TROISIÈME POINT
Succès de saint Benoît dans la propagation de sa règle. A en juger par Tévénement, on peut dire que Moïse, le premier des législateurs, a été peut-être le moins heureux dans la promulgation de sa loi. Quelque excellente et quelque divine que fût cette loi , il ne la fit recevoir que dans une petite contrée de la terre, qui fut la Palestine , et que par un seul peuple, qui fut le peuple juif. Toutes les autres nations la rejetèrent avec mépris; et si nous en croyons les profanes de ces temps-là , judalser , c'està-dire embrasser la loi des Juifs et l'observer, c'était une honte et un opprobre parmi les Gentils. Mais il en est allé tout autrement à l'égard du glorieux patriarche que nous honorons en ce jour. De la manière dont sa règle s'est répandue dans le monde, nous pouvons bien encore ici reprendre les paroles de mon texte , et conclure qu'entre tous les législateurs il n'a point eu d'égal : pourquoi? Parce que jamais il n'y en eut aucun dont la loi ait fait des progrès plus admirables; aucun dont l'institut ait été plus universellement suivi , aucun qui , sous une même r^le, ait rassemblé plus de sujets, et en ait formé un corps plus étendu et plus nombreux.
Saint Augustin disait et avec raison, que l'établissement de la loi évangélique, dans les circonstanees que chacun sait, et par des hommes tels que tel apAtres, était un des plus grands miracles de la ttonîdenee. Cett ainsi que tous les Pères en ont
POUR LA FÊTE DE SAINT BENOIT
parlé : et sans vouloir user de comparaison , j'oserais presque ajouter que la propagation de la règle de saint Benoît, fut comme une suite de ce miracle, comme une continuation de ce miracle, comme une extension de ce miracle. Et en effet quel prodige, qu'une règle austère, sans l'être toutefois au delà des bornes et dans un excès insoutenable h l'infirmité humaine; qu'une règle qui combat tous les sens et qui contredit toutes les inclinations de la chair; qu'une règle qui, par un divorce entier, sépare du monde, et prive de tous les agréments que peut avoir le commerce du monde; qu'une règle de pénitence, d'abstinence, de silence ; que cette r^e, dès sa première origine, se soit accrue presque à l'infini! que partout, et du consentement le plus général, elle ait été applaudie, embrassée, acceptée! que de toutes les conditions, depuis les plus relevées ou par la noblesse du sang ou par l'éclat des dignités, depuis même les princes et les potentats, elle ait formé une multitude innombrable de religieux! Encore une fois, ne faut^il pas reconnaître que le doigt de Dieu était là?
Voulez-vous donc , mesdames , une juste idée des bénédictions dont le ciel combla votre saint Instituteur? Rappelez le souvenir d'Abraham. Dieu dit à ce patriarche de l'ancienne loi : Quittez votre pays, votre famille, la maison de votre père, et retirezvous dans la terre que je vous montrerai. (Gènes., 12.) Ce ne sera pas en vain que vous obéirez au commandement que je vous fais : car, poursuivait le Seigneur, ^e/erat sortir de vous un grand peuple; je rendrai votre nom célèbre, et vous serez béni*. Voilà comment Dieu parlait. Or, de toutes ces paroles y en a-Ml une qui ne convienne parfaitement à saint Benoît , et qui ne soit accomplie dans sa personne ? Nous l'avons vu , fidèle à la grâce qui l'inspirait, s'arracher d'entre les bras de ses proches, rompre tous les liens du sang et de la nature, sacrifier de grandes espérances, et se dépouiller de tous ses droits^ d'amples héritages. Vous le vîtes. Seigneur, dans les ombres d'une affreuse caverne, où votre divine vocation l'avait conduit, s'ensevelir tout vivant, y demeurer obscur , inconnu, parmi les bêtes farouches, et sans nulle consolation humaine. Mais de là enfin comment le vit-on sortir? Comme l'astre du jour lorsque , perçant un nuage épais qui l'enveloppait, il sort plus lumineux que jamais, et se montre dans toute sa splendeur. Quel concours auprès de ce nouveau patriarche, dès qu'il a levé, pour ainsi dire, l'étendard de sa règle! On accourt à lui de toutes parts, ou y vient en foule. Ce n'est point par une ferveur passagère : elle se soutient, et d'année en année, c'est toujours le même feu. Des rois descendent du trône, et ne croient pas
' Eritque henedktu$. Geoes., 13.
POUR LA FÊTE DE SAINT BENOIT
se dégrader en déposant l'autorité souveraine, et se rangeant sous rol)éissance du saint législateur. De son école et d'entre ses disciples , combien fourni^il à l'Église de prélats, remplis de son esprit et dressés par ses leçons? combien de pontifes au siège apostolique; et au ciel, combien de saints couronnés dans la gloire et révérés sur la terre?
Tout ceci est grand, mesdames; mais sans m'y arrêter davantage ni le mettre dans tout son lustre, je conclus par une courte instruction, qui me parait importante , et qui vous le paraîtra comme à moi. Car si le père honore les enfants , c'est aux enfants , par un devoir indispensable et par un retour bien légitime, d'honorer le père. Vous êtes filles de saint Benoit : qualité dont il vous est per^ mis de vous glorifier; mais comment? Vous me le demandez, et je ne puis mieux sur cela vous répondre que par la belle morale de saint Paul instruisant les Juife, qui furent le peuple de Dieu. Mes frères , leur disait l'apôtre, vous ôtes tous les descendants dlsraël; mais il ne s'ensuit pas que vous soyez tous Israélites. Vous ne l'êtes ni ne pouvez rêtre, qu'autant que vous agissez, que vous parlez, que vous pensez en Israélites *. Vous tirez tous (filbraham votre origine , reprenait le même apêtre ; mais ce n'est pas une conséquence que vous soyez tous enfaints d'Abraham : car il n'y a de vrais odiauats d'Abraham , que ceux qui imitent la foi de ce père des croyants. L'application, mesdames, se
' NùH omne$ qui ex Itrael tuni, H fltffil Igraelitm; neque Ta 9emen sunt Jbraha, amne$JUiL Rom., f.
présente d'abord, et chacune peut se la faire aisément à soi-même. Fille de saint Benoit selon l'habit et selon le nom , le suis-je en effet et dans la pratique ? Et si je ne le suis dans la pratique et en effet, quel avantage serait-ce pour moi de l'être et selon le nom et selon l'habit? Or, je ne le serai jamais en effet, ni jamais ne pourrai l'être , qu'autant que je serai animée du même zèle que saint Benoit pour mon avancement et ma perfection; qu'autant que je pratiquerai les mêmes vertus, ou que je travaillerai à les acquérir ; qu'autant que j'aurai la même charité dans le cœur, la même humilité dans l'esprit , la même soumission dans les sentiments , la même fidélité dans tous les exercices qui me sont ordonnés par la régie. Hél que m'importe qu'elle soit si sainte, cette règle , et si sanctifiante par la grâce qu'il a plu à Dieu d'y attacher, si die ne me sanctiGe pas , ou si je ne me sanctifie pas avec elle? Que m'importe qu'elle ait eu dans les autres de si grands succès, si elle ne les a pas dans moi? Solide considération , mesdames , que je n'ai pas craint de vous mettre devant les yeux , tout persuadé que je suis du bon ordre et de la régularité qui règne dans cette maison. Puissiez-vous ne déchoir jamais de l'heureux état où le Seigneur, par une protection toute spéciale, vous a conservées jusques à ce jour. Que l'esprit de religion, et d'une religion pure, vous éclaire toujours, vous dirige toujours, vous conduise toujours , et qu'il nous fasse enfin parvenir au terme où votre saint instituteur vous a précédées, et où vous aspirez après lui.
riH DIS PAnBOYBIQUBS.
EXHORTATIONS
AVERTISSEMENT
Quoique cène soieot ici que des eiliortations et quelques instructions chrétiennes , on y reconnaîtra tout le caraotère du père Bourdaloue , et 1 on n'y Yerra rien qui dégénère de la force et de la solidité de ses sermons. Non pas qu'il fkille s'attendre d'y trou? er des discours aussi étendus et ausËï remplis que des sermons communément le doi?ent être : niabileté du prédicateur est de se proportionner aux lieui , aux occasions, aux sujets; et voilà ce que le père Bourdaloue savait parfaitement.
En quelque degré d'excellence qu'il ait possédé le talent de la prédication , il ne comptait ni sur son génie naturel ^ ni sur la O^silité qu'un fréquent exercice pouvait lui avoir acquise : mais n'eùt-il à parler que dans une campagne ^ dans un hôpital, ou dans une prison, il se préparait avec soin , et croyait devoir ce respect à la parole de Dieu dont a était l'interprète.
Comme il se fait dans Paris diverses assemblées de charité en faveur des pauvres, et qu'elles commencent ordinairement par une exhortation , on s'adressait pour cela souvent au père Bourdaloue. Outre sa réputation, qui le ftusait àé&irer partout, on avait d'autant plus volontiers recoursà lui, qu'il accordait plus aisément ce qu'on loi demandait là-dessus, et surtout ce qui lui donnait quelque matière d'exercer son zèle. Car il n'était pas de ceux qui ne veulent paraître qu'au grand Jour, et que dans les actions d'éclat : tout loi convenait, dès qu'il s'agissait de la gloire de Dieu et de l'utilité du prochain. 11 n'est donc pas sur. prenant qu'il ait composé jusqu'à sept exhortations pour ces sortes d'assemblées : savoir, deux sur la charité à l'égard des pauvres en général , et cinq sur la charité envers les prisonniers , envers les orphelins , envers les nouveaux catholiques, et envers des séminaires qu'on travaillait à établir.
On ne souhaitait pas moins de l'entendre dans les maisons religieuses; mais il y a moins fait d'exhortations particulières, parce qu'il ne pouvait fournir à tout, et que d'ailleurs il y prêchait plusieurs fois chaque année dans des cérémonies de vètures et de professions. J'ai joint aux ex- .hortations pour les communautés religieuses , celle qui regarde les prêtres. Cest un discours que fit le père Bourdaloue dans une assemblée d'ecclésiastiques. Il y relè?e la dignité du sacerdoce, et personne peut-être n'en eut de plus hautes idées que lui. On sait quelle était son exactitude, et , si on l'ose dire, sa délicatesse sur toutes les choses qui avaient rapport au service divin et au sacré ministère des autels. Mais c'est cela même qui l'excitait à représenter plus fortement aux ministres du Seigneur les obligations de leur état, les scandales qui pouvaient le déslionorer et l'avilir. U garde néanmoins dans cette exhortation toutes les mesures convenables, et ne s'écarte pohit des sentiments d'estime et de vénération que méritent un grand nombre de dignes ecclésiastiques, assidus à leurs fonctions, exemplaires dans leur vie, et orthodoxes dans leur doctrine. Ce qui l'engagea aux dix exhortations sur la Passion de Notre-Seigneur» c'est la coutume qui s'observait chez les Jésuites, de fiiire en chaque maison , tous les mercredis et tous les vendredis , depuis le premier dimanche du carême Jusqu'au dimanchedes Rameaux, une exhortation publique «or les soulGrancw de Jésus-Christ. Le père Bourdaloue ) les autres , à ce devoir pendant les quatre
*?»ées quu fut employé à prêcher en p«x)vù^ P^es; et les personnes de piété qui cheroha temr de bonnes lectures durant le carême, n'
^^^^J' '''' "^"^ ^^ ^ '-^^ On pourra également profiter des histructioi nés qui suivent les exhortations : ce sont dei ht'^^A^Si ^^ ^ conduitequ'adonnés le ^ loue À différentes personnes qui le consultait gouvernait la conscience. J*en ai supprimé pli iT^ P?*.'?'" ^® ramawer, et qu'onavait bie confier. J ai jugé qu'U était inntUe d'en grossir Paroequece ne sont que de simples abrégés d qu 11 a feits sur les mêmes maUèies. Les douze i que j ai retenues suffisent pour faire voir avec qn religion et queUe sagesse cet habUe directeur coi âmes dans le chemin do salut.
Après les quatorze volumes de la première i ouvrages du père Bourdaloue, ou les quinze de I je ne crois pas qu'on attende quelque chose i qu on m'accuse de ne lui avoir pas rendu tout appartenait. Si je puis néanmoins encore prendi
il'^^™' ^ P*P*^' «* <!"*>* »*y rencontre d uetacùôes et des remarques qu'il n'ait mises nu œuvres, je n'en priverai pas le public. Il n'y a i dre d un homme si juste dans ses inflexions . et i dans toute sa morale.
EXHORTATION
SDR
LA CHARITÉ ENVERS LES PAUV
DaU eleemosynam ; et omnia munda sunt vobi
Donue- l'aumône , et vous serez eoUèremeat puri] Lccchap. II.
Voilà, mesdames, une grande promesse;
la bien entendre , il est nécessaire de savoir
consiste cette corruption du siècle que voi
craindre, et contre laquelle l'aumône vou«
de préservatif. Il faut examiner les causes
ordinaires d'où elle procède; il faut voir le
cieux effets dont elle est elle-même la soi
rechercher enfin les remèdes que vous y
opposer. Or, je ne puis mieux vous faire ce
dre tout cela, qu'en supposant un principe
Bernard, qui, dans la morale évangélique,
contestable , et que je tire d'un de ses sern
y a trois choses, dit ce Père, infiniment e
dans le monde, et qu'il est d'une extrême di
d'y conserver, l'humilité, la chasteté, la piét
milité, au milieu des richesses du monde ; 1;
teté,au milieu des délices du monde; et la pié
l'embarras des affaires du inonde : PericHta
militas in divitUSy casWas in deUciis , pit
SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES
negotiis. Cest-à-dire , qu*il a'est presque pas possible d'avoir du bien et d*étre humble ; de vivre à son aise, et d'être chaste; de vaquer aux affaires temporelles, et de ne pas oublier Dieu. Mais voici, mesdames , Texcellent moyen que je viens vous enseigner pour vous garantir de ces trois écueils : c*est la pratique des œuvres de charité. Vous êtes dans des conditions opulentes , dans des conditions commodes , dans des conditions agissantes au dehors et chargées de soins : or, je prétends qu'il n'est rien de plus efficace que les œuvres de la charité chrétienne , pour défendre votre humilité de l'orgueil des riciiesses , pour défendre votre pureté des attraits d'une vie sensuelle, et pour défendre votre piété de la dissipation des affaires humaines : trois points qui feront le partage de cet entretien et le sujet de votre attention.
PRE&flÈRE PARTIE.
Cest une vérité, mesdames, qui n'est que trop connue, et dont nous n'avons que trop d'exemples dans Pusage du monde : les richesses inspirent l'or- ^f\\ , et rien n'est plus rare qu'un homme humble dans l'opulence et modeste dans la fortune. Cet éclat qui environne un riche du siècle, cette pompe et cette magnificence qu'il étale aux yeux du public, ce crédit où il se voit, ce pouvoir de tout entreprendre et de tout faire , ces honneurs que lui rend le commun des autres hommes , ces respects , ces soumissions, et, si je l'ose dire, ces adorations : tout cela l'éblouit de telle sorte , qu'il ne se connaît plus lui-même , et qu'il s'évanouit dans ses vaines idées, se faisant un prétendu mérite de son abondance, se persuadant que tout lui est dû; ne voulant dépendre de personne , et voulant qu'on dépende de lui ; affectant une grandeur d'autant plus onéreuse à ceux que la nécessité y asservit, qu'elle n'est souvent bâtie que sur l'injustice , et que c'est le fruit de ses concussions et de ses usures. N'est-ce pas là ce que nous voyons tous les jours, et quoiqu'on en murmure et qu'on en conçoive de Tindignation , tant de riches mondains aundessus de tous les discours, et à «ouvert de tous les traits de l'envie, en sont- Us moins fiers , moins présomptueux , moins remplis d'eux-mêmes ? Or , je soutiens qu'un des correctif les plus propres à réprimer ces sentiments et à rabattre cet orgueil , c'est l'obligation de l'aumône et des œuvres de charité , mûrement considérée et fidèlement accomplie. Ëcoutez-en la preuve.
Car en vertu de ce devoir indispensable, voici, pour rinstruction du riche et pour son humiliation, comment il doit raisonner : J'ai du bien; mais dans le fondée bien ne m'appartient pas, ou, s'il m'appartient, ce n'est qu'à des conditions que je ne me suis pas imposées moi-même, mais qui m'ont été imposées et ordonnées indépendamment de moi :
marque évidente de ma sujétion. J'ai du bien; mais Dieu en est le premier maître , le premier propriétaire, et je n'en suis proprement que l'économe et le dispensateur ; tellement que si j'en dispose , ce ne doit point être selon mon gré ni comme il me plaît , mais selon le gré de Dieu , et par les ordres de Dieu. J'ai du bien; mais j'en dois rendre compte, et un compte très-rigoureux ; le jour viendra où je serai appelé devant le tribunal de Dieu , et où il me dira ce qui fut dit à ce fermier de l'Ëvangile : Redde ror iionem viUicationis tum ( Luc. , 16 ) ; Faites voir quelle a été votre administration , et comment vous vous en êtes acquitté : compte dont je ne pourrai me défendre, et qu'il faudra nécessairement subir. Enfin , j'ai du bien ; mais tout ceci m'apprend que ce bien ne vient point de moi. Je n'ai rien que je n'aie reçu ; or , si je l'ai reçu , pourquoi tant me glorifier comme si je le tenais de moi-même, et que tout ce que je suis, je le fusse par moi-même? Quid habes, quod non accepisti ? si autem accepisti , quid gloriaris quasi non acceperis ? ( i . Cor. ,14.) Ainsi , dis-je, doit raisonner un riche; et ainsi peut-il trouver dans SCS richesses de quoi s'humilier.
Mais encore ce bien qui n'est pas à lui, ou qui n'est à lui que sous certaines conditions; ce bien qu'il n'a dans les mains que pour le dispenser et pour le partager ; ce bien dont il est comptable , et dont il aura à répondre; ce bien qu'il a reçu, pour qui l'a-t-il reçu, et à quoi doit-il l'employer? C'est pour les pauvres que ce bien lui est confié , et c'est à la subsistance des pauvres que Dieu l'a destiné ; d'où il s'ensuit que le riche n'est pas riche pour lui-même , mais pour les pauvres; c'est-à-dire, qu'il n'est pas riche pour satisfaire son ambition , pour contenter sa cupidité , pour entretenir son luxe , pour s'élever, pour dominer; mais qu'il l'est pour subvenir aux besoins des pauvres, pour soulager les misères des pauvres , pour fournir le pain aux pauvres, pour les nourrir. Voilà le dessein que la Providence s'est proposé ; voilà les vues qu*elle a eues sur lui ; et par conséquent le bien qu'il possède, il ne le doit pas seulement regarder comme son bien , mais comme le bien du pauvre, puisqu'il en est redevable au pauvre. Oui, dit saint Ambroise parlant aux riches du siècle, et leur remontrant leur plus essentielle obligation en qualité de riches, surtout de riches chrétiens , ce que vous retenez hors votre nécessaire , c'est Taliment du pauvre, c'est le vêtement du pauvre , c'est son fonds : Famelici panis est quem tu detines , nudi lunica. Il ne faut donc point tant faire parade de ces trésors d'iniquité que vous vous appropriez, de ces brillants équipages, de ces superbes édifices, de ces somptueux repas, de tout ce faste où vous vous montrez avec des airs si dédaigneux et si hautains. Car sous cette vaine splendeur et sous cette apparence trompeuse, savei-vous ce que vous
êtes , et comment tous devez être coDsidéré ? comme un tuteur qui, pour sa propre élévation et pour s'agrandir dans le monde, enlèverait le bien de son pupille , et laisserait cet innocent périr sans secours et sans appui; comme un usurpateur qui, par violence et par voie de fait, se rendrait maître d*un héritage, et priverait le légitime héritier de toutes ses espérances et de ses justes prétentions. Pensées bien humiliantes, mesdames, pour une multitude infinie de riches; mais pensées solides et vraies. Il D*y a rien dans ces comparaisons, quelque odieuses quelles paraissent, ni à diminuer ni à corriger.
De là même , par une nouvelle conséquence que je tire toujours des mêmes principes, et que je vous applique spécialement, mesdames , je conclus que , dans rétat opulent où Dieu vous a placées, vous êtes, à le bien prendre, les servantes des pauvres, puisque vous êtes destinées par Tordre de Dieu à les assister dans leurs nécessités , à les secourir dans leurs infirmités, à les chercher pour cela et à les prévenir. Ames chrétiennes , vous ne vous offenserez point de cette qualité de servantes , et vous pardonnerez cette expression à mon zèle , dès que vous en comprendrez tout le sens. Être servantes des pauvres, c*est être servantes de Jésus-Christ. Si Jésus- Girist en personne , sortant de son tabernacle , et rompant le voile qui le couvre, se présentait sensiblement à votre vue , quelle est celle qui ne tiendrait à honneur de le servir ; qui n'aurait là-dessus les mêmes soins, les mêmes empressements que Marthe, qui ne s'emploierait avec joie aux mêmes offices, qui refuserait rien , et qui trouverait rien indigne d'elle et de son ministère? Or il est de la foi , mesdames, et Jésus-Christ lui-même vous Ta déclaré, que tout ce que vous faites aux pauvres, c'est à lui que vous le faites : QuanuUufecistis uni ex his fratfîbus meis minimis, mihi fecistis. ( Màtth. , 25. ) Ce sont entre les hommes les plus petits selon I e monde , Kx minimis ; mais tout petits , tout vils et tout méprisables qu'ils sont dans l'estime du monde, Jésus-Christ se les est associés, ou s'est associé à eux. Il les a établis auprès de vous comme ses substituts , Ex his frcUribtis meis minimis ; et par ma bouche il vous fait encore annoncer aujourd'hui , qu'il compte tous les services que vous leur rendez, et qu'il les met au nombre de ceux qui lui sont rendus : QuamcUu uni fecistis, mihijecistis. Vérité indubitable dans la religion; vérité qui s'étend jusqu'à nos souverains mêmes et à nos rois : et ne les Toyons-nous pas, dans cet esprit, abaisser devant les pauvres cette majesté redoutable sous qui tremblent tant de peuples, et qui fait plier les plus fières nitkms ? Ne les voyons-nous pas laver eux-mêmes les iiîeds des pauvres ; oubliant alors que ce sont des I, et ke derniers do leurs sujets, pour reoonlee sont les images vivantes du premier de
SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES
tous les maîtres.' Quamdiu/ecistis uni ex hisfratribus meis minimis, mihifecistis.
Cest ainsi , mesdames , que vous ne rougirez point d'être appelées servantes des pauvres , c'est ainsi que vous en ferez gloire ; mais du reste, dans cette gloire même qui vous en reviendra selon Dieu et devant Dieu , vous trouverez un remède bien efficace contre ces enflures du cœur si ordinaires dans les conditions opulentes, et un contre-poids bien puissant contre ces hauteurs que la possession des richesses ne manque guère d'inspirer. Eussiez-vous tous les trésors de la terre , vous serez humbles ; pourquoi ? parce que les regardant avec les yeux de la foi , et voulant en faire un usage tel que la Providence l'a réglé , vous vous souviendrez que ces trésors sont pour vous des engagements à vous intéresser en laveur des pauvres, à les connaître et à communiquer avec eux ; à vous charger de leuif entretien , de leurs dettes, de leurs affaires; à leur ménager des fonds, à leur procurer du travail , à leur tenir lieu de tutrices et de mères ; disons mieux , et ne craignons point de reprendre un terme qui relève votre charité bien loin de la dégrader, à leur tenir lieu de servantes en Jésus-Christ. Sous ces dehors rebutants qui les exposent, parmi le monde profane, à de si injustes mépris , vous les respecterez et vous les honorerez. Autant de services qu'ils recevront de vous, seront autant d'exercices d'une humilité toute religieuse, autant de traits d'une sainte ressemblance avec Jésus-Christ anéanti, autant de degrés que vous acquerrez d'une des vertus fondamentales du christianisme, et autant d'exemples que vous en donnerez.
Voilà quelle fut, dans toute la grandeur royale, l'humilité d'un saint Louis; quelle fut l'humilité des deux Elisabeth, l'une reine de Hongrie, et l'autre reine de Portugal ; quelle fut l'humilité de tant d'illustres princesses , de tant de pieuses veuves , de tant de vierges dévouées à la miséricorde. Elles ont été dans des rangs distingués, et dans ces hauts rangs elles ont eu de grands domaines, de grands héritages, de grands biens , mais jamais les vit-on s'en prévaloir? Au milieu de cette affluence, vous savez, Seigneur, de quoi elles s'estimaient heureuse, de quoi elles s'applaudissaient dans le secret de leur âme, de quoi elles vous bénissaient; c'est, mou Dieu, d'avoir été choisies comme les ministres de votre providence pour le soulagement des pauvres. Vous savez de quels bas sentiments d'elles-mêmes elles étaient pénétrées, lorsque entrant dans les hôpitaux, dans les prisons, dans les cachots les plus obscurs , elles vous adoraient en esprit , et embrassaient les genoux de ces malheureux, vers qui il vous avait plu de les envoyer. Quoi qu'il en soit , mesdames, un des plusassurés préservatifs pour sauver lliumilité chrétienne des atteintes de l'orgueil parmi les richesses temporelles, ce sont les œuvres de charité :
SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES
PericUUUur humUitas in divitiis; et je vais de plus TOUS montrer que c*est ud des plus sûrs moyens pour sauver Finnocence et la pureté du cœur des amorces d'une vie sensuelle : Ccutitas in deliciis. Ceit la seconde partie.