‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 89 sur 256 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le monde n'en conviendra jamais ; mais de qudque manière qu'en juge le monde, c'est une vérité éternelle qui subsistera toujours, que les établissements et les rangs d'honneur, tout propres qu'ils paraissent à flatter notre cupidité , ne sont néanmoins , à les bien prendre, que des engagements à souffrir. Aussi quand ces deux frères, enfants de Zébédée, demandèrent au Fils de Dieu les premières places de son royaume, et qu'ils crurent y devoir trouver une béatitude et une félicité anticipée, le Sauveur sut bien les détromper par cette réponse qu'il leur fit : Potestis bibere calicem quetn ego bibUurus sumf (Ibid.) Pouvez-vous boire le calice de mes souffrances ? leur donnant à entendre que l'un était inséparable de l'autre , et que cette préséance , dont ils se formaient une fausse idée, ne serait pour eux ^ s'ils l'obtenaient, qu'une mesure plus abondante de travaux, de tribulations, de croix : Calicem quidem meum bibetU. Après cela, mes frères , dit saint Augustin , devons-nous chercher dans le monde, et y pouvons-nous espérer des honneurs exempts do cette condition, c'est-à-dire, des honneurs purs, et qui ne soient pas mêlés ou même remplis d'afflictions et de peines ? S'il en est de tels, c'est pour le ciel qu'ils sont réservés : ceux de la terre sont d'une autre espèce, et Dieu ne nous les propose que comme des calices d'amertume. Si nous les envisageons autrement, nous ne les connaissons pas, et si nous en usons autrement, nous les corrompons.

Pour vous faire entendre ma pensée, je ne vous parlerai point de ces accidents imprévus, de ces événements tragiques dont nous sommes si sou-

SUR L'AMBITION

?eDt qiecUteurs. Je ne tous dirai rien de ces revers et de ces tristes révolutions , que nous appelons dé« cadences et malheurs du siècle; et ou ces mêmes honneurs qui furent pour nous d*abord le sujet d'nne douce joie , tout à coup évanouis et perdus, nous tiennent lieu, par les regrets qu'ils nous laissent , de tourment et de supplice. Ne nous en prenons pointa la malignité de la fortune, qui, jalouse, pour ainsi dire , de nous avoir élevés , et comme ennemie de son propre ouvrage, nous en attire bientôt elle-mtoe la haine et Tenvie : en sorte que ces grâces nous deviennent dans la suite une source inqiaisabie d'ennuis, de dégoûts, de troubles , de chagrins. Vous en êtes bien mieux instruits que nous; et si j'en cherchais des témoins, je n*en voudrais point d'autres que vous-mêmes. Arrêtons-nous doue à ce qu'il y a dans cette matière de plus essentiel. Supposons l'homme chrétien dans une prospérité constante et toujours égale , et voyons si , pour être plus élevé, il a droit de se promettre une vie plus douce et plus commode. Je soutiens, moi , que par cette raison-là même, il n'y a rien au contraire dans la vie de si amer à quoi il ne doive s'attendre , ni rien de si dur qu'il ne doive être prêt à supporter. Pourquoi ? en voici les preuves : écoutez-les. Cest que l'élévation où il se trouve l'oblige à se faire de continuelles violences ; c'est qu'elle le réduit à la né* cessitéd*endurer souvent beaucoup des autres ; c'est qu'elle l'engage dans une vie pleine des soins afOigeantSt dont il ne lui est pas permis de se décharger ; c'est qu'elle exige de lui qu*en mille occasions il soit disposéàs'immoler,àse sacrifier commeune victime, tantôt de la vérité, et tantôt de la justice et de l'innoceoee. Or, se faire de telles violences , souffrir de la sorte , agir de la sorte , se sacrifier, s'immoler de la sorte, est-ce goûter le repos, et y a-t-il là de quoi contenter les sens ? Reprenons.

Se Cadre violence à soi-même,'premier engagement des honneurs du siècle. Car comment un homme constitué en dignité, s'il veut vivre selon les désirs de son eœur, et s'il n'a nul usage de la mortification évangélique, peut-il satisfaiire aux obligations de son état? Gomment un clirétien , s'il a pour principe de s'épargner en tout , et de ne se contraindre en rien, peut-il accomplir selon Dieu le ministère d*une charge ; être assidu aux fonctions ennuyeuses, se rendre ponctuel aux temps incommodes, se fixer aux lieux désagréables, où sa conscience rattache aussi bien que son rang? Si c'est un homme de plaisir, eonunent soutiendra- t-il mille fatigues qu'attire tout emploi, surtout un emploi important? Il faut donc qu'il apprenne à se gêner; et pour le bien apprendre, pour bien remplir la place qu'il occupe, il iaut qu'il renonce à la mollesse et aux délices, qu'il prenne sur son repos, qu'il ne ménage pas même sa santé , et qu*à l'exempje de saint Paul ,

ne tenant pas sa vie plus précieuse qub lui-même, c'est-à-dire que son devoir et son salut, il trouve, presque sans y penser, dans l'usage des honneurs du siècle, la pratique de cette abnégation chrétienne , qui consiste à porter sa croix , et à mortifier son esprit et sa chair.

Souffrir souvent et beaucoup des autres, second engagement des honneurs du monde. En effet , plus vous êtes élevé , plus vous êtes environné et assiégé d'hommes qui ont leurs défauts , qui ont leurs humeurs, qui ont leurs caprices, qui ont leurs intérêts, qui ont leurs passions et leurs vices ; plus vous êtes exposé aux traits de l'envie, à la censure, à la médisance. Combien en coûta -t-il à Moïse pour être le conducteur dû peuple de Dieu , de quelle patience dut-il s'armer pour fournir toute la carrière, et pour porter jusques au bout une qualité si onéreuse? L'eût-il dignement soutenue , si , par une constance inébranlable, et par la modération que ces esprits indociles mettaient tous les jours à de nouvelles épreuves, il ne se fût comme endurci à la contradiction et aux injures? Et pouvez-vous, mon cher auditeur, dans votre condition, quelle qu'elle soit, être fidèle à vos devoirs, si vous ne savez vous vaincre, si vous ne savez vous taire dans les rencontres, si vous ne savez étouffer vos ressentiments, réprimer les saillies de votre cœur, recevoir mille déboires et les dévorer? Car fussiez-vous encore plus grand, fussiez-vous au fatte de l'honneur, on vous enviera , et par conséquent on vous contrôlera , on vous traversera , on vous offensera. Si vous vous emportez*, vous souffrirez de votre emportement môme. Si vous vous surmontez , vous souffrirez de l'emportement des autres. Quoi qu'il en soit, vous n^éviterez jamais que ce qui vous élève ne soit au même temps ce qui vous pèse, et que les croix ne vous viennent de là même d'où vous tirez votre grandeur.

Menerunevie pleine de soins, et de soins a£Qigeants, de soins inquiets, et dont on n'est pas en pouvoir de se défaire , troisième engagement des honneurs du siècle. Je vous le demande, mes frères ; et sans parler des monarques et des souverains t qui ne sont pas eux-mêmes exempts de cette loi , dites-moi où est aujourd'hui le seigneur, où est le maître , où est le juge , le prélat , le magistrat , qui ^ pour l'être en chrétien, ne puisse pas et ne doive pas s'appliquer ces paroles de David : Tribulaiio et angustia invenerurU me [Fs. ilS) : Les inquiétudes et les embarras me sont venus trouver? Je ne les cherchais pas , et je tâchais même à les éloigner de moi. Mais cette providence adorable de mon Dieu , qui dispose toutes choses pour mon salut , leur a donné entrée dans mon âme, et je me vois chargé de soins qui m'accablent : Tribulaiio et an^ gustia invenerunt me. Sentiment, dit saint Bernard.»

SUR L'AMBITION

bien capable de rabattre ces vaines enflures, et de modérer ces complaisance qu'inspirent d'abord certaines distinctions et certains rangs honorables dans le monde, puisqu'on n'est guère sensible à l'honneur quand on y trouve plus de peine que d'éclat : Non estquod blandiaturcelsitudoy ubisoUicUudo mqfor. (Bernabd.)

Enfin, avoir toujours son âme entre ses mains, et toujours être en disposition de s'immoler soimême, ou pour la justice, ou par la vérité, quatrième engagement des honneurs du monde. Car pourquoi Dieu vous a-t*il donné ce crédit, pourquoi vous a-t-il placé sur la tête des autres , si ce n'est pour lui faire, quand sa cause le demande, un plus grand sacrifice de vous-même? Vous vous autorisez quelquefois de la parole de l'apâtre, que celui qui désire la plus sainte de toutes les dignités, désire une œuvre louable et honnête, Qui episcopatum desiderat, bonum opus desiderat. ( Timoth.^ 3 ); mais saint Jérôme vous ferme la bouche, en vous répondant que la plus sainte de toutes les dignités était , dans le temps qu'en parlait saint Paul , la plus prochaine disposition au martyre et à la mort. J'ajoute à la pensée de saint Jérôme, ce que vous n'avez peut-être jamais compris , et ce qu'il est bon que vous compreniez une fois; qu'il n'y a point sur la terre de supériorité , point de dignité qui ne vous engage indispensablementàvous faire, en certaines conjonctures , le martyr du bon droit et de l'équité , le martyr de l'innocence, le martyr de la religion, le martyr de la gloire de Dieu ; que vous devez alors abandonner tous vos intérêts ; et qu'autrement, tout chrétien que vous êtes de profession, vous n'êtes en effet qu'un mondain et un réprouvé.

Cela est difficile, je le veux ; mais n'est-il pas juste, dit saint Ambroise, qu'après avoir reçu beaucoup de Dieu , vous soyez tenu à beaucoup pour Dieu ? rTest-ce pas ainsi que Dieu par sa sagesse a ordonné les choses, attachant l'honneur aux charges et aux emplois pour en adoucir la peine, et joignant la peineaux emplois et aux charges pour en bannir la présomption et la corruption ? Car voilà l'idée qu'en ont eue tous les vrais fidèles, qui dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes pour essuyer tout, pour porter tout, pour se dévouer à tout, pour seconder les desseins de la Providence sur eux et pour les remplir.

Or, là-dessus qu'avez- vous à répondre , hommes du siècle? par où justifiez-vous cette vie oisive et sans action , dans des places qui demandent une vigilance sans relâche et toute votre attention? Paisibles possesseurs et vains idolâtres d'un honneur dont l'éclat repaît votre vanité, mais dont les obligations étonnent votre amour-propre, venez vous contemp/er dans le tableau que je vous présente : venez

reconnaître l'énorme opposition qui le rencontre entre votre conduite et vos devoirs : venez apprendre ce que vous devez être , et vous confondre de ce que vous n'êtes pas. Je sais que vous trouverez assez de vaines excuses ; je sais que vous imaginerez assez de prétextes pour vous persuader que dans l'exercice de votre ministère on doit être aussi content de vous , que vous l'êtes de vous-mêmes. Mais exam i nous de bonne foi la chose ; et raisonnons. Car être sans cesse occupé de ses divertissements et de son plaisir, et presque jamais de ses fonctions et de son emploi ; fuir un travail que vous devez au public, et que le public attend de vous; avoir horreur d'une assiduité nécessaire , que vous traitez de captivité, d'esclavage; se décharger sur autrui des soins qui vous regardent personnellement, et dont vous êtes par vous-mêmes responsables; ne pouvoir se tenir là où il faut être, et se trouver partout où il faudrait n'être pas; rejeter toute affaire qui incommode, qui fatigue, quoique Dieu ne vous ait fait ce que vous êtes que pour en être fatigués et incommodés; n'écouter que la prudence bumainey et ne vouloir jamais se commettre en rien, jamais s'exposer à rien , dans les occasions où l'on craint de se perdre , mais où Dieu veut que vous vous perdiez selon le monde et que vous vous exposiez; en un mot ne prendre de votre condition que le âovùL et l'agréable, et en laisser le pénible et le rigoureux, secret que le monde enseigne, et que vous avez si bien appris; ce n'est pas assez : regarder d'un œil indifférent ce qui devrait vous donner de saintes inquiétudes, ce qui devrait exciter tout votre ztie, des abus qu'il faudrait corriger, des violences qu'il faudrait réprimer, des injustices qu'il faudrait réparer; des scandales qu'il faudrait foire cesser; au contraire, éclater avec impatience, avec chaleur, avec emportement sur les moindres sujets , et dans une place néanmoins où l'on doit toujours se posséder soi-même, où l'on doit toujours être maître de soimême, toujours se modérer, se tenir, sans jamais écouter la sensibilité et sans jamais la faire paraître ; que dis-je? abuser de son pouvoir pour satisfure ses animosités particulières et ses ressentiments, pour autoriser ses vengeances, pour se rendre redoutable dans une ville, pour faire souffrir tout un pays et ne rien souffrir soi-même : tout cela et tout ce que je passe (car je serais infini, si je voulais épmser cette nK)rale et toucher mille autres articles non moins importants), tout cela encore une fois, vous convient-il ? Est-ce là ce que demande votre état ? est-ce pour cela que la Providence a établi dans le monde cette diversité de conditions , qu'elle a placé les uns sur le buffet comme des vases d'honneur, et qu'elle a laissé les autres dans la poussière? Dieu en vous distinguant et en vous élevant a-t-il prétendu vous entretenir dans l'oisiveté , vous faire vivre dans

SUR LES RICHESSES

le repos 9 fournir à toutes tos commodités , vous •bandonner à vous-mêmes, et à tous les désirs , à tous les ressentiments de votre cœur ? n*a-t-il fait le monde que pour vous? ou n'est-ce pas pour le gouvernement et le bon ordre du monde qu'il vous a choisis? Or, pour maintenir cet ordre, n*y a-Ml ni réflexions à faire, ni mesures à prendre, ni précautk»8 à garder, ni hasards à courir, ni obstacles à vaincre, ni étude, m' ménagements nécessaires?

Ah! mon cher auditeur, saint Bernard le disait dans on sentiment d'humanité ; mais nepouvez-vous pat le dire avec vérité : Je suis la chimère de mon siède^ Chimmra secuU? Car je suis tout, et je ne sois rien; onplutdt , je peux parvenir à tout , et ne m*aoquit(er de rien , je suis dans la magistrature , et je n*al du magistrat que Fautorité et la robe : c'est rétre et ne Tétre pas. Je suis dans les affaires , et je n*ai de l'homme d'affaires que l'opulence et le tete:€*estrétreetnerétrepas.JesuisdansrÉglise, et je n*ai de l'ecclésiastique que le caractère et l'habit : c'est l'être et ne l'être pas : Chimœra secuU. Le beau spectacle, poursuivait le même Père, au sujet de certains ministres de Jésus-Christ , le beau speetadedeles voir engagés dansl'Égliselpourquoi ? poor en recueillir les revenus , pour se montrer sous la mitre et sous la pourpre; jamais pour servir à l'autel , jamais pour assister à l'office divin , jamais poor sobvenir aux besoinsdes pauvres, jamais pour vaquer à l'instruction des peuples, jamais pour s'employer à Fédification des âmes que la Providence leor a confiées. Que sont-ils? on ne peut bien le dire , puisqu'ils ne sont à proprement parler, ni du monde, ni de rÊglise , ni de la robe , ni de l'épée. Chimœra 9ecuH.

Ouvrons, mes frères, ouvrons aujourd'hui les yeox : et pour nous apprendre, à mon Dieu , à bien user des honneurs du siècle, apprenez-nous seulement à être raisonnables : car il ne faut qu'être raisonnable pour en comprendre les obligations. Détrompez-nous, Seigneur, des fausses idées que nous avons des choses, et dissipez par les lumières de votre Évangile les erreurs où nous sommes tombés par la corruption du monde. Ne permettez fas qu'une lueur passagère nous éblouisse, et que des honneurs mortels et périssables nous fassent perdre cette glohre immortelle où vous nous appelez, et où nous conduise, etc.

SERMON

POUR

LE JEUDI DE LA DEUXIÈME SEBfÀINE.

SUR LES RICHESSES

Faehtm est autem ui morerttur mendicut , et portaretuf ah angeliâ in tinum Jbnhœ, Moriuus est autem et dUfi, et $epultu» ett m h^femo.

Or, il arriva que le paavre moarat, et qu'il ftil emporté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourat aussi, et il fut enseveli dans TeoliBr. Saut Lix:, cbap. la.

Un pauvre glorifié dans le ciel , et un riche enseveli dans Fenfer; un pauvre entre les mains des anges, et un riche livré aux démons; un pauvre dans le sein de la béatitude , et un riche au milieu des flammes , n'est-ce pas , dit saint Augustin, un partage bien surprenant, et qui pourrait d*abord d^spérer les riches et enfler les pauvres ? Mais non , riches et pauvres , ajoute ce saint docteur, n'en tires pas absolument cette conséquence; car s'il y a des riches dans l'enfer, on y verra pareillement des pauvres ; et s'il y a des pauvres dans le ciel , tous les riches n'en seront pas exclus. N'en cherchons point ailleurs la preuve que dans l'Évangile même du mauvais riche , et voyez Lazare qu'il méprisait , et à qui il refusait jusqu'aux miettes qui tombaient de sa table; c'est un pauvre, il est vrai, et ce pauvre est emporté par les anges : QuU subkUus est abange- Hsfpauper. (Auû.) Mais où est-il emporté? dans le sein d'Abraham , de ce riche , qui , selon le témoignage de l'Écriture, possédait des biens immenses. Quo stiblatus est? insinum Abrahx. (Ibid.) Voilà donc tout à la fois dans le séjour de la gloire , et un riche et un pauvre ; ou plutôt tous deux riches et tous deux pauvres ; tous deux riches de Dieu et des trésors de la grâce, et tous deux pauvres de cœur et détachésdes biens de la terre : An^bo Deo divUes, ambo spiritu pauperes. (Ibid.) Et je vous dis ceci , mes frères, conclut saint Augustin, afin que les pauvres ne condanment pas témérairement les riches, et que les riches ne perdent pas si aisément toute espérance. Conclusion admirable , et contre le désespoir des uns, et contre la présomption des autres.

Il faut après tout convenir, chrétiens, que l'opulence est un plus grand obstacle au salut que la pauvreté; et nous sommes obligés de reconnaître que le Fils de Dieu a canonisé les pauvres, et qu'il a frappé les riches de sa malédiction. Nous savons en quels tern(ies il s'en est expliqué , et combien de fois il nous a fait entendre qu'il était , sinon impossible , au moins très-difficile qu'un riche entrât dans le royaume du ciel : Quam difficile, guipecuni€U ha»

SUR LES RICHESSES

bent, itUroibunt in regntim Dell (Luc, 18.) Or, d*oii peut venir cette extrême difficulté! c'est de quoi je vais vous instruire après que nous aurons salué Marie, en lui disant , Ave, Maria.

De toutes les idées que nous pouvons nous former du monde profane , du monde perverti et corrompu , du monde réprouvé de Dieu , la plus juste , ce me semble, est celle que nous en donne le bienaimé disdple saint Jean , quand il nous dit ,.que tout ce qu*il y a dans le monde n*est que concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux , ou orgueil de la vie. Omne quod in mundo est, concupiscentia est ocuiorum, concupiscentia camls, et siqferbia vitx. (1. JoAN., 2.) Concupiscence des yeux, qui, inspirant à Phomme un secret d^oût de ce qu*il a, lui fait désirer et rechercher ce qu*il n*a pas. Orgueil de la vie, qui, élevant Thomme au-dessus de lui-même , lui donne du mépris pour les autres, et lui fait même oublier Dieu. Concupiscence de la chair, qui, par le charme du plaisir, séduisant la raison de rhomme, le rend esclave de ses sens. Voilà, dit saint Augustin, les trois maladies contagieuses qui se sont répandues dans le monde, et qui en ont infecté les plus saines parties. Concupiscence des yeux, ou envie d'avoir, qui est la racine de tous les maux , mais en particulier de Tinjustice. Orgueil de la vie, qaï est Fennemi de la charité, et qui conduit jusqu'à rimpiété. Concupiscence de la chair, d*où naissent les passions impures, et d'où viennent les plus honteux excès. Or je trouve, chrétiens, que les richesses, par Tabus que le monde en fait , servent de matière à ces trois malheureuses concupiscences, et que la raison la plus générale, comme la plus naturelle, pourquoi les hommes sont injustes, superbes , sensuels', c'est qu'ils sont riches, ou qu'ils ont la passion de l'être.

Car pour vous expliquer mon dessein, et pour y mettre quelque ordre , je distingue, avec saint Chrysostôme, trois choses dans les richesses : l'acquisition, la possession et l'usage. Sur quoi j'avance trois propositions qui m'ont paru autant de vérités incontestables , et dont il ne tiendra qu'à vous de tirer de grands fruits pour la réformation de vos mœurs. Car je dis que l'acquisition des richesses, dans la pratique du monde, est communément une occasion d'injustice ; ou , si vous voulez, que le désir d'acquérir des richesses, quand il n'est pas réglé par l'esprit chrétien, est une disposition prochaine à l'injustice ; et voiià l'effet de la concupiscence des yeux : première vérité. Je dis que la possession des richesses enfle naturellement une âme vaine, et que rien n'est plus propre à lui inspirer ce que saint Jean appelle orgueil de la vie : seconde vérité. Enfin , je dis que c'est le mauvais usage des richesses qui entretient dans un cœur l'amour du plaisir, et qui fomente Iff concupiscence de la dair : troisième et dernière

vérité. Appliquez-vous, mes chers auditeurs t à ces trois points de morale : l'homme du siècle injuste, parce qu'il veut acquérir les biens de la terre; l'homme du siècle orgueilleux , parce qu'il possède les biens de la terre; l'homme du siècle voluptueux, parc« qu'il use mal des biens de la terre : trois caractères de l'homme mondain, qui vont partager ce discours. Mais à ces trois maux , quel remède? eehii même que négligea le mauvais riche, je veux dire l'aumône; car il suffit de bien comprendre l'obligation de l'aumône , pour être plus modéré dans le dé» sir des richesses, plus humble dans la possession des richesses, plussaint dans l'usage des richesses. Cest tout le sujet de votre attention^

PREMIÊME PARTIE.

Il était difficile que saint Jérôme, malgré toute son autorité , évitât la censure des riches du siècle , quand il a dit généralement, et sans nulle modification, que tout homme riche est, ou injuste dans sa personne, ou héritier de l'injusticeetde l'iniquité d'autrui : Omnis dives aut iniqttus est^ aisi hères iniqui. (HiBfiON.) Cette proposition a paru dure et odieuse; quelques-uns même l'ont condamnée comme indiscrète et fausse ; mais je .doute qu'en la condamnant ils l'eussent approfondie avec des lumières aussi pures et un sens aussi solide et aussi exact que ce Père dont un des caractères particuliers a été la science et l'usage du monde. Or, plus on entre dans le secret et dans la connaissance du monde , plus on demeure persuadé que ce saint docteur a dû parler de la sorte , et qu'en effet il y a peu de riches innocents , peu dont la conscience doive être tranquille , peu qui soient exempts de la malédiction où il semble que cette proposition les enveloppe. Ten appelle à votre expérience. Parcourez les maisons et les familles distinguées par les richesses et par l'abondance des biens; je dis celles qui se piquent le plus d'être honorablement établies, celles où il paraît d'ailleurs de la probité , et même de la religion ; si vous remontez jusqu'à la source d'où cette opulence est venue, à peine en trouverez- vous où l'on ne découvre , dans l'origine et dans le principe , des choses qui font trembler.

Sans autre recherche que de ce qui a été ou de ce qui est même encore d'une notoriété publique, à peine en pourriez- vous marquer où l'on ne nous fasse voir une succession d'injustice , aussi bien que d1ié< ritage ; c'est-à-dire, où la mauvaise foi d'un père n^t été, par exemple, le fondement de la fortune d'un fils, où la friponnerie de l'un n'ait servi à enrichir l'autre, où la violence de celui-ci n'ait fait l'élévation de celui-là; et vous reconnaîtrez avec frayeur que tel qui passe aujourd'hui pour homme équitable et droit, et pour possesseur légitime de ce que ses ancêtres lui ont transmis, n'est pas moins chargé

SUR LES RICHESSES

derant Dieo de leurs îniquitës et de leurs crimes, qu'il est avantageusement pourvu, selon le monde, de leurs revenus et de leurs trésors. Omnis cUves oui iniqmiê est, aut hères iniquL

Je sais « chrétiens, quelles conséquences s'ensui- ▼ent de là; je sais quels troubles et quels scrupules je r^andrais dans les consciences de tout ce qu*il y a de riches qui m'écoutent, si je les obligeais à creuser le fond de cet abîme, et à se flaire parties contre eux-oiâines, pour examiner jusqu'où va, sur ce poim, leur obligation; ou plutôt, je sais de quelles erreurs la plupart des riches se laissent préoccuper, ÛNisseoieot convaincus que, de quelque manière qu'aient été autrefois acquis les biens qu'ils possèdent aujourd'hui, ce n'est point à eux à faire le procès à la mémoire de leurs pères; que d'exiger des enftnts une telle discussion , c'est renverser l'ordre de la société; que les péchés , s'il y en a eu, sont personnels y et que, malgré les doutes les plus violents qui pourraient leur rendre suspecte la conduite de ceux à qui ils ont succédé , la bonne foi leur tient lieu d'une prescription sur laquelle ils ont droit de se rqioser. Erreurs insoutenables dans les maximes de la vraie religion, et qui servent néanmoins de prétextes à tant de riches du monde pour étouffer tous leurs remords. Mais malheur à eux, si, prévenus d^ine aveugle cupidité qui les séduit, ils risquent, dans un sujet si important, les intérêts de leur salut ! et malheur à moi, si, par une lâche complaisance, et pour ne pas troubler leur fausse paix, je dissimule id des vérités , quoique amères et fâcheuses , qui les doivent sauver!

Quoi qu'il en soit, chrétiens , c'est un oracle prononcé parle Saint-Esprit, et vériGé par l'expérience de tous les siècles, que quiconque veut devenir riche tombe dans les pièges du démon , et s'engage en mille désirs non-seulement vains ,-mais pernicieux , ' qui le précipitent enfin dans Tablme de la perdition et de isL damnation étemelle : Qui voluntdivUes fieri, inekhtni in ientatianem, et in laqueum diaboR, ei deMeria muUa intMia, et nociva^ qux mergtmi komines in interitum. (Tim., 6.) Ainsi l'a déelaré le grand apôtre dans sa première épître à Timothée. Sur quoi saint Chrysostôme , examinant en particulier quels sont ces désirs, et raisonnant selon les principes de la morale et de la foi , observe que eetle destinée malheureuse, et ce caractère d'injostloe et de réprobation attaché aux richesses de la terre, vientdetroisdésordresdontil est rarede se préserver dans le soin d'acquérir. Appliquez-vous, s'il vous plâft, aux réflexions de ce Père ; eHes sont également sensibles et instructives. Car on veut être riche à quelque prix que ce soit ; on veut être riche, sans se prescrire de bornes, et on veut être riche en peu de temps:troisdésirseapables de pervertir lessaints; trois sources empoisonnées de toutes les injustices

dont le monde est rempli. Une simple exposition va vous en faire connaître les funestes conséquences, et vous en découvrir la malignité.

On veut être riche; voilà la fin qu'on se propose , et à laquelle on est absolument déterminé. Des moyens, on en délibérera dans la suite; mais le capital est d'avoir, dit-on, de quoi se pousser dans le monde, de quoi faire quelque figure dans le monde, de quoi maintenir son rang dans le monde, de quoi vivre à son aise dans le monde; et c'est ce que Ton envisage comme le terme de ses désirs* On voudrait bien y parvenir par de voies honnêtes , et avoir encore, s'il était possible, l'approbation publique; mais, au défaut de ces voies honnêtes , on est secrètement disposé à en prendre d'autre et à ne rien excepter pourveniràboutdesesprétentions. 0,dveê cives! quxrenda pecunia primum est, f^irtus posi nummos. (Hobat.) C'est ce que disait le satiriquede Rome, reprodiant à ses concitoyens la dépravation de leurs mœurs ; et pourquoi , reprend saint Augustin, n'écouterons-nous pas ces sages du paganisme, quand il s'agit de régler les nôtres? O âmes vénales et intéressées , s'écriait ce païen, voici Tindigne leçon que vous fait continuellement votre avarice, et que vous n'avez pas honte de suivre ! La vertu après le bien, mais le bien avant toutes choses. Quand nous en aurons, dites-vous, nous penserons à l'étude de la sagesse; mais, préférablement a la sagesse, il faut travailler à s'enrichir; sans cela, la sagesse même est méprisée et passe pour folie. C'est ainsi que vous raisonnez, et toute votre philosophie se réduit à cette damnable conclusion : Rem, si possis, reete; si non, quocumque modo, rem. (Ibid.) Faisons notre fortune, augmentons nos revenus, amassons du bien; du bien, si nous le pouvons, légitimement; sinon, du bien à quelque condition que ce puisse être, et, aux dépens de tout le reste, du bien. Ainsi leur faisait-il remarquer la corruption de leurs cœurs; et ma douleur est que ces paroles, prises dans toute leur énergie, conviennent encore aujourd'hui à un million de chrétiens qui semblentn'avoirpointd'autre religion quecelle-là :/{em, si possis, recte; si non^ quocumque modo, rem. On ne laisse pas de sentir une répugnance secrète à se servir de moyens honteux; mais, avec cette répugnance que l'honneur inspire, et dont on ne se peut défaire, on a encore plus d'âpreté et plus d'avidité; et il arrive ce qu'ajoute saint Chrysostôme, que le désir de la fin l'emporte sur l'injustice des moyens : Si non, quocumque modo, rem.

Or supposons un homme dans cette disposition : que ne fera-t-il pas, et qui l'arrêtera? quelle conscience ne sera-t-il pas en état de se former ? à quelle tentation ne se trouvera-t-il pas livré? le scrupule de l'usure l'inquiétera-t-il? le nom de confidence et de simonie l'étonnera-t-il? manquera-t-il d'adresse

SUR LES RICHESSES

pour déguiser et pour pallier .e vol ? sera-t-il en peine de chercher des raisons spécieuses pour autoriser la concussion et la violence? s*il est en charge et en dignité, rougira-t-il des émoluments sordides qu*il tire et qui décrient son ministère? s*il est juge, balancera-t-il à Tendre la justice? s'il est dans le négoce et dans le trafic, se fera-t-il un crime de la fraude et du parjure? si le bien d*un pupille lui est confié, craindra-t^il de le ménager à son profit? sMl manie les deniers publics , comptera-t*il pour péculattoutce qui s'y conunet d'abus? Non, mes chers auditeurs , rien de tout cela ne sera capable de le retenir, ni souvent même de le troubler. Du moment qu'il veut s'enrichir, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne, rien qu'il ne présume lui être dû, rien qu'il ne se croie permis. S'il est faible et timide , il sera fourbe et trompeur ; s'il est puissant et hardi , il sera dur et impitoyable. Dominé par cette passion, il n'épargnera ni le profane ni le sacré; il prendra jusque sur les autels. Le patrimoine des pauvres deviendra le sien ; et, s'il lui reste encore quelque conscience, il trouvera des docteurs pour le rassurer, ou plutôt il s'en fera. 11 leur cachera le fond des choses ; il ne s'expliquera qu'à demi, et, par ses artifices et ses détours , il en extorquera des décisions favorables, et les rendra , malgré eux , garants de son iniquité. Que le public s'en scandalise , il aura un conseil dont il se tiendra sûr; du moins, quoi qu'on en puisse dire, il parviendra à ses fins; il veut être riche, et il le veut absolument : Reni, rem, quocumque modo, rem,

P^on-seulement il le veut être , mais il le veut être sans se prescrire de bornes : autre désir aussi dangereux qu'il est déraisonnable et insensé. Car où sont aujourd'hui les riches qui , réglant leur cupidité par une sage modération, mettent un point à leur fortune? Où sont les riches qui, contents de ce qui suffit , et portant leurs pensées plus haut, disent : C'est assez de biens sur la terre: il faut se pourvoir de ces trésors célestes que ni le ver ni la rouille ne consument point ? En vain on leur représente que se borner de la sorte , c'est la marque la plus certaine d'un esprit solide et judicieux. En vain on leur fait voir la folie d'un homme qui, n'ayant que des besoins limités , a des désirs immenses et infinis ; semblable à celui dont parlait encore le même auteur profane , qui , n'ayant affaire que d'un verre d'eau, voudrait le puiser dans un grand fleuve, et non pas dans une fontaine. En vain leur dit-on, avec l'Ecclésiaste, quecette ardeur d'amasser et d'accumuler n'estque vanité et afQiction d'esprit; que dans la cupidité même , comme en toute autre chose, il doit y avoir une fin, et qu'un des châtiments de Dieu les plus visibles sur les riches avares, c'est que, pour être dans l'opulence, ils n'en craignent pas moins Ja pauvreté, et que plus Us ont acquis , plus ils veu-

lent acquérir. En vain leur remontre-t-on qu'entassant toujours biens sur biens ils n'en sont dans le monde, ni plus aimés, ni plus estimés, ni plus honorés ; que , la mesure nécessaire une fois remplie , ils n'en vivent pas du reste plus agréablement, ni plus doucement; et que tout l'effet de ces grandes richesses est de leur attirer l'envie, l'indignation, la haine publique; tout cela ne les touche point. Brûlés d'une avare convoitise , ils se répondent secrètement que tout est nécessaire dans le monde; que rien , à le bien prendre, ne sufSt ; qu'on n'en peut jamais trop avoir ; que les hommes ne valent et ne sont comptés que sur le pied de ce qu'ils ont; qu'il est doux de cueillir en pleine moisson; qu'il ne convient qu'à une âme timide , ou à une conscience faible, de fixer ses désirs. Maximes qui les endurcissent, et dont ils se laissent tellement prévenir, que rien ne les peut détromper. Or figuresvous quelles injustices cette passion effrénée tratne après elle; imaginez-vous de quelles vexations, de quelles oppressions , de quelles concussions elle doit être accompagnée.

De là vient que les prophètes , animés de l'Esprit de Dieu, prononçaient de si terribles anathèmes contre cette faim dévorante, f^x vobis qtd eonjunçir tis domum ad domum, et agrumagrocopdatis; numquidhabitabUisvossoUinmedioterrœfÇiSÂ.1.^ 6.) Est-il rien de plus fort et de plus éloquent que ces paroles? Malheur à vous, qui joignez maison à maison, héritage à héritage! malheur à vous dont le voisinage pour cela même est redouté, et qui des fonds les plus médiocres, par vos odieuses acquisitions , trouvez le secret de faire de grands et d'amples domaines! prétendez-vous donc habiter seuls au milieu de la terre? Mais pourquoi, dit un riche, ne me sera-t-il pas permis d'accrottre mon fonds, et pourquoi, payant bien ce que j'acquiers, et ne faiisant tort à personne , n'aurai-je pas droit de m'étendre? Encore une fois, malheur à vous! ^x vobis! Malheur, parce que vouloir toujours s'étendre et ne nuire à personne , ce sont communément dans la pratique deux volontés contradictoires. Malheur, parce que ces accroissements ont presque toujours été et seront presque toujours îiyustes, sinon envers celui dont vous achetez l'héritage, au moins envers ceux aux dépens de qui vous le payez. Fm qui muttiplicat non sua! (Habàc, 2.) Malheur à l'homme qui veut sans cesse multiplier ses revenus, parce qu'en multipliant le sien il y mêle inâdlliblement celui du prochain! P^x qui congregat aoari' tiam domui suœ, utsitin excelso nidus ^fus! (Ibid.) Malheur à l'hommequi, n'écoutantque son ambition et son avarice , forme toujours de nouveaux projets, et conçoit de hautes idées pour l'agrandissement de sa maison! Pourquoi? Admirez l'expression da Saint-Esprit : Quia lcgpisdeparietedamabU(Jb\à.\

SUR LES RICHESSES

pireêqw les pierres mêmes doat eette maisoa est bâtie crieront Tengeanee , et que le bois employé à la ooBStmire rendra témoignage contre lui, Et Ugmtm qwd inier Juncturas «dificiortan esi, re- ^[HmdMi.

Enfin on vent être riche en peu de temps; et, parce qu'il n'y a que certains états, que certaines conditions et certains emplois où, par des voies courtes et abrégées, on puisse le devenir, contre tous les principes et toutes les règles de la prudence chrétienne, on ambitionne ces états, on recherche ces conditions, on se procure ces emplois. S'enrichir par une longue épargne ou par un travail assidu, c'était rancienne route que Ton suivait dans la simplicité des premiers siècles ; mais de nos joun on a découvert des chemins raccourcis et bien plus commodes. Une commission qu'on exerce , un avis qu'on donne, un parti où Ton entre, mille autres moyens que vous connaissez, voilà ce que Tempressement et Pimpatience d'avoir a mis en usage. En effet, c'est par là qu'on ùit des progrès surprenants ; par là qffon voit fructifier au centuple son talent fX son industrie ; par là qu'en peu d'années , qu'en peu de mois, on se trouve commetransfiguré, et que, de la poussière où Ton rampait, on s'élève Jusque lor le pinacle.

Or il est de foi , chrétiens , que quiconque cherche à s'enrichir promptement ne gardera pas son innocence : Qui Jèttinat dUarl non erit innocens. {Proo., 98.) Cestle Saint-Esprit même qui l'aslure ; et , quand il ne le dirait pas , la preuve en est évidoite. Car il est incompréhensible, par exemple, qu'avec des profits et des appointements réglés on fuse tout à coup des fortunes semblables à celles dont nous parlons ; et que ne prenant , selon le précepte de Jean-Baptiste , que ce qui est dd , l'on arrive à une opulence dont le faite et le comble paraissent presque aussitôt que les fondements. Il fiiut donc que la mauvaise foi , pour ne pas dire la fourberie, soit venue au secours, et qu'elle ait donné des ailes à la cupidité, pour lui faire prendre un vol si prompt et si rapide.

Cela va, me direz-vous, à damner bien des gens dlumneur ; et moi je réponds, premièrement, qu'il faudrait d'abord examiner qui sont ces gens d'honneur, et en quel sens on les appelle gens d'honneur ; secondement, qu'il ne m'appartient pas de damner personne, mais qu'il est du devoir de mon ministère de vous dévdopper les sacrés oracles de la parole divine. Si ce que vous appelez gens d'honneur y trouvent leur condamnation , c'est à eux à y prendre garde; mais, quoi qu'il en soit, c'est une vérité incontestable : Qui /estinat difari non erit imnoeens (Ibid. , 28) : quand on s'empresse de •*efiricfalr, on n'est point sans crime au jugement WNJBSAUKJE. — r. i>

même du monde; comment le serait-on à celui de Dieu?

Cependant, mes chers auditeun, telle est Tobstination du siècle : pour être riche en peu de temps, on abandonne l'innocence, on renonce à la probité, on se dépouille même de l'humanité, on dévora la substance du pauvre, on ruine la veuve et l'orphelin; et souvent, après cela, par une grossière hypo* crisie, on devient, ou plutôt on se fait dévot ; comme si la dévotion et la réforme, survenant à l'injustice sans la réparer, couvraient tout et sanctifiaient tout. Faut-il s'étonner que le Fils de Dieu, envisageant tous ces désordres , ait réprouvé les richesses dans son Évangile, et qu'il ne les ait plus simplement appelées richesses, maisrichessesd*inlquitéF Mammona iniquHaiUf (Luc, 16.) Faut-il demander pourquoi le sage, éclairé des lumières de TE»^ prit de Dieu, cherchait partout un homme Juste, qui n'eût point couru après for et l'argent; pour» quoi il le regardait comme un homme de miracles, voulant foire .son éloge, et le canonisant dès cette vie? QuU est hic, et hudabimus eum; fecU enim mirabiiia in vUa sua. {EecU., 81.) Mais, reprend saint Augustin, s'il est rare de trouver un homme assez juste pour ne s'être jamais laissé prendre à l'éclat de l'or et de l'argent, combien plus doit-il être, je ne dis pas difficile, mais impossible, qu'un homme se laisse prendre à l'éclat de l'or et de Tar^ gent, et qu'il se maintienne dans l'état de juste? Voulez-vous, homme du siècle, modérer cet injuste désir? comprenez l'obligation de. l'aumône. Comprenez , dis-je, que plus vous aurez , plus vous serez obligé de donner et de répandre ; qu'il fiiudra que vos aumônes croissent à proportion de vos revenus, et que c'est sur cette proportion que vous serez jugé. Ainsi raisonnait saint Bernard dans une de ses lettres; car, disait ce Père, ou vous êtes ridie et vous avez du superflu, et alon ce superflu n'est pas pour vous, mais pour les pauvres; ou vous êtes dans une fortune médiocre , et alon que vous importe de chereher ce que vous ne pouvez garder ? Dignaiio tua, oui dioes est, et débet faeere guodprœeeptum est; aut adhuc temds , et non débet qustrere quod erogatura est. ( Bbbii abd. ) Quiconque sera bien convaincu de cette importante vérité craindra plutôt d'acquérir des biens , qu'il ne les désirera. Acquisition des richesses, occasion d'injustice, vous l'avez vu. Possession des richesses, source d'orgueil; c'est ce que vous allez voir dans la seconde partie.

Page 1