élever, et MNI8 foire parvenir au plus haut point de la sainteté ffétîenne.
n. MortiGcation des passions, moyen de s'élever «ne haute sainteté par la pratique des plus excel- Btes vertus. Pour bien entendre cette seconde vété, il n'y a qu'à développer et à comprendre le rai sens de ces adorables et divines leçons que nous lit le Sauveur du monde dans son Évangile, et ns nous font les apôtres, dans leurs épttres, saoir, qu'il faut se dépouiller de soi-même; qu'il faut air son âme et la perdre en cette vie, aûn de la Buver dans l'autre; qu'il faut rompre les liaisons » plus étroites, et se séparer même de son père, e sa nière; que pour être a Dieu, il faut crucifler 1 chair, et toutes les concupiscences de la chair; m le royaume du ciel ne s'emporte que par vio- Bsee, et qu'il faut s'efforcer et prendre inûniment or soi pour y arriver. Voilà, sans contredit, ce |q1I y a de plus sublime dans la pratique de la saineté. Or qui ne voit pas que tout cela est contenu ians la mortiûcation des passions? Car qu'y a-t-il lans nous de plus naturel et de plus intime que nos lissions ? et n'est-ce pas en les détruisant , que nous MUS dépouillons de nous-mêmes ? Qu'est-ce que haïr wtre flme et la perdre , selon la pensée du Fils de Dieu ? n'est-ce pas refuser à notre cœur tout ce qu'il désire et qu'il recherche par le mouvement des paslisns, et lui interdire tout ce qui flatte ses inclinaliens sensuelles et qui contribue à les entretenir? Avons-nous des liaisons plus étroites que celles qui lont formées par nos passions ? avons-nous de plus rives et de plus ardentes convoitises , que celles jai sont excitées par nos passions ? est-il rien où ions sentions plus de résistance , et où nous ayons lus de violence à nous faire , que lorsqu'il s'agit de ompter nos passions et de les amortir? D'où il ensuit , que tout ce qu'il y a de plus parfait dans loi que nous professons se rapporte à la mortlGition du cœur et des passions, et que c'est par là
que nous vivons en chrétiens, et en parfaits chrétiens.
Aussi le premier soin, et même, à proprement parler, l'unique soin de tous les saints a été de régler leur cœur et de mortifler toutes leurs passions. Ce n'est pas qu'ils aient négligé le reste , l'assiduité à la prière, les macérations du corps. Au contraire, nous savons combien ces exercices leur étaient faniiliers et ordinaires, jusqu'à passer les nuits entières dans la contemplation des choses divines, jusqu'à s'exténuer et se ruiner le corps, par leurs fréquentes et sanglantes austérités. Mais ces prières, ces mortifications de la chair, ils ne les envisageaient que comme des moyens pour atteindre à la fin qu'ils se proposaient , et qui était de purifier leur cœur de tout ce qu'il y avait encore de terrestre et d'humain.
C'est donc par là qu'ils estimaient toutes les pratiques extérieures ou de piété ou de pénitence; et sans cela , on peut dire qu'elles perdent extrêmement de leur prix. C'est là ce qui distingue la vraie et solide dévotion , d'une dévotion superficielle et apparente. Malgré la perversité du siècle, on trouve encore assez de personnes qui veulent , ce me semble, pratiquer la vertu : mais quelle est communément l'illusion où donnent ces âmes prétendues vertueuses ? c'est qu'elles bornent tous leurs soins à régler et à sanctifier le dehors , à quitter certains ornements mondains, à s'interdire certaines compagnies et certains divertissements, à visiter les prisons, les hôpitaux , à fréquenter les autels, et à se rendre assidues aux prédications , aux cérémonies ' de religion ; à faire de bonnes lectures, à méditer et à prier. Tout cela sans doute a son mérite , mais souvent un mérite bien au-dessous de l'idée qu'elles s'en font. Car ce n'est point là précisément ni particulièrement ce que Dieu demande d'elles. Il veut, avant toutes choses, qu'elles s'adonnent à la réformation de leur cœur, parce que ce qu'il y a de plus précieux en nous, c'est le cœur; parce que ce qui nous codte le plus , c'est la circoncision du cœur ; parce qu'avec le secours d'en haut, c'est du cœur que dépend toute notre sanctification.
Or, voilà ce quêtant d'âmes pieuses, ou qui passent pour pieuses et ne le sont que de nom , ne comprennent point assez. Sous cette belle montre de piété qui frappe la vue , elles ont leurs passions, qu'elles tiennent cachées et qu'elles nourrissent au fond de leur cœur. Quoique ce ne soit pas de ces passions grossières qui portent au crime et an libertinage, ce sont néanmoins des passions qui, pour être plus spirituelles, n'en sont pas moins vives dans les rencontres, et dont les effets ne se font que trop apercevoir. Un directeur, et sage et habile, qui voudrait entreprendre laguérison d'un mal d'autant plus dan^etciix ^'\V «iX VoXKctiit ^x
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qu'il attaque de plus près le cœur, a le déplaisir de trouver ces âmes, d'ailleurs si dociles, tellement aveuglées là-dessus et si délicates , qu'elles D*écoutent rien de tout ce qu'il leur dit. Qu'il leur parle d'oraisons, de communions, et même de quelques œuvres de pénitence, elles ne se lasseront point de Tentendre : mais qu'il vienne à leur proposer des moyens pour humilier leur esprit hautain , pour adoucir leur humeur aigre, pour modérer leurs saillies trop promptes, pour combattre leurs antipathies, leurs animosités , leurs envies secrètes, c'est là qu'elles cessent de lui donner la même attention. D'oii il arrive que ces passions fomentées et entretenues dans le cœur, les font tomber en mille faiblesses qui scandalisent le prochain , et en des fautes presque journalières avec lesquelles elles se promettent en vain d'accorder une piété véritable et parfaite.
Ainsi , l'un des plus puissants motifs pour nous engager à la mortiGcation de notre cœur, est de la considérer comme un moyen de perfection, et comme le moyen le plus efQcace. Je dis le plus efficace, et c'est l'avis important que nous donne saint Jérôme : Vous ferez, dit ce saint docteur, autant de progrès dans les voies de Dieu que vous remporterez de victoires sur vous-même. Car chacune de ces victoires demandera de vous bien des combats , et chacun de ces combats , bien des sacrifices plus agréables à Dieu que tous les sacrifices de l'ancienne loi. Pourquoi plus agréables à Dieu? Saint Bernard en apporte la raison , et elle est incontestable : c'est que dans les sacrifices de la loi judaïque, on n'immolait qu'une chair étrangère, que la chair des animaux , au lieu qu'ici l'homme s'immole lui-même en immolant son propre cœur et sa propre volonté. Pour peu que nous soyons touchés du désir de notre avancement selon l'esprit et selon Dieu, nous ne devons rien estimer davantage que ce qui peut tant y contribuer, ni rien embrasser avec plus d'ardeur.
Dans cette guerre sainte que nous aurons à soutenir, nous avons besoin d'aide et d'appui; mais en est-il un plus présent et plus assuré que la grâce du Seigneur et sa divine assistance? c'est lui-même qui nous appelle, lui qui nous iutite et qui nous met les armes à la main : est-ce pour nous manquer dans l'occasion, et pour ne pas seconder nos efforts? C'est sa cause que nous avons à défendre, ce sont ses ennemis que nous avons à combattre : car nos passions sont dans nous les ennemis de Dieu les plus déclarés, les plus animés, les -plus obstinés. Elles ne cherchent qu'à nous détacher de lui, et à nous soulever contre lui : et parce qu'elles oe sont pas toujours assez fortes pour nous porter à une révolte et à une séparation entière, du moins t*opposent-elles aux mouvements de notre ferveur,
et à toutes les vues de perfection qu'il lui plaft de nous inspirer. Or, encore une fois, quand il nous verra agir contre ses ennemis et pour ses intérêts , nous abandonnera- 1- il ? Allons donc à lui avec confiance, et comptons sur sa protection. Laissons murmurer la nature; laissons-la s'effrayer, se récrier, former mille obstacles. Revêtus de la vertu céleste, nous deviendrons insensibles à ses cris, inaccessibles à ses traits, invincibles à toutes ses attaques. Que dis-je? plus même ses cris se feront entendre à nous , plus ses traits se feront sentir, plus ses attaques seront violentes, et plus, en v résistant et les surmontant , nous nous enrichirons de mérites, nous monterons de degrés, nous nous perfectionnerons et nous nous sanctifierons. Car le mérite devant Dieu le plus relevé et la sainteté la plus éminente , c'est de savoir se renoneer et se vaincre. Heureux triomphe d'où suit un troisième avantage de la mortification des passions « qui est le repos de l'âme et la paix!
m. Mortification des passions, moyen de nous établir dans la paix et de jouir d*un parfait repos. C'est un trésor, mais un trésor semblable à celui de l'Évangile, c'est-à-dire un trésor qu'on ne peut payer trop cher, et qui mérite d'être acheté au prix de toutes- choses, que de trouver la paix dans soimême, d'être bien avec soi-même, de se posséder soi-même, non-seulement, comme disait Jésus- Christ, par la pratique d'une humble patience et d'une pleine résignation aux ordres de Dieu, mais par la tranquillité et le calme de tous les mouvements de son cœur > . Être dans cette situation , qu'il est plus aisé d'imaginer et d'exprimer que de sentir et d'éprouver, c'est un avant-goût de la béatitude du ciel ; c est ce que nous concevons dans le séjour des bienheureux de plus digne de nos souhaits après la vue de Dieu , et ce qui doit être un jour pour nous le comble même de la gloire. Cette paix éternelle dont jouissent les saints , cette paix qui ne sera jamais troublée ni interrompue, cette paix, qui, réconciliant l'homme avec lui-niéine, fera cesser dans lui toutes les révoltes intérieures, cette paix qui nous rétablira dans l'état d'innocence où Dieu nous avait créés : voilà ce que Dieu promet à ses élus, voilà à quoi nous aspirons. Mais il œ suffit pas, dit saint Augustin, d'y aspirer et d'y prétendre : voilà à quoi nous devons nous disposer, et de quoi il faut, dès cette vie, que nouscommenciops à faire l'essai, nous efforçant au moins d'en approcher, et nous élevant au-dessus de cette basse région où se forment les orages et les tempêtes; au-dessus de ce petit monde qui e^t en nous , et qui n'est pas moins tumultueux ni moins difficile à pacifier que le grand monde qui est autour de nous.
I InpaUetUia veitrapouidebitU animas vcfAnflt..Ll}Ci^Sk
MORTIFICATION DES PASSIONS
Or, il est certain que jamais nous D*y pourrons établir une paix solide sans la mortification du cœur et de ses passions.
Car pour en être sensiblement persuadé, il n'y a qu*à Toir quels sont les principes ordinaires de toutes les inquiétudes et de tous les troubles de notre âme. Ne sont-ce pas nos désirs et nos passions? nos désirs trop vifs, trop empressés', et nos passions trop impétueuses et trop ardentes; nos désirs qui se multiplient sans cesse, qui se combattent les uns les autres , qui se proposent des objets tout contraires , qui souvent se portent à des choses incapables de nous contenter, à des choses dont la possession nous devient plus onéreuse qu'avantageuse ^ et nos passions qui sont vaines, qui sont injustes, qui sont extrêmes, qui sont sans bornes? n'est-ce pas là, dis-je, ce qui nous empêche de pouvoir être en paix avec nous-mêmes, et ce qui excite au milieu de nous cette guerre intestine que saint Paul ressentait comme nous, et dont il se plaignait si amèrement? 11 faut donc posséder notre Ame dans la paix, la dégager de ces désirs inquiets et de ces passions déréglées; il faut éteindre le feu de cette cupidité qui nous brûle, il faut réprimer cette ambition qui nous agite, il faut rompre ces attaches qui nous captivent , qui nous tourmentent, qui nous déchirent le cœur, et nous causent mille douleurs.
Or il n'y a que la mortification de Tesprit qui puisse nous rendre ce bon office. Désirer peu de choses, et celles que Ton désire, les désirer peu : voilà les salutaires effets de cette mortification chrétienne, voilà ce que les païens eux-mêmes ont enseigné, ont exalté, ont envié et ambitionné, mais ce qu*ils n'ont jamais bien pratiqué. C'est l'avantage des vrais chrétiens, et le fruit propre de la sagesse évangélique.
Oui, si nous voulons vivre contents, désirons peu de choses : non-seulement , dit saint Chrysostdme, parce qu'il y a peu de choses qui soient désirables, mais parce qu'il est impossible d'en désirer beaucoup sans perdre le repos , qui vaut mieux que tout ce que l'on désire. Et les choses que nous désirons, désirons-les peu : non-seulement, ajoute ce Père, parce qu'elles ne méritent pas d'être autrement désirées, mais parce que les désirant beaucoup, elles deviennent immanquablement le sujet de mille peines. Désirer peu de choses hors de Dieu, c'est ce que saint Augustin appelle la mort des désirs; et cette mort des désirs, n'est-ce pas la mortification dont nous parlons? Et ce qu'on désire, le désirer peu, c'est en quoi consiste cette sainte indifférence qui tient l'âme dans une assiette toojours égale, et qui la met au-dessus de toutes les contrariétés et de tous les accidents. Ce n'est pas une indifférence de naturel , ni une indifférence
de philosophe , mais une sainte indifférence , c'est* à-dire une indifférence fondée sur les principes de la religion, qui nous fait mépriser tous les objets créés, et qui tourne vers des biens réels toutes nos affections. Soyons en ce sens, et selon l'esprit du christianisme , indifférents à tout sur la terre, ou du moins ne nous entêtons de rien. Outre que l'en têtement est partout vicieux, il ne laisse jamais le cœur dans une disposition paisible, parce qu'il est toujours impatient et violent.
Ceci convient à toutes les passions et à tous les désirs qu'elles nous inspirent : mais la voie la plus sûre et la plus courte pour pacifier notre cœur, c'est d'attaquer d'abord la passion qui domine le plus en nous , et de mortifier les désirs où nous remarquons plus de vivacité et plus de sensibilité. Car c'est là comme le premier mobile de l'âme; c'est la source de tous les chagrins qui l'aflligent. Souvent une seule passion est plus difficile à souniettre, et fait plus de ravage dans un cœur, que toutes les autres ensemble. Souvent il est aisé de retrancher toutes les autres et de se mortifier sur toutes les autres; mais du moment qu'il s'agit de la passion dominante, et qu'on veut la contredire, ce n'est plus à beaucoup près la même facilité , et l'on n'en éprouve que trop les retours fâcheux et les soulèvements. Cependant il n'y a point de paix à espérer tant que cette passion ne sera pas détruite. Fussiez-vous dans tout le reste l'homme le plus modéré, le plus raisonnable , le plus sage , c'est assez de cette passion pour vous agiter et pour faire votre supplice; elle vous remplira l'esprit de mille idées, de mille vues, de mille réflexions désagréables ; elle excitera dans votre cœur mille regrets , mille jalousies, mille dépits, mille ressentiments pleins d'aigreur et d'amertume; elle vous mettra dans la tête mille desseins, mille projets, mille entreprises aussi embarrassantes que vaines et chimériques; elle vous engagera dans des partis, dans des intrigues où peutêtre vous aurez autant de déboires, de dégoûts, d'ennuis , de traverses à essuyer que de pas à faire ; elle renmera même en sa faveur toutes les autres passions, qui d'ailleurs demeuraient dans le silence et vous laissaient dans le calme ; elle les allumera ; et comme il ne faut quelquefois qu'un séditieux pour soulever tout un pays , il ne faudra que cette passion pour causer dans votre âme un bouleversement général. Souvent encore ce sera dans les moindres occasions et sur les plus petits sujets. I^ne étincelle produit le plus vaste incendie, et une bagatelle qu'on n'observerait pas en toute autre rencontre, et qui ne ferait nulle sensation, est capable, dès qu'elle intéresse la passion dominante, de porter aux plus grandes extrémités.
On le voit tous les jours , et on le connaît par soi-même. O que vous vous seriez épargné de mou-