DEUXIÈME PARTIE
Grâce à la providence de notre Dieu , c'est de tout temps que les vrais religieux , quoique pauvres et dénués de tous les biens de la terre , n'ont pas laissé d'être contents de leur état , jusqu'à s'estimer plus heureux que les mondains avec tous les biens qu'ils possèdent; et c'est de tout temps que, malgré la 4Fie dure et mortifiée où les engage la profession
religieuse , persuadés qu'ils avaient choisi la meilleure part , ils se sont consolés dans leurs peines , par la comparaison qu'ils ont faite de leur condition avec celle des chrétiens du siècle. Mais quelque avantageuse qu'ait été pour eux cette comparaison, j'ose dire que la plupart n'en ont profité qu'à demi ; et il m'est au moins évident que jamais ils n'en ont tiré tout le fruit qu'il serait à souhaiter que chacun en tirât : pourquoi? parce qu'il est certain que la plupart des religieux n'ont jamais assez bien connu le monde même en le quittant , ni après l'avoir quitté, pour comprendre parfaitement jusqu'à quel point l'état des chrétiens du siècle , comparé avec la vie religieuse, leur pouvait et leur devait être un fonds de consolation. Or c'est, mes chères sœurs, ce qui me reste à vous développer. Vérité que je soutiens être la plus touchante et la plus capable de vous affermir dans votre vocation , pour peu que vous vous appliquiez à deux réflexions que vous avez dû faire mille fois , et que je vous ai marquées dès l'entrée de ce discours, c'est-à-dire, pour peu que vous envisagiez d'une part les misères inévitables, et de l'autre les indispensables devoirs des chrétiens engagés à vivre dans le monde. Écoutezmoi , et vous en allez être convaincues.
Un des points sur quoi saint Rernard croyait autrefois avoir droit de féliciter ceux qui se séparaient du monde , et qui faisaient profession de la vie monastique , était celui-ci. Il est vrai , mes frères , leur disait-il , la vie que nous menons dans la religion paraît aux enfants du siècle quelque chose de triste; mais ils n'en jugent de la sorte que parce qu'ils sont dans l'erreur et qu'ils ne nous connaissent pas. Nos abstinences et nos jeûnes , nos macérations et nos veilles leur donnent une idée affreuse , mais vaine et mal fondée , de notre état : car ce qui les trompe, c'est qu'ils ne voient en tout cela que nos croix qui sont extérieures , et qu'ils ne voient pas l'onction intérieure de la grâce qui les adoucit , et qui nous rend nos croix mêmes non-seulement supportables, mais aimables : Cruces vident yunctiones non vident. iB^HTf.) Ainsi parlait ce Père, touché de l'expérience qu'il en avait , et qu'en avaient ceux qui , formés et instruits à son école, l'expérimentaient comme lui. Mais si les enfants du siècle sont trompés quand ils estiment la condition des religieux malheureuse, je necrams point, saintes épouses du Sauveur, de vous dire que vous vous trompez encore bien plus dans le jugement que vous faites des enfants du siècle, si vous les estimez heureux : et pourquoi ? Parce que vous ne voyez que leurs joies, qui , quoiqu'ils en disent , sont des joies fausses et apparentes, et que vousiie voyez pas leurs amertumes et leurs chagrins , d'autant plus véritables et plus réels , qu'ils sont secrets et cachés. Or ce principe supposé , il me serait aisé , mes chères sœurs ,
SUR L'OPPOSITION MUTUELLE DES RELIGIEUX , ixc.
de vous déeouvrir ici une source féconde et inépuisable de consolations même sensibles, que vous n'avez peut-être jamais goûtées, et dont je voudrais que vous fussiez aussi pénétrées que Dieu m'a souvent fait la grâce d'en être pénétré moi-même. Car je n'aurais pour cela qu'à vous faire un plan du monde, seulement tel qu'il m'est connu : que seraitce , si je vous le représentais tel qu'il est en effet ? ce serait assez pour vous obliger à bénir mille fois le ciel qui vous en a séparées. Je n'aurais , pour vous faire sentir le bonheur de cette séparation , qu'à entrer dans le détail des choses à quoi vous engage la sainte règle que vous professez , et ensuite qu'à y opposer l'iniquité, la sévérité, la dureté, et, si j'ose dire , la tyrannie des lois que le monde prescrit à ceux qui le servent.
En qualité de religieuses , vous avez des croix à porter, j'en conviens; et malheur à vous si vous n'aviez plus ce caractère de ressemblance avec le Dieu crucifié, qui est votre divin époux : mais s'il y a des croix dans la religion, le monde n'a-t-il pas les siennes, plus pesantes et plus affligeantes? et les vôtres, comparées à celles Ju monde, méritent-elles proprement d'être appelées croix? Votre vie dans la religion est un perpétuel exercice de pénitence, je le sais; mais je soutiens aussi que c'est ce qui en fait pour vous non-seulement la sainteté , maÎ3 la félicité, puisque , dans la pensée des Pères , depuis le péché , il n'y a plus pour l'homme perdu d'autre ressource , ni par conséquent d'autre félicité sur la terre, que la pénitence : PcenUentia esthominis relfeUcHas. (Tbbtdll.) Et pour vous montrer qu'en ceci vous n'avez fait que changer d'objet, et que selon le monde même vous y avez encore gagné, dites-moi, mes chères sœurs, qu'est-ce que la vie de la plupart des mondains? qu'est-ce que la vie d'un avare , ou d'un ambitieux ? qu'est-ce que la vie d'un courtisan esclave de la faveur, sinon une continuelle pénitence, d'autant plus malheureuse qu'elle est inutile et forcée ? au lieu que la vôtre est au moins volontaire et salutaire. Or, pénitence pour pénitence, ne comptez-vous pas pour un don de Dieu , d'avoir choisi celle qui vous conduit au salut, et de vous être affranchies de celle qui n'eût point eu d'autre effet que de vous affliger sans vous sauver ? Vous faites profession , comme religieuses , de vous mortifier et de vous humilier : n'est-on pas sans cesse et malgré soi mortiGé et humilié dans le monde ? et au lieu qu'en vous mortifiant, vous avez du moins Tavantage de pouvoir dire à Dieu , comme David , Proptei' temortificamur (Psa/m 43.); C'est pour vous, Seigneur, et pour vous seul que nous souffrons; le mondain n'est-il pas réduit à tenir dans un sens opposé le même langage , en disant au monde , Propter te , C'est pour toi , monde réprouvé , que •e me captive , c'est pour toi que je me fais violence,
c'est pour toi que je souffre et que je gémis, et parce que c'est pour toi , j'ai le malheur encore avec tout cela de me damner? Vous dépendez, dans la maison de Dieu , d'une supérieure qui vous tient lieu de mère, et qui en a tout le zélé et tous les soins : mais de combien de maîtres durs, impérieux, bizarres, dépendent ceux qui prétendent à quelque chose dans le monde? Comme religieuse vous n'avez plus de volonté ; et est-il permis d'en aroir à ceux qui se dévouent au monde? Sans sortir du saint lieu où nous sommes, que ne puis-je, pour vous détromper des fausses idées que vous avez peut-être encore du monde , vous révéler ici le secret des cœurs! et de tous les chrétiens du siècle qui m'écoutent (car à peine y en a-t-il que je doive excepter, et qui ne puissent me servir de témoins des misères du monde dans les conditions même du monde les plus distinguées), de ces hommes, disje, du siècle devant qui je parle, que ne puis-je vous faire connaître les déboires et les déplaisirs mortels! quels troubles les agitent, quels chagrins les accablent, quelles passions les déchirent, quelles jalousies les rongent, quelles disgrâces les désolent, quelles injustices qu'ils se croient faites les désespèrent, quels dégoûts ils ont à essuyer, et quels rebuts à supporter! Vous vous les figurez dans les divertissements et les plaisirs : que ne puis-je vous faire comprendre ce que leur coûtent ces prétendus plaisirs; et de quel fiel sont mêlés pour eux ces vains divertissements ! ils vous paraissent comblés de biens : sans parler de c« qui leur manque , et de ce que la cupidité toujours insatiable leur faiit désirer au delà de ce qu'ils ont , que serait-ce , si vous saviez à quoi les biens mêmes qu'ils possèdent les exposent : les peines qu'ils ont à les conserver, les alarmes que leur cause la crainte de les perdre , la douleur qu'ils ressentent en les voyant dépérir; les envies, les traverses, les persécutions que leur fortune leur attire? Ah ! mes chères sœurs, vous et moi qui avons renoncé au monde , nous serions , en vue de tout cela , remplis , animés , pénétrés d'une vive et intime reconnaissance envers notre Dieu. Les actions de grâces que nous lui rendons pour le bienfait inestimable de notre vocation, ne procéderaient plus seulement de la foi qui nous élève à Tespérance des biens futurs , mais d'un sentiment presque naturel , que l'expérience même des biens présents produirait en nous. Sans attendre d'autre centuple que celui-là , nous éprouverions dès maintenant, mais avec un excès de douceur qui serait comme Tavant-goût de notre béatitude , combien il est avantageux d'avoir tout méprisé pour Jésus-Christ; et la seule chose que nous aurions à craindre, en nous comparant avec les partisans du monde , c'est que la tranquillité et la paix de notre I état ne nous tînt déjà lieu de récompense ^ d w%>
SUR L'OPPOSITION MUTUELLE DES RELIGIEUX, ftc.
le rage, le tempérament? sont-ce les infirmités? Mais entre ces vierges de Jésus-Christ , combien par (eur naissance étaient ou aussi distinguées , ou même plus distinguées que vous? cependant elles ont pu fermer les yeux à tout Téclat qui les environnait , pour s'ensevelir dans l'obscurité du clottre : combien dans la maison paternelle avaient été élevées , nonseulement au milieu de toutes les aises et de toutes les commodités de la vie , mais au milieu de toutes les délices, au milieu de toute la magnificence du monde? cependant elles ont pu se priver de tout ce que le monde avait de plus engageant et de plus flatftur, pour embrasser un état de pénitence, d'abnégation et de croix : combien dans une jeunesse aussi vive que la vôtre, ont comme vous des inclinations naturelles et des passions à vaincre; ou combien , dans une vieillesse aussi avancée et aussi caduque , ont à porter le poids des années qui les accablent ? cependant y a-t&il une inclination un peu trop humaine qu'elles n'attaquent et qu'elles ne combattent sans relâche? y a-t-il une passion qu'elles ne surmontent? à quels exercices no se rendent-elles pas assidues, malgré la pesanteur de l'âge qui leur pourrait servir de prétexte pour s'en dispenser? Et si peut-être elles se trouvent forcées d'accepter quelques dispenses que la règle leur accorde, disons mieux, que la règle leur impose, par quelles autres pratiques prennent-elles soin , autant qu'il est en leur pouvoir, de compenser d'ailleurs ce que leur fait perdre une triste nécessité dont elles se plaignent? Sont-elles toutes d'un tempérament plus ferme et plus robuste que vous , sont-elles toutes d'un sexe plus capable de soutenir le travail , sont-elles toutes plus exemptes des faiblesses de la nature? toutes néanmoins , sans égard aux forces , ni à la santé , s'assujettissent au même joug , et remplissent les mêmes obligations. Or voilà, mondains, par où Dieu vous jugera : voilà par où elles vous jugeront elles-mêmes. Car c'est ce que Jésus-Christ leur a promis dans la personne de ses apôtres : f^os qui reliquistis omrUa , etsecutiestis me, sedebitîsju- (Ucantes. Rien donc de plus propre à confondre la lâcheté des chrétiens du siècle , que de considérer la perfection de l'état religieux ; et rien en même temps de plus propre à consoler les religieux , que de considérer l'état des chrétiens du siècle : autre vérité que j'ai à vous faire voir dans la seconde partie.