DE L'HUMILITÉ ET DE L'ORGUEIL
PABABOLE DU PHARISUN ET 0U PUBLICAIN, OU CABACTÈBE DE L'OBGUEIL ET DE L'HUMILITB, FI LES EFFETS DE L'UN ET DE L'AUTBB.
Jésus proposa cette parabole au stget de certaines gens qui se confiaient en eux-mêmes comme s'ils eussent été des saints, et qui ne regardaient les autres qu'avec mépris. (Luc, 18.) L'Évangile nous fait d'abord connaître le dessein du Fils de Dieu , et quels sont ceux qu*il avait en vue , lorsqu'il proposa cette parabole au peuple qui l'écoutait Quoiqu'en général elle puisse s'appliquer à toute âme vaine et orgueilleuse, elle convient particulièrement, et selon l'intention de Jésus-Christ, i upe espèce de faux dévots contre qui cet Homm^ Dieu a toujours témoigné plus de zèle, et qu'il n'i point oessé d'attaquer pendant tout le cours de si mission et dans ses divines instructions. Gens remplis d'eux-mêmes et de leur prétendu mérite, qui seuls croyaient être, avec leurs disciples, les élus di Seigneur; qui parlaient, qui décidaient, qui agis* saient conune s'ils eussent été les seuls dépositaires de la loi et ses interprètes, les maîtres de la doctrine , les modèles vivants de la sainteté ; qui se disaient suscités de Dieu pour la réformatîon dei mœurs, pour le rétablissement de la discipline, pour la défense de la plus pure morale; qui , soui un masque de piété et de sévérité, cachaient leun intrigues, leurs cabales, leurs médisances atroces et leurs calomnies, leurs envies , leurs haines , leun vengeances , surtout une hauteur d'esprit que rier ne pouvait fléchir, et un orgueil insupportable ; qui par cette vaine apparence d'une vie régulière et aus tère, éblouissaient les yeux d'une troupe de femmes dont ils parcouraient les maisons , et dont ils rece valent de puissants secours pour soutenir leur seoU et pour accréditer leur parti ; qui n'estimaient pep sonne, n'épargnaient personne, ne faisaient grâce i personne, damnant tout le monde , et traitant ave< un dédain extrême quiconque ne se déclarait pa:
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«itoarfiifear cCn^antrait pas dans leors sentiments. Car Q y andt des hommes de ce caractère dès la arfnanee de rÉgiîse, et dès le temps même que lésos-Christ parut sur la terre; il y en a eu dans toute la suite des siècles, et il n*y en a que trop CBOore dans le nôtre. De sorte que cette parabole ii*est pas seulement une Ggure, mais qu*on peut la prendre pour une histoire commencée dans le judaïsme, continuée dans le christianisme, et, par une nalbeinrense succession, perpétuée d*âge en âge josqoes à ces derniers jours. Quoi qu'il en soit, entrons dans les vues du Fils de Dieu , et profitons te enseignements qu'il veut ici nous donner.
Deitx hommes aUèrent au temple pour prier : twnUaUpharUien, Vautrepublicain. C*est au même temple qu'ils allèrent tous deux , c'est à la même heure et dans le même temps, c'est dans le même dessein , qui était de faire à Dieu leur prière : mais do reite, ce ne ftit pas, à beaucoup près, dans la xuéine disposition de l'âme, ni le même sentiment intérieur. De là vient que la prière de l'un eut un moooès ai fiivorable, au lieu que l'autre ne fut point deoiité, et que sa prière devint un crime pour lui , un aojet de condamnation. Car, avec la grâce, ce ^1 donne le prix à la prière c'est la disposition intérienre de l'âme : c'est de là qu'elle tire toute sa -verta et tout son mérite. Ces deux hommes n'étant done pas également disposés par rapport à l'esprit et «a ccenr, ils ne doivent pas être également reçus de Dieu, qui ne s^arrête point aux dehors , et n'a égard ni anz rangs, ni aux qualités , ni aux conditions , ni aux avantages de la naissance ou de la fortune, ni anx lieui , ni aux conjonctures , ni à quelque circonstance extérieure que ce soit; mais qui pèse le ccenr et qui ne juge de tout le reste que par le cœor. Voilà pourquoi le Saint-Esprit nous avertit ^œ notre premier soin avant Foralson , notre soin le plus nécessaire et le plus essentiel, est de pré' parer wotre âme. ( EccU., 18. ) Toute autre préparation, sans celle de l'âme , ne peut qu'être de nulle efflcaee auprès de Dieu, et s'il ne se rend pas alors propice à nos vœux , c'est à nous que nous devons rimputer, et dans nous que nous devons chercher le principe du mal, puisqu'en efifet il est au dedans dé nous-mêmes.
Mais ceci posé , il est question de savoir qui des deux (je dis du pharisien et du publicain), qui, •dis-je, était dans la disposition convenable pour prier, et qui n'y était pas. A s'en tenir aux apparences , il semble qu'il n'y ait point là-dessus à hésiter ni de comparaison à faire. Un pharisien d'une part, et de l'autre un publicain , quel parallèle ! Un pharisien, un homme de bonnes œuvres, un homme exemplaire et d'une merveilleuse édification dans tonte sa conduite, un homme exact jusques aux plus petites observances, et implacable ennemi des moin-
dres relâchements; un homme révéré, vanté, canonisé du peuple; en un mot, un saint, selon la commune opinion. Au contraire, un publicain, un pécheur, et un pécheur par état , puisque son seul emploi de publicain le faisait regarder comme tel; un homme noté et décrié pour ses injustices, ses fraudes, ses violences, ses concussions ; de plus, un homme sujet à bien d'autres désordres que ceux de sa profession , et ayant vécu jusque-là dans le libertinage et le scandale. Encore une fois , suivant \es vues ordinaires, peut-on balancer un moment entre deux hommes dont la différence et si sensible; et qui est-ce qui tout d'un c^up ne prononce pas à l'avantage du premier, et ne conclut pas que l'autre doit être réprouvé de Dieu? Mais les jugements du Seigneur sont bien au-dessus des nôtres, et l'événement n'est guère conforme à nos idées. Ce pharisien est condamné, et ce publicain est justifié : pourquoi? c'est que ce pharisien, que ce juste est un orgueilleux dans sa prétendue justice; et que ce publicain, que ce pécheur pénitent est humble dans sa pénitence. De sorte qu'en deux portraits raccourcis et opposés run à l'autre, la parabole nous représente admirablement, et les pernicieux effets de l'orgueil dans le pharisien , et les salutaireseffets de l'humilité dans le publicain. Instruisons-nous, et apprenons de là tout ensemble ce que nous devons éviter comme recueil le plus dangereux, et ce que nous devons nous efforcer d'acquérir et de pratiquer en toute rencontre comme une des plus excellentes et des plus solides vertus.
CABACTRBB DE L'OBGUSIL, BT 8B8 PEENICUTOZ EFFETS DANS LB PHABISIBlf .
Le pharisien se tenant debout. Il se tenait debout, et ce n'est pas sans une vue particulière que l'Évangile marque cette circonstance : car c'est par là qu'il commence à faire l'opposition du pharisien orgueilleux et de l'humble publicain. Au lieu que le publicain, à la porte du temple, ainsi qu'il est dit dans la suite de la parabole , se prosterne d'abord contre terre; le pharisien entre, avance, lafsse derrière lui tous les assistants , approche de l'autel , va prendre la première place ; et là , sans plier un moment le genou , le visage assuré, la tête levée, il porte les yeux au ciel , et par son regard fixe et arrêté, semble plutôt venir exiger du Seigneur une dette, que lui demander aucune grâce.
Il n'y a point de vice qu'il nous soit plus important, dans l'usage du monde, de tenir au moins caché, si nous en sommes atteints , que Forgueil , parce qu'il n'y en a point qui nous rende plus odieux. On pardonne plus aisément tous les autres vices, on les tolère; mais l'orgueil est insupportable. Aussi, Dieu n'a-t-il pu le soufifrir dans le ciel , et dès qui! le rit dans ses anges, il les précipita au fond de
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rabtine. Cependant on peut ajouter que de tous les vices , c'est celui peut-être qui se produit plus naturellement au dehors, et qu'il est plus difficile de dissimuler. Tout le fiait paraître : l'air, la contenance, la démarche, le geste, la composition du visage, le tour des yeux, le discours , la parole, le ton de la voix, le silence même, cent autres signes qui frappent la vue et dont on s'aperçoit tout d'un coup.
Un homme n'a donc qu'à se montrer, on le connaît bientôt, et son orgueil se répand dans toutes ses actions. S'il est dans une assemblée , il £aut toujours qu'il soit placé aux premiers rangs : il ne balance pas là-dessus; et, sans attendre, comme d'autres, et selon l'avis du Sauveur du monde, qu'on lui fasse honnêteté pour l'inviter à monter plus haut , il se croit affranchi de cette loi de bienséance , et prévient de lui-même cette cérémonie. S'il parle dans un entretien, c'est ou en maître qui ordonne avec empire , ou en juge qui décide avec autorité, ou en philosophe qui prononce des sentences et des oracles , ou en docteur qui enseigne et qui dogmatise. U occupe seul toute la conversation, et ferme la bouche à quiconque voudrait l'interrompre pour quelque temps, et demander à son tour le loisir de s'expliquer. Si , par une disposition toute contraire , il se tait et prend le parti d'écouter, l'attention qu'il donne ne fait pas moins voir avec quelle hauteur d'esprit et quel dédain il reçoit ce que chacun dit. Ses réponses les plus ordinaires , ce sont quelques coups de tête « quelques œillades , quelques souris moqueurs, quelques mots entrecoupés, quelques expressions enveloppées et mystérieuses, comme s'il était seul au &it des choses, comme s'il avait seul la clef des affaires , comme s'il en savait seul pénétrer le secret et démêler les ressorts, comme si tout ce qu'il entend n'était de nul poids et ne méritait nulle réflexion, comme s'il ne daignait pas y prêter l'oreille, et qu'il le regardât en pitié. Car dans la société humaine on ne rencontre que trop de ces présomptueux qui n'ont ' pas même soin de se déguiser, et se laissent emporter aux sentiments de leur orgueil. Orgueil grossier dont rougit pour eux toute personne sage et pourvue de raison : mais eux , ils ne rougissent de rien , tant ils sont infatués d'eux-mêmes et prévenus à leur avantage. Ainsi , sans qu'ils le remarquent; et par la plus dangereuse séduction , l'oi^uell qui les possède, tout visible qu'il est, échappe à leurs yeux et se dérobe à leur connaissance , tandis qu'il se manifeste aux yeux du public et qu'il choque tous les esprits. A les en croire , toutes les prérogatives qu'ils ^'attribuent, tout ce qu'ils disent, tout ce qu'ils font, n'est poiut orgueil, mais ingénuité et franchise, mais justice et vérité; du moins le pensent-ils de la sorte, et sont-ils bien persuadés qu'on le doit peuser de même. Erreur
déplorable , mais qui cause plus d'indignation qu*eUf ne donne de compassion : et voilà comment, à foroe de s'estimer eux-mêmes et vouloir être honorés et estimés, ils perdent toute l'estime qu'ils pourraient d'ailleurs avoir dans le monde.
Ce n'est pas au reste qu'il n'y ait un orgueil plus circonspect et plus délicat. On affecte une certaine modestie extérieure : on est honnête, prévenant, affable ; on a de la douceur, de la politesse, de la retenue, une conduite, selon les apparences, tout unie ; on ne s'enfle point, on ne s'élève point, on n'entreprend point de dominer ni de se distinguer. Mais, outre que tout cela n'est assez souvent qu'une modestie fastueuse, qui, pour user de cette figure, comme un voile transparent , laisse entrevoir l'orgueil même qu'elle couvre , il y a mille occasions où il trompe toute notre vigilance et sort malgré nous des ténèbres où l'on tâchait de le tenir enseveli. En effet, quelque précaution qu'on prenne et quelque ajttention qu'on ait sur soi-même , il n'est pas moralement possible, dans le commerce de la vie, que mille sujets imprévus ne piquent notre cœur, et ne blessent notre orgueil. Or du moment que l'orgueil se sent blessé, il se trouble, et , dans le trouble où il est , il éclate et ne garde plus de mesures. La raison en est bien naturelle : c'est que l'orgueil est l'endroit le plus vif du cœur, je dis d'un coeur vain : pour peu qu'on y touche, la douleur nous fait jeter de hauts cris. On voit un homme se déconcerter, s'aigrir, s'animer. Il répond sèchement, il parle durement, ils'exprime en des termes fiers et méprisants ; quelquefois la colère l'irrite jusques à l'emportement. On ne le reconnaît plus, et dans la surprise où l'on se trouve, on demande si c'est là cet liomme qu'on croyait si modéré, si patient, si humble.
Ce qui doit encore plus étonner, c'est lorsqu'on vient à découvrir cette sensibilité et cet orgueil dans^ des âmes pieuses et dévotes, dans des âmes religieuses et consacrées à Dieu , dans des ministres de l'Église et des pasteurs du peuple fidèle. Le prophète vit en esprit l'abomination de désolation dans le lieu saint; et n'est-ce pas ce qui s'accomplit réellemeal à nos yeux et de quoi nous sommes témoins , quand nous voyons l'orgueil dans les plus sacrés ministères, l'orgueil dans le sac et sous le cilice, l'orgueil dans le sanctuaire de Jésus-Christ, sous les livrées de Jésus-Christ, à la table, à l'autel de Jésus^Christ? C'est là qu'on le porte, et , au lieu de l'étouffer aux * pieds d'un Dieu humilié et anéanti, c'est de là qu'on le rapporte aussi entier et aussi vivant qu'il était. Scandale qui confirme le monde dans ses préjugés contre la dévotion , et qui l'autorise à dire, quoique avec une malignité outrée, qu'il suffit d'être dévot pour en être plus jaloux de son rang , plus intraitable sur ses privilèges et sur ses droits, plus seosi-
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ble i la moindre offense , plus scrupuleux sur le poirt d'honneur, en un mot, plus orgueilleux.
U.IlJaisaU en àri'mémecett€ prière. Pourquoi CB lui-même, et qu'est-ce que cela signifle? Peutêtre ce pharisien ne daignait-il pas se conformer à hoage, ni s'assujettir comme les autres à prononeqr les prières ordinaires. Peut-être aussi cette parole noua fait-elle entendre que, dans toute sa prière, H a'éCait occupé que de lui-même , et non point de Dîea ; qu'il n'envisageait que lui-même et que ses piéteiidues perfections , dont il venait s*applaudir et se glorifier.
De quelque manière qu'on l'explique, une réflesioa là-dessus se présente, et une vérité dont on aurait peine à convenir si l'expérience n'en était pas une preuTC convaincante : c'est que Torgueil se mêle jusque dans l'exercice de l'oraison, et voici comment. Car dans l'oraison il y a différentes voies : les nnei plua communes, et les autres plus relevées et plus particulières; les unes aisées, connues, à la portée de tout le monde , mais les autres plus secrèteietpropresd'un petit nombred'âmes que Dieu ûnrorise de certaines communications, et à qui il Dsit contempler de plus près sa souveraine majesté. Selon ces voies différentes, Dieu dispense différemment les dons de son esprit, de cet esprit de sainteté qui « n'étant qu'on et étant toujours le même, M diversifie néanmoins en tant de manières dans aes divines opérations, et, suivant le langage de l'apôtre, fût prendre à sa grâce toutes sortes de Ibrmes ponr s'accommoder à tous les siyets où il loi plaît de la répandre. Cependant l'ordre naturel n'est pas que Dieu, dès le premier essai , élève une âme à ces sublimes degrés d*oraison et de contemplation où les saints sont parvenus. 11 a ses règles que sa sagesse lui prescrit, et qu'elle nous prescrit à nous-mêmes , afin que nous les observions. C'est- Mire qu'il veut que nous commencions par les pratiques les plus usitées; que nous nous y exercions asûdûment et constamment ; que>ous soyons contents d'en demeurer la, si l'esprit céleste, dont nous devons attendre l'impression , n^ nous conduit pas'plus avant; que de nous-mêmes nous ne nous ingérions point dans des mystères qui sont si fort au-dessus de nous ; que nous nous estimions indignes de ces grâces singulières et de ces états qui ne couTiennent 'qu^aux âmes choisies et aux fidèles serviteurs de Dieu; enfin que nous comptions toujours pour beaucoup de pouvoir les suivre de loin et de marcher par les routes les plus aplanies. Voilà ee que pense une piété humble; voilà ce que lui inspire un bas sentiment de soi-même.
liais il s'en faut bien que cène soitassezpour l'orfçaék d'une âme qui se croit appelée à quelque chose , de plus grand; car on eu trouve ainsi disposées. { Leur présomption les emporte d'abord*
plein vol, dans le sein de la Divinité, et du moment qu'elles se sentent attirées à l'oraison, elles ne craignent point de dire ce que dit l'ange superbe dès rinstant de sa création : Je monterai, j'apprth cherai du Tréi-Havi (ISAi., 14); j'irai directement à lui, et je le verrai dans sa gloire. Qu*un directeur éclairé , et instruit des ruses de l'ennemi , qui se transforme en esprit de lumière, s'oppose à une illusion si dangereuse, et dont il prévoit les conséquences; qu'il entreprenne d'arrêter cette ardeur précipitée , et de rabaisser ces vues trop abstraites et trop mystiques; qu'il veuille les assujettir à une certaine méthode , leur tracer certains sujets, leur faire considérer certains points essentiels, et les maximes fondamentales de la perfection chrétienne : tout cela, à leur goût, n'est bon qu'aux âmes vulgaires, que Dieu laisse aller terre à terre, et marcher pas à pas. Si le directeur insiste , on lui fait son procès. On le traite d'homme peu versé dans la vie intérieure ; on se détache de lui , et on l'abandonne. Quelle langue parie-t-on ? De s'exprimer simplement et clairement, ee serait descendre et se dégrader. On ne parle plus la langue des hommes, mais celle des anges. Belles expressions où l'on se perd, et qu'on a recueillies en de saints auteurs, qui comprenaient ce qu'ils disaient, parce qu'ils le disaient du cœur, et non par une puérile affectation. Un des éloges les plus solides que le prophète royal donne au juste, est qu'il ne s'élève point au-dessus de lui-même, allons à Dieu, et alions-y parla prière; mais notre prière ne peut être agréable qu'autant qu'elle sera sanctifiée par notre humilité. Or Thumi* liténous empêchera de nous émanciper si Tite ; et plut elle nous tiendra renfermés dans nous-mêmes et dans la vue de nos misères , plus elle engagera Dieu à s'unir à nous, et à nous unir à lui par la connaissance et la vue de ses grandeurs. Tandis que Moïse priait sur la montagne, il était défendu à tout le peuple d'en approcher; et quiconque eût osé même toucher le pied de cette montagne sainte eût été frappé de mort Laissons les parfaits goûter les douceurs d'un commerce intime avec Dieu, et s'abîmer dans la contemplation de ses mfinis attributs; mais nous, mettons-nous au rang du peuple, et demeurons-y jusqu'à ce que Dieu nous appelle. Autrement notre témérité trop empressée nous exposerait à de tristes retours, et il serait à craindre que la parole de TÉcriture ne se vérifiât en nous : Le Seigneur a dissipé les projets que Us or* gueiUeux formaient dans leur cœur, et il a confond' du toutes leurs pensées. (Luc, 1.) Plût au cid qu'on en eût moins vu d'exemples; et plaise au ciel que les exemples qu'on en a vus dans lessiècles passés servent de leçons aux siècles à Tenir, et les préser* vent des mêmes égarements !
DL Mom DkUj Je vous rends grâces. Rendre à
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Dieu de oontinnelles actions de grâces, c'est entre les devoirs de Thomme un des plus justes et des plus indispensables. Aussi ce qu*il y a de réprâiensible dans le pharisien , ce n'est pas de remercier Dieu, mais de ne le pas remercier par un véritable esprit de religion , ni avec les sentiments dont ce pieux exercice doit être accompagné. Car la recon- ■aissanceque nous témoignons à Dieu doit être une reconnaissance toute religieuse : or une reconnaissance vraiment religieuse, en quoi consiste-t-elle ? 1 . A donner à Dieu toute la gloire des grâces qu'on en a reçues, et à ne s'en point glorifier soi-même; 2. à ne point abuser de ces grâces pour se préférer au prochaîo, et pour le mépriser; 3. à se confondre même du mauvais usage qu'on a fait de ces grâces , et 4u'on en fait tous les jours, au lieu qu'en d'autres mains elles profiteraient au centuple ; 4. à trembler en vue de ces grâces et du compte rigoureux que Dieu nous en demandera , comme le maître de rÉvangile demanda compte à ses serviteurs des talents qu'il leur avait confiés; 5. à ne se pas contenter de ces grâces, et à ne pas croire qu'on n'a plus besoin de rien, mais à reconnattre, malgré ces grâces, notre extrême indigence, et à implorer sans cesse la divine miséricorde pour en obtenir de non* Telles. Telles sont les dispositions d'une âme reconnaissante envers Dieu; tel est l'esprit qui l'anime et qui la conduit.
Mais ce n'était pas là, à beaucoup près, l'esprit dn pharisien. Il remercie Diea, pourquoi? non pas pour donner à Dieu la gloire de toutes les perfections dont il se flattait d'avoir été doué, mais pour se l'attribuer è soi-même, pour se retracer le souvenir de tant de bonnes qualités, pour se les remettre devant les yeux, et pour s'y complaire. De cette estime de lui-même, ainsi que la suite le fait voir, natt le mépris d^autrui. A son gré, il n'y a personne qui l'égale, ni qui puisse entrer avec lui en quoique comparaison. Bien loin de se reprocher aucun abus des dons excellents que lui a départis la main libérale du Seigneur, il s'applaudit au contraire d'en avoir toujours usé le plus saintement , par tout le bien qu'il a pratiqué et qu'il pratique. Bien loin de craindre le jugement de Dieu, et d'être en peine sur le compte qu'exigera de lui ce souverain juge, il semble qu'il veuille la prévenir, et que ce soit ce qui ramène à l'autel. Il semblequ'iljvienne lui-même se présenter pour répondre du bon emploi qu'il prétend avoir ùÀt des rares talents dont il se aroïl pourvu par la grâce du ciel , et du profit qu'il en a retiré. Enfin, persuadé que rien ne lui manque , et que ce qu'il a lui suffit pleinement, il ne souhaite ni n'attend rien de plus; et c'est pour cela même qu'il ne demande rien. Chose admirable ! remarque saint Augustin : il est venu dans le temple pour prier; mais examinez toutes ses paroles, et vous
trouverez qu'elles ne tendent qu'à se louer. Seigneur, dit-il,^e vous rends grdces;.mm il n'a garde d'ajouter : Mon Dieu^ accordez-moi encore telle grâce. Il en a autant qu'il est nécessaire ; et il ne lui en faut pas davantage pour faire de lui un hoaune accompli.
La malignité de notre orgueil ne va pas jusqu'à refuser à Dieu h qualité de premier principe, et à ne vouloir pas l'honorer comme l'auteur de tous les biens : il y aurait du blasphème et de rimpiété.]^ous nous faisons une religion et une obligation capitato de souscrire à cet oracle de l'apêtre : Qu'ave^vous que voui n'ayez point reçu? Mais l'orgueil de notre cœur ne s'accommode guère de ce qui suit lOr, si vous l'avez reçu, d'où vient que vous vous en glorifiez comme si vous ne Vàviez pas reçut (1. Cor,, 4. ) Il est vrai que sur cela nous gardons certaines apparences, que dans l'occasion nous publions assez hautement combien nous sommes ledevables à Dieu ; que nous voulons qu'il en soit loué, qu'ii en soit béni ; que nous le bénissons nous-mêmes et nous le remercions : mais que l'orgueil a de retraites cachées pour se sauver! qu'il sait bien ménager ses intérêts , lors même qu'il parait les abandonner et y renoncer!
Mous remercions Dieu; mais dans le sentinient de notre reconnaissance, il y a toujours un retour ▼ers nons-mànes. Nous avons beau protester devant Dieu que la gloire de tout lui appartient : nous le disons des lèvres; mais dans le fond nous en revenons toiyours à nous-mêmes, et nous recueillons avec soin tous les rayons de cette gloire qui peuvent rejaillir sur nous et nourrir notre complaisance.
;; Nous remercions Dieu, et nous voulons même que d'autres nous aident encore à le remercier. Gloire soit à Dieu, dit-on modestement : joignezvous à moi pour lui rendre grâces de la bonne issue qu'il a donnée à mes desseins, et des bénédictions qu'il a répandues sur mes travaux. Rien de plus chrétien, à ne s'en tenir qu'aux expressions et qu'aux dehors : mais que prétend-on par là? On veut informer les gens de ce qu'ils pourraient peutêtre ignorer, et qu'on est bien aise qu'ils n'ignorent pas. C'est un tour ingénieux et honnête pour leur faire savoir le succès qu'on a eu dans une afEaire dont on était chargé, dans une entreprise qu'on avait formée, dans les fonctions d'un ministère où l'on a été employé.
Nous remercions Dieu ; mais aussi nous eoteodons bien qu'on respectera dans nous les dons de Dieu , qu'on aura pour nous des égards particuliers , qu'on ne nous confondra point avec la multitude , mais qu'on nous distinguera; qu'on nous défërara tous les honneurs dus à notre mérite et à sa sapériorité; que s'il y a un choix à faire potur quelque
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plaee importante, c^est sur nous qa*il tombera, et ^*aiicoa n'osera nous en contester la préférence; que nous aurons Tascendant partout et sur tous; fw tout se réglera par nos conseils; que tout passera par nos mains, n*y ayant personne que nous B'estûnions an-dessous de nous, et que nous jugions capable de conduire les choses avec la même dexté* rite et la même sagesse que nous. Car voilà Fopinion où nous sommes; et si la pudeur nous empêche de nous en déclarer ouvertement, elle ne nous empêdie pas dans le secret du cœur de le penser.
Noos remercions Dieu; mais du moins nous rendons-DOOs en même temps à nous-mêmes Tavantageux et consolant témoignage de répondre comme BOUS le devons aux vues de Dieu, et de faire un saint usage de ses bienfaits ; de n*être point des serviteurs inutiles, mais de coopérer aux œuvres du Seigneur et à Texéeution de ses divines volontés par notre vigilance, notre application, notre habileté, notre industrie; de ne nous point épargner pour cela , et d^ avoir toute l'assiduité et tout le zèle qui dépend de nous ? D'où nous tirons , sans hésiter, cette con- ■équenee favorable , que nous ne paraîtrons pas au tribunal de Dieu les mains vides , et que nous pouvons espérer d'être mis au nombre de ces fidèles «erriteocs dont la bonne administration sera éternellenient et si abondamment récompensée.
Nous remercions Dieu;maisdequoi leremercions- ■oos plus volontiers? de certaines grâces extérieures^ et de certaines qualités plus propres à nous relever dans le monde, à nous y faire connattre, à nous en attirer les applaudissements , à nous donner de l'édat et de la réputation. Ainsi les apôtres cnz-mémes prenaient plaisir à raconter au Fils de Dieu les miracles qu'ils opéraient, comment ilsguérîesaient les malades et comment ils chassaient les démons. Mais toutes les autres grâces qui sans ce brillant et sans ce bruit agissent intérieurement sur l*âme, et ne servent qu'à la sanctifier, qu'à lui inspirer Tesprit de piété, de charité, d'humilité, de mortification, de renoncement à soi-même et aux vanités du siècle : ce sont des faveurs célestes et des biens dont nous ne tenons point assez de compte pour en marquer à Dieu notre gratitude et pour lui en demander l'accroissement. Il n'y a que ce qui frappe la vue qui nous intéresse et qui pique notre envie : tout le reste nous est indifférent , parce qu'il Test à l'orgueil qui nous domine, et que nous n'y trouvons rien qui le soutienne.
N'oublions jamais les dons du Seigneur, mais ne nous en souvenons que pour l'honorer. Ayons sans cesse, et dans le cœur et dans la bouche , les paroles du pharisien ; mais disons-les autrement que lui et dans un esprit chrétien : Seigneur y je vous rends grâces. Oui , mon Dieu , c'est à vous que je rends grAees, et h vous seul, persuadé que tout ce que
j'ai et tout ce que je suis, je ne l'ai que de votre libéralité, et je ne le suis que par votre miséricorde. Or n'ayant rien que de vous, et n'éUnt rien que par vous , c'est donc à vous que je dois Thommage de tout, sans pouvoir rien prétendre à la gloire qui vous revient. Qu'elle soit à vous tout entière; et malheur à moi, vile créature, si je m'y attribuais quelque droit , et si je voulais en détourner sur moi la moindre partie! Seigneur, je vous rends grâces, et d'autant plus que je me reconnais moins digne des soins qu'a pris de moi votre providence : car qui étais-je, et qui suis-je.' Si donc vous m'avez spécialement choisi , si |dans la distribution de vos dons vous m'avez préféré à tant d'autres, ce n'est point une raison de me mettre au-dessus d'eux dans mon estime, ni de m'enorgueillir. Combien valaient mieux que moi, étaient mieux disposés que 'moi, vous auraient mieux servi que moi et auraient mieux répondu à vos adorables desseins ! Seigneur, je vous rends'^gràces : mais bien loin de m'élever au sujet de vos bontés infinies pour moi, c'est au contraire ce qui doit me confondre et m'bumilier. Le peu d*usage que j'en ai fait et le peu d'usage que j'en fais, voilà, mon Dieu, mon humiliation , voilà ma confusion. Que de fruits je pouvais produire et que de gloire j'aurais dû vous procurer avec les talents que vous m'avez donnés , avec les moyens que vous m'avez fournis, dans le rang où vous m'avez placé! Hélas! j'ai tout dissipé, tout profané, tout perdu. Seigneur, je vous rends grâces : mais peut* être serait-il à souhaiter que vous eussiez été moins libéral envers moi. Plus je vous suis redevable, plus vos jugements me sont redoutables. Je n'ai rien reçu de vous que je ne dusse employer pour vous et pour moi-même : pour vous, en vous glorifiant; pour moi-même, en me sanctifiant : et c'est ce qui me saisit de frayeur, quand je viens à réfléchir sur le trésor de colère que j'amasse, et sur les titres de condamnation que je vous mets en main contre moi par un énorme abus de vos bienfaits. Pensée terrible qui me retrace dans la mémoire le funeste sort de cet arbre infructueux qui fut coupé et jeté au feu ; pensée capable de rabaisser toutes les enflures du cœur le plus vain, de renverser toute la confiance de l'âme la plus présomptueuse. Frappé de cette pensée, c'est à vous , Seigneur, que je m'adresse. Tous les biens dont il vous a plu jusques à présent de me gratifier, et dont Je vous rends grAces, me font encore tout espérer de votre miséricorde dans l'avenir. Moins j'ai profité de vos dons, plus j'ai besoin de votre secours pour réparer mes pertes passées et mes dissipations. Vous ne me le re> fuserez pas , Seigneur, et ce sera un nouvel effet de votre amour, qui renouvellera toute l'ardeur de mon zèle et toute la vivacité de ma reconnaissance. Cest ainsi qu'on remercie Dieu sans orgueil, et que
CARACTERE DE L'ORGUEIL ET SES EFFETS
cThambles actions de grfices rintéressent phis que jamais en notre faveur, et rengagent tout de nouveau à répandre sur nous ses bénédictions les plus abondantes.
rv. Je ne suis pas comme le reste des hommes, lesquels sont voleurs, injustes y adultères, ni tel guecepublicain. C'est ici que l'orgueil se découvre dans toute son étendue; et par où? par un esprit de eingularité, par un esprit de censure et de censure outrée , par un esprit de dureté envers les pécheurs , et de plus, par un aveuglement grossier à T^ard de soi-même. Esprit de cingularité : Je ne suis pas comme le reste des hommes ;\espnX de censure, mais d'une censure outrée : lesquels sont voleurs , iftfus- •tes, adultères; esprit de dureté envers les pécheurs : «li tel que cepubÛcain; aveuglement sur soi-même Je plus grossier : Jene suis pas. Reprenons tout ceci et expliquons-le.
Esprit de singularité. Le pharisien ne se regarde pas comme un homme du commun. Il prétend faire rang à part; et si l'on refuse de le distinguer, il sait •assez se distinguer lui-même. Car de se confondre dans le grand nombre, d'agir de concert avec les autres et de se conformer à leurs exemples, caserait enfouir son mérite et l'obscurcir. On ne le connaîtrait point, on ne le remarquerait point, on ne parierait point de lui , et on ne lui rendrait point les honneurs qui lui sont dus. C'est pour cela qu'il commence par se séparer : Je ne suis pas comme le reste des hommes. On ne voit partout que trop de ces esprits particuliers à qui rien ne platt etjqui ne peuvent rien goûtera moins qu'il ne soit extraordinaire, à moins qu'il ne soit nouveau, à moins qu'il ne leur soit propre. Ce qui les accommodait d'abord, et ce qui était le plus selon leur sens et selon leur gré, lorsqu'ils étaient seuls à le pratiquer, leur paraît insipide , et perd pour eux tout son agrément et toute sa pointe, du moment qu'il vient à passer en coutume, et que l'usage s'en établit. Encore si l'on n'affectait cette singularité que dans des choses indifférentes , que dans la conduite du monde, que dans la société humaine et civile : mais on^I'introduit dans les choses de Dieu, jusque dans ^la dévotion , la religion, jusque dans le sanctuaire et les divins mystères. Cest même ordinairement en cela qu'on se rend plus singulier, et c'a été de tout temps l'esprit des novateurs.
D'où sont venues tant de variations dans les pratiques de piété , dans les prières, dans la récitation des offices, dans la lecture des livres, dans les décisions de morale, dans les exercices de pénitence, dans l'approche des sacrements? Il était naturel, et il eût été mille fois plus convenable et plus sage de laisser les fidèles dans les bonnes pratiques qu'ils observaient , dans les dévotions louables en elles-mêmes , autorisées par la tradition de plusieurs siècles.
' répandues parmi tout le peuple chrétien. Ils eussent bien plus profité des livres qu'on leur mettait depuis longtemps dans les mains, qui , sans être si polis, ni si ornés , édifiaient davantage par leur simplicité et leur solidité, et servaient beaucoup plus à leur éclairer l'esprit et à leur toucher le cœur. Ils eussent incomparablement plus avancé dans les voies de Dieu, si l'on n'eût point tant agité et troublé les consciences par des rigueurs extrêmes et de fausses terreurs sur la morale, sur la pénitence, sur la fréquentation des sacrements, et qu'on s'en fût tenir aux maximes et à la conduite des habiles maîtres qui avaient éclaird toutes ces matières. Mais le premier principe d'un novateur, c'est de n'être pas pas comme les autres hommes. Car il n'y aurait point assez de gloire pour lui à ne dire que ce que les autres ont dit , et à ne faire que ce que les autres ont fait. Il veut frapper autrement la vue, et pour cela il feut qu'il réforme tout, ou plutdt qu'il renverse tout. De là grand mouvement, grand oruit, nouvelles observances, nouvelles pratiques, nouvelles prières, nouveaux offices, nouveaux livres, nouvelles questions sur la morale évangélique , et nouvelles opinions, nouvelles méthodes pour le sacrifice de la messe, pour la confession , pour la satisfaction des péchés, pour la communion : comme s'il voulait s'appliquer ce que Dieu disait de lui-i même : yoici que Je renouvelle toutes choses. (IsÀi., 48.) Il n'épargne pas même les saints, ni leurs reliques, ni leurs faits mémorables, m les lieux fréquentés en leur honneur; déplaçant du ciel qui il juge à propos, se piquant là-dessus d'un discernement juste, et refusant de se soumettre à ce qu'il* appelle idées populaires. Or qu'est-ce que tout cela? des singularités. Singularités qui vont à dianger presque tout le culte extérieur et toute la face de la religion. Singularités qui paraissent aux yeux du public, et qui attirent son attention. Singularités qui ne manquent pas d'approbateurs, d'admirateurs; de sectateurs, surtout parmi le sexe , lequel se porte aisément à tout ce qui a l'air de distinction. En un mot, singularités par où Ton se fait un nom dont on est jaloux et dont l'orgueil se repaît.
Esprit de censure, et d'une censure outrée. Il n'y en eut jamais d'exemple plus sensible que celui du pharisien. Par où débute-t-il ? il fait d'abord le procès à tout le genre humain : Je ne suis pas comme le reste des hommes, lesquels sont voleurs, injus^ tes, adultères. Voilà sans doute une accusatioa bien griève, mais en même temps bien générale. Du moins s'il disait : Jene suis pas comme quelques-uns des hommes, comme plusieurs des hommes, comme le plus grand nombre des hommes : mais ce ne serait point assez pour son orgueilleuse et impitoyable critique. Il faut qu'il mette également tous les hommes, hors lui, dains la masse de perdition. Il fiiut
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dans ton idée qu'il n'y ait que lui sur la terre qui soit l^^me de bieo ; et , par un raffîaement de vaine gloire que remarque saint Bernard, ce qui le flatte, ce n'est point précisément d*étre aussi homme de bien qu'il croit l'être, mais de Tétre seul. 11 ne fait donc grAoe à qui que ce soit, et il ne reconnaît de justice, d'équité, de probité, de vertu que dans sa personne. Afln de ne rien exagérer, convenons, et fl est vrai , qu'on ne va guère jusi|u'à cette extrémité où le Fils de Dieu, dans une parabole , a voulu nous donner à connaître l'excès de l'orgueil. Nous ne voyons point que cela s'accomplisse à la lettre; et s'il se trouvait un homme parmi nous qui eût assez d'assurance et assez de front pour se vanter d'être en toute la nature l'unique en qui réside la grâce du Seigneur, et qui soit droit, équitable, vertueux , on le traiterait d'extravagant et d'insensé. Mais du reste, l'expérience nous apprend combien il y en a eu dans l'Église de Jésus-Christ, et combien encore il y a de ces prétendus saints qui volontiers, on sans beaucoup de peine, damnent presque tont le monde. Prévenus à leur avantage et préoccupés de leurs maximes, ils se persuadent avoir seuls la science du salut, et être seuls instruits des voies de Dieu. Ne se pas joindre à eux, et ne se pas conduire par eux, c'est, selon leur sens, se pervertir, s'égarer, se perdre.
Et parée que le nombre de ceux qui les suivent n'est pas tel après tout qu'ils voudraient , et que c'est le plus petit, en comparaison du reste des fidèles, voilà pourquoi ils s'élèvent avec tant de chaleur et tant de hauteur, ne prononçant que des aoathèmes, lançant partout des malédictions, ne cessant point de déplorer l'affreux relâchement des mœurs, s'imaginent voir dans tous les états du christianisme ime décadence entière, l'attribuant à des guides aveugles qui mènent d'autres aveugles , se regardant avec une pieuse complaisance, eux et leurs élus, comme d'heureux rejetons que la contagion a épargnés dans le champ du père de famille, bémssantDieu'de les avoir ainsi sauvés du naufrage et garantis de la corruption universelle. Il est certain que le monde eèt bien corrompu, et sur ce point leurs déclamations ne sont pas tout à fait mal fondées. Mais avec un peu plus de charité et moins d'orgueil , ils ne pousseraient pas si loiu leur censure, ils ne donneraient pas des arrêts si vagues et si étendus, ils ne concluraient pas si vite pour la perte de quiconque ne prend pas leurs leçons et n'entre pas dans leurs intérêts, ils ne se déchaîneraient pas avec tant de violence contre la société humaine en général, ni en particulier contre des gens de bien dont le mérite les incommode; ils feraient justice à la piété partout où elle se trouve, et ils ne se figureraient pas. comme le pharisien qu'elle ne se trouve
que chez eux, ou qu'elle ne peut être agréable à Dieu, quelque part qu'elle se rencontre , si elle n'est marquée de leur sceau : car c'est ainsi que l'orgueil, ou s'arroge tout, ou réprouve tout.
Esprit de dureté envers les pécheurs. Le publicain était un pécheur, mais c'était un pécheur pénitent; les marques publiques qu'il donnait d'une douleur sincère devaient exciter la compassion du pharisien; mais l'orgueil pharisaîque est sans pitié; il n*est touché que de sa propre excellence, et il insulte à la misère d'autrui : Jt ne stUs pas comme ce publicain. S'il eût consulté l'esprit de Dieu, il eût fait réflexion que ce pécheur n'était plus en quelque sorte pécheur, dès là qu'il était contrit et repentant, et la religion lui eût dicté qu'il fallait condescendre aux faiblesses d'un homme nouvellement converti ; qu'il fallait Taider, le relever , le recevoir à miséricorde. Mais un pharisien ne sait agir qu'en juge inexorable, et jamais en père; il ne sait parier qu'avec dédain et avec empire, et jamais avec douceur et avec bonté : C'est un malheureux, dit-il , je n'ai garde de lui ressembler. Que ces manières hautes et dédaigneuses, que ces paroles dures, dans la suite des temps, ont rebuté de pécheurs , dont il eût été bien plus à propos de seconder les bonnes dispositions par de sages et de salutaires ménagements! On eût gagné cette âme en la traitant avec plus de curconspection et plus de modération; on l'eût consolée, on l'eût encouragée, on lui eût inspiré de la confiance, au lieu qu'on l'a désolée et désespérée. Mais, dites- vous, c'est sa foute, et ce pécheur doit être préparé à tous les reproches qu'on lui peut faire et à toute la sévérité dont on peut user à son égard - car il n'y a rien là qu'il ne mérite. Ten conviens , c'est sa faute, et dans le fond il doit se réputer digne des plus mauvais traitements et les accepter : mais de votre part n'est-ce pas en même temps une faute et une faute très-condamnable, de ne pas respecter dans votre frère, tout criminel qu'il est, l'image de Dieu et le prix du sang de Jésus-Christ ; de l'exposer à une ruine totale par l'ascendant trop impérieux que vous prenez sur lui , et dont vous lui faites sentir tout le poids , par l'amertume de vos expressions et par la terreur de vos menaces; de ne vouloir pas charitablement, quoique prudemment, vous rapprocher de lui, afin de le rapprocher de son devoir; mais, au contraire, de vous butter, devons obstiner contre lui , et de ne tenir nul compte du triste abandonnement où votre inflexible roideur le précipite; de vous croire quitte de son malheur en disant : Cest son affaire, que m'importe ? s'il veut se damner, qu'il se damne. Il se damne en effet. Mais n'en êtes-vous pas coupable, lorsque vous pouviez, par des voies plus insinuantes , par des précautions
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plus mesurées, par un accueil plus engageant et plus modeste, le tirer de l'abîme et le remettre dans le bon chemin ?
Aveuglement par rapport à soi-même. L'orgueilleux est d'autant plus sujet à se tromper et à se laisser tromper sur ses qualités personnelles, que son erreur lui plaît, parce qu'elle lui est avantageuse : ce qui fait que souvent il est tout ce qu'il croit ne pas être, et qu'il n'est rien de tout ce qu'il croit être. Ce pharisien de l'Évangile se regarde comme un homme irréprochable et sans vice. Je ne suis pas; et quoi? que n'est-il pas, ou que pense-t-il ne pas être ? II se vante de n'être pas semblable aux autres hommes , et surtout de n'être pas voleur comme eux, injuste comme eux, adultère comme eux. Mais étrange aveuglement de l'orgueil ! dit saint Augustin , non-seulement le pharisien est semblable aux autres hommes, mais il est pire que les autres hommes, puisqu'avec tous ses vices, qu'il se déguise à lui-même et qui égalent au moins ceux des autres hommes, il est encore le plus superbe des hommes. Semblable aux autres hommes : car onipeut bien juger qu'il n'était pas différent de ces autres pharisiens contre qui le Fils de Dieu s'est tant de fois déclaré , et à qui il reprochait en des termes si forts leur obstination, leur envie, leur animosité, leur ambition, leur intérêt, leurs intrigues, leurs cabales , leurs violences , leur mauvaise foi , leur hy- , pocrisie. Pire que les autres hommes, puisqu'à tous ces vices il ajoutait la présomption et l'orgueil, qui en est le comble : par où il tombait encore justement dans les mêmes vices qu'il imputait à tous les hommes, en les traitant de voleurs , d'îiyustes, d'adultères. Car, sans savoir si réellement et dans le sens littéral il était tout cela, on peut toujours dire , continue saint Augustin , qu'il l'était dans un sens plus spirituel et plus mauvais. Et en effet, c'était un voleur, puisqu'il dérobait à Dieu sa gloire; c'était un injuste, puisqu'en se glorifiant lui-même au préjudice de Dieu , il usurpait un bien qui ne lui appartenait pas , et dont Dieu est jaloux par-dessus toute chose; c'était un adultère, puisqu'il abusait des dons de Dieu , et qu'il les profanait, en les faisant servir à son amour-propre et à sa vanité. Or voilà ce qu'il n'apercevait pas, et sur quoi l'orgueil lui fermait les yeux : de sorte qu'avec toutes ses imperfections et tous ses défauts , il ne voyait rien en lui de répréhensible et de défectueux.
C'est ce qui nous arrive à nous-mêmes , et c'est le déplorable aveuglement où nous vivons. Nous avons des vices que nous ne connaissons pas : |et pourquoi ne les connaissons- nous pas? parce que notre orgueil nous fascine tellement la vue, que découvrant, selon la figure de Jésus-Christ jusqu'à un fétu dans l'œil d'autrui, nous ne remar-
quons pas dans le nôtre jusqu'à une poutre. Des vices que nous ne connaissons pas, parce que^ious ne les voulons pas connaître : et pourquoi ne les voulons-nous pas connaître, pourquoi ne prenonsnous aucun soin de les connaître? pourquoi rejetons-nous même tous les moyens de les connaître? pourquoi n'écoutons-nous ni conseils , ni remontrances , ni remords intérieurs , ni réflexions capables de nous les faire connaître? c'est que cette connaissance nous tracerait de nous-mêmes une image désagréable ; c'est qu'elle nous détromperait de la bonne opinion que nous avons de nous-mê* mes, et où nous aimons à nous entretenir; c'est qu'elle nous apprendrait ce que nous [ne voulons point savoir, qui est de nous humilier. Des vices que nous ne connaissons pas, mais que le monde connaît , et qui donnent lieu à ses railleries et à ses discours. Car il n'est rien qui pique davantage le^ monde, ni qui excite plus son indignation et son mépris, quels confiance d'un homme et restîme qu'il témoigne de lui-même, lorsque chacun voit ses faiblesses, et qu'il n'y a que lui à qui elles soient cachées. On demande s'il ne se trouvera personne qui réclaire, et l'on attend , pour son bien et pour son instruction, que quelque occasion mortifiante le désabuse, et le tire de l'ignorance où il est. Des vices que nous ne connaissons pas, parce que nous ne jugeons de nous-mêmes que par comparaison avec d'autres qui semblent plus vicieux que nous. Le pharisien se comparait avec lepublicain, et nous nous comparons avec celui-ci, ou avec celui-là, gens scandaleui^ et décriés. Or , dans cette comparaison « nos vices disparaissent : mais bientôt ils se montreraient à nous dans toute leur difformité et toute leur laideur, si nous venions à nous mettre en parallèle avec tels et tels dont les exemples nous confondraient. Des vices que nous ne connaissons pas, parce que nous ne comptons pour quelque diose que certains vices grossiers qui Corrompent les sens, que certaines actions basses qui portent leur honte avec elles, et avec leur honte leur remède.
Mais outre ces vices dont peut->être on a eu le bonheur de se garantir, il y a des vices de l'esprit, des vices du cœur, des vices de l'imagination , des vices du naturel , des vices de i'humeur; il y a des passions, des inclinations, des entêtements, des caprices, des légèretés, des inconstances, des aversions, des haines, des mensonges, des dissimulations, et le reste. Ce sont des vices; mais parce que ce sont des vices secrets, ou parce qu'ils ont une apparence moins odieuse , on se les passe aisé* ment, et l'on n'y fait qu'une attention très-légère. Ainsi ces vices ne diminuent rien de l'idée qu*on a de soi-même. Mais si l'on ne se laissait pas aveugler par l'orgueil, on se dirait : Il est vrai, je ne fius
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Ma penonne, non plus que le pharisien; je ne flû point un usurpateur, je ne suis point dans le dtordre et la débauche ; mais du reste j*ai un esprit tffflieile, mais j*ai une imagination bizarre, mais faon cœur indifférent , mais j*ai un naturel colère et bruaqoe, mais j*ai une humeur dure et intraita- Ue; je suis obstiné dans mes pensées , violent dans ma désirs, ambitieux dans mes projets, malin dMU mes jugements , aigre dans mes ressentiments , piquant dans mes paroles , infidèle dans mes promeasas, précipité dans mes résolutions, déguisé dans mes desseins , lâche et négligent dans la pratique de mes devoirs. Voilà ce qu'on se dirait et ce qu*on ne se dit pas, parce que notre orgueil en souffrirait, et qu'on ne veut rien voir en soi qui puisse loi donner la moindre atteinte. On se considère par le boa eôté, et Ton s'arrête là, sans rien examineir de plus , ni tourner ailleurs ses regards. (Test pourquoi Dieu, par un trait de miséricorde, permet quelquefois qu'une âme s'oublie en certaines reneontres, et qu'elle s'abandonne à des fautes griè- ▼es , qui dans la suite lui deviennent plus utiles que rétat où elleéuît , quoique moins criminelle , parce que ees chutes lui apprennent à se connaître , et en se ooonaissant mieux, à ne plus tant présumer d*dle-méme, mais à s'en défier.
V. Je Jeûne deux fois la semaine; Je donne la dême de tous mes biens. Autre aveuglement de l'orgoeilleox : il croit avoir des vertus qu'il n'a pas. Qn'eotend le pharisien quand il dit qu'il jeûne deux fois la semaine, et qu'il donne la dtme de tous ses biens? il veut dire par là qu'il est fort mortifié et fort pénitent, qu'il est homme religieur et fidèle observateur de la loi. Mais avec tous les jeûnes qn*il pratiquait, et toutes les dîmes qu'il payait, il a*avait ni la vertu de pénitence ni la vertu de rd%ioa : comment cela? parce que la vertu ne consiste pas précisément dans les œuvres, mais dans Fcsprit qui les anime et qui les sanctifie. Elle n'est Tcrtu qu'autent qu'elle procède de Dieu et qu'elle Iflod à Dieu, qu'autant que Dieu en est le principe et que Dieu en est la fin, qu'autant que c'est un doo de Dieu et un fruit de la grâce de Dieu. Mais ai e*est rorgueil qui la produit, si c'est l'orgueil qui l'inspire, qui la soutient, qui la fait agir, la grâce alors n'y a plus de part ; Dieu n'en est plus le motif, et par oonséquent ce n'est plus qu'un fantâme et une ombre de vertu. Le pharisien pouvait donc jeAner, et n'avoir pas la vertu de pénitence; il pouvait donner la dîme de tous ses biens , et n'avoir pas la v«rtu de religion : pourquoi? parce qu'il ne jeûnait et qu'il ne payait si abondamment la dîme que par orgueil.
Importente vérité dont nous pouvons et nous devons foire l'application à tout d'œuvres chrétiennes 9Be Forgueil empoisonne, et qu'il dégrade aux
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yeux de Dieu. Ce sont de bonnes œuvres, à les regarder en elles-mêmes , et à n'en considérer que la substance : on prie, on passe les heures entières devant les autels, on chante les louanges du Seigneur, on assiste à toutes les assemblées de piété, on y est le plus assidu , et l'on y paraît avec l'extérieur le plus composé et le plus dévot. Ce sont des œuvres utiles au prochain : on s'intéresse pour les pauvres , on les soulage par les aumônes qu'on leur fait et par celles qu'on leur procure; on visite les malades ; on prend soin des hôpiteux , des prisons , de tout ce qu'il y a d'infirmes et de nécessiteux dans un quartier ; on contribue à des éteblissemente de charité et l'on se retranche pour avoir de quoi y fournir. Ce sont des œuvres même tout apostoliques : on annonce la parole de Dieu , on instruit les peuples, on enseigne les ignorante, on dirige les consciences, on arrête les procès, on aceomïnode les différends, on rapproche les cœurs et on les réconcilie. Ce sont des œuvres pénibles et laborieuses : on se consume de travaux dans une profession, dans un emploi, dans un ministère; on s'éloigne du monde et on se prive de toutes ses douceurs; on se réforme dans les habite, dans le train, dans les ameublements, et l'on se réduit à un étet simple et sans faste; on s'assujettit à un genre de vie austère et de la plus haute perfection. Mais tout cela néanmoins , ce ne sont point des œuvres vraiment vertueuses , ni de quelque valeur auprès de Dieu, dès que i'orgueil s'y mêle, et qu'il y répand sa contegion. On fait le bien sans être homme de bien, et l'on pratique les devoirs du christianisme sans être chrétieq. Car le bien qu'on fait, on lef^ten mondain, et les devoirs qu'on pratique , on les pratique en païen , puisque c'est pour une gloire tout humaine.
Écueil de la vaine gloire, écueil le plus subtil et le plus dangereux. Il est à craindre pour toute sortes de personnes, mais on peut dire qu'il l'est singulièrement pour ceux-là même ou celles qui vivent dans une plus grande régularité , et qui semblent s'avancer avec plus de progrès dans le chemin de la verto. Aussi est-ce à eux que le Fils de Dieu s'adresse spécialement, quand il nous exhorte à nous préserver des atteintes de l'orgueil : Gardez-vous défaire vos bonnes actions devant les hommes, afin d'en être vus (Matth., 6), et afin quils conçoivent pour vous de l'estime. Il leur est plus aisé de se défendre du piège de l'intérêt et de toutes les convoitises qui corrompent les seus : mais le piège de la vaine gloire est si délicat, si impercep* tible , et d'ailleurs si engageant et si touchant, qu'il est d'une extrême difficulté de l'éviter. Difficulté qui croît selon que les exercices et les fonctions où l'on s'occupe ont plus d'apparence et plus d'éclat au dehors. Il est si doux de recevoir sans
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des éloges et d'être honoré, respecté de tout le monde ; si doux de s'entendre nommer un modèle de piété, de charité, de rèle; le refuge des pauvres, la consolation des affligés, la ressource de Tinnocence, Fappui de la justice, le mobile et Fâme de toutes les œuvres saintes, l'exemple de la cour, L'édification d'une ville , l'apôtre d'un pays , le maître de l'éloquence et le premier entre les ministres évangéliques, l'honneur du clergé , le défenseur de la religion, le soutien même et le chef d'une secte; tous ces noms , dis-je , sont si flatteurs , que les plus spirituels s'y laissent prendre , et qu'ils y trouvent un goût dont peut-être ils ne veulent pas s'apercevoir, mais qui ne se fait que trop sentir. Que ce goût, ou plutôt que cette fausse gloire qui le fait naître et qui les pique, vînt à leur manquer, c'e^t alors qu'ils seraient étrangement déconcertés : marque évidente qu'ils y étaient beaucoup plus sensibles qu'ils ne pensaient. Cependant on s'imagine amasser de grands trésors de mérites. On compte ses vertus , comme le pharisien : mais ce sont des vertus de pharisien; Dieu ne les reconnaît point, et il ne les récompense point. Ces riches prétendus, ils se sont endormis ; toute leur vie se passe en des songes agréables et en de spécieuses illusions; mais au moment de la mort, où ils commenceront à s'éveiller y quelle sera leur surprise de n'avoir rien dans les mains ( Psalm. 75 ) , et de voir toutes leurs espérances s'évanouir! Le remède à un mal si pernicieux, c'est une sincère et profonde humilité, et c'est aussi ce que l'Évangile nous propose dans la pénitence du publicain.
CAIACTÈBB DB l'HUMILITÉ , BT SBS BFFBTS SALUTAIBBS DAIfS LE PUBLICAIN.
L Le publicain setenantéloigné. Voici une image bien différente de l'autre. C'est un publicain et un pécheur, mais un publicain, mais un pécheur humble : et saint Chrysostôme ne craint point de dire que l'état même du péché avec l'humilité vaut mieux que l'état de justice avec l'orgueil, parce que l'orgueil détruit dans peu toute la piété du juste, au lieu que l'humilité efface le péché et sanctifie le pécheur par une parfaite conversion. Quoi qu'il en soit, le publicain commence d'abord à s'humilier par la place qu'il choisit ; c'est la plus éloignée de l'autel, c'est la dernière, parce qu'il, se regarde comme le dernier de tous. Il se connaît lui-même, et cette connaissance qu'il a de lui-même est le fon* dément de son humilité. Il sait de quelle manière il s'est comporté pendant de longues années; il sait de combien d'injustices, de fraudes, de vexations, de crimes il s'est rendu coupable : il le sait, et c'est ce qui lui fait sentir toute son indignité. Or ce sentiment de son indignité, c'est en même temps ce qui le porte à se ravaler autant qu'il peut et à se
mettre au plus bas rang. Le pharisien s'était plaeé jusqu'auprès de l'autel , le peuple s'était avancé dans le temple; mais lui, il ne se juge pas digne d'y entrer, ni de prier avec eux. Il demeure à la porte, les genoux en terre, la tête penchée, le corps prosterné. Ce n'est pas assez : mais , selon ia remarque de saint Chrysostôme , dans cette disposition si humiliante, non-seulement il se méprise luimême, mais consent qu'on le méprise. Le pharisien vient de l'insulter, et il ne répond rien à l'insulte qu'il a reçue. Il pouvait néanmoins user de récrimination , et de sa part il eût eu bien des reproches à faire à ce faux dévot qui l'outrageait si mal à propos et qui le condamnait avec tant de témérité. Mais il ne se récrie point contre lui, il ne se plaint point, il se tait; et dans le silence, il est prêt d'accepter les traitements les plus injurieux. Sont-ce même des injures.' Il ne les prend point de la sorte; au contraire , il est persuadé que toutes les humiliations lui sont dues , et il ne lui faut , pour l'en convaincre, qu'un retour sur soi-même, et que la vue des péchés dont il est chargé.
Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, et de là vient que nous avons tant de peine à nous humilier; et parce que nous n'aimons pas à nous humilier, de là même encore il arrive que non-seuiementnous ne nous connaissons pas, mais que nous ne voulons pas nous connaître. Il ne faudrait qu^un regard sur nous-mêmes pour découvrir le fond de notre misère , et c'est dans ce fond de misère, dans ce fumier, selon l'expression de saint Jérôme, que nous trouverions la perle précieuse, qui est l'humilité. Voilà pourquoi saint Augustin faisait si souvent à Dieu cette prière : Seigneur, que Je vous connaisse, parce que plus Je vous connaitrai, plus Je vous aimerai ; mais tout ensemble, 6 mon Dieu! que Je me connaisse moi-même, parce que plus Je me connaîtrai, plus je me mépfHserai, Il souhaitait ardemment d'acquérir une vertu qu*il savait être la base de toutes les vertus; et d'ailleurs, entre les moyens de Tacquérir, il n'en comprenait point de plus solide et de plus puissant que de s'ôter à soi-même le voile de dessus les yeux, de se représenter de bonne foi tout ce qu'on est , et de creuser profondément dans l'abîme de ses faiblesses.
Et en effet, dès que nous nous mettons à creuser cet abîme, quelle idée concevons-nous de nousmêmes, et quels sujets d'humiliation se présentent à nous? le détail en serait infini. Sans rien dire des infirmités du corps et de tout ce qui a rapport à cette chair terrestre et matérielle, cortie de U poussière et destinée à y retourner, quel est l'état de notre âme? Que d'erreurs et dMgnoranoe dans l'esprit! que de passions et de malignité dans le cœur! Que de corruption dans la volonté! quel penchant au mal! quelle Inconstance dans le bien!
GARACTËRE DE L'HUMILITÉ ET SES EFFETS
fMb égaraneots dans tooto la conduite ! Ceci est général; mais si chacun voulait en particulier se rendre compte de toutes ses pensées, de toutes ses vues, k tous ses sentiments , de toutes ses inclinations rideuses, de toutes ses paroles, de toutes sesactioDt , de tout ce qu*il a commis de péchés et de tout ce qa*il en commet chaque jour, de ses fragilités sans nombre, de ses inûdélit^ , de ses chutes et de ses réduites continuelles, y a-Ml personne , même parad les plus spirituels , qui d'un premier mouveflseot ne s'écriât avec le prophète : Qu'est^e que Phomme, Seigneur? et pour ne parler que de moi, qaesuis-je, mon Dieu, que suis-je devant vous? liait que serais-je encore dans l'opinion du public, qui peut-être est prévenu de quelque estime pour mol, parce qu'il ne me connaît que par des dehors trompeurs, s'il pouvait me connaître. Seigneur, comme vous me connaissez , et voir au dedans de moi ee qu'il y a de plus intime et de plus secret? Or une âme touchée de cette connaissance d'elle même, et se jugeant avec les lumières de la grâce dans la droiture de la raison et de la religion , n'a garde d'ambitionner de vains honneurs, ni de chercher des prééminences qu'elle ne croit point lui appartenir. Que d'autres soient élevés au-dessus de sa tête ; que dans une cour, dans une compagnie, on leur défère les premières dignités; que d'euxmêmes et de leur autorité propre , à l'exemple du pharisien, ils s'emparent de certains rangs et se donnent certaines distinctions : l'humble chrétien se tient à l'écart, reste volontairement en arrière, et se platt dans son obscurité. Qui que ce soit qu'on lui préfère et qui passe devant lui , il n'en conçoit ni jalousie ni chagrin. On ne l'entend point se répandre là-dessus en murmures, ni s'épancher en ternes amers. Bien loin de cela, il semble, à l'entendre parler, qu'on ne lui fait jamais de tort, et qu'à son égard, ce qui parait oubli, délaissement, rebut, mépris, est moins une injure qu'une justice qui lui est rendue. Il ne lui faut donc point de consolations humaines, il ne lui faut point de réparations ni de satisfactions. Il consent atout ; quelque indifférence qu'on lui témoigne, il est content de tout.
Quelle morale pour le monde, et quelle morale surtout pour les grands du monde ! quel étrange paradoxe! car voilà ce que toute la philosophie païenne n'a jamais compris et ce que le monde profane ne peut encore comprendre ; voilà ce qui le scandalise , et ce qu'il ose traiter de bassesse. Mais que ce qui est bas et méprisable selon le monde est sublime et relevé selon Dieu! Le miracle de l'humilité évangélique , et en quoi consiste son excellence, e*e8t d'avoir pu former de la sorte des hommes supérieurs à toutes les vanités du siècle et ses fri- Toles Idées, des hommes incapables de se laisser ;un £aux lustre et par une grandeur ima-
ginaire, des hommes assez éclairés pour savoir se priser au juste, et assez solides pour ne se point estimer et ne vouloir point être estimés plus qu'ils ne valent, et que ne vaut tout homme comme eux ; des hommes remplis de cette grande maxime de l'apôtre, que quiconque se figure être quelque chose, quoiqu'il ne soit rien, se trompe lui-même (Galat,, 6); des hommes par conséquent ennemis de toute ostentation, de tout faste, et mettant leur gloire et leur bonheur en cette vie à participer aux opprobres de Jésus-Christ. Tels sont les humbles du christianisme, je dis les vrais humbles. Ils sont rares , mais il y en a eu, et il y en a. Plaise au ciel qu'il y en ait toujours dans l'Église de Dieu! Or il y en aura tant que nous ne nous perdrons point nous-mêmes de vue, c'est-à-dire tant que nous ne perdrons point le souvenir de notre pauvreté, de notre insuflisance , et même de notre néant , soit dans l'ordre de la nature , soit dans l'ordre de la grâce. Nous ne chercherons plus alors à nous produire ni à dominer.
II. // n* osait lever les yeux au ciel. Une sainte confusion lui faisait baisser les yeux. Tandis que le pharisien promenait avec audace ses regards dans toute l'assemblée, le publicain n'avait pas l'assurance de porter la vue ni vers le ciel , ni vers l'autel, ni vers aucun de ceux qui étaient présents. Touché des remords de sa conscience, tremblant et interdit, il s'imaginait que tout lui reprochait ses iniquités et que tout se tournait contre lui : le ciel , dont il avait tant de fois allumé la colère , et de qui il ne pensait pas pouvoir mériter quelque grâce; l'autel , où résidait le Dieu d'Israël , vengeur de la veuve et de l'orphelin qu'il avait opprimés, et de tous les droits qu'il avait violés; ceux qui étaient présents et qui assistaient à cette prière publique, lesquels avaient été si souvent témoins de ses violences et de ses concussions, et dont plusieurs en avaient ressenti les effets. Il ne pouvait donc jeter nulle part les yeux qu'il n'y trouvât des accusateurs qui le confondaient, ou des juges qui le condamnaient; et il ne lui restait que de regarder humblement la terre et de soutenir, sans entreprendre de se justiûer, toute la honte de son état.
Quand l'humilité est dans le cœur, elle se montre jusque sur le visage et paraît dans tout l'extérieur Ce n'est pas qu'elle affecte de se montrer et de paraître : ce ne serait plus humilité, mais orgueil déguisé sous le masque de l'humilité. Un vrai humble est aussi soigneux de cacher son humilité que toutes ses autres vertus , ou plutôt U est humble sans savoir qu'il l'est , et il ne le serait pas du moment qu'il se flatterait de l'être. Néanmoins, de même que la gloire, selon la parole de saint Jérôme, suit la vertu, comme l'ombre suit le corps, de même y a-t-il des signes par où l'humilité se fait voir, tout
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attentive qu*èlle es(t à se cadier; et c*est surtout par une pudeur modeste qui accompagne toutes les œihades, tous les gestes, tous les mouvements, toutes les actions d*une personne, fille ne s*en aperçoit pas ; mais on y fait réflexion sans qu*elle y pense, et on en est édifié. D*où lui vient cette modestie , cette pudeur si engageante et si aimable? Il y en a deux principes : Tun est Testime dont Thumilité nous prévient à Tégard du prochain , et Fautre est la défiance que l'humilité nous donne de nousmêmes. Car de cette estime du prochain , il s'ensuit que si Ton paile , si l'on s'entretient, si Ton traite avec quelqu'un , on ne sort jamais des termes du respect qu'on croît lui ^devoir; et de cette défiance de soi même naît une espèce de timidité qui nous sert de frem pour mesurer nos discours , pour recueillir nos regards, pour régler toute noire contenance et composer toutes nos Tnanières.
Mais où l'humilité devient encore plus respectueuse , €t où elle inspire plus de retenue et plus de recueillement, c'est dans l'exercice de la pénitence et dans les pratiques religieuses qui appellent l'âme fidèle en la présence du Seigneur, et devant les autels du Dieu vivant. Gomment un pénitent , j'eur tends un pénitent tel qu'il doit être, c'est-à-dire couvert de la même confusion que le pubKcaln , pénétré des mêmes sentiments de douleur et des mêmes regrets , rougissant de ses ingratitudes envers Dieu, ne se dissimulant rien, ni de la multitude^ ni de la grièveté de ses offenses, se considérant comme un oibjet de haine et se reconnaissant digne d'une damnation éternelle; comment, dis-je, ce pénitent approche-MI du saint tribunal? comment s'abaisse-Ml aux pieds du ministre de Jésus-Christ? Humilié, presque affaissé sous le poids de ses péchés, ose-t-il lever la tête? ose-t-il ouvrir la bouche? et, tout disposé qu'il esta découvrir les plaies de son âme par une humble confession , oserait-il s*énoncer et s'expliquer si le devoir ne l'y obligeait et s'il n'était soutenu des exhortations paternelles et des consolations qu'il reçoit du prêtre à qui la Providence l'a adres^? Pudeur et retenue qui , de tous les témoignages sensibles d'une sincère pénitence, est un des plus apparents et des plus certains, au lieu que rien ne rend la pénitence plus suspecte que ces airs ou d'indifférence et de dissipation, ou même de hauteur et de présomption qu'apportent une infinité de mondains à un sacrement dont le caractère essentiel est d'humilier l'homme et de le réduire au rang d*un criminel sans excuse et sans défense, mais qui réclame la bonté du souverain Juge et qui demande miséricorde.
De plus, comment l'âme fidèle entre-t-elle dans la maison de Dieu , et comment va-t-elle s'acquitter de ses pratiques de religion? Comment assiste- ^eIle h l'adorable sacrifice ? comment participe-t-elle
aux sacrés mystères? comment prie-t-eHe dans le sanctuaire? Frappée de la majesté suprême du Tout- Puissant et de la distance infinie qui relève le Créateur au-dessus d'une vile créature, que peut-elle faire autre diose que d'admirer^ que d'adorer, que de s'anéantir autant qu'il lui est possible, et de trembler? Ces anges que vit le prophète auprès du trône du Seigueur se voilaient la Êice de leurs ailes, ne pouvant contempler la gloire du Très-Haut, ni soutenir l'éclat de sa grandeur. Or, la foi lut retrace toute cette gloire; et à cette grandeur divine , lliumilité lui fait opposer toute sa petitesse. Dans cette comparaison, plus Dieu lui paraît grand , plus elle se voit petite et abjecte. Hé ! Seigneur, qu'êtes-vous« et que suis-je?Qu'êtes-vous, Dieu de l'univers? Et que suis-je, moi , ver de terre, moi , cendre et poussière? De là cette frayeur qui la saisit; et dans ce saisissement, dans cette frayeur, laisse-t-elle un moment ses sens se distraire et s'égarer? Le respect le plus profond les retient tous ; et tandis qu'elle s'abîme intérieurement, et, pour ainsi parler, qu'elle se concentre tout entière au dedans d'elle-même, on dirait au dehors qu'elle est immobile et sans action.
III. Mais il sefrappaU la poiMne. Ce n*était pas en secret, mais publiquement. Il ne se contente pas de confesser à Dieu ses offenses; mais pour lui en faire une réparation plus authentique et pour en lever le scandale, il les confesse devant une nombreuse assemblée. Gir quand il se frappe la poitrine à la vue de tout le monde, c'est comme s'il disait : J'ai péché et j'en fais hautement l'aveu. Que cet aveu coûte à l'orgueil, et que c'est un grand triomphe pour l'humilité.
Nous péchons tous, et nous sommes tous sujets à faire des fautes. Tel est le malheur de la conditioa humaine dans cette chair fragile dont nous sommes revêtus, et c'est de quoi les saints gémissaient, et ce qui leur faisait demander à sortir de cette vie. Mais si nous sommes tous pécheurs, c'est du reste un avantage qui n'est pas donné à tous de reconnaître les fautes où nous tombons, et d'en convenir de bonne foi , soit devant Dieu, dans le fond de la conscience, soit devant les hommes, selon les conjonctures et les occurrences. Il y a de ces esprits altiers, et tellement préoccupés de tout ce qu'ils pensent, de tout ce qu'ils disent , de tout ce qu'ils font , qu'ils se croient en quelque sorte impeccables. Il semble qu'ils soient infaillibles dans toutes leurs parolesetirrépréhensiblesdanstoutes leurs aeUoos. Du moins ont-ils toujours des prétextes pour se persuader que la laison est de leur c6té, qu'ils jugent bien des choses, qu'ils parlent bien, qu'ils agissent bien, et que ce serait'très-injustement qu'on voudrait les censurer et les blâmer. D'autres sont avec eux-mêmes de meilleure foi , et ne s*aveogl6nl
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foaà anei pour ne pas remarquer dans les reneon- Iras en quoi ils manquent, et ce qu'il y a dans leur proeédé de défectueux et de condamnable. Ils se tendent sor cda, à leur propre tribunal, toute la JMtiee qu'ils méritent, et ils ne peuvent ignorer qolls se sont mépris en telle affaire , qu'ils se sont I mal à propos , qu'ils ont fait une fausse déqu'il leur est échappé une proposition er- I, quilsont embrassé un mauvais parti , en un root, qu'ils ont tort. Us le voient; mais de s'en dédarer,maisdedireavecingénuité:Jemesuistrompé, jesub en faute, je me rétracte ou je me repens, ce sont des termes que l'orgueil ne connaît point. Plutôt que de les prononcer, on s'obstine à se défendie : bien on mal , il n'importe. On a mille subtilités toutes prêtes et mille faux-fuyants ; on ne passe oondanmation sur rien , et en voulant se disculper et se tirer d'embarras , on ne fait que s'embarrasser davantage et qu'ajouter à la faute qu'on a commise de nouvelles fieiutes , ou à l'erreur qu'on a avancée de nouvelles erreurs.
Or, on des plus heureux effets de l'humilité, c'est d'éclairer les uns et de les guérir des préjugés avantageux dont ils sont prévenus en leur faveur ; et une de ses plus beltes victoires, c'est de fléchir l'obstination des autres et de leur faire surmonter le penchant naturel qu'ils ont à soutenir tout ce qui vient de leur part et à l'excuser. Car si l'humilité est clairvoyante, si elle est ingénieuse , c'est à découvrir dans nous jusques aux fhutes les plus légères, et mémo à le» grossir et à les exagérer, bien loin de les palKer à nos yeux et de nous les déguiser. Un homme humble n'a point de peine à porter la sentenee contre lui-même , et n'a point de juge plus sévère qu'il l'est de lui-même. Tout ce qu'il fiiit, il' croit ne le faire que d'une manière imparfaite; et jusque dans ses œuvres les plus saintes , il tfonve toujours quelque chose à reprendre. Qu^estee donc toutes les fois qu'il lui arrive, comme il arriveaux plus justes, de manquer et de faillir véritablenient en quelque point ? Gherche-t-il a étouffer le remords qu'il en sent ? dispute- t-il là-dessus avec sa oonseience, et s'efforce-t-il de répondre aux reproehesde son coeur par des justifications étudiées ? i^lagine-^il des circonstances qui rendent sa chute moins griève? dit-il que c'est surprise et inadvertanoe , que c'est légèreté et une vivacité pardonnable, que c'est une bagatelle? L'humilité lui fait prendre bien d'autres sentiments. Tout ce qui est offensede Dieu ou offense du prochain, toute faute, de quelque nature qu'elle soit , est un crime dans sa personne. C'est une tache dont il se représente toute la laideur; et en la considérant, il n'est attentif qu'à ne passw pas un seul trait de sa difformité. Au lieu donc de prétendre se disculper en j iMimiii sorte , il est le premier et le plus zélé à s'ao- I
cuser en la* présence de Dieu : heureux, dans la douleur que lui causent les fautes dont il s'accuse, d'en tirer au moins cet avantage, d'avoir de quoi s'humilier de plus en plus, et de quoi concevoir pour lui-même un plus profond mépris.
Aussi est-ce par là que les saints sont parvenus à un tel degré d'humilité, que tout saints et grands saints qu'ils étaient, ils s'estimaient les plus grands pécheurs du monde. Témoin saint François d'Assise qui disait que sur la terre il ne connaissait point de plus méchant homme que lui. Témoin saint Bernard qui s'appelait la chimère de son siècle , voulant faire entendre que, dans la profession religieuse qu'il avait embrassée, il n'était rien^moins que religieux. Témoin une infinité d^autres. Mais comment avaien^ils d'eux-mêmes de pareilles idées? N'était-ce point là de ces façons de parlor [qui ne sont que dans la bouche? Pensaient-ils comme ils s'exprimaient, et le pouvaient-ils? Leurs sentiments ne démentaient point leurs expressions : ils savaient quelles grâces ils avaient reçues de Dieu, et que ces grâces particulières et si abondantes étaient autant d'obligations de s'attacher à loi plus étroitement et de le servir avec plus de fidélité et plus de zèle. Us savaient que plus ils étaient redevables à Dieu, plus ils devenaient coupables, ou en négligeant d'accomplir une seule de ces volontés , fût-ce dans le sujet le moins important, ou en manquant d'acquérir un seul degré de la perfection à laquelle ils les appelait. Us se persuadaient que le plus grand pécheur, s'il eût été prévenu de Dieu comme eux, en eût beaucoup mieux profité, et qu'il aurait mille fois plus glorifié Dieu qu'ils ne le glorifiaient. Ils étaient également convaincus que d'eux-mêmes ils n'étaient que péché, et que si Dieu les eût livrés à la corruption de leur cœur, il n'y eût point eu de pécheurs plus perdus et plus abandonnés à tous les vices. De cette sorte, n'attribuant qu'à Dieu tout le bien qui était en eux , et s'attribuent à eux-mêmes tout le mal qu'ils avaient commis ou qu'ils étaient capables de commettre, ils concluaient qu'il n'y avait personne à qui ils eussent droit de se préférer, ni personne au-dessous de qui ils ne dussent même s'abaisser.
L'humilité ne s'en tient pas encore là , mais elle va plus avant. Ce qu'elle nous fait penser de nousmêmes, elle nous le fait avouer avec ingénuité, quoique toujours avec discrétion et avec prudence. Une mauvaise honte ne nous retient point alors ; elle ne nous opiniâtre point à soutenir notre sens et notre conduite; elle ne nous engage point dans des contestations qui ne finissent jamais, et que notre docilité pourrait terminer dans un moment; elle ne nous précipite point d'égarements en égarements par une répugnance insurmontable et une inflexible résistance à céder et à se rendre. On se soumet sans
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difficulté; on souscrit à son arrêt, on le ratifie, et, par cette soumission droite, sage, chrétienne, on efface tout; on le répare, et Ton se remet dans la bonne voie.
Cest de là même que Thumilité est surtout une disposition si nécessaire pour la confession des péchés dans le tribunal de la pénitence. Combien de pécheurs et de pécheresses n'ont pas le courage de révéler leur état à un confesseur, et de lui faire connaître les désordres où la passion les a entraînés ? Ils voudraient se vaincre là-dessus; mais il semble qu'ils ne le puissent, tant ils sont dominés par la crainte qui les arrête. Us laissent donc couler les années entières sans approcher du sacrement ; ou si , malgré eux , ils en approchent par certaines considérations , ce n'est que pour le profaner par des confessions imparfaites et dissimulées. Avec plus d'humilité, qu'ils s'épargneraient de troubles, d'incertitudes, de combats, de remords , d'abus , de sacrilèges! L'humilité leur ouvrirait le cœur, leur délierait la langue , leur, ferait subir une confusion salutaire , et serait ainsi le principe de leur réconciliation avec Dieu et de leur justification. Quand elle n'aurait point d'autre avantage, ne nous sufBrait-il pas pour la chérir singulièrement, et pour Testimer comme une des vertus les plus importantes, non-seulement dans toutes les conditions du monde chrétien , mais dans le cloître même et la retraite religieuse? Car dans la retraite religieuse et jusque dans le cloître , comme partout ailleurs , il peut arriver qu'on ait à déclarer aux ministres de la pénitence d'étranges faiblesses, et qu'on se trouve obligé de former contre soi-même des accusations qui doivent coûter infiniment à notre orgueil.
IV. Mon DieUj soyez-moi propice, à moi qid suis un pécheur. C'est ce que disait le publicain , et c*est toute la prière qu'il faisait. Prière courte, mais pleine de foi et animée de cette confiance à laquelle Dieu ne refuse rien. Il sait, ce vrai pénitent, qu'il est un pécheur; mais il sait aussi que Dieu est encore plus miséricordieux. Le souvenir de ses péchés le confond, mais il ne le décourage point, parce qu'il ne Icii ôte point le souvenir des miséricordes divines. Dans la vue de ces miséricordes infinies : Ah ! s'écrie-t-il, soyez-moi propice, à moi qui suis un pécheur ! Pour engager Dieu à lui être propice, comme il le demande, il devait à ce qu'il paraît, omettre cette qualité de pécheur; mais, au contraire, c'est justement parce qu'il reconnaît, en qualité de pécheur, ne mériter aucun pardon de la part de Dieu , qu'il mérite que Dieu lui pardonne et lui pardonne tout.
Exemple d'une grande instruction et d'une grande consolation pour tout ce qu'il y a de pécheurs. Ils se sont retirés de Dieu , et Dieu les rappelle. Us se sont tournés contre Dieu, et Dieu leur tend les bras
pour les rapprocher de lui , et pour se rapprocher d'eux. Depuis longtemps ils se sont endurcis contra les saintes impressions de Tespritde Dieu, et Dieu néanmoins les attend encore , et est prêt à les recevoir. Qu'ont-ils donc à faire? c'est d'aller en effet à Dieu, et de lui dire avec la même confiance qu« le publicain , avec le même sentiment de contritioa et la même humilité : Seigneur, soyez-moi propice. Je me suis égaré , j'ai quitté vos voies , le penchant m'a entraîné et précipité d'abîme en abîme, le poids de mes habitudes m*accable, la multitude et la grièveté de mes offenses m'effraie ; mais, mon Dieu, c'est pour cela même que j*ai recours à vous, et que ie vous conjure de m'être propice , à moi qui suis un pécheur. Oui, Seigneur, je le suis et je l'ai été jusqu'à présent , il n'est que trop vrai : mais plus je Tai été, plus vous ferez éclater les richesses de votre miséricorde en l'exerçant sur moi. Tant de péchés pour lesquels vous pouviez m^ perdre^ et que vous voudrez bien me remettre , serviront à faire voir combien vous êtes bon et indulgent. Vous me sauverez , et dans ce salut dont je vous serai redevable, vous trouverez votre gloire au même temps que j'y trouverai mon plus précieux intérêt. Dans cette espérance , je me tiens à vos pieds , je lève les mains vers vous, je vous réclame et je ne me lasse point de vous redire : Seigneur, soyez-moipropice, à moi qui suis un pécheur; je dis, à moi qui suis un pécheur, mais qui ne veux plus l'être, mais qui ai horreur de l'être, mais qui gémis amèrement de l'avoir été, et qui dès là cesse de l'être. Car tel est le sentiment de mon cœur, et sans cette dispoâtion je ne pourrais rien me promettre de vous : mais avec ce cœur contrit, avec ce cœur humilié, avec ce cœur déterminé à tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner désormais et à tout ce qui vous est dû pour une juste satisfaction , j'ai de quoi vous toucher, ô mon Dieu! et j'ose compter que vous me serez propice, à 7noi qui suis un pécheur.
Au reste , ce serait un orgueil et une illusion, de croire que cette prière ne convient qu'à des pécheurs scandaleux , qui , par état et par un libertinage habituel et déclaré , se sont abandonnés au vice, et ont mené une vie licencieuse et déréglée. 11 n'y a point d'âme si sainte qui ne doive se l'appliquer, et ce sont même les plus saintes âmes qui en usent plus souvent et plus affectueusement, parce que ce sont les plus humbles. Quoi qu'il en soit, un des plus solides exercices du christianisme en toutes sortes de professions, et pour toutes sortes de personnes, est de s'exciter chaque jour à une vive douleur de ses péchés, et de la renouveler p<ir de fréquents actes de repentir. On ne manque point de matière pour cela, ou plutôt on n'en a que trop, c'es^ à-dire on n'a que trop de péchés dont la conscienee est chargée devant Dieu , et dont on ne peut s*at-
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Mrar Af oir dMenu la rémission. Péchés griefs qui Mt àotmé la mort à TAme , et péchés plus légers ém» leur espèce, mais toujours très-dangereux; péehét d'action t et péchés d'omission; péchés d*i- B, de négligence, de fragilité , et pédiés de ï et d*iine pleine Yolonté ; péchés certains, et péehésdouteux ; péchés personnels, et péchés d'au- Irai; péchés de ki jeunesse, et péchÀ actuels et i : en foilà plus qu'il ne faut pour avoir lieu de 6*éerier à toutes les heures de la journée, et à toute occasion : Mon Dieu , soyez-moi propice, à moi qui sidMttnpécheur. On le dit partout et en tout temps, le matin , le soir, avant le repos de la nuit, an réveil, de cœur, de bouche, au pied de l'autel , dans le secret de Koratoire, en public, en particulier, entrant, sortant, marchant, travaillant, agissant. Plus on a fait de progrès dans l'humilité, plus oo le répète, parce qu'on se croit plus digne de la colère du del, et qu'on sent plus le besoin où l'on cstdoTapaiser. On n'a point de sujet plus ordinaire de set entretiens intérieurs avec Dieu, et, sans chercher toujours des points de méditation si relevés et si subtils, on emploie quelquefois tout le cours d'une oraison à repasser en soi-même ces paroles, h les pénétrer, à les goûter, à les prononcer : Mon Dieu, soyez-moi propice, à moi qui suis un pécheur,
V. Celuùci s'en retoumajustifié dans sa maison, tout au contraire de l'autre. Car quiconque s'élèce sera humilié, et quiconque s'humilie sera élevé. Nous Pavons déjà remarqué avec saint Chrysostôme, et dans un sens , c'est une maxime constante , qu'un pécheur humble vaut mieux , malgré tous les péchés dont il est coupable, qu'un juste orgueilleux avec toutes les vertus et toutes les bonnes œuvres qu'il pratique. Car l'humilité du pécheur lui attire des grâces qui le convertissent et relèvent à l'état de juste , et l'orgueil du juste l'expose , par un châtiment de Dieu , à des chutes qui le pervertissent et le réduisent à Pétat de pécheur. Nous en voyons la preuve dans le pharisien condamné , et le publicain justifié. L'un et l'autre vériûent parfaitement cet orade du Saint-Esprit, que Dieu résiste aux superbes, et quHl se communique aux humbles, et leur fait part de ses plus riches dons. (Jac, 4.) Dons célestes par où il les éclaire , il leur découvre ses voies, il les ramène de leurs égarements, il les perfectionne, il les sanctifie. Nous ne devons donc pas nous étonner, conclut saint Augustin, que Dieu ait pardonné au publicain , puisqu'il ne se pardonnait pas à lui-même et qu'il s'humiliait en se reconnaissant pécheur. Il s'éloignait de l'autel ; mais plus il semblait par l'humilité s'éloigner de Dieu, plus Dieu par sa miséricorde s'approchait de lui. n n^osait lever les yeux , et voilà pourquoi Dieu attachait sur lui ses regards, et l'écoutait plus atteatirement et plus favorablement. Il se frappait la
poitrine, comme ayant mérité les plus rudes coifps de la justice de Pieu et ses plus rigoureuses vengeances; et c'est pour cela même que Dieu le rassurait, le fortifiait , et répandait dans son âme les plus douces consolations.
Ainsi Dieu en a-t-il usé de tout temps : car il est mattre de sa grâce, et il la donne d'autant plus volontiers aux humbles, qu'ils en retiennent seulement le fruit et lui en rendent toute la gloire, au lieu que l'orgueilleux , voulant en retenir la gloire, en perd tout le fruitet n'en retire nul avantage. Ainsi Achab, ce roi sacril^e, impie, idolâtre, ce roi barbare et homicide , ce roi vendu au péché et l'objet de la haine de Dieu, dès qu'il s*homilia, devint un objet de complaisance aux yeux du Seigneur : si bien que Dieu , voulant en quelque sorte s'en glorifier, disait à son prophète : N'avez-vous pas vu Achab couché par terre, suppliant et soumis? Or, parce qu'il s'est abaissé devant moi ,je l'épargnerai, et Je ne ferai point tomber sur sa personne les maux dont il était menacé. (3. Reg., 22.) Ainsi Nabuchodonosor avait abusé de sa puissance et s'était élevé contre Dieu ; Dieu l'humilie , le réduit à la condition des bêtes , l'oblige de manger l'herbe qui croît dans la campagne : mais enfin , sept ans écoulés dans un état si vil et si misérable, ce prince, profitant de son humiliation , revient à lui , rend hommage au Dieu du ciel, et Dieu le rétablit sur le trône, lui donne un règne plus florissant que jamais , et le remplit des sentiments les plus religieux. Ainsi le Sauveur des hommes a-t-il tant de fois opéré des miracles de miséricorde et de grâce en faveur de ceux qui se sont adressés à lui avec humilité. C'est par là que la Chananéenne obtint, non-seulement la guérison de sa fille, mais laguérison de son âme; c'est par là que ce seigneur de l'Évangile obtint , outre la santé de son serviteur, sa conversion à la foi et celle de toute sa maison ; c'est par là que Madeleine, cette fameuse pécheresse, et cette pénitente aussi célèbre, obtint l'entière absolution de tous les dérèglements de sa vie, et qu'elle parvint à un degré si éminent de sainteté.
Heureux donc les humbles de cœur, parce que Dieu les comblera de ses bénédictions, et qu'il les élèvera ; mais , par une règle tout opposée, malheur aux âmes hautaines et présomptueuses, parce que Dieu les confondra , et qu'il les rejettera. Ce que le Fils de Dieu est venu particulièrement nous enseigner, c'est l'humilité; et en quoi par-dessus tout il s'est proposé à nous comme notre modèle, c'est dans la pratique de l'humilité. Il ne nous a pas dit : Apprenez de moi à faire des œuvres extraordinaires et toutes miraculeuses , à chasser les démons, à délivrer les possédés, à guérir les malades, à ressusciter les morts ; mais apprenez , nous ditil , que Je suU doux et humble. (Matth., 11.) Leçon «é-
SOLIDE GRANDEUR Ml L'HUMIUTÉ CHRÉTIENNE.
nérale : car rbumiiité est une vertu propre de tous les états. Propre des grands, afin qu'ils ne se laissent point infatuer de leur grandeur, et quMls n'oublient point Dieu en s'oubliant eux-mêmes; propre des petits , afin qu'ils se contentent d'une vie obscure, et qu*ils sachent se contenir et se sanctifier dans la dépendance où le ciel les a fait naître; propre des pleurs, afin qu'ils subissent avec moins de peine toutes les rigueurs de la pénitence, et qu'ils se soumettent plus aisément à toutes les réparations qu'il exige d'eux , tant envers Dieu qu'ils ont déshonoré, qu'à l'égard du prochain qu'ils ont scandalisé; propre des justes, afin que leurs travaux ne leur soient pas inutiles, et qu'une vaine complaisance ne leur enlève pas le trésor de mérites qu'ils amassent. Mais cette vertu si nécessaire partout , où la trouve-t-on ? On volt encore dans le christianisme, de la religion, de la dévotion, de l'assiduité à la prière, de la régularité, de la charité, du désintéressement même, et de la mortification; on y voit des confessions , des communions fréquentes , des aumônes, des visites des pauvres : mais où voit-on une vraie humilité? Formons-la dans nous avec le secours d'en haut, et employons-y tous nos soins. La mesure de nos abaissements en ce monde sera la mesure de notre gloire dans l'autre.
SOUUB ET TSBITÀBLE GBÀNDSUR DE l'humilitb GHBSTIENNE.
Vous êtes étrangement philosophe, et quoique je ne doute en aucune manière du fond de votre christianisme, la proposition que vous me fîtes 11 y a quelque temps au sujet de l'humilité ne m'édifia pas, et me parut, s'il faut vous le dire, bien païenne. Nous parlions de l'ambition, surtout l'ambition des gens de la cour, qui sacrifient tout à cette passion dont ils sont possédés, et qui se repaissent toute leur vie d'honneurs et de Élusses grandeurs. Je tâchais de vous inspirer des sentiments plus modestes , et je vous trouvais un peu trop occupé du désir de vous avancer, et de faire une certaine figure dans le monde. Je ne condamnais pas absolument là-dessus une émulation raisonnable, et, vous accordant en apparence quelque chose, pour ne vous pas rebuter d'abord par une morale trop relevée, je m'appliquais à vous amener insensiblement aux principes de la religion et aux maximes de Jésus-Christ. Mais tout d'un coup vous prîtes feu, et dans cette petite saillie dont je n'eus pas de peine à m'apercevoir, il vous échappa de dire d'un air assez vif, et même d'un ton assez haut, qu'après tout l'ambition était le caractère des âmes nobles; qu'entre les passions c'était sans contredit la plus belle, ou «du moins la plus excusable dans un homme de quelque naissance; qu'elle élevait le cœur, et que dans la vie il fallait un peu
d'orgueil, pour savoir tenir son rang et se séparar du vulgaire : comme si vous eussiez voulu me ùm entendre que l'humilité, quoique sainte du reste et très-respectable, ne convenait guère qu'à éfy âmes étroites, et qu'à des esprite faibles et peu propres aux grandes entreprises. Car j'ai lieu de croire que c'était là votre pensée.
Nous sommes là-dessus, tous et moi, dans des opinions bien différentes; et quand j'examine à fond ce que c'est que la vertu d'humilité, en quoi elle consiste, sur quels principes elle est établie, par quelles règles elle se conduit, de quelles faiblesses elle nous guérit, quelle supériorité elle nous donne au-dessus des idées communes, à quoi elle dispose et quelles victoires elle remporte, enfin ce qu'elle nous fait entreprendre et ce qu'elle nous fait exécuter; quand, dis-je, j'envisage tout cela, je conclus bien autrement que vous, et je prétends qu'entre les vertus , il n'en est point qui marque plus de solidité dans l'esprit ni plus de fermeté dans l'âme que l'humilité ; que bien loin de rétrécir le cœur, elle l'élargit ; que bien loin d'abattre le courage , elle le rehausse; que c'est un préservatif contre mille petitesses, contre mille indignités et mille lâchetés qui sont si ordinaires dans l'usage du monde; que c'est une disposition aux plus grands desseins, et que par une constance inébranlable, elle sait paiement les former et les accomplir. Voilà ce que j'appelle une vraie grandeur, et ce qui doit sans doute suffire pour vous détromper de l'erreur où TOUS semblés être.
Allons par ordre , s'il vous plaît, et pour mieux édaircir le point dont il est question entre nous , expliquons d'abord les termes et donnons-en une notion juste. Car 11 est vrai qu'il y a une timidité naturelle qui nous rend doux , dociles , soumis ; qui nous retient dans les rencontres et nous empêche de nous ingérer dans aucune affaire ; qui nous ferme la bouche et qui nous lie en quelque sorte les mains lorsqu'il conviendrait d'agir, de se déclarer, de se défendre. Ce n'est point là humilité , mais pusillsnimité, mais excès de crainte et de défiance outrée de soi-même , qui n'a pour principe que le tempérament. Souvent même, sous les dehors d'une humilité apparente, il y a dans cette pusillanimité beaucoup d'orgueil qui s'y mêle et d'un orgueil puéril. Il faudrait parler dans l'occasion ; mais on sa tait sans prononcer une parole : pourquoi? paroe qu'on craint de répondre mal à propos, et de s'exposer à la raillerie. Il faudrait prendre une résolution et la soutenir ; mais on se tient oisif et Ton demeure : pourquoi? parce qu'on a peur de ne pas réussir et d'avoir à essuyer la confusion d'un man* vais succès. Il faudrait résister et maintenir ses prétentions dès qu'elles sont raisonnables ; mais on cède, et l'on ne fait pas la moindre démaicfae ;