‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 187 sur 232 · JOAN · texte numérisé non relu

JOAN

Mais encore qu'est-ce que connut Madeleine , qui Ja détermina en si peu de temps, et qui fut capable de la porter à une conversion si subite et si prompte ? Cequ'elle connut ? deux choses : premièrement, que cet homme qu'elle cherchait, était Jésus , c'est-à-dire Sauveur, et Sauveur des âmes, UtcoffHovU quod Jésus esset; et en second lieu , que ce Sauveur était dans la maison du pharisien , c'està-dire que la maison du pharisien était le lieu marqué dans l'ordre de la prédestination divine, où elle devait trouver l'auteur de son salut : Ut cogno- . vU quod Jésus esset in domo pharisxU C'est ce qui l'oblige à ne point différer. Elle connut que cet homme qui passait dans Jérusalem pour un prophète, était en effet le Messie promis par les prophètes, et par conséquent le Sauveur du monde; et de là vient qu'elle se hâta de recourir à lui. Elle ne considéra point, dit saint Grégoire, pape, que Jésus était un Dieu de majesté devant qui les anges tremblent; que c'était un Dieu de sainteté qui a en horreur les âmes mondaines et impures ; que c'était un Dieu sévère et juste , qui ne peut se dis-

■OOIDALOin. — T. II.

penser de punir les crimes; que c'était un Dieuhomme , venu pour la ruine aussi bien que pour la résurrection de plusieurs en Israël : tout cela l'aurait troublée , et eût pu apporter du retardement à son dessein. Elle ferma donc les yeux à tout cela; de toutes les qualités de Jésus-Christ, elle n'envisagea que celle de Jésus même : Ut cognovit quod Jésus esset. C'est un sauveur, dit-elle , et je suis perdue; c'est un rédempteur, et je suis esclave; c'est un médecm , et je suis accablée de maux. Allons ; et pourquoi remettre? nous n'en trouverons jamais un plus puissant ni plus miséricordieux que lui ; reculer, c'est lui faire injure, et diminuer la gloire de son nom : car puisqu'il est Jésus et Sauveur, pourquoi ne me sauvera-t-il pas dès aujourd'ui ; et pourquoi ne me donnerai-je pas à lui dès ce moment, puisque dès ce moment je lui appartiens, et que je suis le prix de sa rédemption? Mais il est chez le pharisien qui l'a invité à manger, et ce sera un contre-temps de Taborder dans une pareille conjoncture. Ah ! chrétiens, un contre-temps? au contraire, elle se hâte, parce qu'elle sait qu'il est chez le pharisien : Ut cognovU quod Jésus esset in domo pharisxi. Bien loin d'attendre qu'il en soit sorti, elle se fait un devoir de l'y trouver, et elle ne veut point d'autre heure que celle où elle apprend qu'il est à table avec les conviés, parce qu'en même temps Dieu lui fait connaître dans le secret du cœur, que ce moment-là est le moment précieux et bienheureux pour elle, le temps de la visite du Seigneur, le jour du salut auquel sa conversion est attachée; que le Sauveur n'est entré chez le pharisien que pour cela; que c'est là, et non point ailleurs, que la grande affaire de sa conversion se doit traiter ; que ce banquet est l'occasion ménagée dans le conseil de la Providence , uniquement pour cette fin; que Jésus-Christ l'y attend; qu'il y est avec tous.les remèdes de sa grâce et de sa miséricorde pour la guérir, et que si elle laisse passer cette heure et ce moment , elle causera un désordre dans la disposition de son salut étemel , dont les suites seront irréparaUes. Encore une fois, ehrétiens, voilà ce que Madeleine connut, et ce qui la rendit si diligente et si active : Ut cognovit.

Mais surtout elle aima , elle fut pénétrée de eette charité divine , qui , selon le Prophète royal , par l'impression de ses mouvements, change les âmes qu'elle sanctiQe en autant d'aigles mystérieuses. Or, puisqu'elle aima ce Dieu fût homme , de l'amour le plus saint et le plus parfait, il ne faut pas s'étonner quelle rompît si promptement les liens qui la séparaient de lui et qui l'attachaient au monde : car aimer et vouloir être un moment sans se remettre dans les bonnes grâces de celui qu'on aime , sans lui satisfaire dès qu'on lui a déplu, sans accomplir ce qu'il désire, es qaH danonds avec instance, et ce

qui dépend de nous, ce sont des choses qu'il est bien difficile d'accorder ensemble dans les amitiés da siècle , mais qui deviennent absolument incompatibles dans l'amour de Dieu.

Appliquons-nous donc l'exemple de cette illustre pénitente ; et pour commencer à en tirer le fruit que Dieu prétend , permettez-moi de raisonner avec vous et avec moi-même sur la différence de sa conduite et de la nôtre. Car enfin , mes chers auditeurs , c'est sur quoi il faut aujourd'hui que nous nous expliquions à Dieu; et si nous ne le faisons pas, c'est sur quoi Dieu nous jugera. Qu'il faille nous convertir un jour, nous le savons; que pour cela il faille renoncer à des engagements et à des commerces qui sont les sources de nos désordres, nous n'en disconvenons pas ; qu'étant tombés dans la disgrâce de Dieu , ce soit une nécessité indispensable de faire pénitence , nous en sommes convaincus ; mais quand sera cette pénitence, mais quand sera ce renoncement, mais quand sera cette conversion, c'est à quoi nous ne répondons jamais. Il y a peut-être des années entières que nous roulons dans un train de vie ou lâche et imparfaite, ou même impie et criminelle, entassant chaque jour péchés sur péchés. I)(ou8 voyons bien qu'il en faut sortir, que , persévérant dans cet état , nous remplissons insensiblement la mesure de nos crimes, et qu'enfin nous pourrions mettre ainsi le comble à notre réprobation; cependant nous n'entreprenons rien. Nous terminons tous les jours des affaires de nulle conséquence, ne voulant pas qu'elles demeurent indécises ; et pour celle de notre conversion , qui est l'importante affaire , nous ne la concluons jamais.

De dire qu'à en user de la sorte , il y a , non pas de la témérité et de l'imprudence, mais de l'enchantement et de la folie , parce que c'est manquer à la plus essentielle charité que nous nous devions à nous-mêmes; de s'étendre sur les trois risques affreux que nous courons en différant notre pénitence, l'un, du temps, l'autre, de la grâce, et le troisième, de notre volonté propre qui nous manquera ; d'insister sur le caprice et sur la bizarrerie de notre esprit^ qui fait que nous voulons toujours faire pénitence dans un temps chimérique et imaginaire où elle ne dépend pas de nous, c'est-à-dire dans le futur, et que nous ne la voulons jamais faire dans un temps réel où elle est en notre pouvoir, c'est-à-dire dans le présent; devons montrer l'excès de votre présomption, qui va jusques à prétendre que la grâce vous attendra , et qu'après l'avoir cent fois rebutée, nous ne laisserons pas de la trouver prête, dès qu'il nous plaira qu'eHe le soit; de déplorer le peu de connaissance que nous avons de nous-mêmes , quand nous croyons que nous serons toujours maîtres de notre cœur pour en disposer à notre gré; enfin , de vous remettre dans l'esprit ces

POUR L\ FÊTE DE SALNTE MADELEWE.

pensées terribles des Pères de TÉglise, que toutes que nous gagnons à différer, c'est de nous rendre encore Dieu plus irréconciliable, c'est d'éloigner de nous sa miséricorde, c'est d'amasser un trésor de colère pour le jour de sa justice, c'est de nous endurcir dans le péché, et de devenir, par une suite nécessaire, plus incapables de la pénitence chrétienne, à moins que Dieu, forçant, pour ainsi parler, toutes les lois de sa providence, ne &sie un coup en notre fiEiveur, qui , dans l'ordre même so^ naturel, doit passer pour un miracle : tout cela, je l'avoue, ce sont des raisons pressantes, touchantes, convaincantes, et qui, bien méditées, devraient aller d'abord , comn^e dit saint Paul , jusqu'à diviser votre'âme d'elle-même par l'effort de la contrition: PertingensusqyeaddiDisionem animm. (M6r.,4.) Mais ces raisons, après tout, nous toudient eommimément assez peu; quoiqu'elles soient prises de notre intérêt, cet intérêt ne regardant que des biens invisibles et des biens à venir, il agit si lentesunt sur nous, qu'à peine nous fait-il faire la moîodie démarche; autant que celui du monde est efBeaee pour nous exciter, autant celui-ci est-il feible et languissant. Nous nous aimons, nous craignons de nous perdre, et néanmoins, insensés que nous sommes, nous ne prenons nulle sûreté; nous dcnandons toujours trêve, et au hasard de tout ce qui en peut arriver, nous disons toujours à Dieu : PaUmfkm habe in me, ( Mâtth. , 18. ) Que nous manque-t-il donc pour nous rendre plus vifs et plus agissants? Ah! chrétiens, un peu de c^tte charité qui triompha du oœtnr de Madeleine, et dont les opérations sont aussi promptes qne ses conquêtes sont miraculeuses. Car voilà, mes frères, dit saint Bernard, le privilège et le mystère de l'amour de Dieu : ce que la crainte de notre damnation ne peut obtenir de nous, IV mour de Dieu l'obtient sans résistance : avec b crainte dé l'enfer on délibère ; mais avec l'amour de Dieu on agit. A peine l'a-t-on senti , que Ton court, que l'on vole dans la voie des commandements. C'est assez d'avoir une étincelle de ce feu sacré que Jésot- Christ est venu répandre sur la terre; avec cela on a honte d'avoir tant disputé , avec cela on se foit des reproches d'avoir si longtemps résisté à Diea. Or, à quoi tient-il qu'il ne prenne dans nos cœurs, ce feu divin? Madeleine connaissait-elle mieux Jésus- Christ que nous ne le connaissons; et même ne pvisje pas dire que nous le connaissons mieux qu'eUe ne le devait connaître lorsqu'elle s'attacha si fortement et proniptementà ce Dieu sauveur? la foi du christianisme ne nous en découvre-t-elle pas des choses qui étaient alors cachées pour cette pénitente? Pouf quoi donc tarder davantage , et sans aller plus loin , pourquoi, avant que de sortir de cette Elglise et de nous retirer de cet autel où Jésus-Christ est encore, non plus en qualité de convié, comme il était cbex

POUR LA FÊTE DE SAINTE MADELEINE

le pharisien, mais en qualité de yiande et de breuvage, en qualité de victime immolée pour nous , en qualitéde sacrificateur et de pasteur; pourquoi , disje, ne nous pas donner à lui? Faisons une fois ce que tant de fois nous avons proposé de faire, et disons-lui : Non , Seigneur, ce ne sera ni dans une année ni dans un mois , mais dès aujourd'hui; car il n'est pas juste que je veuille temporiser avec vous : ce ne sera point quand je me trouverai dégagé de telle ou telle affaire; car il est indigne que les affaires du monde retardent celles de mon Dieu : ce ne sera point quand je me verrai sur le retour de rôge; car tous les âges vous appartiennent, et ce serait un outrage pour vous bien sensible, de ne vouloir vous réserver que les derniers temps et le rebut de ma vie. Dès maintenant, Seigneur, je suis à vous, et j*y veux être; recevez la protestation que j'en fais, et confirmez la résolution que j'en forme devant vous. Cest ainsi, chrétiens, que nous imiterons la promptitude de Madeleine. Il y aura des obstacles et surtout des respects humains à surmonter, mais c'est encore pour cela que notre pénitence, comme celle de Madeleine, doit être généreuse : vous l'allez voir dans la seconde partie.

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