‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 153 sur 232 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Une des choses que Salomon demandaîtaiitniM à Dieu , et qu'il envisageait comme le coaible de ih désirs, était que la sagesse, dont il se formait de d magnifiques idées, l'accompagnât, l'éclairÂt, ramtât et le dirigeât dans les importantes fonctioDsdB ministère dont la Providence l'avait chargé, earâevaut sur le trône : Da miki, Domine, sediumhumm assistricem sapietUiam {Sap. » 9) ; Donnez-la-moi, Seigneur, disait-il à Dieu, cette sagessequi est assiii avec vous, et qui ne vous quitte jamais. Comme fw l'avez employée dans tous vos ouvrages, qu*dle m conduise dans toutes mes entreprises; comme von l'appelez à tous vos conseils, qu'elle soit la règle da miens; comme par elle vous gouvernez le monde, que je gouverne par elle votre peuple : MUie ilim decœlis sanctis tuis (Ibid.); Envoyez-la de voCn sanctuaire , qui est le ciel : et pourquoi ? Ut meem Bit et mecum laboret (Ibid.) ; Afin qu'elle aoit aice moi , et qu'elle travaille avec moi ; afin qne je me served'elle pour m'acquitter fidèlement, exactemeot, irréprochablement de mes devoirs : car elle a, pov^ suivait-il, l'intelligence et la science de toutes choses ; et si je puis l'obtenir de vous, elle rigkn tout le cours de ma vie, elle rendra mes oeuvres parfaites, et je serai digne du trône de mon père. Ainsi ce grand roi parlait-il de la sagesse; or, ceqa'il disait de la sagesse , les saints l'ont pensé de la religion , qui leur a tenu lieu de sagesse, et qui est ai effet la véritable et l'éminente sagesse des élus de Dieu. Chacun d'eux, dans son état, a regardé si religion comme la source pure des vraies lumières d'où dépendait selon le monde même sa perfection; chacun d'eux a été persuadé que , par rapport an monde même , il ne réussirait jamais dans sa conduite, et n'arriverait jamais à cette perfection qu^antant qu'il s'attacherait aux inviolables maximes deia religion ; chacun d'eux, comme Salomon, a dit mille fois à Dieu, dans le secret de son cœur : Donnez-la moi. Seigneur, cette religion, afin qu^elle travaille avec moi, qu'elle converse avec moi, qu'elle ordonne avec moi , qu'elle juge avec moi , qu'elle fasse tout avec moi , et que je ne fasse rien sans elle; parce que je sais qu'agissant par elle , je serai , selon vous et selon le monde , un homme accompli ; Ut mecum sU et mecum laboreL Ainsi tous, par une heureuse expérience, ont-ils reconnu que la profession qu'ils faisaient de pratiquer la loi de Dieu leur était encore un puissant moyen pour marcher sûrement dans les voies du monde, pour ue pas craindre

fai

6,il

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

h eeiunure da monde, pour mériter Tapprobation

r estime da monde, pour arriver à cette exacte

irrépréhensible probité qu'exige le monde; ainsi •e 80Dt*ils servis de leur religion pour sanctiGer leur condition, c'est-à-dire, pour éviter les désordres à quoi leur condition était sujette, et pour accomplir les devoirs dont leur condition était chargée : deux choses qui, selon le prophète, comprennent toote la justice; deux choses qui vous justifieront, Mm-seolement Futilité, mais la nécessité de la re- Hgion : seconde idée que je vais vous donner de la snnteté et de la science des élus de Dieu.

Ils 86 sont servis de leur religion pour éviter les désordres de leur condition : règle divine qu'ils se sont d*abord proposée, et qu'ils ont toujours eue devant les yeux. Car la science du monde leur avait appris ( excellente remarque de saint Bernard ), la aeience du monde leur avait appris qu'il y a dans chaque condition certains désordres essentiels que la religion seule peut corriger, certains péchés dominants dont la religion seule peut préserver, certaines tentations délicates que la religion seule est capable de surmonter, certains abus autorisés , certains scandales au-dessus desquels la religion seule a la force de s'élever : voilà ce que savaient les saints; mais aussi étaient-ils bien assurés qu'avec le secours de la religion il n'y 9vait dans leur condition , ni désordre, ni péché, ni tentation, ni scandale , ni abus dont il ne leur fût aisé de se garantir ; et c'est , dit saint Bernard , l'avantage inestimable que ces glorieux prédestinés ont tiré de la religion chrétienne. De là vient que les honneurs du siècle ne les ont point enflés ni éblouis , que l'abondance des biens de la terre ne les a pas corrompus , qu'ils n'ont point abusé de l'autorité, qu'ils ne se sont point méconnus dans la prospérité, qu'ils ont été grands sans orgueil, puissants sans violence, riches sans injustice, sans dureté, sans luxe, sans prodigalité : pourquoi ? parce qu'en toutes choses ils conformaient leur condition à leur religion, et faisaient de leur religion la mesure et la règle de leur condition : or, cette unique règle leur suffisait pour en exclure tous les vices, et tout ce qui pouvait s'y glisser de corruption et de licence. S'ils s'étaient livrés indépendamment de cette règle à leur condition , dans quels abîmes ne seraient-ils pas tombés? à quels excès l'ambition n'aurait-elle pas porté les uns, et jusqu'à quel point la cupidité n'aurait-elle pas aveuglé les autres ? Pour soutenir ces conditions où ils se voyaient élevés , que ne se seraient-ils pas cru permis? et dans le pouvoir de tout faire, quels maux impunément et sans scrupule n'auraient-ils pas faits? par combien d^usurpations et d'attentats les forts n'auraient-ils pas opprimé les faibles? c'est ce que la politique du monde leur conseillait , mais de quoi la religion de Jésus-Christ leur a donné une sainte horreur. Ins-

traits et conduits par cette religion, plus ils ont été forts selon le monde, plus ils ont tremblé dans la

vue des jugements de Dieu. N'ignorant pas que le

plus fort, dans le cours des choses humaines, este»ordinairement le plus injuste, ou du moins le plus exposé au danger de l'être; plus ils ont été forts, plus ils ont conçu qu'ils devaient être modérés, humains, charitables; plus ils se sont tenus obligés à être en garde contre eux-mêmes. Or, dans cet esprit, poursuit saint Bernard, ils ont maintenu leur rang avec modestie, leurs droits avec désintéressèment, leur réputation et leur gloire avec humilité. C'est ainsi que la religion a été pour eux un préservatif souverain contre tous les désordres de leur condition. Sans cela les grands, à l'exemple des nations, selon la parole du Sauveur du monde, auraient prétendu dominer avec fierté et avec hauteur; mais parce que la religion réprimait cet esprit] de domination, bien loin d'être fiers et hautains , ils ne se sont regardés , en qualité de maîtres, que commodes hommes établis pour servir les autres , que comme des sujets attachés à des ministèresqui les engageaient, non-seulement à travailler, mais à s'immoler pour les autres : sans cela les riches n'auraient cherché à jouir de leurs biens que pour satisfaire leurs passions, que pour contenter leurs désirs', que pour mener une vie molle et voluptueuse, qui bientôt les eût portés à une vie libertine et dissolue ; mais leur religion les a réduits à n'user point autrement de ces biens que selon les maximes de l'esprit de Dieu; je veux dire, à en user comme n'en usant pas , à les posséder comme ne les possédant pas, à se souvenir toujours qu'ils n'en étaient que les simples économes, dispensateurs du superflu, et comptables à Dieu du nécessaire. Maximes que les saints ont inviolablement suivies; et c'est ce qui a rempli le ciel de ces riches pauvres de cœur, que le Fils de Dieu canonise aujourd'hui si hautement, Beatipauperes spiritu (Matth., 5) ; de ces ftches qui dans l'opulence ont eu tout le mérite de l'indigence ; de ces riches miséricordieux qui sont dans le sein d'Abraham aussi comblés de gloire que Lazare : ils ont fait de la religion qu'ils professaient le correctif de leur condition.

De là vient que les plus dangereuses tentations ne les ont point ébranlés, et qu'ils ont été à Tépreuve de tout ce que l'enfer et le monde ont eu pour eux de plus à craindre; de là vient, disait l'apôtre, en parlant des saints de l'ancienne loi , qu'ils n'ont cédé ni à la rigueur des prisons, ni à la violence du feu , ni au tranchant des épées : et moi je dis, en parlant des saints de la loi de grâce, qui sont vos modèles, et qui ont tenu dans le monde les places que vous y occupez : de là vient que ni l'envie de s'enrichir, ni le désir de se pousser, ni la vue de se conserver, ni la crainte de se perdre, ni les

faveurs des hommes, ni leur disgrâce, ni leurs menaces, ni leurs promesses , ni leurs mépris, ni leur estime, qui sont proprement ces tentations délirj<cates auxquelles vos conditions sont exposées, que rien , dis-je, de tout cela n'a jamais eu la force de les pervertir : pourquoi ^ parce qu'ils ont opposé à tout cela ces saintes armes, Armamram Dei {Ephes,, 6), ces armes de justice que leur fournissait leur religion, et qui les rendaient invincibles. £n effet, sans religion ils auraient succombé en mille rencontres aux plus déréglées et aux plus honteuses passions ; leur raison, eu je ne sais combien de pas glissants, aurait été trop faible pour les retenir; combattus par ces tentations, d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus humaines, ils auraient été hommes comme les autres, emportés, intéressés, vicieux, scandaleux comme les autres. Qui les a fait triompher du monde? Je vous l'ai ditj, les armes de la foi , dont Ils se sont servis : car, dans les engagements où ils étaient, il n'y avait, dit le bien-aimé disciple, que la foi et la religion qui leur pût faire remporter de telles victoires sur le monde : Et hsec "est Victoria quœ vincU mundumy fides nostra. (1 . Joàn. , 5.) Leurs conditions étaient rectifiées, purifiées, sanctifiées par leur religion : voilà, dit saint Chrysostôme, ce que les païens mêmes ont admiré et révéré dans eux ; voilà par où le christianisme s'est acquis tant d'honneur et tant de crédit ; et voilà par où sa sainteté s'est répandue, non-seulement dans les cloîtres et les monastères, mais dans les professions les plus profanes par elles-mêmes et les plus mondaines : partout les chrétiens étalent distingués, et dans tous les états de la vie on les discernait, par l'innocence de leurs mœurs et par l'intégrité de leur conduite ; on ne voyait point parmi eux de scélérats, de fourbes, de traîtres : c'est ce qu'avançait hardiment TertuUien dans son Apologétique : s'ils étaient cités devant les tribunaux des juges , on ne les accusait que d'être chrétiens ; leur seule religion faisait leur crime , et ce prétendu crime dont ils se glorifiaient les affranchissait de tous les autres. Qui m'empêche de les imiter ? ne fais-je pas profession de la même religion qu'eux? pourquoi n'en ferais-je pas le même usage? Pourvu du même remède, savoir, des lumières et des grâces de ma religion , quell3 excuse puis-je avoir quand je me laisse aller aux désordres de ma condition? Ayant en main les mêmes armes, et de plus leur exemple devant les yeux , à qui m'en dois-je prendre qu'à moi-même, si je suis vaincu? Mais ces bienheureux ont encore passé plus avant. Dans le dessein de se sanctifier par leur religion, ils s*en sont servis non-seulement pour se préserver des dérèglements de leur condition, mais pour en remplir toutes les obligations; autre effet de leur sagesse , et de cette science des saints que Dieu leur avait donnée : Dédit illi scientiam sanctorum : car

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il y a dans chaque condition certains devoirs âcheux, onéreux, mortifiants, contraires à la nature, dont il est presque impossible de s*aequîtter sau le secours de la religion ; et les saints tenaient pour constant que la religion seule pouvait étie en aux une disposition générale et efficace à raceompUnement de ces devoirs. En effet , sans la i^igion , ki saints , pour n'être pas esclaves des devoirs de leur condition, auraient* su , aussi bien que les satr n'en prendre que l'honorable et le commode, et m laisser le difficile et le pénible : le monde aeooutiuaé à ce partage , quoique scandaleux et injuste, à peiœ s'en serait-il scandalisé. Sans la religion, les saints n'auraient pas manqué de prétextes pour secouer le joug de tout ce qui eût gêné leur liberté , de tout ce qui eût blessé leur amour-^propre , de tout ce qu'il y eût eu dans leur condition de dégoûtant, de rebutant, d'humiliant, d'assujettissant : le moéde sur tout cela leur eût fait grâce : et quand ils auraient eu le cœur assez droit pour compter toutodi parmi leurs obligations, jamais leur attentioD et leur exactitude n'eût répondu à cette multiplidtéde devoirs attachés à leur état. Mais parce qu'ils agissaient par le mouvementiet par l'esprit de leur idigion, ils les ont embrassés et accomplis tous.Cestà-dire, écoutez le dénombrement qu'en faisait saiat Ambroise dans ses Offices , et reconnaissez ce que c'est que la sainteté; c'est-à-dire, parce que les saints agissaient par l'esprit de leur religion « ilsoDt rendu à chacun ce qui lui appartenait; ils ont honoré les grands, supporté les faibles, servilears amis, pardonné à leurs ennemis , assisté ceux qui se trouvaient dans le besoin , veillé sur ceux que Diea avait confiés à leurs soins, entretenu la paix et la société parmi ceux avec qui ils étaient obligés de vivre , exercé la charité envers tous ; parce qu'ils la devaient à tous; soutenus de leur religion, ils ont sacrifié leur repos , leur santé, leur vie, aux ministères dont ils étaient chargés , aux emplois contraignants et fatigants où ils se trouvaient engagés, aux travaux qu'ils ont eus à porter, aux dangers qu'ils ont dû courir: |.uis par ce principe de religion, ils n'ont eu égard qu'à leur agrandissement selon le monde, ni à leur établissement, ni au désir déplaire, dès que la conscience, la probité, la vérité y pouvaient être en quelque sorte intéressées : avec cela, ils ont eu aux dépens d'eux-mêmes une fermeté ioflexible , une constance inébranlable , une bonne foi hors de tout soupçon, une équité que rien n'a jamais pu corrompre. Parce qu'ils faisaient entrer leur religion dans tout ce qui était de leur condition, souples et dociles sous la main de Dieu, contents d'être ce que Dieu voulait qu'ils fussent, et rien davantage, ils sont demeurés dans l'état que la Providence leur avait marqué, sans former de nouveaux projets pour se pousser, pour s'avancer, pour

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tfoindiir; sans entreprendre de supplanter per- •oone , ni de s'élever sur la ruine de personne ; prévenants, officieux, Ubéraux, toujours prêts à rendre le bien pour le mal. Car voilà ce quMl lenr fallait pour êûte dans leurs conditions des hommes par- &it8 : or, dites-moi, pouvaient-ils Tétre de la sorte sans leur religion ? Ce n'est pas encore assez ; le grand usage qu'ils ont fait de cette religion a été 1 de s'en servir pour sanctifier tous ces devoirs, pour les rapporter à Dieu, pour les remplir d'une ma- I nîère digne de Dieu , pour s'en acquitter en chréi tiens , et par là se distinguer des mondains qui en [ aecomplissent peut-être une partie , mais souvent par vanité, et toujours inutilement pour le Salut. Ah ! mon Dieu, que vous êtes admirable dans vos saints, et que la science de vos saints est profonde et sublime ! Que David avait bien raison de s'écrier : MirabUis fac(a est scientia tua ex me; confortata esi, et noîtpoteroadeam. (P«.i38.) Cette science. Seigneur, que vous avez enseignée à vos élus, et qui les a faits ce qu'ils sont , me parait plus merveilleuse que tous les ouvrages de votre puissance : elle wt infiniment au-dessus de moi, et sans votre grâce je n'y pourrais jamais atteindre ! Quelle perfection ne verrait-on pas dans le monde , si le monde était gouverné selon cette science des saints ? A quoi pensent les en£aints des hommes quand ils la négligent, et à quoi s'occupent-ils, quand, au mépris de cette science , ils cherchent le mensonge et la vanité ? que peuvent-ils espérer de Dieu , et à quoi toutes les autres sciences sans celle-là les conduiraient-elles ? Mais achevons , et voici le dernier caractère de la science des saints , c'est que par le retour le plus heureux , eu se servant de leur religion pour sanctifier leur condition, ils ont profité de leur condition pour se perfectionner dans leur religion : encore un moment d'attention oour cette troisième partie.

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