‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 102 sur 256 · SO · texte numérisé non relu

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torte, el le zèle de leur réformation personnelle f eût senri de correctif au prétendu zèle d*une réformation générale qui les trompait. Mais parce que cette attention sur eux-mêmes leur manquait, qu*arriYaît4l, dirétiens? ce que tous savez : en voulant retraoelier des abus, ils remplissaient le monde d'erreurs; en ne s^appliquant jamais à guérir ces maladies Internes qui corrompaient peu à peu le fond de leur religion, ils se pervertissaient, ils se précipitaient en aveugles dans Fabîn^e de perdition , et ils y entraînaient les autres avec eux. Voilà ce que j^appelle un zèle erroné.

Zèle bizarre : suivez-moi toujours , et reconnaissez aujourdliui les égarements de L*honune dans la recberche même du bien. Zèle bizarre qui , sans avofar appris à se gouverner par le bon sens, voudrait néanmoins être reçu à gouverner souverainement le monde; et qui , plein de ses idées vaines et quelquefois extravagantes, au lieu de travailler à les redresser, prétend à son gré, selon l'extravagance de ses idées, donner la loi partout et réformer tout. Or, combien d'exemples dans le siècle où nous vivons n'en avons-nous pas ? Laissez agir des gens poussés et conduits par cet esprit, et vous verrez quels beaux effets aura leur zèle. Il n'y aura point d'États qu'ils ne renversent, point de devoirs qu'ils ne confondent, point de sociétés qu'ils ne divisent, point de maisons qu'ils ne troublent. Au Heu de proportionner leur zèle aux conditions des hommes, ils mesureront les conditions des hommes par leur zèle. Au lieu de s'accommoder aux génies et aux talents, ils voudront accommoder tous les talents et tous les génies à leurs humeurs et à leurs vues. Ils seront sévères où il faudrait être doux , et lâches où il faudrait être sévères. Ils conseilleront plus qu'on ne peut, et ne demanderont pas ce que Ton doit; ils porteront à des excès de perfection incompatibles avec les points d'obligation. L'un engagera à des retraites imprudentes et hors de saison, l'autre à des éclats insoutenables et même scandaleux : celui-ci, d'un homme du monde bien intentionné fera un visionnaire; celui-là, d'une femme vertueuse, une dévote entêtée : pourquoi? parce que tout cela n'a pour principe qu'un zèle malentendu, et que le premier agent qui donne aux autres l'impression ne s'est pas étudié d'abord à se r^er soi-même. Le remède serait donc de se précautionner contre soi-même, Curateipsum,e% de faire les réflexions suivantes : Je passe pour singulier, et je le suis en effet; j'ai toujours des sentiments écartés et opposés aux sentiments communs. Or, dans la conduite du prochain, dois-je tant déférer à mes lumières; et la prudence ne veut-elle que je m'attache à ce qui est généralement approuvé, et que je me départe de ce que je vois contredit par uneocrtaine raison universelle? Cestainsiquclezèle

pourrait devenir discret et sage; mais bien loin de se faire une si utile leçon, on se fait de ses bizarre-^ ries une espèce de mérite; et parce qu'on a l'esprit tourné autrement que le reste des hommes, on se croit au-dessus de tous les autres hommes , sans considérer qu'il est bien plus probable qu'on est d'autant plus au-dessous, qu'on pense moins y être.

De là, zèle borné et limité : ce que l'on a jugé bon et saint, on veut qu'il soit bon et saint pour tout le monde; et si tout le monde n'en passe par là on est déterminé à condamner tout le monde et à croire tout le monde perdu. Horsduplan de réforme qu'on a conçu, tout parait égarement, tout paraît désordre et relâchement. Mais Dieu , le souverain maître, a-t-il donc traité avec vous pour ne distribuer ses dons et ses grâces que selon vos projets? n'a-til point, dans les trésors de sa sagesse, d'autres idées du bien que celles que vous proposez ? nous appelle-t-il tous au même genre de perfection? nous conduit-il tous par le même chemin ? est-ce à vous seul qu'il a révélé ses voies? est-ce de vous seul qu 'il veut se servir pour l'accomplissement de ses desseins?etqui êtes-vous, enfin, pour entreprendre, si je puis ainsi parler, de raccourcir sa providence, et pour vouloir lui prescrire des bornes ? Il aurait falîu de bonne heure vous élever l'esprit, Curateipsum; il aurait fallu vous faire une plus grande âme, une âme capable de tout bien, capableau moins d'estimer le bien, partout où il est , et de quelque part qu'il vienne. Il aurait fallu vous appliquer ces paroles de Tapêtre aux Corinthiens : Eamdemautem habentes remtmerationem,., dUatamini et vos (2. Cor., 6 ) ; ayez, mes frères, les uns pour les autres un zèle moins étroit et moins resserré. Alors on ne vous verrait plus tant fatiguer le monde de vos avis; on ne vous entendrait plus tant déclamer contre ceux qui prennent d'autres routes que les vôtres, et vous ne feriez plus tant d'efforts pour les amener, ou de gré, ou de force, à votre point.

Cependant, après avoir rectifié le zèle par rap« port à l'esprit, il reste à le régler et à l'épurer par rapport au cœur ; et c'est ici que notre amour-propre triomphe , et qu'il met en œuvre tous ses artifices et toutes ses ruses. Car de croire que tout zèle pour la perfection du prochain soit un zèle inspiré de Dieu, abus , chrétiens. Si cela était, il ne serait ni si prompt, ni si naturel ; il ne serait pas si aisé de l'avoir; il en coûterait davantage pour le soutenir^ et l'on ne verrait pas les plus imparfaits et souvent même les plus libertins s'en faire honneur. Mais l'illusion est de confondre les choses et de prendre pour vrai zèle ce qui est passion et pure passion ; je veux dire de prendre pour zèle ce qui est chagrin, de prendre pour zèle ce qui est inquiétude , de prendre pour zèle ce qui est intrigue, de prendre pour zèle eo

SUR LE ZÈLE

qui est envie, de prendre pour zèle ce qui est ambition et intérêt; car tout cela, quoique infiniment éloigné d'un zèle chrétien, ne laisse pas de Timiter et d'en avoir toutes les apparences. Ainsi Tenvic semble-t-elle déplorer dans le prochain des défauts qu'elle se plaît à y remarquer. Ainsi l'ambition, sous prétexte de rétablir ou de maintenir l'ordre, cherche-t-elle à dominer. Ainsi l'esprit d'intrigue trouve-t-il par là mille occasions de se produire et de s'ingérer. Ainsi la vivacité d'une âme naturellement inquiète la porte-t-elle à sortir hors d'elle-même pour s'attacher aux imperfections du prochain, et pour y trouver des sujets sur quoi s'exercer. Ainsi la mélancolie prend-elle le nom de zèle, pour avoir droit de contester et de condamner. Mais tout cela, ajoute saint Grégoire pape, n'est point ce zèle de Dieu qu'avait saint Paul quand ti disait aux Corinthiens : yEmulor enim vos Dei asniulaHane. (2. Cor., 11.) C'est le zèle de l'homme , et de l'homme passionné, de l'homme aveugle et corrompu. Or, sans le zèle de Dieu, celui de Thomme n'est qu'un fantôme, et, pour parler avec l'Écriture , une idole de zèle, idolum zeli TEzech., 8) : c'est l'expression du prophète Ézéchiel ; et vous savez ce que dit l'apôtre saint Jacques , que la passion de l'homme, c'est-à-dire, le zèle de l'homme, n'accomplit jamais la justice de Dieu.

Mais qu'un homme de bonne heure , se soit étudié lui-môme pour connaître les plus secrets mouvements de son cœur ; qôe, par de saintes violences, il se soit rendu maître de ses inclinations et de ses antipathies, de ses désirs et de ses aversions; qu'il ait appris à réprimer sa cupidité, à borner son ambition, à étouffer ses ressentiments , à modérer ses colères , à calmer ses inquiétudes : alors il sera en état de distinguer quel esprit l'anime dans son zèle, et de leréduire aux termes de la raison et de l'équité. Sans autre pierre de touche que ses propres réflexions, il démêlera au travers des plus belles couleurs dont se pare le faux zèle, la malignité de l'envie, l'aigreur de l'animosité et de la haine; les emportements de la vengeance , les artifices de l'intrigue , les prétentions de l'intérêt , les saillies et les impétuositésdu naturel. 11 saura quand il faudra parler et quand il faudra se taire. Il ne cherchera point à guérir un mal , peut-être assez léger, par un autre mal beaucoup plus grand; à corriger un désordre, peut-être assez peu sensible , par un autre désordre beaucoup plus criminel, je veux dire par une médisance atroce , ou par un éclat scandaleux, il ne s'attachera point opiniâtrement , sous une apparence de zèle, à buter certaines personnes qui ne lui plaisent pas, à les décrier et à les détruire, plutôt que d'autres qu'il aime et à qui il passe tout. Dès qu'il aura quelque sujet de craindre que ses vues ne soient pas assez épurées et qu'il y entre de la passion , il prendra

le parti de rhumilité et du silence, persuadé qu'il vaut mieux , après tout , risquer la perfection de soa frère, que la sienne propre. Ah ! mon Dieu, qu'est-ce que l'homme , et combien est*il sujet à s'égarer, lors même qu'il semble tenir les voies les plus droites et pratiquer les plus belles vertus? Quoi qu'il en soit, chrétiens, il ne sufQt pas d'autoriser notre zèle pour la perfection du prochain et de le régler, il faut encore l'adoucir, et c'est à quoi nous servira le zèle de notre perfection particulière, comme je vais l'expliquer dans la troisième partie.

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