DEUXIÈME PARTIE
Cest un ordre établi de Dieu , et le monde même , tout perverti qu'il est dans ses maximes, est obligé de s'y soumettre et de le reconnattre : on n'arrive point à la gloire par le plaisir ; mais il faut renoncer au plaisir, quand on se propose d'acquérir la véritable gloire. Car le plaisir ne conduit à rien , je dis à rien de solide, ni à rien de grand. Jamais ce qui s'appelle viede plaisir n'a produit une vertu, n'a inspiré de sentiments nobles, n'a élevé l'homme audessus de lui-même. Soit donc par la nature des clioses, soit par un effet de la corruption du péché, le plaisir et la gloire dans cette vie sont incompatibles; et quiconque présume qu'il pourra les accorder se flatte et se trompe, séduit par les fausses idées qu'il a de Tun ou de l'autre. En un mot , où règne l'amour du plaisir, il faut que le désir de la gloire cesse; et où le désir de la gloire est sincère, U faut que le plaisir soit sacrifié. C'cs^ ainsi q^ue la
SUR UASCKNSION DE JÉSUS-CHRIST
concevaient les sages mêmes du paganioie; et ili le concevaient bien. Or, si cela est vrai de la gloire en général , et même en particulier de cette gloire profane que l'ambition des hommes recherche^ quel jugement devons-nous faire de la gloire du ciel? de cette gloire pour laquelle nousavons tous été créés, mais sur quoi nous avons perdu nos droits, en pe^ dant la grâce de l'innocence, et où il n'y a plus de retour pour nous que par les œuvres de la péoitenee; de cette gloire où nous ne pouvons préleodre que par la croix de Jésus-Christ, et qu'il ne noua est pas même permis d'espérer, si nous ne sommes, comme dit saint Paul, entés sur Jésu&^Christ, et sur Jésus-Christ souffrant et mourant : Si can^)kaUaU facti Mumvs sinUUtudini mortis ^u$, sim^Hri' surrecUorUs erimtu. Non, mes cbers auditeois; je le répète, jamais les plaisirs de la vie ne nous fi»ront parvenir à cette gloire. Il faut y aller par la voie des souffrances : première vérité qui confondra éternellement la mollesse et la délicatesse des moadains. Mais d'ailleurs toutes sortes de souffrances ne conduisent pas à cette gloire : autre vérité qui doit détromper une inflnité de chrétiens que nous voyons souflfrir dans le monde, mais qui ne souffrent pas en chrétiens. Deux importantes leçons que j'ai encore à développer, et que je requit comme les deux points les plus essentiels de b okh raie évangélique.
Il fhut, comme Jésus-Christ, aller à la gloire céleste par la croix et par les souffrances. Heureux si par là nous en trouvons le chemin ; mais malheur à nous si nous nous figurons qu'on y arrive par une voie plus douce et plus commode, et qu'il y ait pour cela des conditions et des états privilégiés f Que n'ai-je le zèle de saint Paul , pour graver profondément dans vos cœurs ce grand principe! C'est ce que le Sauveur du monde fît entendre aux enfants de Zébédée, qui passaient néanmoins pour ses disciples favoris, quand il réprima, par la dureté apparente de sa réponse, la vanité de leur prétention. Vous me demandez, leur dit-il, d*étre assis et honorablement placés dans mon royaume , et moi je vous demande si vous pouvez boire le calice que je boirai moi-même avant vous ? Comme s'O leur eût dit : Favoris et disciples tant qu*il vous plaira , si vous ne participez à ce calice dont je vous parle, à ce calice d'amertume et de douleur, il n'y a pour vous dans mon royaume ni place ni rang; et quiconque refuse d'accepter cette condition, et n'a pas le courage de passer par cette épreuve , doit renoncer à ma gloire, et compter qu'il en est exclu. C'est ce que le même Sauveur nous a fut voir dans sa propre persoime, et ce qu'il dédara à ses apôtres sur le point qu'il était de retourner à ce royaume céleste qu'il avait quitté pour descendre sur la terre : Nonne hœc qporiuitpaii CkrisUm,
SUR L'ASCENSION DE JÉSUSGHRIST
et Um (nêrart I» ghriam suamt (Luc, 24.) Vous vous étonnez de ce que le Christ a souffert, et votre foi en est troublée : mais ignorez-Tous les divines Écritures, et n'a vaiMl pas été dit quil souffrirait de la sorte, et qu'il entrerait ainsi dans la gloire? Or, s'il le âJlait pour le Christ, cparûuU, ne le fiiut-il pas pour nous , et qui peut se plaindre d'une loi que le Fils même de Dieu a voulu et a dû subir? Aussi les saints, au moins ceux de la loi de grâce, non-aeulement se sont consolés, mais se sont réjouis; mais se sont gloriflés dans les afilictions de cette vie, parce qu'ils les ont toujours regardées comme la route sûre et infaillible qu'ils devaient suivre pour parvenir au terme de leur bonheur. Au Meu que David, par un mouvement de confiance, mais d'une confiance encore judaïque, c'est-à-dire d'une confiance qui se proposait encore quelque chose de terrestre et de charnel , et qui ne s'élevait pas aussi parfaitement que la nôtre aux biens spirituels et célestes; au lieu,dis-je, que David, pour chercher du soulagement dans ses maux, faisait à Dieu cette prière, et lui disait : Educes de irUntiatione atUmam meam {Psalm. 142); Délivrez-moi, Seigneur, des tribulations qui m'accablent; les saints de la loi nouvelle, par un esprit tout opposé, mais bien plus épuré et plus éclairé, ont cm devoir dire : Non , Seigneur, ne nous en délivrez pas. Ce sont des tribulations, il est vrai , mais des tribulations salutaires, dont, magré les révoltes de la nature, nous nous glorifions et nous nous félicitons : Gloriamur in tribuUitUmibus nostrii, {Rom., 6.) Ce sont des maux qui nous abattent, mais qui, par un effet tout divin, au même temps qu*ils nous abattent aux yeux des hommes , nous détachent de nous-mêmes et nous élèvent à vous; des maux qui sont les gages précieux de ce véritable, de cet unique , de ce souverain bien que nous attendons. Et à quoi nous réduiriez-vous. Seigneur, reprenait, au nom de tous les autres, saint Grégoire pape, pénétré de cette vérité, à quoi, mon Dieu, nous réduiriez-voua, si, par une miséricorde qui nous perdrait, vous veniez à nous déli- Trer de ces maux que nous endurons, puisque vous nous assurez, dans toutes vos Écritures, que la souffrance doit faire tout le mérite de notre espérance, et par conséquent, qu*elle en doit .être le plus ferme et le plus solide appui ? Où en serions nous, si, n'étant plus dans le monde m affligés, ni humiliés, ni mortifiés, ni persécutés, nous n'avions plus ce qui est, selon le témoignage de votre apôtre, le caractère le plus visible et le plus certain de vos prédestinés? Ne nous écoutez donc point. Seigneur, si jamais nous souhaitions d'avoir sur la terre un sort plus tranquille; et rejetez notre prière, si nous étions assez insensés pour vous demander une telle grâce. Donnez-nous des secours
tu
puissants pournoussoutenir, et unfondsde'patieiice pour souffrir avec soumission ; mais ne nous pur nissez pas. Seigneur, jusqu'à nous traiter dans la rie plus favorablement que vous ne l'avez été, et jusqu'à éloigner de nous ce qui doit nous donner une sainte ressemblance avec vous. Ainsi, dis-je, ont parlé les saints; et ce langage qui, selon la prudence de la chair, parait folie , était dans eux la plus éminente sagesse.
Cest cela même qui a donné à ces grands hommes et à ces fidèles sénateurs de Dieu, sur le st^et des prospérités temporelles, des sentiments si contradictoirement opposés à la cupidité et à Tamour-propre ; c'est ce qui les a fût trembler, quant ils se sont vus dans des états dont le monde leur applaudissait, et où consiste en effet la félicité des enfants du siècle, mais dont ils craignaient les suites funestes, par rapport à cette félicité qu'espèrent les enflants de Dieu : c'est ce qui les a convaincus, aussi bien que saint Augustin, qu'une prospérité complète, s'il y en avait une dans le temps présent, serait une réprobation commencée; et qu'un homme sur la terre parfaitement heureux , s'il raisonnait bien, devrait ou se croire perdu, ou se condamner pour toute sa vie à pleurer et à gémir : pourquoi ? parce qu'il n'y aurait point de moment où il ne dût être touché et alarmé de cette pensée : Je ne suis pas dans la voie de Dieu; ce n'est point par là que Dieu a conduit ses élus. Comblé de biens comme je le suis, et souffrant aussi peu que je souffre, s'il y a une éternité bienheureuse, je n'ai nul lieu de croire qu'elle soit pour moi , et j'ai d'affreuses présomptions qu'elle n'est pas pour moi. Pensée désolante pour un chrétien! C'est dans cette vue que Jésus-Christ a prononcé ces fameux anathèmes , auxquels le monde ne souscrira jamais , mais qui subsisteront malgré le monde, et qui, malgré le monde, auront leur effet : anathème contre les riches voluptueux ! ^œ vobis divitibus! ( Luc, fi ) anathème contre ceux à qui rien ne manque, et qui vivent selon les désirs de leur cœur! Fx vobis qui ridetis, qui satwraU estis ! (Id. ) c'est-à-dire, anathème contre ceux que le monde a toujours été en possession de béatifier et de canoniser! Et c'est par la même raison que ce divin maître a é^igé en béatitude ce que le monde déteste, et ce qu'il a le plus en horreur : bienheureux les pauvres ! Beati pauperes ! ( Matt., 5 ) bienheureux ceux qui pleurent! Beati quihtgentîild.) bienheureux ceux qui souffrent persécution! Beati qui persecutionempcUiuntur! ( Id. ) Enfin, c'est ce que les apôtres Paul et Barnabe prêchaient avec tant de zèle , quand ils allaient, dit saint Luc, visiter les Églises chrétiennes, fortifiant le courage des disciples, les exhortant à persévérer (>ans la foi , et leur remontrant quec'était par les afBictiooa
«I les peines quHs devaient entrer dans la rofaume de Dieu : Confirmantes animas discîpuloruni, et exhortantes ut permanerent in Jtde, et quoniam per multas tributationes oportet nos intrare in regnum Dei. {Act, 14. )
Telle est la loi que Dieu , dans le conseil de sa proTîdence, a portée, et qu'il ne changera pas pour nous. Cependant, au mépris de cette loi, on veut être heureux dans le monde; et, quoique les souffrances soient la marque la plus certaine des élus de Dieu , par une infidélité dont on ne fait nul scrupule, et qu'on ne se reproche jamais, on consent a n'avoir point cette marque spéciale de prédestination pour le ciel , pourvu que Ton soit, si je pais ainsi parler, des prédestinés de la terre. A quelque prix que ce puisse être, on veut, autant qu'il est possible, écarter tout ce qui fait de la peine et qui incommode; et, sans balancer, on renonce, au moins dans la pratique et par les oeuvres, aux béatitudes de Jésus-Christ , pour jouir des béatitudes du siècle. Que cet "adorable Sauveur, que les saints , après lui , soient arrivés à la gloire par la croix et par les tribolations , on prétend y arriver par la joie et par le plaisir : car en même temps qu'on ne veut rien souffrir, on veut néanmoins d'ailleurs , par un secret inconnu à Jésus-Christ même, et par une contradiction que les saints n*ont jamais accordée, se sauver dans le monde; c'est-à-dire qu'on veut se sauver dans le monde, tandis qu'on n'y resph'e que le plaisir, qu'on y rapporte tout au plaisir, qu'on y cherche avec soin et en tout le plaisir , qu'on ne pense qu'à y mener une vie de plaisir, et qu'on n'y connaît point d'autre bien que le plaisir. Mais, que fait Dieu, chrétiens? remarquez ces deux traits de sa miséricorde, et reconnaissez le désordre de votre conduite. Afin que les plaisirs du monde ne vous corrompent pas, et que ce ne soient pas des obstacles à votre bonheur éternel , Dieu, qui veut en quelque sorte, malgré vousmêmes, vous sauver, mêle ces plaisirs d'amertumes, vous y fait trouver des dégoûts, vous les rend fades et insipides. C'est ce que vous éprouvez à toute heure ; et vous qui , contre tous les desseins de Dieu, voulez vous perdre, malgré toutes les amertumes qui s'y rencontrent, vous êtes avides de ces plaisirs , vous les désirez ardemment , vous vous y attachez opiniâtrement, et tout insipides qu'ils sont, vous les préférez aux délices pures de cette gloire, dont la seule espérance serait déjà pour vous une félicité anticipée. Semblable à l'infortuné Ésaû, qui, pour contenter seulement une fois la faim qui le pressait, vendit son droit d'atnesse , et fut, par là , frustré de la bénédiction de son père , vous sacrifiez à de vaines douceurs, et à quelques moments d'une volupté passagère, le saint héritage qui vous était acquis.
SUR L'ASCENSION DE JtiSUS-GHRIST.
Ce n'est pas assez : Dieu vous envoie des souffrances, et par une bonté paternelle , il les attad» à votre condition , à vos emplois , aux engagements que vous avez dans le monde. Car quelques mesures • que l'on prenne , on ne peut être en conuneree avec le monde sans y trouver sans cesse des sofets À mortification et de chagrin. Si vous comiftissieK le don de Dieu , vous ne penseriez qu'à le Milr d'en avoir ainsi ordonné, et vous n'auriez que des actions de grâces à kii rendre, de vous avoir pourvus d'un si puissant préservatif contre les dangers et les écueils de votre état. Quekpie avantageuse, selon le monde, que pût être votre destinée, vous ne vous croiriez pas abandonnés du ciel , ni lépronvés, puisque vous auriez encore part an calice di salut. Mais quel usage faites-vous d'un si précieux talent? A ce désir insatiable des plaisirs du monde que je viens de vous reprocher, vous joignes l'abus des souffrances par où Dieu voulait vous saoetifier : et comme vous vous pervertissez par les plaisirs mêmes que vous ne goûtez pas , et qui ne vons satisfont pas, ainsi vous pervertissez- vous par les croix mêmes que vous portez, mais dont vous ne pro* fitez pas; car toutes sortes de souffrances ne conduisent pas à la gloire que Dieu nous découvre dans le mystère de ce jour. Si cela était, TeiiBr ne serait plus enfer. Il faut que ce soient des sonf* frances pour la justice, parce qu'il n'y en a poûil d'autres que Dieu puisse couronner, ni qui pwssnit avoir de la proportion avec cette vie bienbenreuse où Jésus-Christ après lui nous appelle. Soufifrir parce qu'on a le cœur déchiré de mille passions, souffrir parce qu'on est dévoré par une ambition que rien ne peut satisfaire, souffrir parce qu'on est possédé d'une envie secrète, souffrir parce qu'on a dans l'âme la haine et le fiel , c'est souffrir plus que n'ont souffert les pénitents les plus austères , et plus que ne souffrent ces mallieureux , condamnés par la justice et la rigueur des lois à traîner leurs chaînes dans un esclavage dur et honteux. Mais c'est souffrir comme les démons ponr l'iniquité, et il répugne à la sainteté de Dien de tenir compte aux hommes de ce qu'ils souffrent pour de si indignes sujets. Si donc l'on prétend au royaume de Dieu , il ùut souffrir pour la cause de Dieu , il faut souffrir pour la charité , souffrir pour la vérité , souffrir pour la paix , souffrir pour Fobéissance : car tout cela est renfermé dans cette justice chrétienne dont pariait le Fils de Dieu, quand il disait : Beati quipersecutUmempathmtur propterJustUiamy quoniam ipsorum est regnum cœlorum! ( IMatth. 6.) Souffrir plutôt que de se venger et de repousser une injure en rendant le mal pour le mal , c'est ce que j'appelle souffrir pour la charité ; souffrir plutôt que de trahir sa conscience , plutôt que de manquer à son devoir, plutôt que
SUR L'ASCENSION DE JÉSUS-CHRIST
^approuver le ?ice, c'est ce que j'appelle souffrir pour la Térité; souffrir plutôt que de causer du tiOBble, eo Toulant se défendre et se justiGer, c'est ce j'appelle aouffirir pour la paix; souffrir plutôt que de nmrtnurer et de se plaindre, plutôt que de résister aux puissances légitimes, c'est ce que j'appelle souffrir pour robéissance. Voilà les souffrances que Dieu accepte, et qu'il récompense dans son royaorne. Mais ma douleur est, chrétiens, que les ▼dires ne sont pas communément de ce caractère; ma douleur est, qu'au lieu que les saints disaient en s'adressant à Bieaj Fropter temorUficamwr tota die {Ram., S); C'est pour vous. Seigneur, que nous sommes persécutés et que nous voulons l'être , e^est pour vous que nous nous persécutons en quelque manière nous-mêmes , et que nous nous mortifions : peut-être ceux qui m*écoutent, et à qui je parle , pourraient dire au monde : C'est pour toi que je me mortifie, monde, dont je me suis fait resclave; c'est pour toi que je me captive, c'est pour toi que je me fiiis violence, c'est pour toi que je souffre tout ce que les serviteurs de Dieu ont souffert pour Dieu. Or, qu'arrive-t-il de là? Ce qui me paraît et qui doit vous paraître, mes chers auditeurs, le comble de tons les malheurs de l'homme : vous ailes à la perdition et à la mort, par où les justes et les vrais chrétiens vont au salut et à la vie. Car les souffrances mènent à l'un et à l'autre; et ce n'est point, je le répète, précisément par les souffrances que Dieu fait le discernement des élus et des réprouvés; c'est par la qualité, c'est par le motif, c'est par le principe et la fin des souffrances. Cependant, j'en reviens toujours à la proposition générale, que pour entrer dans cette patrie, dont les portes aujourd'hui vous sont ouvertes, et pour mériter d'y être reçu, il faut souffrir.
Cette parole, chrétiens, vous paraît dure, mais j'ose dire qu'elle ne doit point l'être pour vous, et en voici la raison , à laquelle je vous défie de répliquer. Car, que ne souffrez-vous pas tous les jours, et que n'êtes-vous pas déterminés à souffrir pour le monde? que ne souffrez- vous pas pour vous établir, et pour vous pousser dans le monde? Ce désir d'acquérir de la gloire, que ne vous fait-il pas entreprendre? Cette ambition de vous élever, que ne vous feit-elle pas prendre sur vous? S'il s'agit de votre fortune, épargnez-vous votre santé, ménagez-vous. votre repos, vous plaignez -vous qu'il rous en coûte de l'assujettissement et du travail? avec quelle patience ne supportez-vous pas tout ce ;ui se présente de plus fSicheux et de plus pénible? ïvec quelle ardeur et quel courage ne passez-vous sas par-dessus toutes les difficultés? Pour peu que rous ayez de bonheur et que les choses vous suc- )èdent, que ne trouvez-vous pas aisé? Faut-il vous ixciter et vous animer ? avcz-vous besoin pour cela
de remontrances ? ne vous les faites-vous pas à vous-mêmes, et ne vous en dites- vous pas plus que je ne vous en dirai jamais? Or, souffrez pour Dieu ce que vous souffrez pour le monde, je ne vous en demande pas davantage. Vous en faut-il un motif pressant, touchant, convaincant? ne l'avez-vous pas dans cette gloire qui vous est proposée comme le terme de votre espérance ? y a-t-il un autre bien plus précieux pour vous, que cette gloire où vous n'aurez plus rien à désirer, plus rien à demander, plus rien à rechercher, parce qu'elle comblera toute la capacité de votre coeur ; que cette gloire durable et éternellement assurée, que jamais rien ne vous enlèvera , que jamais rien ne troublera , que jamais rien ne bornera ; que cette gloire après laquelle les saints ont tant soupiré, vers laquelle ils élevaient sans cesse leur esprit, ils tournaient sans cesse leurs regards , et dont la seule vue , quoique obscure et encore imparfaite, dont le seul avant-goût sur la terre les ravissait , les transportait , et , pour m'exprimer ainsi, les enivrait : que cette gloire où le Fils de Dieu souhaitait si ardemment de retourner, dont il parlait si souvent à ses disciples, surtout depuis qu'if fut ressuscité, et qu'il se vit sur le point d'aller recevoir la couronne que son Père lui avait préparée? Cest là qu'il nous précède , chrétiens : nous sommes ses memores, et il est notre dief; partout où le chef entre, il faut que les membres le suivent , et qu'ils y soient placés avec lui. Cest là qu'il traîne avec soi comme en triomphe, et qu'il introduit tant d'âmes justes, tant de patriarches, de prophètes, de prédestinés de rancienne loi, qui depuis si longtemps attendaient ce libérateur. Joignons-nous d'esprit et de cœur à cette troupe glorieuse; et disposons-nous à la grossir un jour nousmêmes , et à partager avec eux la même gloire. Mais du reste, n'oublions jamais ( car c'est là toujours qu'il s'en faut tenir, et ce qu'il faut poser pour principe nécessaire et incontestable), que c'est une récompense ; qu'elle l'a été pour eux, et qu'elle le doit être pour nous; qu'ils l'ont acquise par la sainteté de leurs œuvres, par la ferveur de leur piété , surtout par leur patience inaltérable et leur constance à souffrir, et que c'est ainsi que nous la devons mériter. Défions-nous de notre faiblesse; mais ne craignons point toutefois que les forces nous manquent, puisque Jésus-Christ est à la droite de son Pèrecomme notre médiateur, comme notre pontife , pour faire descendre sur nous ses grâces les plus puissantes. Allons à son trône, à ce trône de gloire et de miséricorde tout ensemble , lui présenter nos hommages, lui offrir nos prières, lui exposer nos besoins, l'adorer et Tinvoquer, jusqu'à ce que nous puissions dans l'éternité le voir et le posséder. C'esl ce que je vous souhaite, etc.
POUB lA FÊTE DE LA PENTECOTE.
SERxMON
POUR
LA FÊTE DE L/i PENTECOTE.
XepteU 9unt omna Spiritu Saneto.
Ili ftirenl toos remplis da Silnt-Esprit Lhn de» AeUê , cnap. s. *
Madamk*, C'est le grand mystère qui s'est accompli pour la première fois dans les apdtres, et qui doit s'accomplir en nous, si nous sommes disposés, ainsi qulls l'étaient, à recevoir ce don céleste de l'Esprit de Dieu. Car Jésus.Christ,par sa mort, Famérité pour nous aussi bien que pour les apôtres; il le demanda pour nous à son Père, en le demandant pour le^ apôtres; et la solennité que nous célébrons n'est point , comme les autres fêtes de l'année , une simple commémoration, mais le mystère même de la descente du Saint-Esprit. Mystère toujours subsistant , et qui , jusques à la fin des siècles, subsistera dans l'Église de Dieu, tandis qu'il y aura des fidèles en état d'y participer, et qui se mettront en devoir de le renouveler dans leurs cœurs. Or il ne tient qu'à nous, chrétiens, d'être de ce nombre, puisqu'il est vrai , et même de la foi , que par les sacrements de la loi de grâce, nous pouvons tous les jours recevoir le Saint-Esprit; et qu'en vertu des promesses du Sauveur, le même Esprit qui descendit visiblement sur les disciples assemblés dans Jérusalem, descend encore actuellement et véritablement sur nous , non pas avec le même éclat ni avec les mêmes prodiges , mais avec les mêmes effets de conversion et de sanctification, quand il trouve nos âmes bien préparées, et que nous prenons soin de les lui ouvrir. Il est donc, mes chers auditeurs, d'un intérêt infini pour vous et pour moi de bien comprendre quel est cet Esprit que le Fils de Dieu nous a promis, et dont la mission inefijable doit opérer en nous ce qu'elle opéra dans les apôtres. Car malheur à nous si par notre infidélité nous y apportons quelque obstacle! malheur, pour me servir de l'expression de saint Paul, si nous contristons le Saint-Esprit, et si nous négligeons d'entrer dans les dispositions où nous devons être pour avoir part à ses grâces! Divin Esprit, source féconde d'où procède toute grâce excellente et tout don parfait, répandez sur moi un rayon de ;cette lumière dont les disciples de Jésus-Christ furent pénétrés, quand vous reposâtes sur eux. Donnez-moi une de ces langues.de feu qui parurent sur leurs têtes, lorsqu'intérieurement éclairés, animés, fortifiés, ils commencèrent à parler. Dans l'obligation où je suis d'annoncer à mes auditeurs les vérités du salut, votre secours m'est
* La reine d'Angleterre.
nécessaire, et Je tous le demande par riiiterM»i« de Marie. Ave, Maria.
Le monde, dans l'état malheureux où Ta xéàA le péché, ne peut recevoir le Salnt-Eaprit. Cestli plus sensible marque et la plus funeste que Jéias- Christ nous aitdonnée de la réprobation damoode: et en prononçant contre lui cet anathèma. Il D*ent point apporté d'autre raison, sinon que le monde, dans l'excès de son aveuglement, ne sait fias mène ce que c'est que l'Esprit de Dieu : SpirUmm voi-
totis gtiemmundus non paUU accipere, fuiatm videt eitm , net seit eum. (Joaw. , 14.) Il en doue, concluait saint Chrysostôme , du doToir des piédi. cateurs de l'Évangile, de faire eonnattre au monde ce divin Esprit. Et c'est ce que j'entieprends daas ce discours, où j'ai à vous exposer le mystènde notre religion , non-seulement le plus sublime, mais le plus édifiant et le plus touchant. Quand saint Paul , venant à Ë(^ièse , demanda aux disciples qiH y trouva, si, depuis qu'ils avaient reçu la foi,ib avaient reçu le Saint-Esprit, SiSpiriium ^fnffm acdpUU credentesî (Act, 19) surpris d'une telle demande et confus, ils lui répondiront ingémuneat, qu'ils n'avaient pas même ouï dire qu'il y eAt m Saint-Esprit; Sed negue si Spirituê Sanctui eU, audivimus, (Ibid.) Combien de chrétiens, disoos mieux, combien de mondains, à la honte du christianisme qu'ils professent, vivent aujourd'hui dans la même ignorance, et peut-être dans une ignorance encore plus criminelle ! car il ne suffit pas, pour le salut, de savoir que le Saint-Esprit est la trolsièms personne de l'adorable Trinité, qu'il estoonsubstantiel au Père et au Fils, qu'il procède étemeUement de l'un et de Tautre; ce sont des poinu de créance qui nous apprennent ce que le Sain^Esprit est en lui-même, et par rapport à lui-même : mais dcplus, mes chers auditeurs, il faut savoir ce qu'il est par rapporta nous, ce qu'il doit produire ennoua, pourquoi il nous est envoyé , ce que nous devons foire pour le recevoir, et par où nous pouvons juger si nous l'avons reçu. Or, combien de lâches chrétiens, uniquement occupés du monde, ne se sont jamais mis en peine de s'instruire sur tout cela, et, plus condamnables que lesdisciples d'Éphèse, pourraient fake encore aujourd'hui cet aveu honteux : Sed negue si Spiriius Sanctus est, audivimus ^ComnmX aurions-nous reçu le Saint-Esprit, puisque nous ignorons même ce que c'est que le Saint-Esprit? Quoi quïl en soit, voici, mes frères, l'idée que je viens vous en donner, et quejje tire du mystère que nous célébrons. Cet Esprit dont les apôtres reçurent les prémices et la plénitude, fut pour eux, et est par proportion pour nous, un esprit de vérité, un esprit de sainteté , un esprit de force. Appliquezvous à ces trois pensées. C'est un esprit de vérité, parce qu'en nous remplissant de ses lumières, il mm^
POUB LA FÊTE DE LA PENTECOTE.
CBSttgne toote rérité : ce sera la première partie. Çest un esprit de sainteté, parce qu^en s'unissant h nous, il détruit en nous tout ce qu'il y trouve non-fleiflemeDt d'impur et de charnel , maisd'impariait et de terrestre, opposé à la vraie sainteté : ce sera la seconde partie. Et c'est un esprit de force, parée qa*il nous rend capables de tout faire et de toat supporter pour Dieu, en nous inspirant une verta surnaturelle et un courage au-dessus de toute diffionlté : ce sera la conclusion. Qualités du Saint- Esprit , qui^hous sont sensiblement représentées par ce feu mystérieux et miraculeux, sous le symbole duquel il fut donné aux apôtres : car le feu , qui , de tous les éléments, est le plus noble , a la vertu (Tédairer, de purifier et d'échauffer. Or, ce sont Justement à notre égard les trois propriétés de TEsprit de Dieu. Comme esprit de vérité il nous éclaire, comme esprit de sainteté il nous purifie, et comme esprit de forceil nous anime. Comme espritde vérité il mms détrompe de nos erreurs, comme espritde sainteté il nous détache de nos engagements criminds , et comme esprit de force il nous fait triompher de nos faiblesses. Comme esprit de vérité il élevé et perfectionne nos esprits, comme esprit de sainteté il réforme et diange nos coeurs , et comme esprit de forée il remue toutes nos puissances par le zèle qu'il excite en nous, quand il veut que nous agissions pour la gloire et les intérêts de Dieu. Trois effets de sa sainte présence que Dieu nous découvre en ce grand jour, et qui vont fsdre tout le sujet de votre attention.
Enseigner la vérité , c'est une chose qui peut convenir à l'homme, et qui n'est point au-dessus de la portée de l'homme. Mais enseigner sans exception toute vérité, mais l'enseigner sans distinction à toute sorte de sujets , mais pouvoir l'enseigner en toutes manières , c'est ce qui n'appartient qu'à Dieu, et de quoi tout autre esprit que celui de Dieu est absolument incapable. Aussi est-ce le caractère le plus essentiel et le plus divin que Jésus-Christ , dans l'Évangile, ait aUribué au Saint-Esprit : Quum autem venerit Ule, docebit vos omneni verUcUem (Joan., 16); et c'est ce même caractère qui me semble d'abord avoir paru plus sensiblement en ce jour solennel , où cet esprit de vérité descendit sur les apôtres et sur tous les disciples assemblés. En voici la preuve que je vous prie d'écouter.
Non, dit saint Augustin, pesant ces paroles, amnem vetitatem, il n'appartient qu'à l'Esprit de Dieu d'enseigner et de persuader toute vérité. Car il y a des vérités que la chair et le sang ne révèlent point, des vérités qui choquent et qui révoltent la raison humaine, des vérités dont la nature s'effraye, des vérités humiliantes, gênantes, mortifiantes.
mais qui sont par là même dés vérités salutaires et nécessaires ; en un mot, des vérités que l'homme, selon le terme de l'Ëvangile, ne saurait porter, beaucoup moins goûter, ni aimer. S'il arrive donc qu'il vienne à en être sincèrement et efficacement persuadé, ce ne peut être que l'effet d'un esprit supérieur qui agit en lui et qui l'élève au-dessus de lui. Or, il n'y a que l'Esprit de Dieu qui ait ce pouvoir. L'esprit de l'homme, dit saint Chrysostême, apprend & l'homme et lui persuade ce qui satisfait l'amour-propre , ce qui flatte la vanité, ce qui excite la curiosité, ce qui Êivorise la cupidité : voilà ce qui est de son ressort. Mais ce qui combat nos passions, et ce qui est contradictoirement opposé à toutes les inclinations de l'homme, ne pouvant pas venir du fonds de l'homme, et d'ailleurs étant vérité , il faut nécessairement que ce soit l'Esprit de Dieu qui nous l'enseigne et qui nous le persuade. De même , c'est une marque sûre et infaillible de l'Esprit de Dieu , d'enseigner la vérité à toute sorte de sujets, et la raison en est évidente : parce qu'il se trouve dans le monde des sujets u mal disposés, soit à comprendre la vérité, soit à s'y soumettre et à la croire, quand même ils la comprennent, qu'il n'y a que le Dieu de la vérité qui puisse les en rendre capables. En effet , donnez au docteur le plus consommé , au plus habile homme de la terre, certains esprits grossiers à instruire; avec toutes ses lumières, il ne les éclairera pas. Donnez-loi à persuader certains esprits obstinés et entêtés; avec toutes ses démonstrations-, il ne les persuadera pas. Mais quand l'Esprit de Dieu s'en rend le maître, ni l'entêtement de ceux-ci , ni la stupidité de ceux-là , n'est un obstacle aux impressions toutes-puissantes de la vérité; pourquoi? parce que cet Esprit , qui est souverainement et par excellence l'esprit de vérité, en se communiquant à nous, surmonte , ou plutôt détruit dans nous tous ces obstacles : c'est-àdire, parce qu'un des effets de sa présence ^st de corriger tous les défauu de nos esprits , et qu'ayant lui-même formé tous les esprits, il sait leur donner le tempérament qu'il lui plàtt. Ainsi, de grossiers qu'ils étaient, il les rend, quand il veut agir en eux, ^)irituels et intelligents; et, de rebelles à la vérité, souples et humbles pour lui obéir. Les autres maîtres cherchent des disciples dociles, et qui par euxmêmes aient déjà des dispositions pour entendre les vérités qu'on se propose de leur enseigner. Mais l'Esprit de Dieu n'a pas besoin dece choix ; toutes sortes de disciples, indociles, pesants , incrédules, opiniâtres, prévenus, lui peuvent convenir, dit saintChrysostôme, parce qu'il sait fkirede tousautantdesiyets propres à être instruits : et c'est la merveille que les prophètes nous ont distinctement marquée : Esi scrotum in Propheiis : Et erunt omnes docibUes Z>ei. (JoAN., 6.)
£n6n, e'est Fouvrage de rhomme d'enseigner la Térité d'une manière bornée et limitée , je veux dire, de renseigner à forcede leçons et de préceptes, et de la fui e entrer dans les esprits jusqu^à un certain point de persuasion et de conviction. Ainsi les philosophes du paganisme imprimaient-ils peu à peu dans Tesprit de leurs auditeurs les vérités humaines qu'ils leur enseignaient, y employant de longs discours et bien des paroles. Mais enseigner dans un instant les vérités les plus profondes et les plus incompréhensibles de la religion ; mais les enseigner sans qu'il en coûte, pour les apprendre, ni étude ni travail; mais les enseigner et les persuader jusqu'à déterminer les hommes à mourir et à se sacrifier pour elles, c'est les enseigner en Dieu, et d'une manière qui justifie parfaitement l'efficace et l'opération de l'Esprit de Dieu. Or voilà, mes chers Auditeurs, ce qui s'est accompli à la lettre dans la personne des apôtres , et ce que je remarque comme un des plus grands miracles qui aient jamais paru sous le ciel , comme le miracle qui a le plus contribué à l'établissement de notre foi , et dont nous devons pour cela conserver un éternel souvenir.
Car, ne fut-ce pas un prodige bien étonnant , de voir les apôtres, au moment qu'ils reçurent le Saint-Esprit, aussi pénétrés des lumières de Dieu, «t aussi consommés dans la science du royaume de Dieu, qu'ils avaient été jusque-là ignorants et remplis d'erreurs? lie fut-ce pas un changement de la main du Très-Haut de les voir dans Jérusalem prêchant des vérités qu'ils avaient fait profession , non-seulement de ne pas croire , mais de contredire? Tandis qu'ils n'avaient eu pour mattre que Jésus-Christ (ô mystère adorable et impénétrable! ), vous le savez, Jésus-Christ, tout Dieu qu'il était, n'avait pas suffi , ce semble, pour leur faire entendre cette doctrine céleste qu'il était venu établir sur la terre, quelque soin qu'il eût pris de leur en donner une intelligence parfaite, après trois années d'instruction , tout ce qui regardait sa divine personne leur était eneorecaché; son humilité les choquait, sa croix était pour eux un scandale, ils ne concevaient rien à ses promesses : au lieu de la vraie rédemption «qu'ils devaient attendre de lui , ils s'en figuraient une chimérique, c'est-à-dire une rédemption temporelle, dont la vaine espérance les*séduisait :et quand ce Dieu-Homme leur parlait de la nécessité des souffrances, des avantages de la pauvreté, .du bonheur des perséeutions, de l'obligation de pardonner les injures jusqu'à aimer ses ennemis, c'étaient, dit rÉcriture, autant d'énigmes où ils ne comprenaient rien : Et ipsi nihU horum inieliexenmt, et erai v^fi6tpii is<tîrfa6«eofufUum a6 ei< ( Lue. , IS ): pourquoi? parce qu'ils n'avaient pas encore reçu PEsprit de Dieu, et que toutes ces vérités étaient de teneg que Je seul Esprit de Dieu peut enseigner.
FOUR LA FÊTE DE LA PENTECOTR
Mais dans l'instant même que le Saint-Esprit lent est donné, ces vérités, qui leur avaient para ù incroyables, se développent à eux : ils en comprennent le secret , ils en découvrent les principe! , ils en voient clairement les conséquences. Renoncer à soi-même et porter sa croix, ce n'est plus dans leur idée une folie, puisqu'ils font consister en cela toute leur sagesse. Aimer ses ennemis et pardonner les injures les plus atroces, ce n'est plus, dans leur estime, ni ûibiesse , ni bassesse, puisque c'est par là qu'ils mesurent la grandeur et la force de IVsprit chrétien. Ils ne comptent plus pour un bien lei richesses de la terre , puisqu'ils se font une béatitude d'être pauvres et de manquer de tout. Ils se regardent plus la persécution comme un mal , puisqu'ils triomphent de joie d'en avoir été troufè dignes. Je ne fais que rapporter ce que nous lisons dans le livre des Actes; et voilà les saintes et admirables leçons que fit aux apôtres ce divin mattre, et dont il les rendit capables lorsqu'il descendit surem. Or, quand je dis que le Saint-Esprit les rendit Oi|ubles de tout cela , je prétends , mes chars auditeim, vous foire conclure avec moi , que c'est donc on Esprit qui enseigne toute vérité. Car, que ne peut pas enseigner et persuader celui qui enseigne et qui persuade le détachement de soi-même, l'oubli de soi-même , la haine de soi-même ?
Mais encore, quels hommes penses-vous qu'étaient les apôtres avant que le Saint-Esprit vfaU leur enseigner ces vérités? Ah! chrétiens, qoeOe merveille! des hommes remplis de dé&uts; des hommes, selon le reproche de Jésus-Christ, insensés et lents à croire, StudU et tardi corde ad credendum (Lvc.^ 24); des hommes charnels, et ne voulant juger des choses de Dieu que par les sens, Nifi videra, non credam (JoAii., 10); des hommes intéressés, qui ne connaissaient peur vérité que ce qui était conforme à leurs désirs; def hommes que le Sauveur lui^nême avait eu peine à supporter, et à qui , dans le mouvement de soa indignation, il avait dit : Ogeneratio éneredsiB, quandiu vos patiar f (M abc, 9.) Car e^est ainsi que l'Évangile nous les dépeint, et telle était, nitoe après la résurrection du Fils de Dien, la disposition où ils se trouvaient encore; puisque Jésus^rist, en se séparant d'eux et montant au del, leur »• procha leur incrédulité et la dureté de leurs oœuis. Sont-ce là des sujets capables de profiter à Técols du Saint-Esprit, et d'y être admis? Oui, répond saint Chrysostôme, ce sont là les siiyels ^ne le Saint-Esprit choisit pour en faire ses dfsaiples; s'ils étaient mieux disposés, ils ne lui sendeolp» si propres; s'ils étaient plus spirituels et pins m* sonnables, il ne tirerait pas de leur convenioa toute la gloire qu'il en veut tirer : il lui en fiMIdn ce caractère, pour montrer ce qu'il est m no qM
POUR LA FÊTB DE LA PENTEC0T8.
peut. Jésus-Christ vient de les quitter, eu leur reprochant le déplorable état où il les laissait. YoiU instement le fonds que cherchait TEsprit de vérité pour faire éclater sa puissance. De ces incrédules, il fait les appuis de la foi , et de ces ignorants, les docteurs de toutes les nations, afin qu'il n*y ait personne sur la terre qui ne puisse prétendre à la qualité de disciple du Saint-Esprit , et dont le Saint* Esprit ne puisse être le mettre : car s*il Ta été des apôtres, de qui ne le sera-t-il pas?
Vous me demandez jusqu'à quel point il les persuade? Jusqu'à les résoudre à mourir pour la confession des vérités qu'il leur enseigne, jusqu'à les préparer au martyre, et à leur en inspirer des désirs ardents. Car c'est pour cela que ces disciples de la vérité reçurent la plénitude de l'Esprit. Or, en matière de persuasion , l'Esprit même de Dieu ne peut pas aller plus loin. Si Platon , dit saint Chrysostdme, eût eu la présomption d'exiger de ses sectateurs ce témoignage de la créance qu'ils avaient en lui, s'il avait voulu qu'ils soutinssent sa doctrine jusqu'à l'effusion de leur sang, bien loin de s'attacher à lui , ils en auraient conçu du mépris : pourquoi? parce qu'il ne les persuadait qu'en homme , et qu'en effet la persuasion qui vient de l'homme ne va pas à beaucoup près jusque-là. Tirez donc cette conséquence, et raisonnez de la sorte : Le Saint-Esprit, révélant aux disciples du Sauveur les vérités évangéliques, leur révèle en même temps que la foi de ces vérités sera pour eux un engagement au martyre; que, pour croire et pour soutenir ces vérités, il leur en coûtera d'être maltraités, accablés, sacrifiés comme des victimes : et il les persuade à cette condition, marque visible et incontestable que c'est l'Esprit de Dieu.
Au reste , chrétiens, ne pensez pas que tout ceci ne se soit accompli qu'une fois , ou ne l'ait été que dans la personne de ces premiers disciples. Car saint Luc, en termes exprès , nous assure que le miracle dont je parle se renouvelait tous les jours dans l'Église naissante; que le Saint-Esprit descendait sur les fidèles , tantôt quand on leur conférait le saint baptême, tantôt quand on leur imposait les mains, tantôt quand on leur annonçait la parole du salut; ^t que par là on voyait grossir de jour en jour le nombre des croyants , c'est-à-dire le nombre de ceux qui étaient persuadés comme l'avaient été les apôtres : Augebatur credentium in Domino muUitudo. {Act, S.) Or, ce qui arrivait alors avec ces signes éclatants que saint Luc rapporte, c'est, malgré la perversité du siècle , ce qui arrive encore aujourd'hui , quoique d'une manière plus simple ; c'est ce que nous avons vu nous-mêmes plus d'une fois, et ce que nous avons admiré, lorsque des esprits libertins et obstinés dans leur libertinage, lorsque des mondains, des impies, des incrédules
, touchés de cet
qu! vivaient au milieu de nous Esprit de vérité, ont renoncé à leur impiété, se sont soumis au joug de la religion, ont commencé à connaître Dieu et à le glorifier. Car ainsi le monde est-il devenu chrétien; ainsi des ténèbres de l'infidélité s'esMI converti à la lumière pure de la foi; et ainsi l'Esprit de Dieu, selon la parole de Dieu même , a-t-il rempli tout l'univers : Spiritus Domini repkvit orbem terrarum. ( Sap. ,11.)
Mais qu'a fait le démon , ee prince des ténèbres , ennemi des ceuvres de Dieu et jaloux de sa gloire? Four combattre ce miracle, il s'est efforcé, et il a même trouvé le moyen de pervertir l'univor» par un esprit tout contraire à l'Esprit de vérité*, je veux dire , par l'esprit du monde , qui , se communiquant et se répandant, a défiguré toute la &ce de la terre que l'Esprit de Dieu avait saintement et heureusement renouvelée : je m'explique. Car voici, mes chers auditeurs, le désordre de notre siècle , que nous ne pouvons assez déplorer. Tout l'univers est aujourd'hui rempli de l'esprit du monde, et on peut dire que l'esprit du monde est comme l'esprit dominant qui conduit tout. En effet, c'est l'esprit du monde que l'on consulte dans les affaires, c'est l'esprit du monde qui règne dans les conversations, c'est l'esprit du monde qui fait les liaisons et les sociétés , c'est Tesprit du monde qui règle les usages et les coutumes» On juge selon l'esprit du monde, on parle selon Tespril du monde, on agit et on se gouverne selon l'esprit du monde; le dirat^e? on voudrait même servir Dieu selon l'esprit du monde , et accommoder sa religion à l'esprit du inonde. Et parce que cet esprit du monde est un esprit de mensonge, un esprit d'erreur, un esprit d'imposture et d'hypocrisie, par une conséquence nécessaire, et que l'expérience même ne nous fait que trop sentir, de là vient qu'il n'y a rien dans le monde que de faux et d'apparent. Faux plaisirs, faux honneurs, fausses joies» fausses prospérités, fausses promesses, fausses, louanges; voilà pour les biens extérieurs : fausses vertus, fausse prudence, fausse modération, fausse justice, fausse générosité, fausse probité ; voilà pouv les biens de l'esprit : mais, ce qui est bien plus indi^ gne, Élusses conversions, faïusses dévotions^ fetusses humilités, fausses pénitences, faux zèles pour ûieu^ et fausses charités pour le prochain ; voilà peur ce qui regarde le salut. De là vient que les hommes du monde, pleins de cet esprit, semblent n'avoir point d'autre étude que d'en imposer aux autres et de se tromper eux-mêmes, que de cacher ce qu'ils sont et de montrer ce qu'ils ne sont pas; de là vient que, selon l'apôtre, le monde est une scène où tout se passe en figure, où il n'y a rien de solide ni do réel , où la flatterie est en crédit , où la sincérité est odieuse, où la passion, soutenue de la rusa e|
de Tartifioe, parle hardiment « où la vérité simple et modeste est captive et dans le silence. Pemioieux esprit, (}ui, à mesure qu*il s*empare du monde, y fait éclipser les plus vives lumières, non-seulement du christianisme et de la religion , mais de la droite raison. Cependant, je le répète, c*est cet esprit du monde qui slnsinue et qui s'introduit partout. On ne se contente pas de Tavoîr pour soi ; on le communique, on travaille à le|répandre. Un père l'inspire à ses enfants, il leur en fait des leçons, il leur en donne des règles, il les élève selon cet esprit, il les avance selon cet esprit, et, en les conduisant selon cet esprit , il se damne avec eux selon cet esprit. Ce n'est pas seulement dans les palais des grands que cet esprit du monde exerce un souverain empire, c'est dans les conditions particulières, c'est parmi le peuple : le dirai-je? c'est jusque dans les plus saints états, jusquedans l'Église et dans clergé. Car je vois , par exemple , dit saint Bernard , et je le vois avec douleur, que tout l'empressement et tout le zèle des ministres de l'Église consiste à faire valoir leurs droits, à s'enfler de leur dignité, à jouir de leurs revenus et à en abuser : ainsi parlait'-il de son temps. Or, on sait bien, ajoutait-il , que ce n'est pas r£sprit de Dieu, mais l'esprit du monde, qui leur inspire ce zèle ambitieux et intéressé. Voilà donc l'esprit du monde placé jusque dans la sanctuaire. Vous me direz que les religieux mêmes n'en sont pas exempts, et que, dans la profession qu'ils font de renoncer au monde, ils ne laissent pas souvent d'en conserver encore l'esprit : je le sais , et c'est ce qui me M% trembler, quand je viens à rentrer dans moi-même. Mais si j'en dois trembler pour moi , quelle sûreté peut-il y avoir pour vous ? et si ce malheureux esprit du monde peut aveugler et séduire un homme séparé du monde , que ne doivent pas craindre ceux qui , par la nécessité de leur état , se trouvent exposés à tous les dangers et à toutes les tentations du monde.'
Quoi qu'il en soit, chrétiens, reprenons; et par le miracle qu'a opéré dans les apdtres le Saint-Esprit , reconnaissons ce que nous sommes devant Dieu. ▲ en juger par les effets, cet Esprit de vérité, dont je viens de vous fure voir les merveilles et les prodiges, a-t-il été jusqu'à présent un Esprit de vérité pour nous , et s'il ne l'a pas été , à quoi devons-nous l'imputer, sinon à l'endurcissement et à la dépravation de nos cœurs? Quelque profession que nous fassions , comme chrétiens , d'être les disciples de cet Esprit de vérité, nous a-t-il réellement persuadé les vérités du christianisme? nous les a-ttl fait goûter? nous a-t-il mis dans la disposition sincère et efficace de les pratiquer? Nous adorons en spéculation ces vérités, mais y conformons-nous notre conduite? nous en parlons peut-être éloquemment, mais nos mœurs y répondent-elles? nous
POUa Là FÊTE DE LA PENTECOTE.
en faisons aux autres des leçons, mais en i
nous bien convaincus nous-mêmes ? croyons-nous d'une foi bien vive, qu'il fout, pour être chrétSen, non-seulement porter sa croix, mais s'en faire ni sujet de gloire; qu'il faut, pour suivre Jésus-Christ, renoncer intérieurement, non-seulement à tout, mais à soi même; qu'il faut, pour) lui appartenir, non-seulement ne pas flatter sa chair, mais la cru* cifier ; qu'il faut, pour trouver grâce devant Dieu, non-seulement oublier l'injure reçue, mais rendre le bien pour le mal? Croyons-nous, sans hésiter, tous ces points de la morale évangélique, et pouvons-nous nous rendre témoignage que noua les croyons aussi solidement de cœur, que nous les con* fessons de bouche? Les apôtres, au moment qu'Ali reçurent le Saint-Esprit, furent prêts à rnoorir pour ces vérités ; sommes-nous prêts , je ne dis pal à mourir nous-mêmes, mais à faire mourir nos dé* sirs déréglés et nos passions? suivant cette règle, y a-t-il lieu de croire que FEsprit de vérité nous a détrompés de mille erreurs qui causent tous les d^rdres du monde, qu'il nous a désabusés de je ne sais combien de fausses maximes qui nous pervertissent, qu'il nous a dessillé les yeux sur certains chefs où nous nous formons des consciences qui sont autant de sources de damnation? s'il n'a rien fait en nous de tout cela, quelles preuves avons-nous que nous l'ayons reçu; et si nous ne l'avons pas reçu, a qui nous en devons-nous prendre, encore une fois, qu'à nous-mêmes? Peut-être, pour excuser l'aveuglement criminel où nous vivons, osons-nous dire que ce sont les lumières du Saint-Esprit qui nous manquent, et rejeter sur lui l'iniquité de nos erreurs. Mais comme Esprit de vérité, il a bien su nous ôter ce vain prétexte, et nous convaincre, par les reproches qu'il nous fait si souvent dans l'Écriture, que nos erreurs viennent uniquement de nos résistances à ses lumières; que si. nous sommes toujours aveugles, c'estque toujours tncireonds de cœur, toujours indociles et opiniâtres, nous ne voulons pas l'écouter, et qu'au mépris de ses inspirations, nous ne suivons point d'autre guide, que l'esprit séducteur du monde, qui nous corrompt et qui nous perd : Dura ceroice et. indrcumcisU cordibus, vos semper Spiritui Sancto reHsOUs. Au lieu que nous voudrions rendre le Saint-Esprit lui-même responsable de notre aveuglement, par le refus qu'il ferait de nous éclairer, comme Eisprit de vérité il nous fait convenir malgré nous que la cause de notre aveuglement, c'est que nous ne pouvons supporter la vérité qui nous reprend, et que nous abusons par orgueil de celle qui nous flatte : Dura cervice et incircumcisis cordibus^ vos seniper Spiritui Sancto résistais. Ah! mes chers auditeurs, ne faisons pas cet outrage à l'Esprit de grâce , de vouloir nous justifier aux dépens
POUR LA FÊTE DE LA PENTECOTE
STi
le la grâce même. Préservez-nous de ce désordre, t divin Esprit , et pour cela faites-nous connaître ros voies. Enseignez-nous ce que vous enseignâtes iQX apôtres. Faites que nous commencions enGn à être vraiment vos disciples; et soyez pour nous, DOD-seulement un esprit de vérité , mais un esprit de sainteté : c'est la seconde partie.