‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 72 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Être infidèle, sans avoir jamais eu nulle connaismee de la foi, c'est on état qui, tout fbneste et nit déplorable qu'il est, n'a rien, à le bien prenr^, de surprenant ni de prodigieux. Ainsi, dit rint Chrysostôme, l'infidélité dans un païenpeut Te un aveuglement, et un aveuglement criminel ; lass on ne peut pas toujours dire que cet aveuglelent, même criminel, soit un prodige. Il faut donc oor bien concevoir le prodige de l'infidélité., se le eprésenter dans un chrétien qui , selon les divers lÀordres auxquels il se laisse malheureusement en-

traîtaer, ou renonce à sa foi, ou corrompt sa foi , ou dément et contredit sa foi : renonce à sa foi par un libertinage de créance, qui lui en fait secouer le joug, et qui se forme peu à peu dans son esprit ; corrompt sa foi, par un attachement secret ou déclaré aux erreurs qui la combattent, mais particulièrement à l'hérésie et au schisme, qui en détruisent l'unité, et par conséquent la pureté et l'intégrité; dément et contredit sa foi, par un dérèglement de mœurs qui la déshonore, et par une vie licencieuse qui en est l'opprobre et le scandale. Trois désordres qui, dans un chrétien perverti, ont je ne sais quoi de monstrueux et que j'appelle pour cela non plus simples désordres, nlhis prodiges de désordres. Trois états où même, à ne considérer que ce qui peut et ce qui doit passer pour prodige évident , l'homme fournit à Dieu des titres invincibles pour le condamner. Appliquez*vous à ces trois pensées.

Car, pour commencer par ce qu'il y a de plus scandaleux, je veux dire par ce libertinage de créance dont on se fait une habitude, et .qui consiste à renoncer à la foi, n'est-il pas étonnant, mes chers auditeurs, de voir des hommes, nés ehrétiens et se piquant partout ailleurs d'habileté et de prudence, devenir impies sans savoir pourquoi, et se. couerintérieurementlejougde la foi, sans en por« voir apporter une raison, je ne dis pas ab6olumer.t solide et convaincante, mais capable de les satisfaire eux-mêmes? Cette foi dont par le baptême ils ont reçu le caractère, et en vertu de laquelle ils portent le nom de chrétiens; cette foi si nécessaire, supposé qu'elle soit vraie, et à quoi ils conviennent eux-mêmes que le salut est attaché; cette foi par qui seule, comme ils ne l'ignorent pas , ils peuvent espérer de trouver grâce devant Dieu, s'il y a grâce à espérer pour eux ; cette foi sur laquelle ils avouent qu'ils seront jugés, si jamais ils le doivent être : n'est-il pas, dis-je, inconcevable qu'ils l'abandonnent, comment? en aveugles et en insensés, sans examen, sans connaissance de cause, par emportement, par passion, par légèreté, par caprice, par une vaine ostentation, par un attachement honteux à de sales et infâmes plaisirs; se conduisant avec moins de sagesse que des enfants, dans une affaûre où néan* moins il s'agit du plus grand Intérêt, puisqu'il y va de leur sort éternel. Cela se peut-il comprendre? Telle est cependant la triste disposition où sont aujourd'hui presque tous les libertins du siècle. Observez-les , et dan» ce portrait vous les reconnaîtrez.

Car enfin qu'un d'eux, après une mûre délibération , après une longue étude,.toutes choses oonsi*dérées et pesées dans une juste balance autant qu'il lui est possible, se déterminât à quitter le parti de la foi, je déplorerais son malheur^ et je l'envisa-

puisqu^H aurait ea contre lui, non pas un ni deux témoins, mais toute la terre; puisqu'un million de Juifs contemporains auraient pu découvrir la faus* seté, et le démentir; puisque son imposture lui eût fait perdre toute créance, et qu'elle n'eât servi qu'à décrier la religion même dont il voulait faire connaître rexcellence et la sainteté. Supposé, disje, ce miracle , est*il étonnant que tant de Juifs se soient alors convertis, et n'est-il pas plus surprenant, au contraire,* qu'il y en eût encore d'assez entêtés et d'assez aveugles pour demeurer dans leur incrédulité?

On a peine à comprendre les conversions extraordinaires et presque sans nombre au'opérait saint Paul parmi les gentils : mais en prêchant aux gentils , n'ajoutait-il pas toujours à la parole qu'il leur portait d'insignes miracles , comme la marque et Ip sceau de ^n apostolat? N'est-ce pas ainsi qu'il le témoignait lui-même écrivant à ceux de Corintbe , et ne les priait-il pas de se souvenir des œuvres merveilleuses qu'il avait faites au milieu d'eux ? Si tous ces miracles eussent été supposés, leur eût -il parlé de la sorte? en eût-il eu l'assurance? se se* rait-ii adressé à eux-mêmes ? en eût-il appelé à leur propre témoignage; et, par une telle supposition , se fût-il exposé à décréditer son ministère, et à dé« truire ^ qu'il voulait établir?

Vous me demandez ce qui attachait si étroitement saint Augustin à TÉglise catholique. N'a-t-il pas avoué que c'étaient en partie les miracles; et Hit en fallait-il d'autres que ceux qu'il avait vus luimême? En fallait-il d'autres que ce fameux miracle arrivé de son temps à Carthage dans la personne d'un chrétien subitement et surnaturellement guéri par Fintereession de saint Etienne, dont ce grand ^int proteste avoir été spectateur, et dont il nous a laissé, au livre de la Cité de Dieu, la description la phis exacte? Quand il n'eût eu jusque-là qu'une foi chancelante, cela seul ne devaiMl pas l'affermir pour jamais? Dirons-nous que saint Augustin était un esprit foible, qui croyait voir ce qu'il ne voyait pas? diroqs-nous que c'était un imposteur qui , par un récit fabuleux , se plaisait à tromper le monde? Mais puisque ni l'un ni l'autre n'est soutenable, ne conclurons-nous pas plutôt, avec Vinc^t de Lérins, que comme les miracles de notre religion ont servi à la conversion du monde, aussi la conversion du naonde est elle-même une des preuves les phis injEaillibles des miracles de notre religion?

Et (fesl ici, chrétiens, que nous ne pouvons assez admirer la sagesse et la providence de notre Dieu , qui n'a pas voulu nous obliger à croire des mystères au-dessus de la raison, sans avoir fait lui-même pour nous des miracles au-dessus de la nature. Car à notre égard cette conversion du monde, fondée sur tant de miracles , non-seulement est uu

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miracle étemel , mais un miracle qui justifie tmrs les autres miracles, dont il n'est que la suite et l'effet. Après quoi nous pouvons bien dire à Dieu, comme Richard de Saint-Victor : Domine, si errar est quem credlmus, a te decepti sumus (Richabji. ViGT.) : Oui, mon Dieu, si nous étions dans Terreur, nous aurions droit de vous imputer nos erreurs, et tout Dieu que vous êtes, nous pourrions TOUS rendre responsable de nos égarements. Pourquoi ? voici la raison qu'il en apportait : Quoniam ils signisprœditaest ista religio, qutR nonnisiute esse potuerunt (Righaed. Vigt.) : Parce que cette religion où npus vivons, sans parler de sa sainteté et de son irrépréhensible pureté , est confirmée par des miracles qu'on ne peut attribuer à nul autre qu'à vous. Il est vrai, mes frères; mais ce sont aussi ces miracles qui nous confondront au jugement de Dieu ; ce sera surtout le grand miracle de la conversion du monde à la foi de Jésus-Christ. Ces païens , ces idolâtres devenus fidèles, s'élèveront contre nous , et deviendront nos accusateurs : ^iri Ninivitx surgent injudicio; et que diront-ils pour notre condamnation ? ah : chrétiens^ que ne dirontils pas, et que ne devons^nous pas nous dire à nousmêmes? En effet, pour peu de justice que nous nous fassions , il nous doit être, je ne dis pas biea honteux, mais bien terrible devant Dieu, qjue cette foi ait fait paraître dans le monde une vertu si admirable, et qu'elle soit maintenantsi languissante et si oisive parmi nous; qu'elle ait produit, dans le paganisme le plus aveugle et le plus corrompu, tant de sainteté, et qu'elle 8f)ii peut-être encore à produire dans nous le moindre changement de vie , le moindre retour à Dieu, le moindre renoncement au péché. S'il npus reste un rayon de lumière, ce qui doit nous faire trembler, n'est-ce. pas que cette foi ait eu la force de s'établir par toute la terre avec des succès si prodigieux, et qu'elle ne soit pas encore bien établie dans nos cœurs? Nous la confessons de bouche, nous en donnons des marques au dehors, nous sommes chrétiens de cérémonies et de culte ; mais le sommes-nous de cœur et d'esprit? Or c'est néanmoins dans le cœur que doit particulièrement résider notre foi, pour passer de là dans nos mains et pour animer toutes nos œuvres.

Quel reproche contre nous , si nous n'avons pas entièrement étouffé tous les sentiments de la grâce; quel reproche, que cette foi ait surmonté toutes les puissances humaines conjurées contre elle, et qu'elle n'ait pas encore surmonté dans nous de vains obstacles qui s'opposent à notre conversion? Car qu'estce qui nous arrête? une folle passion, un intérêt sordide, un point d'honneur, un plaisir passager, des difficultés que notre imagination grossit et que notre foi, toute victorieuse qu'elle est, ne peut vaincre ? Quel sujet de condanuiation , si je veux devant

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ieu le considérer dans Tamertame de mon âme , ae cette foi se soit soutenue, et même qu'elle se )it fortifiée au milieu des persécutions les plus sanlantes, et que je la fasse tous les jours céder de prétendues persécutions que le monde lui susite dans ma personne, c'est-à-dire à une parole, une raillerie, à un respect humain , ou plutôt à la propre lâcheté? Car voilà mon désordre et ma Dnfosion : si j'avais le courage de me déclarer, et B me mettre au-dessus du monde, il y a des anécs entières que je serais à Dieu; mais parce que (crains le monde, et que je ne puis me résoudre hrî déplaire, j'en demeure là, et, malgré moiléme, je retiens ma foi captive dans l'esclavage du écoé.

Ah! mon Dieu, que vous répondrai-je quand 0O8 me ferez voir que cette foi, qui a confondu rates les erreurs de l'idolâtrie et de la superstition 'a pu détruire dans mon esprit je ne sais combien e faui prineipes et de maximes dont je suis préoc- Dpé? Comment me justifierai-je , quand vous me nrez Toir que cette foi , qui a soumis l'orgueil des ésars à l'humilité de la croix, n'a pu déraciner de ton cœur une vanité mondaine, une ambition se, ■ète, un amour de moi-même qui m'a perdu ? Enfin lie vous dirai-je, quand vous me ferez voir que cette »i qui a sanctifié le monde, n'a pu sanctifier un cerlîn petit monde qui règne dans moi , et qui m'est lien plus pernicieux que le grand monde qui m'envi- >Rne et qui est hors de moi ? Aurai-je de quoi soumir le poids de ces accusations? m'en déchargeaî-je sur vous , Seigneur ? m'en prendrai-je à la >i même? dirai-je qu'elle n'a pas fait assez d'imression sur moi , et que je n'en étais point assez ersuadé pour en être touché ? Ah ! chrétiens, peuttre notre infidélité va-t-elle maintenant jusqu'à ouloir s'autoriser de ce prétexte; mais c'est ce lême prétexte qui nous rendra plus condamnables : ar Dieu nous représentera l'infidélité où nous seons tombés , comme un prodige que nous aurons pposé au miracle de la foi ; prodige qui ne vient fus de Dieu, mais de nous, et dont j'ai à vous parler ass la seconde partie.

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