DEUXIÈME PARTIE
A quoi Jésus-Christ s*est-il engagé pour les âmes religieuses? A des choses si surprenantes, dit saint Rernard , qu'il a fallu , pour nous obliger à les croire, non-seulement toute l'autorité de sa parole , mais toute la sainteté de son serment : Âmen dico vobis; Je vous le dis en vérité ( car voilà comment ce divin Sauveur en a juré par lui-même), que ceux qui , pour me suivre, renoncent à tout, au jour de mon dernier avènement seront assis avec moi pour juger le monde, Fos qui reliquislis omnia, in régénéra- Uone sedebitisjudicantes ;qu*i\s recevront dès cette vie le centuple des biens qu'ils auront quittés, ^t reliquerit domuni , autfratres , aut sorores , centuplum accipiet, et qu'ils auront un droit spécial et particulier à la vie étemelle : Et vitam œtemam possidebil. Trois promesses dont saint Bernard s'étonnait avec raison, ne pouvant d'ailleurs comprendre qu'il y eût dans le monde chrétien des hommes assez insensibles pour n'en être pas touchés : Qtdd enim est, quodad verbum tantx proniissiO' ms négligent ta humana dormitat? Trois promesses, mes chères sœurs, dont je craindrais de vous faire connaître l'étendue, si je ne comptais sur votre humilité ; mais dont je ne crains point de me servir, pour achever de réveiller la foi , la religion, la piété des chrétiens du siècle , en leur inspirant un saint zèle d'imiter, autant qu'il leur convient, votre renoncement. Commençons par la première prérogative exprimée en ces termes : f^os qui reli* quistis omnia, sedebitis judicantes ; et rendons ce témoignage à notre Dieu , que de tous les maîtres il n'en est point de si fidèle, ni de si magnifique dans ses récompenses.
Avoir un titre pour paraître devant le tribunal de Dieu avec confiance, pour y paraître avec assurance et même pour y paraître avec honneur, tandis que le reste des hommes y sera dans l'humiliation et dans la consternation ; c'est ce que l'Évangile de Jésus-Christ promet aux âmes religieuses. II leur suffirait d'être tranquilles dans ce jugement où les puissances mêmes frémiront, et où le juste à peine se sauvera. Or cette tranquillité est une des grâces particulières que Dieu , par une espèce de justice, disons mieux, par son infinie miséricorde, semble avoir attachées à leur profession: Egredere, anima mea, quid timesf (Hieron. 1) disait au moment de la mort ce solitaire dont saint Jérôme a fait l'éloge, c'était le bienheureux Hilarion : Sors, mon âme, s'écriait-il, plein d'une vive confiance à la vue de ce jugement qu'il allait subir; sors, mon âme, de ce corps mortel , qui depuis si longtemps te tient lieu de dertieure et de prison. Que crainstu ? Il est vrai , tu vas être présentée devant le souverain juge; mais rassure-toi, et souviens-toi que ce juge , quoique souverain , est celui pour lequel tu as tout quitté. Il y a près de soixante et dix ans que tu le sers dans ce désert; pourquoi donc aurais-tu de la peine à comparaître devant lui? Il est dans des dispositions à ton égard trop favorables , pour te réprouver ; et quelque rigueur qu'il ait pour les autres , ayant tout quitté pour lui , tu peux tout espérer de lui : Septuaginta prope annis servisti Deo; egredere, quid timesf (Id.) Cette pensée le fortifiait, l'encourageait, le maintenait dans un calme et une paix inaltérable. A ce moment de la mort où les âmes mondaines souffrent de si cruelles agonies, cet homme de Dieu goûtait des délices intérieures, occupé et pénétré de ce sentiment, qu'il allait être jugé par celui même pour l'amour duquel il avait solennellement renoncé à toutes choses. Or ce qu*il éprouvait alors, c'est ce que l'expérience nous fait voir encore tous les jours. Car voilà comme on meurt dans la religion; et voilà. Seigneur, le miracle de votre grâce dont j'ai eu la consolation d*êtretant defois le témoin. Rien de plus ordinaire dans ces saintes communautés qui conservent leur premier esprit, et où l'on vit dans cet éloignement du monde , qui est le vrai caractère de la vie religieuse; rien de plus commun que d'y voir des âmes aux approches de la mort, disposées de la sorte ; des âmes quand il faut partir, sûres du Dieu auquel elles se sont dévouées, et qui sortent sans peine de leur corps, pour aller au-devant de Tépoux ; des âmes qui , pour être proches du jugement de Dieu , n'en sont pas moins remplies de son amour, je dis de cet amour parfait qui bannit la crainte; des âmes enfin qui , sans être présomptueuses, semblent, aussi bien q^'Hilarion , 86 hâter, et se dire à elles-mêmes : Egredere, quid
SDR LE RENONŒMENT RELIGIEUX.
Urnes? Varco qu'en quittant le monde, elles ont quitté tout ce qui pouvait rendre le jugement de Dieu terrible.
Il suffirait, dis-je, aux âmes religieuses d'avoir, en vertu de leur profession, de quoi soutenir ce jugement si redoutable avec confiance et avec tranquillité : mais le Fils de Dieu , portant encore plus ioin la chose, a voulu qu'elles eussent de quoi le soutenir avec honneur et avec dignité ; il a voulu que ce jugement fût leur gloire, et que le rang qu'elles y tiendront, en qualité de ses épouses, fût pour elles, par rapport aux autres chrétiens, un rang de distinction , de supériorité et de prééminence : car il est de la foi que ceux qui auront tout quitté pour suivre Jésus-Christ seront, aux temps de la régénération et à la fin des siècles , assis sur des trônes pour juger tout l'univers, et les Pères de l'Église ont étendu cette promesse à tous ceux qui , poussés du même esprit que les apôtres , i^enoncent au monde pour embrasser la vocation religieuse. On demande pourquoi les religieux seront les juges du reste des hommes. Saint Chrysostôme répond que cette gloire leur sera accordée , non-seulement pour honorer, dans leurs personnes, la pauvreté évangélique où ils auront vécu , mais parce que , ayant été le^ sectateurs et les Imitateurs de Jésus-Christ dans la profession de la pauvreté évangélique , ils auront une grâce particulière pour être alors ses assesseurs , et même une espèce d'autorité pour juger le monde. Et c'est, chrétiens qui m'écoutez, le mystère que je vous annonce aujourd'hui. Oui , ces saintes filles que vous voyez , que vous comptez parmi les morts du siècle, s'élèveront contre vous dans le jugement de Dieu , et vous confondront par l'opposition de leurs exemples. Leur austérité suffira pour confondre votre mollesse; leur humilité, pour confondre votre luxe; leur pauvreté , dont elles sont contentes, pour confondre votre cupidité, qui ne dit jamais : C'est assez. Or je vous dis ceci, afin que, tout ensevelies et comme anéanties qu'elles sont dans l'obscurité d'une vie cachée , vous les respectiez , et que , devant un jour subir le jugement rigoureux qu'elles feront de vous, vous l'anticipiez en vous jugeant et en vous condamnant vous-mêmes.
En effet, la fidélité de ces servantes de Dieu, leur ferveur et leur piété, leur inviolable régulorité, leur pureté angélique, sont déjà comme autant d'arrêts qu'elles prononcent contre vous ; mais la prudence de la chair qui vous aveugle, vous fait mépriser ces arrêts , pour vivre selon les lois et les maximes du monde corrompu. Que sera-ce quand, la figure de ce monde étant passée , ces arrêts portés contre vous et fondée sur l'exemple de leurs vertus, s'exécuteront sans appel? que sera-ce quand ces épouses de l'Agneau prenant séance avec lui , fl revêtues de la puissance qu'il leur donnera, pa-
raîtront pour vous reprocher votre infidélité, votre impénitence, vos relâchements dans le service de Dieu , et pour former de tout cela ce jugement définitif dont vous ne vous relèverez jamais ? car voilà, mes chers auditeurs, l'essentielle différence de leur destinée et de la vôtre. Au son de cette dernière trompette qui rassemblera toutes les nations, vous frémirez , et ces vierges de Jésus-Christ lèveront la tête : pourquoi? C'est que leur rédemption approchera, et que vous verrez approcher votre confusion. Or votre confusion sera d'avoir négligé , en servant le même Dieu qu'elles, de vous conformer à elles ; et une partie de leur rédemption consistera à se voir au-dessus ÎSe vous, parce que dans le monde elles se sont séparées de vous. Que dis-je, au-dessus de vous? le comble de leur rédemption sera de se voir au-dessus des élus mêmes, qui, marchant dans la vole commune des commandements, n'auront pas suivi comme elles le chemin plus étroit des conseils : car voilà, dit saint Bernard, quel sera l'avantage singulier de leur élection et do leur prédestination : Hœc erit illarum gloria stn» gularis , inter ipsos etiam eminere fidèles. ( Bebn. ) Peu d'entre les filles du siècle qui sont ici présentes voudraient, digne épouse du Sauveur, s'engager à vivre dans la condition que vous allez embrasser; mais quelque mondaines qu'elles soient , il n'y en a pas une qui ne s'estimât heureuse d*y mourir. Y vivre, c'est une parole dure qu'elles ne goûtent pas ; mais elles goûtent au moins celle-ci , qu'il leur serait un jour avantageux d y avoir vécu. Passons à la seconde promesse.
C'est le centuple dès cette vie; je dis le centuple des biens que le religieux a quittés pour Jésus- Christ : promesse dont cet Homme-Dieu s'est rendu lui-même garant : El omnis qui reliquerit domum , cenf'Upluni accipiet. Mais, dit un mondain, assurez-moi , et faites-moi voir que ce centuple ne manquera pas, et, sans hésiter, je renoncerai à tous les plaisirs du siècle. Et moi je lui réponds : Erreur et illusion; vous ne vous connaissez pas vous-même : étant aussi sensuel et aussi charnel que vous l'êtes, ce centuple, quand je vous le garantirais, n'opérerait point en vous ce changement ; les gages les plus certains que je pourrais vous donner d'un bien dont vos sens ne seraient point frappés, ne feraient qu'une faible impression sur votre cœur; et puisque vous ne déférez pas à la parole d'un Dieu , vous n'écouteriez pas la mienne. Avant toutes choses, il faut croire : car ce centuple évangélique n'est promis qu'à celui qui triomphe du monde , et cette victoire par* où l'on triomphe du monde vient de notre foi. Croyez à un Dieu qui vous parle, et vous concevrez , et vous expérimenterez, et j'ose dire que vous sentirez tout ce qu'il vous promet : ayez en lui de la confiance; sur quel autre pouvez- vous plus
SUR LE RENONCEMENT RELIGIEUX
fdremcnt eompter ? Vous risquez bien tous les jours daos les traités que vous faites avec les hommes. L'usure, qui vous est interdite avec les hommes, est louable, est sainte, est méritoire avec Dieu. Il vous offre cent pour un : mettez-vous dans la disposition nécessaire pour eq faire Tépreu ve , et vous la ferez; il est la vérité même.
Cependant, me dites-vous, il y en a qui se trouvent frustrés de leur attente , et qui , après avoir tout quitté dans le monde, ne goûtent point ce centuple dans la religion. N'en voyons-nous pas qui le publient eux-mêmes , et qui ne le font aue trop hautement entendre? n'en sommes-nous pas quelquefois témoins? Levez-fous, Seigneur, s'écrie làdessus saint Bernard , levez-vous , et prenant votre causeen main, justifiez-vous vous-même, car c'est à vous-même que ce reproche s'adresse, et votre providence ne doit pas souffrir qu'un reproche si frivole , mais si dangereux , ébranle la foi de vos serviteurs et de vos servantes , au préjudice de la parole que vous leur avez donnée. Élevez-vous donc, encore une fois, et défendez-vous : Exsurge, Deus, etjucUca causant iuam, ( PscUm. 73. ) Non, mes frères , poursuit le même saint Bernard , ce centuple n'a jamais été refusé à ceux qui pour Dieu , et de bonne foi , ont abandonné tout. J'ai vieilli dans la religion , mais je n'y ai point vu de juste trompé ni délaissé. Si dans les monastères et les cloîtres on voit des âmes qui ne jouissent pas de ce centuple évangélique, ce ne sont point de celles qui out tout quitte, mais de celles au contraire qui n'ont rien quitté, au moins d'esprit et de cœur; mais de celles qui, dans ce qu'elles ont quitté, se sont fait de secrètes réserves; mais de odles qui , croyant avoir tout quitté , ne se sont pas quittées elles-mêmes. Si l'on en voit qui , après avoir joui de ce centuple dans les premières années de leur profession , le perdent malheureusement dans la suite de leur vie, ce ne sont point de celles qui persévèrent dans cet esprit de renoncement au monde, mais de celles qui, par un funeste relâchement, voudraient retrouver tout ce qu'elles ont quitté, et le reprendre, en accordant la religion avec le monde. Rentrons en nous-mêmes , mes dières sœurs; et si parmi nous il y en a quelqu'un qui n'ait pas dans la religion ce centuple qu'il attendait, au lieu d'imputer ce défaut à Dieu , qu'il se l'impute à soi-même : car s'il veut se faire justice , il trouvera bientôt dans son cœur quelque attache qu'il y conserve , et convaincu qu'il n'a donc pas droit encore de dire comme saint Pierre , Ecee nos reliquimus omnia , il conclura qu'il n'a donc pas droit non plus de demander à Jésus-Christ reffetdesa promesse. Touché de son indignité, il se confondra devant Dieu, et il s'écriera avec douleur : Vos jugements sont équitables , 6 mon
Dieu! et je ne dois pas m'étonner si je suis privé du centuple dont vous récompensez ceux qui vous suivent. N'ayant quitté le monde qu'à demi , nonseulement ce centuple ne m'est pas dû, mais il est de votre justice de ne me l'accorder pas. Ainsi rendra-t-il gloire à Dieu, et dans son malheur même il adorera les justes et sages conseils de Dieu. Donnez-moi une âme solidement religieuse , une âme qui n'ait plus rien à quitter, et je la défierai de se pou voir plaindre qu'elle n'ait pas reçu le centuple dont je parle , qu'elle ne l'ait pas reçu à proportion de ce qu'elle a quitté. Celles qui ne quittent rien , ou qui ne se quittent pas elles-mêmes, bien loin d'affaiblir ma proposition , la vérifient et la confirment; car si la promesse du Sauveur ne s'accomplit pas en elles, c'est que de leur part elles n'ont pas la disposition pour cela requise, et qu'elles manquent à la condition qu'il exige et qu'il leur a expressément marquée : Qui reliquerit domum, autfratrès, aut sorares.
Mais quel est donc enfin ce précieux centuple que le Fils de Dieu nous propose? A Dieu ne plaise, mes chères sœurs , que, suivant la pensée de quelques interprètes , je le fasse consister dans les avantages temporels qui se trouvent attachés à la profession religieuse ; et malheur à vous et à moi , si nous en étions réduits à ne chercher dans ce centuple que la bénédiction d'Ésaii et la graisse de la terre, au lieu de la rosée du ciel. Une vie exempte de soins, un établissement silr et tranquille, un port à l'abri des orages du siècle, tout cela aurait été bon pour ces anciens Israélites que Dieu traitait en mercenaires, et dont les grâces et les faveurs n'étaient que l'ombre et la figure des biens à venir; mais nous qui avons quitté le monde, nous attendons quelque chose de plus solide. Ce centuple donc, selon saint Bernard , c'est la préférence que notre état nous donne au-dessus de tous les autres, par rapport aux dons spirituels , qui sont les vrais dons de Dieu ; c'est l'avantage que nous avons , comme religieux, d'être les domestiques de Dieu; c'est l'honneur qu'ont les vierges chrétiennes , d'être spécialement et par excellence les épousées de Dieu. Ce centuple, c'est la liberté de l'esprit, qui nous affranchit de la servitude du monde ; c'est l'indépendance où nous vivons des lois du monde; c'est l'éloignement où nous sommes des scandales du monde; c'est la facilité de nous sauver, et l'impuissance morale de nous perdre. Ce centuple, c'est la paix intérieure de la conscience, c'est la joie de nous voir dans le chemin le plus sûr et le plus droit qui conduit à la vie; c'est la douceur d'une sainte société, c'est le repos d'une salutaire retraite, c'est l'alliance admirable de l'une et de l'autre ; c'est la ferveur de l'émulation, et le secours des bons exem^ pies; c'est la plénitude de ces consolations céleste^
SUR LE RENONCEMENT RELIGIEUX
dont i*âme séparée de tout, et unie à Dieu , peut se féliciter aussi bien que David : In via testimoniorum tuorum delectatus sum , sicut in omnibus diviliis, ( Psalm, 118. ) Le dirai-je? ce centuple , ce sont les croix même que nous avons à porter, et qui, par Fonction de la grâce, non-seulemeut s*adoucissent dans la religion , mais y tiennent lieu de consolation : Jpud Deum namque ipsa qttoque tribulalio magna quœdam consolatio est, (Bern.) Au lieu que les croix des mondains sont des croix d'esclaves , des croix inutiles pour le salut , souvent des croix réprouvées , et déjà par avance le centuple que Dieu ajoute à la malédiction du inonde ; celles d*une âme religieuse sont des croix d'épouses , des croix précieuses pour le ciel , des croix changées par la grâce de TÉvangile en béatitudes , parce qu'elles ont la vertu , non-seulement de purifier et de sanctifier, mais de rendre heureux. Ce centuple est encore quelque chose au delà de tout ce que je dis ; c'est ce que je ne puis exprimer; c'est ce que Dieu , tout pécheur et tout lâche que je sufs, m'a fait plus d'une fois éprouver; c'est ce qui m'a cent fois donné ces délicieux dégoûts du monde qui surpassent tous les délices du monde; c'est ce qui fait que tout le monde et toutes ses pompes ne me touchent point; que je me passe aisément de lui ; que ses établissements , ses prospérités, ses honneurs , ne sont pas même des sujets de tentation pour moi.
Après cela, venez, disait le Seigneur par un de ses prophètes , et plaignez-vous , si vous l'osez encore, de ma providence : f'enite, et arguite me, dicit Dominus. ( Is., 1.) Dites que dès cette vie, je ne sais pas récompenser ceux qui ont eu le courage de tout quitter pour mon service. Dites que je les fais languir par des espérances toujours incertaines et toujours éloignées ; dites que je n'ai pas dans tous les trésors de ma miséricorde de quoi les enrichir dès maintenant; où plutôt reconnaissez qu'il y a un Dieu qui rend justice à ses élus , et qui la leur rend même sur la terre : Utique est Deusjudicans eos in terra, {Psalm, 57. ) Voilà ce que reconnaissait et ce que déclarait avec tant de zèle ce fervent disciple de saint Bernard, lequel ayant quitté de grands biens et de grands honneurs dans le monde, s'était retiré à Clairvaux, et y vivait dans la pratique des plus éminentes vertus. Il souffrait de cruelles douleurs , et jusque dans les plus vives atteintes d'un mal aigu qui lui déchirait les entrailles , il ne laissait pas de dire à Jésus-Christ : yera sunt omnia qux dixisti, Domine Jesu (Bern.) : Toutes vos paroles, ô mon Dieu! sont véritables; vous m'avez promis le centuple, et je le goûte actuellement, puisque rien n'égale la joie dont je suis pénétré, en me regardant comme une victime que vous avez choisie et agréée. Non, Seigneur,
tout ce que j'endure ne m'empêche point de convenir que vous vous acquittez de vos promesses au delà même de mes souhaits , et de protester que je suis pleinement content de vous. Aveu peu nécessaire à votre gloire, mais qui néanmoins est le plus grand hommage que vous puissiez recevoir de votre créature, puisqu'il n'y a qu'un Dieu comme vous, qui , dans l'état de mes souffrances, puissiez non-seulement me contenter, mais me combler des plus abondantes consolations. Ainsi parlait ce juste plein de foi , et ainsi parleraient je ne sais combien d'âmes religieuses, si elles voulaient nous Caire part des bénédictions de douceur dont Dieu les prévient. *
Or ce centuple dont elles jouissent, et que l'oa peut dire être déjà pour elles dans la religion une béatitude commencée, n'est après tout qu'un avantgoût , qu'un essai , qu'un gage de cette gloire éternelle que Dieu leur prépare, et où elles aspirent comme au dernier terme de leurs désirs et à l'essentielle récompense de leur renoncement : Etomnis qui reliquerit domum , centuplum accipiet , et vifam œternam possidebit. Que serait-ce donc , mes chers auditeurs, si', pour conclure moa sujet par la troisième promesse de Jésus-Christ, j'ajoutais que ces épouses du Fils de Dieu , en qualité de religieuses , ont à la vie éternelle un droit affecté et privilégié que vous n'avez pas ; que le royaume des cieux leur appartient d'une manière dont il ne vous appartient pas? Prenez garde : je ne prétends pas que la vie éternelle ne soit que pour les religieux; loin de vous édifier par là, je vous jetterais dans le désespoir. Mais je dis que la vie éternelle est pour les religieux plus particulièrement et plus sûrement que pour vous; ie dis que le royaume céleste leur est promis plus justement et plus infailliblement qu'à vous ; je dis que si l'Évangile est vrai, ils y ont plus de part que vous, et qu'ils doivent y être reçus préférablement à vous. En faut-il davantage pour vous inspirer un saint mépris de ce que vous êtes dans le monde , et de tout ce qui vous attache au monde; et pour allumer dans vos cœurs un désir encore plus saint de vous conformer à ces servantes de Dieu, chacun dans votre condition, par un détachement aussi parfait qu'il vous peut convenir ?
Quoi qu'il en soit des chrétiens du siècle, voilà, généreuse et sainte épouse de Jésus-Clirist, les récompenses que vous devez espérer et qui vous doivent animer. Vous allez dire, dans le même esprit que saint Pierre, Ecce nos reliquimus omnia; C'est pour vous , Seigneur, que je quitte tout , et que je me quitte moi-même. Car en vain quitteraisje tout le reste , si je ne me quittais moi-même ; et en vain me flatterais-je de m'être quittée moi-même, si de bonne foi je n'avais quitté tout le reste. Je quitte
SUR L'OPPOSITION MUTUELLE DES RELIGIEUX, etc.
tout, ô mon Dieu! et malheur à moi si j'avais seuleroeut ia pensée de me réserver la moindre partie de ce tout. Je sais ce qu'il en coûta à l'infortuné Ananle et à sa femme Saphyre , et leur exemple me sufGrait pour avoir en horreur un tel partage; mais indépendamment de leur exemple , l'honneur que vous me faites d'accepter tout ce que je vous offre , la joie et la consolation que j'ai de vous l'offrir, ce que j'attends de vous et dans le temps et dans rétemité, tous ces motifs font sur moi bien plus d'impression que la crainte de vos plus rigoureux châtiments. Je quitte tout, Seigneur, et pour cela j'oublie père et mère, frères et sœurs; j'oublie le monde, et je consens à en être oubliée; je renonce au monde , et je consens à en être renoncée; je meurs pour le monde, et je consens qu'il soit mort pour moi comme je serai morte pour lui. J'en serai bien dédommagée, ô mon Dieu! li vous daignez vous souvenir de moi ; si je trouve grâce auprès de vous, et si vous jetez un regard favorable sur moi, si je vis pour vous et si vous vivez pour moi : Ecce nos reliquimus omnia. Tels sont vos sentiments, ma chère sœur : la solidité de votre esprit, la ferveur de votre piété, l'inflexible fermeté que vous avez fait paraître en vous arrachant du sein d'une famille qui comptait sur vous pour vous élever aux honneurs du monde , et sur qui vous pouviez compter pour parvenir à ce qu'il y a de plus grand dans le monde ; tout cela , joint aux connaissances encore plus particulières que j'en puis avoir, me répond des dispositions intérieures de votre âme. Et moi , fondé sur l'inviolable fidélité de notre Dieu , j'ose vous répondre de tout ce qu'il vous a promis , soit pour le cours de la vie présente, soit au moment de la mort et à son jugement dernier, soit dans la félicité éternelle, que je vous souhaite, etc.