PREMIÈRE PARTIE
Qu'est-ce , chrétiens, que l'indulgence du Jubilé? Le jubilé , dans l'ancienne loi , était une année de rémission et de grâce pour le peuple de Dieu ; nous en voyons l'origine et l'institution dans le vingt-cinquième chapitre du Lévitique , où Dieu ordonna à Moïse qu'en même temps que les prêtres qui devaient lui succéder dans le ministère auraient fait l'ouver* ture de cette année sainte, on publierait une remis-
POUR rOUVERTURE DU JURILÉ.
sion générale pour tous les enfants d*lsraël, c'est-àdire, que les esclaves seraient mis en liberté, que tous les propriétaires rentreraient dans la possession des biens quMls avaient aliénés , que tous ceux qui avaient contracté des dettes en seraient déchargés ; et cela, dit l'Écriture, parce que c'était l'année du jubilé : Ipse estenimjiddlmus. {LeviL, 25.) Mais ce n'était là, après tout, pour me servir du terme de saint Paul , que l'ombre des biens à venir. Ce jubilé, si mémorable parmi les Hébreux, n'était que pour servir de figure et que pour nous préparer au Jubilé de la loi nouvelle; car ce jubilé de la loi nouvelle est proprement celui où les véritables esclaves, je veux dire, ceux que le démon tenait dans la servitude du péché, sont remis dans la pleine et entière liberté des enfants de Dieu; celui où les pécheurs réconciliés rentrent dans la parfaite jouissance des véritables biens, en recouvrant les mérites qu'ils avaient acquis devant Dieu , et que le péché leur avait fait perdre; celui où les véritables dettes, j'entends les peines dues au péché , demeurent éteintes, et sont universellement abolies.
Or c'est ce Jubilé, mes frères, que je vous annonce , et dont nous commençons aujourd'hui à célébrer la solennité : heureux si nous la célébrons dans un esprit chrétien! heureux si tout ce qui était figuré dans le jubilé autrefois publié par Moïse s'accomplit en nous! Il s'agit de vous expliquer en quoi consiste précisément ce Jubilé de grâce, et ce qu*il a de plus essentiel ; le voici : le Jubilé de la loi de grâce est proprement la rémission de la peine temporelle qui reste à subir au pécheur, après que son péché lui est pardonné. L'Église, à qui Jésus-Christ a donné le pouvoir de lier et de délier, avec assurance que ce qu'elle déliera sur la terre sera délié dans le ciel ; l'Église, qui est la dispensatrice du trésor infini des satisfactions de Jésus-Christ, en vertu du Jubilé, remet par grâce au pécheur ce que le pécheur, quoique déjà réconcilié avec Dieu, aurait encore dû souffrir, dans la rigueur de la justice, pour expier parfaitement son péché. Voilà, en deux mots , ce qu'il y a de plus important et de capital dans le Jubilé, ou dans la grâce qui nous est offerte quand l'Église nous accorde le Jubilé; grâce complète, puisqu'elle met le comble à la justification de rhomme criminel et pénitent.
Pour vous rendre ceci plus intelligible, il faut distinguer deux choses dans le péché , ce que nous appelons la coulpe , et ce que nous appelons la peine : ce que nous appelons la coulpe ou l'offense, c'est l'injurefaiteà Dieu; et ce que nous appelons la peine, c'est le droit que Dieu se réserve, en pardonnant même le péché, de punir le pécheur; je dis de le punir temporellement, au lieu que par son péché, s'il est mortel , il aurait mérité d'être puni éternellement. Cette coulpe ou cette offense ne peut jamais être
remise que par le sacrement de la péniteooe, « par la contrition parfaite : cette peine temponh, que Dieu se réserve, devrait, dans Tordre debj» tice rigoureuse, être acquittée, ou par les oesmi satisfactoires dans cette vie, ou par le purgatotreàM l'autre; mais, par une grâce spéciale. Dieu la i en vertu de Tindulgence et du Jubilé ; et le Jubilé, encore une fois , n'est autre chose que cette lénb* sion.
En vain les ennemis de l'Église et des indolg» ces combattent-ils ce principe par deux diffieahfc qu'ils nous opposent : l'une, que Dieu, dont kl œuvres sont parfaites , ne remet jamais le péché i demi, et que la rémission de la peine même Vm^ relie est toujours inséparable de la rémission de M fense ; l'autre , que Jésus-Christ par sa mort ipit pleinement et abondamment satis&it poor non, toute autre peine que Dieu exigerait encore do pé> cheur, son péché lui étant remis , diminuerait II mérite du sacrifice de la croix, qui a été une ttàh faction plus que suffisante pour tous les pédiés éi monde. Deux objections , quoique spédeoses , qà n'ont dans le fond nulle solidité , et qui sont même, dans les maximes de notre religion , deux enens grossières et absolument insoutenables. Car, pov répondre à la première, il est non-seulement indibitable, mais de la foi, que Dieu, selon les Im communes de sa justice, pardonnant même le péché, se réserve encore le droit de punir temporellement le pécheur. Rien de plus évident dans l'Écriture. Moïse obtient le pardon de son incrédulité; cependant, pour punition de cette incrédulité même, quoique pardonnée, il n'entrera point dans la tore promise. Nathan déclare à David que Dieu lui s remis son crime ; mais il ajoute que pour l'en pooir, Dieu lui prépare des afflictions et des calamités; conduite adorable, où Dieu fait éclater sa sagesse, au même temps qu'il exerce sa miséricorde. Et pour réponse à la seconde difficulté , il est vrai qn Jésus-Christ par sa mort a pleinement et abondamment satisfait pour nous : mais il est pareillement vrai et de la foi que l'intention de Jésus-Christ, eo satisfaisant pour nous, n'a point été de nous dispenser par là de satisfaire nous-mêmes , et de fiûie pénitence pour nous-mêmes; qu'au contraire, il a prétendu nous en imposer par là même l'obligation indispensable, c'est-à-dire, la nécessité de joindre notre pénitence à sa pénitence, et nos satisfactions à ses satisfactions ; car en qualité de Sauveur il n'a offert à Dieu sa mort pour nous qu'à cette condition. Mystère que le grand apôtre concevait admirablement, quand il disait : Adimpleoeaqw desunt passionum Christi in came mea. {Coloss.^ 1.) Il est vrai que dans Tordre du salut nos satisfactions doivent être jointes à celles de Jésus- Christ : mais , par l'étroite liaison qui est entre Jé-
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■W-Chràt et nous, nos satisfactions comparées aux Ibunes , sont tellement dififérentes des siennes , |||É'«lle8 en sont néanmoins essentiellement dépen- Amtes; qu'elles sont, dis-je, fondées sur les sien- MB, de nulle yaleor sans les siennes ; qu'elles tirent IMite leur efficace et toute leur vertu des siennes, M pwt conséquent qu'elles ne peuvent préjudicier jjMi mérite des siennes. Tenons-nous-en donc toujours à la même proposition , que Dieu par TindulgOQoe et le Jubilé, nous remet la peine temporelle jfû était due à nos péchés, et dont l'exacte mesure 'jfi^eûi pu sans cela être remplie que par nos satis- Ihetions.
Ainsi l'Église catholique, seule et in&illible dépo- Éttaire du vrai sens de FÉcriture , l'a-t-elle entendu m expliquant cette promesse faite à saint Pierre eomme au chef du troupeau de Jésus-Christ : Quodcmnque sotœris super terram, erU soUdum et in colis. (Màtth., 16.) Et ainsi la même Église, gouvernée et conduite par le Saint-Esprit, Ta-t-elle toujours pratiqué , puisque l'usage des indulgenees, et le pouvoir de les accorder dont elle est en possession , est d'une tradition immémoriale dans le christianisme. Cest en vertu de ce pouvoir que saint Paul, au nom de Jésus-Christ, accorda par indulgence à l'incestueux pénitent de Corinthe la grâce la plus complète : je dis l'incestueux pénitent , et déjà sûrement converti à Dieu par la fervente contrition dont il avait donné des marques si édifiantes , que l'apôtre voulait même qu'on le consolât, en lui remettant le reste de la peine que méritait son péché , et en le rétablissant dans la société des fidèles. C'est en vertu de ce pouvoir que les évêques des premiers siècles usaient d'indulgences envers ceux qui, dans les persécutions, vaincus par la rigueur des supplices , avaient abjuré ou paru abjurer la foi , en les tenant quittes , à la prière des martyrs, des peines qu'ils avaient encourues par leur apostasie , lorsque , touchés d'un repentir sincère et vif, ils demandaient avec gémissements et avec larmes cette rémission.
. Vous me direz qu'il ne s'agissait alors que des peines canoniques , de ces peines qu'il fallait subir dans le gouvernement extérieur de l'Église ; mais il suffit de lire saint Cyprien, pour être convaincu qu'il s'agissait même des peines dues à la justice divine. Car, selon la doctrine de ce Père , les peines canoniques n'étaient pas seulement imposées pour satisfaire à l'Église, mais pour satisfaire à Dieu ; et quiconque en esprit de pénitence accomplissait les peines canoniques, autant et selon qu'il les accomplissait, était autant et à proportion déchargé de celles dont il se trouvait redevable au tribunal de Dieu. Il s'ensuit donc que l'indulgence qui tenait lieu de la peine canonique devait produire le même effet que la peine canonique , et procurer
aux pénitents le même avantage que la peine canonique ; autrement, bien loin de leur être fevorable , elle leur eût été nuisible , puisque , en les déchargeant devant les hommes sans les décharger devant Dieu, elle les eût encore privés d'un des plus efficaces moyens de satisfaire à Dieu, qui était la peine canonique même. C'est conformément à cette doctrine, et sur le fondement de ce pouvoir donné à saint Pierre, que les indulgences se sont établies dans le monde chrétien; que de siècle en siècle l'usage s'en est répandu, affermi, perfectionné; que les plus distingués d'entre les Pères les ont reconnues, que les conciles œcuméniques les ont autorisées, que les plus graves théologiens les ont éclaircies, que saint Grégoire, pape, les a accordées, que saint Bernard les a prêchées, que les peuples les ont reçues avec joie ; que les Jubilés parm i les fidèles ont été dans une si grande vénération, qu'ils ont produit dans l'Église de Dieu des fruits de grâce si abondants, des conversions si éclatantes, des renouvellements de ferveur si exemplaires, marque visible que ce n'était pas l'ouvrage des hommes, mais que Dieu en était l'auteur.
Tavoue néanmoins qu'il a pu se glisser sur cela des abus dans le christianisme; car de quoi n'abuse-t-on pas, et qu'y a-t-il de saint et de sacré que l'on ne profane pas? Mais outre que l'Église, par sa sagesse, a bien su corriger tous ces abus; outre qu'elle les a retranchés avec un zèle digne de sa piété; outre qu'elle s'est particulièrement appliquée à bannir ce qui servait de prétexte à l'hérésie pour décrier les indulgences , savoir, l'esprit d'intérêt; outre que les règles qu'elle s'est prescrites à ce dessein ont été inviolablement et saintement observées; outre qu'elle a réduit par là les indulgences à un usage tout spirituel , et à un désintéressement dont ses plus critiques censeurs sont forcés de convenir, l'abus même des indulgences nous doit être une preuve de leur vérité et de leur sainteté; car, selon la nuucime de Tertullien, on n'abuse que de ce qui est bon , et on ne profane que ce qui est saint. De là jugeons avec quelle raison les Pères du concile de Trente ont défini que les indulgences étaient salutaires au peuple chrétien , et ont prononcé anathème contre tous ceux qui oseraient dire ou qu'elles sont vaines et inutiles, ou que l'Église n'a pas le pouvoir de les accorder. Tellement que la vérité des indulgences, aussi bien que leur sainteté , est désormais un dogme de foi dont il n'y a point de catholique qui ne doive se faire un point de créance et de religion.
Cependant on demande par où le Jubilé est différent des autres indulgences , et surtout de ces indulgences qu'on appelle plénières; puisqu'on ne peut, ce semble, rien ajouter à leur plénitude. Il est vrai qu'on n'y peut rfen ajouter quant à la ré-
mission de la peine due au péché, en quoi j*ai dit que consistait l'essentiel de l'indulgence; mais il y a du reste dans le Jubilé trois circonstances qui lui sont propres, et qui le distinguent des indulgences communes. Car je dis que c'est une indulgence beaucoup plus solennelle, une indulgence beaucoup plus privilégiée, enfin une indulgence beaucoup plus sûre. Écoutez-moi et instniisez-vous. C'est une indulgence plus solennelle ; pourquoi ? parc3 qu'elle est plus universelle, et qu'elle s'étend à tout le monde chrétien ; parce qu'on y observe des cérémonies et plus augustes et plus saintes , parce que la publication, la célébration, la clôture de cette indulgence , se font avec un appareil plus capable d'exciter les cœurs, et de leur inspirer des sentiments de piété; parce qu'en effet la dévotion alors est plus fervente et plus unanime : tout y concourt, et tous les fidèles réunis s'assemblent devant les autels, et de concert viennent solliciter le ciel et présenter à Dieu leurs prières. C'est une indulgence plus privilégiée : pourquoi? parce qu'elle est accompagnée de plusieurs grâces que l'Église, comme une charitable mère, veut bien accorder à ses enfants; mais qu'elle ne leur accorde que pour ce saint temps, et qu'en faveur du Jubilé. Tel est, par exemple , le pouvoir qu'elle donne à chaque fidèle de se faire absoudre de toute sorte de crimes sans restriction et sans réserve ; de se faire relever de toute sorte de censures; de se faire dispenser, au moins par échange, de certains vœux, à l'accomplissement desquels il est survenu des obstacles : grâces encore une fois dépendantes du Jubilé, et spécialement attachées à ces jours de bénédiction et de salut. C'est une indulgence plus sûre , et comment ? parce qu'elle est donnée pour des raisons et des fins plus importantes ; d'où il s'ensuit qu'on peut moins douter de sa validité. Or, par cette règle , dont tous les théologiens conviennent, ne puis- je pas dire qu'il n'y eut jamais d'indulgence plus assurée que celle qui nous est maintenant offerte? car, outre la raison générale de l'année sainte et du siècle révolu, il s'agit dans ce Jubilé des plus pressants intérêts de la religion , d'obtenir de Dieu une paix si nécessaire à toute l'Église , de détourner le fléau de la plus funeste guerre dont le monde chrétien ait jamais été menacé. Ah ! mes frères, nous sommes si sensibles aux maux qui nous affligent ; nous nous épanchons si volontiers en des plaintes et en des murmures qui outragent la Providence, et qui, bien loin de nous soulager, ne font qu'augmenter et que perpétuer nos peines, puisque la Providence outragée, au li u de retirer son bras, s'appesantit encore sur nous plus rudement ! Mais voici le remède le plus prompt et le plus certain : Dieu veut être fléchi, et il nous en fournit lui-même le moyen le plus effi-
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cace; il veut être désarmé, et il ne tient qa'i nm 1^ d'arrêter le coup qu'il est prêt à lancer sur noiiè' ' tes. Si nous ne profitons pas de cette hcurwi conjoncture pour attirer sur nous ses misérievdes, ne nous étonnons plus qu'il nous frappe, il qu'il nous fasse éprouver toute la rignenr de a justice. Quoi qu'il en soit, pour quelles cmei plus essentielles le vicaire de Jésus-Christ pcot^l user du pouvoir qu'il a d'ouvrir le trésor des Isdulgences, et quapd en use-t-il plus sagemeatet plus sûrement qu'en de pareilles occasions?
Recevons-la donc cette indulgence avec respect, avec reconnaissance et actions de grâces, ayec toots Tobéissance de la foi. Prenez garde : ayec respect, comme chrétiens; avec reconnaissance et actions di grâces, comme pécheurs; avec toute TobéissaDei de la foi, comme catholiques. Recevons-la, dis-je, comme chrétiens, avec un profond respect : c*ett l'application qui nous est faite des satisfactions surabondantes de Jésus-Christ; c'est un précieux écoulement de ces divines sources du Sauveur, dont parle le prophète , et que nous n'épuiserons jamab; c'est un surcroît de Tefficace et de la vertu de son sang, dont la moindre goutte aurait suffi pour racheter mille mondes : avec quel sentiment de Téoératîon n'aurais-je pas recueilli les gouttes de ce sang adorable, lorsqu'il le répandait pour moi sur la croix? serais-je assez insensible et assez endurci pour négliger les moyens dont il se sert pour me rappliquer? Recevons-la, comme pécheurs, avec actions de grâces : c'est ce qui doit mettre le comble aux miséricordes divines ; c'est ce qui doit rendre notre justification complète; c'est le supplément de notre pénitence; c'est un secours dont Dieu nous a poa^ vus, pour nous acquitter auprès de lui. Si, de si part, un ange allait annoncer à un réprouvé dans l'enfer qu'une telle rémission lui est accordée, queb seraient les transports de sa reconnaissance et de sa joie? Nous sommes pécheurs , et peut-être plus pécheurs que bien des réprouvés que Dieu n*a pas pré* venus comme nous, qu'il n'a pas attendus comme nous, pour qui il n'a pas eu la même prédîlectioo que pour nous. Quel avantage de pouvoir payer si aisément tant de dettes ! par où l'avons-nous mérité? et moins nous l'avons mérité, plus nous doit-il être un motif puissant pour redoubler notre gratitude et notre amour. Recevons-la, comme catholiques, avec toute Tobéissance de la foi : c*est par le mépris des indulgences qu'a commencé le schisme de I1iérésie ; c'est par l'estime que nous en ferons que doit paraître notre attachement inviolable à l'Église et notre zèle pour son unité. La censure maligne ei présomptueuse des indulgences fut le principe de tous les malheurs de Luther : son exemple est une leçon pour nous ; et afin de nous la rendre salutaire, autant sur Tarticle des indulgences que sur les
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autres, croyons ce que croit TEglise, pratiquons ce qu'elle pratique , honorons ce qu^elle autorise. Quel risque courons-nous en nous attachant à elle; et quel risque ne courons-nous pas, pour peu que nous nous écartions de la soumission qu'elle exige de nous? Mais vous voulez maintenant savoir ce que nous avons à faire pour participer à la grâce du Jubilé, et quelles dispositions y sont nécessaires; c'est de quoi je vais vous instruire dans la seconde partie.