‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 11 sur 232 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Quelque pureté de vie que Dieu exige de nous ()0ur approcher de son auguste sacrement , elle ne peut en soi nous tenir lieu d*une légitime excuse pour nous dispenser du fréquent usage de la communion. Vous en voulez la preuve; écoutez-la. C'est que l'obligation d'apporter au sacré mystère, toute la pureté convenable, ne doit point préjudicier à Tintention de Jésus-Christ, ni au dessein qu'il a eu en vue dans l'institution de la très-sainte Eucharistie. Or, quel a été le dessein de Jésus-Christ en Tinstituant? Il a prétendu que Tusage nous en fût ordinaire, il l'a souhaité, il nous y a invités. Voilà pourquoi, dit saint Augustin, il nous a donné ce sacrement comme une viande ; c'est pour cela qu'il en a fait un breuvage : de là vient qu'il l'institua en forme derepas, pour nous dire et nous faire comprendre que c'était une nourriture dont nous devions user, non point rarement ni extraordinairement , comme l'on use des remèdes , mais fréquemment et souvent, comme nous prenons tous les jours les aliments qui nous entretiennent. Et parce que toutes les viandes, par rapport à la vie naturelle , ne sont pas également communes à tous les hommes, qu'a-t-il fait? il a choisi celle qui l'était et qui l'est encore le plus; celle dont on peut le moins se passer, et qu'on ne quitte jamais; celle qui nourrit les pauvres et les i'iches, les petits et les grands; je veux dire ce pain de chaque jour que nous demandons à Dieu, et qui est le premier soutien de notre vie : il ra,dis-je, choisi pour nous y laisser le sacrement de son corps, ou plutôt pour le transformer dans cet ineffable sacrement.

Ce n'est pas assez; mais afin de nous engager en« core plus fortement à en profiter, il nous crie sans eessede ses autels, et nous adresse ces paroles qu'il avait déjà mises pour nous dans la bouche du sage : bénite, comedite panem meum, et bibile vinum quod miscui vobis (Prov., 9 ) : Venez , paraissez dans mon sanctuaire ;asseyez-vous à ma table, mangez le pain que je vous ai préparé. Vous avez droit d'y participer; et puisque je vous le présente moi-même , tout mon désir est que vous le receviez. D'où saint Ambroise prenait occasion de dire , parlant à un chrétien : Si panisesty siquotidianusest, quomodo iUum post annum sumis? ( Ambb.) Hé quoi! mon frère, si ce sacrement est un pain et si c'est un pain qui tous les jours devrait être l'aliment

de votre âme , est-ce assez dans tout le cours d'une année de vouloir seulement une fois y avoir part? Il est donc certain que la vue du Fils de Dieu a été que nous eussions dans le christianisme un usage libre et fréquent de la communion. Il n'est pas moins certain que le Fils de Dieu ne peut se contredire lui-même : qu'il n'a pu avoir des intentions dont l'une devînt par soi-même un empêchement essentiel à l'autre; dont l'une servît de raison, et de raison solide , pour combattre et renverser l'antre. Par conséquent, dès que nous voyons qu'il nous a portés à la fréquente communion , et qu'il nous y porte, que c'est ce qu'il désire de nous , et à quoi il nous appelle, quelle conclusion devons-nous tirer de là, sinon celle que j'ai déjà marquée ; savoir, que si d'ailleurs il nous a ordonné de ne nous présenter à sa table qu'avec la robe de noees, c'està-dire qu'avec une conscience nette et purifiée de toutes souillures , cette pureté néanmoins et cette condition, tout indispensable qu'elle est, ne vous peut être d'elle-même un titre valable pour ne pas communier souvent.

Que veux-je dire après tout, chrétiens auditeurs? car c'est ici qu'il faut m'expliquer, et lever le scandale où pourrait vous jeter ma proposition mal interprétée et mal expliquée. Est-ce mon sentiment que, malgré l'état du péché, vous deviez, pour vous conformer aux desseins de Jésus-Christ, touchant la communion fréquente, venir à son autel et recevoir son sacrement ? Malheur à moi si j'autorisais en aucune sorte une telle profanation, et malheur à quiconque ferait ce criminel abus du plus saint de nos mystères, et se rendrait par là, selon l'expression de l'apêtre, coupable du corps et du sang d'un Dieu! Mais qu'elle est ma pensée? c'est que vous raisonnez d'une ûiçon, et qu'il faudrait raisonner de l'autre; c'est que vous concluez à quitter la fréquente communion , parce que vous ne menez pas une vie assez réglée ni assez exemplaire, lorsque vous devriez seulement conclure à vivre plus régulièrement et plus exemplairement pour retenir la fréquente communion; c'est que vous dites, Je tiens une conduite trop peu chrétienne et trop peu édifiante pour fréquenter un sacrement dom les anges mêmes se croiraient indignes; je ne veux donc pas communier souvent : au lieu qu'il serait bien plus à propos de dire, Je dois communier souvent et je le veux, pour entrer dans l'esprit de Jésus-Christ , pour ne laisser pas inutile le précieux don que nous avons reçu, pour ne me pas priver des avantages inestimables qui y sont attachés; et puisque la communion fréquente ne peut s'accorder avec une conduite telle que la mienne, je veux donc, non pas renoncer à la communion , parce que je n'y suis pas disposé, mais changer de conduite afin de m'y disposer.

Ainsi la pureté de vie qirattend de nous le Sauveur des hommes ne sera plus précisément un obstacle à la fréquentation du divin mystère; mais ce sera un motif pour travailler à acquérir tout le mérite et toute la préparation qu'il requiert : c'est-à-dire que ce sera un motif pour renoncer à cette liaison , à cette habitude , à ce commerce et à ce plaisir que la loi défend, et qui déshonorerait spécialement la chair de Jésus-Christ; un motif pour attaquer ses passions et pour les surmonter, pour humilier cet orgueil, pour réprimer cette ambition, pour éteindre cette convoitise , pour étouffer ce ressentiment qui dans vous ne peut compatir avec la présence réelle de Jésus-Christ; un motif pour vous détacher du monde, pour vous détromper de ses maximes, pour vous dégager de ses intrigues , pour vous retirer de ses assemblées , pour vous interdire ses spectacles , ses divertissements et ses jeux, qui, directement opposés à la morale chrétienne , vous sépareraient de Jésus-Christ; un motif pour exciter votre piété, pour ranimer votre ferveur, pour vous adonner à la prière, à la méditation des choses saintes, aux exercices de la pénitence, à la pratique des bonnes œu- Yres et de toutes les vertus capables de vous rendre plus agréables à Jésus-Christ, et de vous unir plus étroitement avec Jésus-Christ. Voilà , dis-je, à quoi TOUS engagera l'obligation de vous éprouver et de purifler votre cœur, afln d'être en état d'y placer Jésus-Christ; du moins voilà à quoi elle doit vous engager, mais à quoi vous ne voulez pas qu'elle vous engage; car développons de bonne foi tout ce mystère. Si eette obligation est pour vous un obstacle à la fréquente communion', elle ne l'est que parce que vous le voulez : non , elle ne l'est que parce que TOUS voulez demeurer toujours dans le même attachement, le même esclavage, les mêmes liaisons, sans faire le moindre effort pour les rompre et pour en sortir ; elle ne l'est que parce que vous voulez tocjours vivre au gré de vos désirs , flatter vos sens, ne leur refuser rien , ne les gêner en rien , et suivre en aveugle la cupidité qui vous entraîne; elle ne l'est que parce que le monde vous plaît , et que vous voulez toujours le voir, toujours être de ses compagnies qai TOUS dissipent, et de ses parties de plaisir qui TOUS corrompent; elle ne l'est que parce que vous ne pouvez pas ou plutôt que vous ne voulez pas TOUS résoudre une fois à prendre quelque chose sur TOUS , pour vous réveiller de l'assoupissement où TOUS êtes à l'égard de votre salut et de tout ce qui concerne la sanctification de votre âme, pour vous tirer sur cela de votre langueur, pour vous affectionner aux devoirs de la religion et pour les remplir. Or, dès qu'elle n'est obstacle que par votre volonté dépravée, j'ai raison de dire qu'elle ne l'est point d'elle-même; et j'ai toujours droit de vous reprocher cetélolgnement de la communion qui vous

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; est si habituel, et que vous prétendez justifier par cela même qui le condamne.

I Cependant, chrétiens, sans insister davantage sur ce point, dont je me suis déjà expliqué plus à fond dans un autre discours, je vois ce que quelquesuns auront à me répondre ; et pour leur instruction je dois encore aller plus avant. En effet, me dirontils que la pureté nécessaire pour fréquenter le sacrement de Jésus-Christ ne soit pas en soi un empêchement et un obstacle à la communion ; que ce soit seulement un motif pour employer nos soins à nous mettre, autant qu'il est possible , dans cet état de pureté et dans cette sainte disposition, nous en convenons, et nous voulons aussi travailler à la réformation de notre vie. Mais ce changement n'est pas l'ouvrage d'un jour; on ne parvient pas tout d'un coup à cette perfection qui bannit d'une âme le vice et qui y fait naître les vertus ; il faut du temps pour arriver là ; et , pendant tout ce temps , n'est-ce pas une espèce de pénitence et une pénitence louable que de se tenir éloigné de la table du Sauveur et de son autel ? Tout ceci , mon cher auditeur, contient divers articles que je reprends , et sur lesquels je vais vous déclarer quelques-unes de mes pensées.

Car, dites-vous, il faut du temps; je le veux, pourvu que ce soit un temps borné , pourvu que ce temps n'aille pas à l'infini , et que , d'un terme à l'autre, on ne cherche pas toujours à le prolonger; pourvu que ce temps d'épreuve ne vous tienne pas des années entières sans manger ce pain céleste, qui doit être votre soutien , et dont vous ne pouvez vous passer; pourvu que ce ne soit ni votre lâcheté qui règle ce temps, ni vos préjugés et votre opiniâtreté. Et ne sait-on pas à quels excès ont été làdessus des esprits entêtés et aveuglés , jusqu'à se faire une piété, je dis une piété chimérique, de manquer aux préceptes de l'Église, et de violer l'un de ses commandements les plus solennels , qui est celui de la pâque ?

Mais cette abstinence spirituelle, ajoutez-vous, est une pénitence : ainsi le disait-on du temps de saint Ambroise , comme il l'a lui-même remarqué. Il y en a (ce sont les paroles de ce saint docteur), il y en a qui se font une pénitence de se priver de la participation des saiiAs mystères : Sunt qui arbiirantur hoc esse pœniterUiam y si abstineant a sacramentis cœkstibus. (Amb.) Mais quelle pénitence! poursuit ce même Père, et n'est-ce pas se traiter trop sévèrement soi-même, en s'imposant une peine, de se refuser le remède dont on doit attendre sa guérison et son salut ? Severiores in se judices sunt, et pœnam dum imponimt sibi, déclinant remedium. (Ibid.) Voilà comment en jugeait un des plus saints et des plus grands pasteurs de l'Église; voilà ce qu'il regardait comme une pénitence trop rigoureuse. Mais moi , sans al«

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1er contre son sentiment, que je dois respecter, je puis dire que de nos jours ce serait une pénitenc e bien commode pour tant de mondains et de mondaines; que volontiers ils s*y assujettiraient, et qu'elle se trouverait bien de leur goût , puisqu'elle les déehargerait d'un des devoirs du christianisme qui s'accorde moins avec leur vie oisive, sensuelle et dissipée. Si c'est là maintenant la pénitence qu'on leur prescrit, de la manière que le monde est disposé, il sera bientôt rempli de pénitents.

Mais enGn , concluez-vous , on ne peut être trop parfait pour communier. Non certes, mon cher auditeur, on ne peut être trop parfait; mais on peut d'abord exiger trop de perfection de ceux qai communient, ou qui désirent ce précieux avantage; c'est-à-dire on ne peut être trop parfait, eu égard à la dignité du sacrement, qui sera toujours, quoi que nous puissions faire, au-dessus de toutes nos dispositions; mais en même temps on peut trop exiger d'abord de perfection de ceux qui le fréquentent , eu égard à la faiblesse humaine , que le Sauveur des hommes n'a point dédaignée , et qu'il a voulu même soutenir par son sacrement : ce sont des malades, ils ont leurs infirmités, leurs fragilités ; et c'est pour cela même que le médecin de leurs âmes les appelle à lui, aGn de les guérir et de les fortifier. Aussi prenez garde qui sont ceux que le maître de notre évangile fait ramasser dans les places publiques, et qu'il rassemble à son festin : ce ne sont point précisément les riches, les grands, les saints ; mais les pauvres, mais les petits, mais les inGrmes, mais les aveugles et les boiteux : Exi cito in plateas et vicos civitatis ; etpauperes ac débiles, et excoseiclaudos introduc hue. (Luc. , 14. ) Non-seulement il ne les exclut point de sa table, il ordonne à ses ministres de leur faire une espèce de violence pour les y attirer : Compelle intrare, (Ibid.) Que nous marque cette figure? Il ne faut pas une longue réflexion pour le connaître, et il vous est aisé , chrétiens , d'en faire vous-mêmes l'application.

Tout ceci, néanmoins, veut encore un plus ample éclaircissement; et sans cela je pourrais craindre, çn vous faisant éviter un excès, de vous conduire dans un autre. Or, toute extrémité est mauvaise , et outre que j'en suis naturellement ennemi , mon ministère m'oblige spécialement à m'en préserver. Rendre l'usage de la communion trop facile, c'est • un relâchement ; mais d'ailleurs le rendre trop difficile et comme impraticable, c'est une rigueur hors de mesure. Cherchons donc le juste milieu qui corrige l'un et l'autre ; et sans nous porter ni à l'un ni à Tautre , tenons-nous-en aux principes d'une solide théologie. Renouvelez, s'il vous plaît, votre attention : car voulez-vous savoir, chrétiens , quelle a été une des erreurs les plus remarquables de notre

siècle, quoique des moins remarquées? le voici :

c'est qu'en mille sujets , et surtout en celui-ci , on a confondu les préceptes avec les conseils; ce qui était d'une obligationjndispensable, avec ce qui ne rétait pas; les dispositions absolument suffisantes, avec les dispositions de bienséance, de surérogation, de perfection; en un mot, ce qui faisait de la communion un sacrilège , avec ce qui en diminuait seulement le mérite et le fruit. Voilà ce que l'on n'a point assez démêlé , et ce qu'il était néanmoins très-important de distinguer. Kn effet, citons, tant qu'il nous plaira, les Pères et les docteurs de l'Église; accumulons et entassons autorités sur autorités; recueillons dans leurs ouvrages tout ce qu'ils ont pensé et tout ce qu'ils ont dit de plus merveilleux sur l'excellence du divin mystère ; exposons tout cela dans les termes les plus magnifiques et les plus pompeux, et formons-en des volumes entiers; enchérissons même, s'il est possible, sur ces saints auteurs, et débitons encore de plus belles maximes touchant la pureté que doit porter un chrétien à la table de Jésus-Christ; faisons valoir cette parole qu'ils avaient si souvent dans la bouche, et qui saisissait de frayeur les premiers fidèles, Sancta sanctis : après avoir épuisé là-dessus toute notre éloquence et tout notre zèle , il en faudra toujours revenir au point décidé , que quiconque est en état de grâce, exempt de péché, je dis de péché mortel, est dans la disposition de pureté qui sufGt, selon la dernière rigueurdu précepte, pour communier. Ainsi nous l'enseigne le concile de Trente, et c'est une vérité de foi. De là il s'ensuit que si je suis souvent en cet état de grâce, j'ai dès lors la pureté absolument suffisante pour communier souvent ; et que, si tous les jours de ma vie je me trouvais en cette même disposition, j'aurais chaque iour de ma vie le degré de pureté nécessairement requis pour ne pas profaner le corps de Jésus-Christ en communiant ; et non-seulement pour ne le profaner pas et ne pas encourir la censure de saint Paul , Judicium sibi manducat et bibit{2. Cor., 11), mais pour recueillir à l'auteldu Seigneur une nouvelle force et y recevoir un nouvel accroissement de grâce. Si bien qu'en ce sens la parole de saint Augustin se vérifierait à mon égard : Acdpe quotidie quod quotidie Ubi prosit (AuG.) : Prenez cette divine nourriture autant de fois qu'elle vous peut profiter, et si tous les jours elle vous profite , prenez-la tous les jours. Je dis plus ; car de là même il s'ensuit que tout homme dans le christianisme, est obligé, sous peine de damnation, non pas de communier tous les jours , mais d'être tous les jours disposé à communier; pourquoi? parce qu'il n'y en a pas un qui n'ait une obligation essentielle de persévérer tous les jours dans la grâce de Dieu , et de se préserver de tout péché grief. Sic vive, ajoutait saint Augustin , ut quotidie merearis accipere, (Ibid.) Communiez plus

ou moins souvent, selon que Tesprit de Dieu vous rinspirera; mais quant à la préparation habituelle, vivez de telle sorte que chaque jour vous puissiez vous nourrir de ce pain de salut. Raisonnez , mes chers auditeurs, et formez sur cela toutes les difficultés que votre esprit peut imaginer : voilà des principes stables contre lesquels tous les raisonnements ne prévaudront jamais.

Ce qui nous trompe ( observez ceci , je vous prie ) , ce qui nous trompe , et ce qui fait peut-être que quelques-uns ont peine à goûter ces principes que je viens d*établir, c*est que nous ne comprenons et que nous n*estimons point assez le mérite que porte avec soi Tétat de grâce dont je parle ; c'est que nous ne connaissons point assez ce. que renferme cette exemption de tout péché mortel et de tout attachement au péché mortel. Ce n*est, selon nos idées, qu'un état fort commun, et plût à Dieu qu'il le fût bien dans le christianisme ! Mais , quoi qu'il en soit , je prétends que c'est un état très-sublime , un état qui surpasse toute la nature, et où la vertu seule du Saint-Esprit, cette vertu toute-puissante, nous peut élever. Car, pour examiner la chose à fond , qu'est-ce qu'un homme sans péché mortel et sans nulle affection au péché mortel ? C'est un homme déterminé ( chaque parole demande ici toute votre réflexion ); c'est, dis-je, un homme prêt et déterminé à perdre tout, à se dépouiller de ses biens, à sacrifier son honneur, à verser son sang et à donner sa vie, plutôt que de consentir à une pensée, que de former volontairement un désir, que de rien dire, de rien entreprendre, de rien faire qui puisse éteindre dans son cœur l'amour de Dieu. C'est un homme dans une disposition semblable à celle de saint Paul, lorsque ce grand apôtre s'écriait : Qui me séparera de la charité de Jésus-Christ? Quis nos separabit a charitate Christi? ( Rom.y 8. ) Ce n'est ni la prospérité, ni l'adversité , ni la faim , ni la soif, ni les puissances du ciel , ni celles de la terre , ni le péril , ni la persécution , ni le glaive , ni la mort : Sed in his omnibus superamus, ( Ibid. ) Un homme ainsi résolu , et constant dans cette résolution , malgré tous les dangers qui l'environnent , malgré toutes les tentations qui l'attaquent, malgré tous les exemples qui l'attirent, malgré tous les combats qu'il a à livrer et à soutenir, soit contre le monde, soit contre lui-même; cet homme, n'est-ce pas, selon l'expression de l'Écriture, un homme digne de Dieu? Or l'état de grâce suppose tout cela; et avoir tout cela, n'est-ce pas, suivant le langage du Maître des gentils, être un saint? Et si, dans cet état et avec tout cela , un chrétien participe aux sacrés mystères, ne peut-on pas dire alors et en particulier que les choses saintes sont données aux saints , Sancta sanctis ?

Ah! mes chers auditeurs , j'insiste là-dessus , afin

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de vous faire un peu mieux entendre que vous ne l'avez peut-être conçu jusqu'à présent, combien il en doit coûter pour se maintenir même dans le dernier degré , et si j'ose m'exprimer de la sorte, dans le plus bas étage de la sainteté. Qu'il serait à souhaiter que nous en fussions tous là , et que plusieurs qui se flattent d'y être n'en fussent pas infiniment éloignés ! Qu'il serait à souhaiter que dans les états même les plus religieux par leurs engagements et leur profession, on trouvât toujours cette première pureté de l'âme 1 II n'y aurait plus tant à craindre pour l'honneur dû au plus vénérable de tous les sacrements, parce qu'il ne serait plus exposé à tant de sacrilèges et de profanation. Mais quoi ! est-ce donc ma pensée, que dès qu'un chrétien se croit en grâce avec Dieu , et sans nul de ces péchés qui nous rendent ennemis de Dieu , on doit lui accorder l'usage fréquent de la communion , et l'y engager? Non , mes frères ; et si je le prétendais ainsi , j'oublierais les règles que la sage antiquité nous a tracées, et que je suis obligé de suivre. Je vous ai parlé de la préparation essentielle et suffisante pour ne pas violer la dignité du sacrement; mais il s'agit encore de l'honorer, et pour cela de joindre à cette disposition de nécessité les dispositions de convenance, de piété, de perfection; car ne vous persuadez pas que j'approuve toutes les communions fréquentes. Je serais bien peu instruit, si j'ignorais les abus qui s'y glissent tous les jours ; et j'aurais été bien peu attentif à ce qui se passe sans cesse sous nos yeux , si tant d'épreuves ne m'avaient pas appris la différence qu'il faut faire des âmes ferventes et des âmes tièdes , des âmes courageuses et des âmes lâches ; des âmes fidèles , exactes , appliquées, et des âmes négligentes, oisives, sans soin, sans vigilance, sans attention; des âmes détachées d'elles-mêmes , mortifiées , recueillies , et des âmes sensuelles jusque dans leur prétendue régularité, volages, dissipées, toutes mondaines. De permettre également aux unes et aux autres l'approche des sacrements; de ne mettre nulle distinction entre celles qu'on voit, sous un beau masque de dévotion, orgueilleuses et hautaines, sensibles et délicates, politiques et intéressées, entières dans leurs volontés , aigres dans leurs paroles , vives dans leurs ressentiments , précipitées dans leur conduite ; et celles au contraire qu'on voit assidues à leurs devoirs et zélées pour leur avancement et leur sanctification; en qui l'on trouve de la docilité , de l'humilité , de la patience, de la douceur, de la charité, et dont on remarque d'un temps à un autre les changements et les progrès : encore une fois, de les confondre ensemble, de leur donner le même accès à la table du Sauveur, de les y admettre avec la même facilité , de ne discerner ni conditions ni caractères, c'est, mes chers auditeurs, ce que je

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dois condamner ; et à Dieu ne plaise que je tombe jamais dans une telle prévarication. Mais aussi , en demandant des âmes solidement pieuses pour la fréquentation des saints mystères, de les vouloir d*abord au plus haut point de la sainteté chrétienne; de leur retrancher, pour quelques fragilités qui échappent aux plus justes, le céleste aliment qui les doit nourrir ; de leur tracer une idée de perfection, sinon impossible dans la pratique, au moins très-rare, et d*une extrême difOculté; de les tenir dans un jeûne perpétuel, jusqu'à ce qu'elles soient parvenues à ce terme, et de leur faire envisager comme une vertu, comme un mérite devant Dieu , ce qui les éloigne de Dieu , ce qui les affaibli^et les désarme , voilà de quoi je ne puis convenir et de quoi je ne conviendrai jamais. Je les exhorterai à tendre sans cesse vers cette perfection, à se proposer toujours cette perfection, à faire chaque jour de nouveaux efforts pour s'élever à cette perfection : mais après tout, si ces âmes n'y sont pa« encore arrivées , si elles n'ont pas mis encore le comble à cette tour évangélique qu'elles ont entrepris de bâtir; s'il leur reste encore, comme au prophète, du chemin avant que d'atteindre jusqu'au sommet de la montagne d'Oreb, je ne le« traiterai pas avec la même rigueur que ce convié qui fut chassé du banquet nuptial parce qu'il s'y était ingéré témérairement ; je ne leur défendrai point de manger; mais, par une maxime tout opposée , je leur dirai ce que l'ange dit à Ëiie : Surge, comede, grandis enim tibi restât via ( 3. Reg,, 19 ) : Venez avec confiance, et prenez ce pain qui vous est offert, et qui vous donnera des forces pour aller jusqu'au bout de la carrière que vous avez à fournir; car je me souviendrai que ce n'est point pour des forts et pour des justes que Jésus-Christ est venu , mais pour des faibles et pour des pédieurs; que ce n'est point pour les sacrements que Dieu a formé les hommes; mais que c'est pour les hommes qu'il a institué les sacrements: que ces hommes étant hommes, ils ne sont point, quelque parfaits qu'on les suppose, d'une nature angéîique, et que, quoi qu'ils fassent, ils ne se trouveront jamais sans quelques imperfections ; que s'il fallait attendre qu'ils en fussent pleinement dégagés pour les recevoir à la table du Seigneur, et qu'il ne leur manquât rien de tout ce qu'exige d'eux une sévérité outrée, pour leur accorder le bienfait de la communion ; à peine les apôtres euxmêmes, à peine les premiers chrétiens, à peine les plus grands saints auraient-ils pu y avoir part. Telles sont les règles générales que je suivrai; je dis les règles générales, car je sais qu'il y en a de particulières pour certains états, pour certaines personnes, selon certaines conjonctures, dont le détail serait infini , et que je laisse à l'examen des pasteurs de TËglise , et des directeurs auxquels il

appartient d'en juger. Il me suffit d'avoir vérifié ma première proposition de la manière que je l'ai entendue , savoir, que la pureté requise pour participer au sacrement de Jésus-Christ n'est point en soi et ne doit point être communément un obstacle à la fréquente communion ; d'où je passe à l'autre vérité , qui n'est pas moins importante, et je soutiens même qu'un des plus sûrs et des plus puissants moyens pour acquérir une sainte pureté de vie, c'est la fréquente communion. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

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