‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 65 sur 408 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Cest une témérité de vouloir faire comparaison des mérites des saints ; et saint Jérôme traite d'indiscrets et d'esprits peu sensés ceux qui entreprendraient d'examiner si de deux saints , Tun est plus grand devant Dieu que l'autre , et s*il le surpasse dans l'état de gloire : Qui sanctorum mérita stuUe comparant. Mais on peut, sans i inprudence, et même avec sagesse , faire comparaison des bonnes œuvres et des actions des saints, en jugeant les unes plus méritoires, plus louables , plus agréables à Dieu qtie les autres, parce que Dieu nous a donné dans l'Écriture des règles pour les discerner de la sorte, et les connaître. Il ne nous a pas révélé lequel des bienheureux dans le ciel est plus élevé et plus glorieux; mais il nous a révélé, par exemple , que l'obéissance vaut mieux que le sacrifice , et qu'il faut quitter l'autel pour aller se réconcilier avec son frère. Il m*est donc ici permis de comparer la charité que vous exercez envers les prêtres de Jésus- Christ, avec l'action que fait Madeleine en répandant un parfum précieux sur les pieds du même Sauveur; et je ne crois point manquer au respect, dû à cette sainte pénitente , ni diminuer sa gloire , quand je dis, que de contribuer par vos aumônes à la subsistance des ministres de l'Église, c'est quelque diose encore de plus excellent dans l'estime de Dieu, et dont il se tient inGniment plus honoré. Jésus- Christ disait bien, en parlant de sa propre personne, que celui qui croirait en lui , ferait de plus grands miracles que lui-même : Qui crédit in me, opéra quxegofacio et ipsefaciet^ et majora horumfaciet, ( JOÀN. , 14.) Pourquoi ne pourrions-nous pas dire, sans rien perdre de l'humilité chrétienne , qu'avec la grâce de Dieu, et par la grâce de Dieu , nous sommes capables d'être employés à une œuvre plus importante en elle-même , et plus relevée que celle de Madeleine convertie ? Non , mesdames , ni Jésus- Christ , ni Madeleine n'en seront point offensés , pourvu que cette comparaison serve à exciter votre zèle pour la charité la plus parfaite que vous puissiez pratiquer. Or, c*est là que je rapporte tout le parallèle que je vais faire de Madeleine et de vous, ou plutôt de l'action de Madeleine et de la vôtre : appliquez-vous. Jésus-Christ était dans la maison de Marthe , et Madeleine prenant nn vase plein de parfum, le vint répandre sur les pieds de son adorable Maître; elles les baigna de ses larmes , et les essuya de ses cheveux. Tout cela , disent les Pères , était la figure de l'aumône, qui, selon toutes les Écritures, est le précieux parfum que lacl)aKv\4 t^^TA%>^Nsk^

SUR LA CHARITÉ ENVERS UN SEMINAffiE.

corpi mystique de Jésus-Christ, et sur ses membres , qui sont les pauvres. Ces cheveux , dont les jiieds du Fils de Dieu furent essuyés , nous représentent, dans la pensée de saint Augustin, les biens superflus qui servent ou qui doivent servir à Pentretien des pauvres. Si donc ce qui n'était encore que Tombre , que la flgure , fut néanmoins d'un tel mérite auprès du Sauveur des hommes , combien plus est-il glorifié de la vérité même et de Feffet ?

Je vai:^ plus avant , et j'ajoute que Jésus-Christ n*agréa Factioa de RIadeleine, que parce que c'était la figure de l'aumône et de la charité chrétienne. Car, dans le fond , ceUe action n'avait rien par ellemême qui dût lui plaire, ni qui répondit aux inclinations de son ooeur. Il put être sensible à la piété de Madeleine, et au zèle qu'elle eut de lui en donner quelque marque : mais cette marque , de répan* dre sur lui des parfums, ne convenait nullement à la nsorale et à l'esprit de ce divin législateur, puisqu'il était venu prêcher le renoncement aux délices de la vie, et enseigner, soit par sa doctrine, soit par son exemple, l'austérité et la mortification. Pourquoi donc loua* t-il non-seulement Tintention, mais l'action de Madeleine? Parce que l'action de Madeleine devait être pour nous non-seulement la figure, mais l'exemplaire et le modèle d'une des plus essentielles vertus du christianisme. Or, jugez par là de quel œil et avec quels sentiments cet Homme- Dieu vous voit accomplir aujourd'hui, dans un exercice réel et véritable, ce qui , de la part de Madeleine , n'était qu'une image et qu'une disposition. Jugez si vous devez envier le service qu'elle eut le bonheur de rendre h Jésus-Christ. Que dis-je? jugez si vous n'avez pas de quoi vous féliciter devant Dieu, dequoi le bénir et le remercier, de quoi lui témoigner la plus vive reconnaissance, lorsqu'il vous met en pouvoir et qu'il vous fournit les moyens et l'occasion d'agir plus selon ses affections et son gré, que cette femme si vantée toutefois dans l'Évangile , et dont l'amour fut si promptement et si abondamment récompensé par l'entière rémission de ses péchés.

Prenez garde , je vous prie : ]V[adeIeine ne se contenta pas de répandre ce parfum sur les pieds de Jésus-Christ, elle le répandit encore sur la tête de ce divin Sauveur : £t super caput ipsius recumbenlis, (Matth. , 36.) Circonstance que l'évangéliste a remarquée, circonstance qui ne fut pas sans un mystère particulier, tt bien propre à redoubler votre ardeur pour l'œuvre sainte h laquelle je ne puis trop fortement vous exhorter; car entre les pauvres , qui sont les meiDbres de Jésus-Christ , et qui composent son corps mystique , il y en a de différents ordres. Les uns , dit saint Augustin , en sont comme les pieds , et les autres comme la tête. Ceuxlà, ce sont les pauvres ordinaires, qui, quoique chers a Jésus-Christ , ne tiennent après tout dans

son Église que le dernier rang. Mais ceux-ci; ce sont les ministres du Seigneur, ses prêtres, par qui l'Église est gouvernée, est conduite, est dirigée , et dont la pauvreté n'avilit ni le caractère , ni la dignité. Que fit donc Madeleine quand elle versa ce parfum sur la tête du Fils de Dieu ? Elle nous donna la première idée du devoir de charité dont vous venez vous acquitter; elle nous traça le premier plan de cet établissement que nous voyons enfin commencer, et qui ne peut être achevé que par votre secours et par vos soins ; elle vous apprit h honorer et à soulager non-seulement les pieds, mais la tête de ce grand et sacré corps, où nous sommes tous attachés en qualité de chrétiens.

Ainsi j'ai droit de vous dire en vous la montrant : Ifixplce , etfac secundum exemplar. ( Exod. , 55. ) Considérez, mesdames, examinez, et formez-vous sur ce que l'Évangile vous met devant les yeux. Voilà votre règle, voilà votre instruction, voilà le sujet de votre imitation , et le digne sujet. Ce parfum que Madeleine répand sur les pieds de Jésus- Christ, vous fait connaître a quel usage vous devez destiner tous ces agréments de la vanité humaine, dont le sexe est si curieux et dont le prix, quelquefois excessif, serait bien mieux employé en faveur des pauvres. Ces larmes que Bladelcine verse sur les pieds de Jé^us-Christ, vous apprennent à compatir aux maux du prochain, et de quels sentiments vous devez être touchées en voyant les misères des pauvres. Ces cheveux avec lesquels Madeleine essuie les pieds de Jésus-Girist , vous donnent à entendre où doit aller tout le superflu de vos biens , et qu*au lieu de se dissiper en d'inutiles dépenses , il ne doit sortir de vos mains que pour passer dans celles des pauvres.

Leçons générales, mais en voici une particulière : Inspice , etfac secundum exemplar. Madeleine ne s'en tient |)ns niix pieds de Jésus-Christ; et parmi les pauvres , il y en n qm' sont comme les chefs du peuple de Dieu. Ce sont des pau\Tes , mais des pauvres respectables par leur ministère , mais des pauvres, tout apostoliques, mais des pauvres spécialement chéris de Dieu , qui les a établis pour être les gardiens des âmes et les pasteurs de son troupeau. C'est de ceux-là qu'il disait par le prophète Zacharie : Quiconque s'attaque à vous et vous blesse , s'attaque à moi-même , et me blesse dans la prunelle de l'œil : Qui (etigerlt vos, fangitpupiilam or?f//me/. (Zàch. , 2.) Expression qui nous marque qu'après les avoir honorés de son sacerdoce, il les honore d'une protection toute singulière; que sa providence veille particulièrement sur eux , et que c'est surtout pour eux et pour leur subsistance qu'îî vous ordonne de vous intéresser.

Ne doutez donc point , mesdames , que votre charité envers ces oints du Seigneur, pour parler le

SUR LA eHARITË ENVERS UN SËMINAIRE.

tengage de r Écriture, ChrUtos meos {Psalm. 104); ne doutez poiot, dis-je, que votre empressemeot à les secourir et à les seconder ne soit une des œunes les plus glorieuses à Jésus-Christ , et que Jésus- Christ ne TOUS en tienne un compte exact. C'est répandre , non plus sur ses pieds , mais sur sa tête, le parfum le plus exquis ; car sll a dit à ses prêtres ; celai qui vous méprise* me méprise, Qui vos sper* uU, me spemU. (Luc, 10)!; n*éuit-ce pas aussi leur dire conséquemment : Celui qui vous respecte, celai qui prend soin de vous, prend soin de moi ; et tout ce que vous en recevez d'assistance , je le reçois comme si j'en profitais moi-même. Ainsi , pour ne plus parler en figure, et pour vous faire comprendre plus simplement vos obligations, ainsi en usèrent ces saintes femmes qui, dans le cours de ses voyages, lui fournissaient et à ses apôtres les choses nécessaires , et y consacraient leurs revenus : Qum ministrabant d de faculiatibus suis. (Luc, 8.) Madeleine était de ce nombre, et cette troupe dévote suivait pour cela ce divin Maître. Maintenant qu'il est monté au ciel , et qu'il n'est plus visible sur la terre, c'est dans la personne de ses ministres que vous pouvez et que vous devez lui rendre les mêmes devoirs. Il n'est pas besoin de les suivre et de les accompagner dans leurs travaux évangéliques : il ne faut point les chercher loin de vous, puisqu'ils sont au milieu de vous et auprès de vous. Quand vous contribuerez , non pas à les entretenir dans une abondance sensuelle, mais à leur procurer une nourriture frugale et mesurée; non pas à leur bâtir de superbes et de vastes édifices , mais à les loger modestement et dans une demeure convenable à leurs fonctions ; non pas à les vêtir et à les meubler en ecclésiastiques mondains ( car il y en a de mondains et de très-mondains) , mais en ecclésiastiques sages, humbles, retenus , ennemis d'une propreté affectée, et ne voulant que la pure décence de leur état : quand vous leur assurerez , non pas d'amples héritages plus propres à les relâcher qu'à leis aider dans les exercices de leur ministère , mais assez de fonds pour n'être pas détournés par les inquiétudes et les embarras de la vie; alors vous imiterez ces âmes pieuses dont saint Luc a £aiit l'éloge, et vous aurez le même mérite de servir chacune Jésus-Christ selon l'étendue de vos facultés : Ministrabant ei defacuUatibus suis.

Ah! mesdames, on a quelquefois du zèle pour romement des autels; on met sa piété à embellir et à parer les tabernacles où repose le corps de Jésus-Christ , on n'y épargne rien de tout ce que Part peut imaginer de plus riche et de plus grand. Veuxje condamner une dévotion si solide, si ancienne, et si digne de Tesprit chrétien? à Dieu ne plaise! lîès qu'il est question du temple de Dieu, du sanctuaire de Dieu « de la demeure de Dieu , rien ne doit

coûter à des hommes formés de sa main et comblés de ses dons, rien ne doit coûter à des enfants de Dieu. Mais ces tabernacles, après tout, ces autels ne sont que des autels , que des tabernacles inanimés : et pouvez-vous ignorer que les prêtres^oot les tabernacles et les autels vivants de ce Dieu de gloire ; que c'est dans leurs mains qu'il s'incarne tout de nouveau; dans leurs mains qu'il s'immole et se sacrifie tout de nouveau; que c'est dans leur sein qu*il habite réellement, corporellement, substantiellement , et dans leur cœur qu'il a posé son trêne? 0 excellence du sacerdoce, s'écrie là-dessus saint Augustin, dans un sentiment d'admiration! O ve* neranda sacerdotum dignitasl Quelle honte serait-ce donc, quelle indignité, que des ministres revêtus de ce sacerdoce si vénérable fussent négligés et abandonnés! Avançons : toute agréable qu'é* tait à Jésus-Christ l'action de Madeleine, les apdtres en murmurèrent et la traitèrent de profusion : et l'œuvre sainte que je viens vous recommander est d'une utilité si évidente, qu'il n'y a personne qui puisse lui refuser son suffrage et se défendre de l'approuver. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

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