‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 115 sur 232 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il y a, chrétiens , dans notre religion , une chose bien particulière, et que vous n'avez peut-être jamais remarquée. Quand on nous instruit au christianisme, et qu'on nous donne les premiers éléments de la foi , par où commence-t-on ? Par ce qu'il y a de plus relevé et de plus difficile à croire , qui est le mystère de la Trinité. Dans les sciences humaines , on enseigne d'abord les choses les plus communes et les plus aisées , et puis on élève peu à peu l'esprit aux plus obscures et aux plus sublimes. Mais quand il s'agit de la science d'un chrétien , la première leçon , c'est le précis de toutes les obscurités qui s*y rencontrent ; il faut, pour ainsi dire , que la foi fasse son apprentissage par son chef-d'œuvre, savoir, par la confession d'un Dieu en trois personnes. Vous voulez apprendre à un epfant les principes de la doctrine chrétienne : c'est un enfant, il ne sait pas encore raisonner, à peine a-t-il l'usage de la parole; cependant que lui dites- vous? Trois personnes et un seul Dieu , voilà l'instruction que vous lui faites. Mais c'est l'instruction la moins proportionnée à son esprit , mais c'est celle dont il est le moins capable, mais c'est celle par où finissent les plus savants

SUR LA THÉS SAINTE TRINITÉ

mîères révélations, lui ont toujours donné ce caractère , nous le représentant tantôt comme une lumière inaccessible, tantôt comme une obscurité impénétrable, tantôt comme un abtme sans fond , pour nous signiûer que la trinité des personnes divines est le grand mystère de Fiocompréhensibilité de Dieu : d*où il s'ensuit que je ne puis plus exalter de ma part, ni plus relever le souverain être de Dieu, que par la créance de cette ineffable Trinité.

Ken demeurons pas là. Que fais-je, chrétiens, quand je crois un Dieu en trois personnes ? Je lui ûis un sacrifice : et de quoi ? de la plus noble partie de moi-même, qui est ma raison; et comment le fais-je? de la manière la plus excellente et la plus héroïque ; et en quoiconsiste-t-il? le voici. Je crois un mystère dont je n*ai nulle expérience, et dont il m'est impossible d'avoir la moindre idée, avant que Dieu me l'ait révélé ; et quand Dieu me l'a révélé, je le crois de tefle sorte, que ma raison ne peut s'en faire juge, ni l'examiner; enfin, ce qui lait la perfection de mon sacrifice , je crois ce mystère, quoiqu'il semble répugner positivement à ma raison. N'est-ce pas là tout l'effort que la raison humaine peut faire pour Dieu? ne sont-ce pas tous les droits auxquels elle peut renoncer ? et n'estce pas surtout dans ce mystère qu'elle y renonce plemement , et qu'elle se sacrifie tout entière ? car il n'en est pas de même des autres : je connais mille choses de Dieu, indépendamment des révélations de Dieu. Quand Dieu ne m'aurait jamais parlé, je sais qu'il est sage , je sais qu'il a une providence, je sais que le monde est gouverné par lui : toutes les créatures me le disent; je n'ai qu'à ouvrir les yeux, j'en ai des preuves sensibles. Et en cela , la foi ne marche point devant la raison, mais elle la suit; elle ne lui apprend rien de nouveau, quoiqu'elle le lui apprenne mieux : elle augmente ses lumières et les perfectionne : mais elle les suppose en les perfectionnant : je crois ce que je savaisdéjà en partie. Mais qu'en Dieu il y ait trois différentes personnes; que la première s'appelle Père, la seconde Verbe, et la troisième Saint-Esprit ; que le Fils soit engendré par la connaissance féconde que Dieu a de soimême , et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils par voie d'amour ; ce sont des secrets dont je ne découvre aucun vestige dans l'univers , et dont tous les hommes n'auraient pu même former de conjectures , si Dieu ne les en avait instruits. On dit qu'un philosophe païen en a eu autrefois quelque connaissance; mais si cela est, saint Augustin répond qu'elle lui était venue du commerce avec les Juifs. C'est donc à la foi seule que je suis obligé de m'en rapporter touchant ce mystère. Mais quand ce mystère m'est révélé de Dieu par la foi , puis-je raisonner, puis-je discourir, puis-je occuper mon esprit à le connaître et à en chercher les principes ?

Non, chrétiens, cela n'est point da ressort de ma raison. Dans le mystère de l'incarnation , je lepuii faire : supposé la foi que le Verbe se soit (ait chair, mon esprit y trouve je ne sais combien de coove* nances admirables. Je dis qu'il n'y avait qu'un Dîee qui pût satisfaire à Dieu pour le péché ; or, ee Dieu ne pouvait satisfaire, sans se faire homme: ainsi je raisonne alors sur la foi. Quoique la M précède mon raisonnement, mon raisonnement ne laisse pas de venir ensuite au secours de la foi. Mail quand il s'agit de l'auguste mystère de la Trinité, d'une essence indivisible en plusieurs personnes, da Père qui n'est pas plus que le Fils, du Fils qui n'a nulle dépendance de son Père , du Saint-Esprit qoi est l'amour substantiel de l'un et de l'autre : c'est là que notre raison;demeure , qu'elle s'humilie , qu'elle se couvre de ses ailes, comme ces auges que vit le prophète ; qu'elle s'interdit tout examen, toute réflexion, toute curiosité. Tout ce qu'elle &it, c'est de reconnaître son ignorance : et cet aveu, dans b pensée d'un Père , est la seule confession véritable de la Trinité.

Ce qui met le comble au sacrifice que je fais à Dieu, en croyant la Trinité, c'est que je me soumets à croire un mystère qui paraît choquer la raison même, et contredire toutes ses lumières. Car il faut que je croie que trois personnes divines, celle du Père, celle du Fils, et celle du Saint-Esprit, n'étant qu'une même chose avec l'essence de Dieu, je dis une même chose indivisible, sans composition, sans parties , sont néamoins distinguées enfire elles. Voilà , si j'ose parler ainsi , la pierre de scandale pour l'homme; voilà la plus apparente contradiction qui se rencontre dans tous nos mystères. Mais c'est de là même aussi que notre foi tire sa perfection , quand nous disons à Dieu : Oui , Seigneur, je crois tout ce que vous m'avez révélé de cet incompréhensible mystère ; ma raison semble d'abord s'y opposer, mais je la désavoue , mais je la renonce, mais je vous l'immole aux pieds de vosaotels. Je crois, mon Dieu, votre unité et votre Trinité tout ensemble, et je crois l'une et l'autre dans la même disposition de cœur que s'il fallait mourir. En vertu de cette foi , dont je fais ici profession, je voudrais pour la défendre donner ma vie et verser mon sang : et comme vous êtes trois dans le ciel dont je recois aujourd'hui le témoignage, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit, aussi voudrais-je, Seigneur, être en état de vous rendre sur la terre les trois témoignages dont parle le bien-aimé disciple, le témoignage de Tesprit , le témoignage de l'eau et le témoignage du sang. Voilà ce que nous disons, chrétiens; mais savez-vous ce que Dieu nous répond? Il est important que je vous le fasse entendre. Non, non, nous dit-il, il ne s'agit plus de mourir, ni de perdre la vie : je voulais des martyrs autre-

SUR LA TRÈS.SAIIVTE TRINITÉ

fois pour fonder ma religion; maïs maintenant les chosesont changé :ce n*est plus dans la persécution , mais dans la paix , quMl faut prouver votre foi; ce ii*est plus sur des échafauds, ni sur des roues, mais dans les pratiques d'une vie commune et ordinaire qu'il faut faire paraître ce que vous êtes: ce n'est plus devant les juges et les tyrans qu'il faut me confesser, mais au milieu de vos proches et de ▼os amis; ce n'est plus le témoignage du sang que je vous demande, mais le témoignage de l'esprit. Ife pensez donc point à ce que vous feriez , s'il y avait encore des persécuteurs dans le monde : il n'y en a plus, il est permis de se déclarer, et commencez à le faire par la sainteté de votre vie , par l'innocence etja pureté de vos mœurs. En effet, chrétiens, nous nous flattons, en formant ces résolutions imaginaires , de confesser notre foi a quelque prix que ce fût , et en disant comme nous disons quelquefois, Je souffrirais plutôt mille morts que de la trahir, cette foi : car nous la trahissons à toute heure; et ce qui est plus déplorable, nous la trahissons pour un vil intérêt, pour un moment de plaisir, pour contenter un désir, une passion honteuse; et tout ce grand zèle n'est qu'en spéculation et en idée , n'est que sous des conditions chimériques, n'est que pour des occasions et des conjonctures où nous ne trouverons janiais rien de réel , ni rien de présent.

Ah ! chrétiens , la belle parole que celle d'un saint évéque, en parlant des premiers martyrs : Ils ne savaient pas disputer des choses de la foi , disait Pacien, évéque de Barcelone; mais ils savaient bien souffrir et mourir pour la foi : Sciebant moriy et non sciebant disputare. (Pagiàn.) Mais de nous, on peut dire à notre confusion tout le contraire : nous savons disputer des choses de la foi , mais nous ne savons ni mourir, ni vivre pour la foi. Jamais tant de rafûnements , jamais tant de contestations, ni tant de disputes , jamais tant de liberté , qu'il y en a aujourd'hui à s'expliquer sur les mystères de la foi et de la religion, et néanmoins jamais si peu de foi et de religion : pourquoi? parce qu'il n'y a rien qui soit plus capable de détruire la religion et la foi que cette vanité dont on se pique, et ce prétendu mérite qu'on se fait d'en savoir raisonner. Ceux dont parle Pacien se contentaient de savoir deux choses, qui étaient de croire et de mourir. Ils bornaient là toute leur science ; et nous , nous savons toutes choses hors ces deux-là, parce que nous ne voulons croire que ce qui nous plaît , et nous ne voulons pas d'ailleurs nous faire la moindre violence pour pratiquer ce que nous croyons. Ceux-là savaient mourir pour la foi : Sciebant mori; et nous, avec toute notre subtilité, nous n'avons pas encore appris à vivre selon la foi , car nous nous disons chrétiens , et nous vi-

vous en païens; et par cette alliance que nous fafsons dans nous-mêmes d'un certain paganisme d'actions et de vie avec le christianisme de profession et de créance, nous formons un monstre pire que le paganisme même, puisqu'il ajoute à tous les désordres de celui-ci la profanation de l'autre.

Voilà, mes chers auditeurs, la réflexion que je vous prie de faire en la présence de Dieu. Souvenezvous que vous adorez une Trinité dont le caractère propre et essentiel est la sainteté; et qu'il n'y a point de sainteté, quelque éminente qu'elle puisse être, à laquelle nous ne devions aspirer, pour nous rendre de dignes adorateurs de cette auguste Trinité. Pour l'adorer en esprit et en vérité, il faut, par proportion , être saint comme elle ; car ce sont là les adorateurs que le Père demande : Nam et Pater taies guxrit qui adorent eum. (Joan., 4.) Voilà ceux qu'il cherche, et il ne se tiendra jamais vraimentadoré par d'autres : Nam et Pater taies quœrit. Cest un Dieu saint, et il veut être servi par des saints. Le premier ange ne le fut pas : et ce Dieu de sainteté n'a pu souffrir qu'il fût du nombre de ceux qui l'adorent, et il aime mieux en être blasphémé dans l'enfer, que d'en être loué dans le ciel. Or il n'est pas probable qu'il en doive user autrement à l'égard des hommes. Avançons; et après avoir vu comment la confession de la Trinité est le plus grand hommage de foi que la créature rende à son Dieu , voyons encore comment c'est le plus grand sujet de conflance qu'une créature puisse avoir en ce même Dieu : c'est la seconde partie.

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