‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 70 sur 232 · LE VINGT-DEUXIÈME DIMANCHE · texte numérisé non relu

LE VINGT-DEUXIÈME DIMANCHE

APRÈS LA PENTECOTE.

SUR LA RESTITUTION

quœ sunt Cœsaris Catart, et qua tunt Dei Deo.

k César ce qui appartient à César, et à Diea oe qui . à Dieu. Saint MAim., cliap. 22.

oracle que Jésus-Christ, la sagesse incréée, i en notre évangile, pour confondre la 3 humaine dans la personne de Ses enne- I pharisiens, ces prétendus réformateurs, ;, de concert avec quelques gens de la cour î, une question à laquelle il semblait ne répondre sans se rendre criminel. Ils lui rent s'il était juste et même permis de tribut établi dans la Judée par l'empereur : Licet censum dare Cxsari, an non?

. , 22.) Si , par sa réponse, il eût approuvé uvelle imposition, c'était choquer direces intérêts des Juifs , à qui les pharisiens Qt sans cesse qu'étant le peuple de Dieu, uvaient s'assujettir aux lois des hommes PS autres nations de la terre ; mais d'ailleurs répondu favorablement pour l'exemption le, c'était s'exposer à être traité de sédir les Hérodiens, qui, suivant les mouvei la cour et du sénat de Rome, à l'exemple 5 leur souverain, s'efforçaient partout de |ue puisque les Romains par leurs armes aient le repos de la Judée et en étaient les

protecteurs, on ne pouvait sans injustice leur refuser une telle reconnaissance et un tribut si raisonnable. Vous savez, chrétiens, quelle fut la décision du Sauveur du monde, lorsque, prenant la pièce de monnaie qu'on lui avait présentée et y voyant l'image de Tibère : Allez, hypocrites, dit-il , rendez à César ce que vous confessez vous-mêmes être à César, et rendez à Dieu ce qui est à Dieu. Réponse qui confondit la malice des hommes sans engager l'innocence du Fils de Dieu , qui donna tout à César sans rien ôter au peuple, et dont les ennemis mêmes de Jésus-Christ conçurent de l'admiration : Et audientes nUrcUi sunt (Màtth. ,'22); mais en sorte, remarque saint* Jérôme, qu'avec ce sentiment d'admiration qui devait les attacher à cet Homme- Dieu , ils remportèrent néanmoins tout leur endurcissement et toute leur inûdélité : Ir^fidelitatem cum admiratione reportantes, ( Hiebon.)

Mon dessein est de vous expliquer, mes chert auditeurs , cette divine réponse et cette importante maxime de notre adorable Maître, parce qu'elle contient un des devoirs les plus essentiels de la justice chrétienne. Je ne m'arrêterai point aux mystiques interprétations de quelques Pères et de quelques prédicateurs après eux. Je m'en tiens à la lettre ; et dans le sens le plus naturel, je viens vous dire avec Jésus-Christ : Reddite, rendez-vous mutuellement, mes frères, ce que vous vous devez les uns aux autres. Soyez pour le prochain aussi fidèles que vous voulez qu'il le soit pour vous ; et si par usurpation vous aviez attenté sur ses droits, que votre premier soin soit de les réparer par une prompte et légitime restitution : Reddite ergo qux sunt Cmsaris Cxsari : après cela vous pourrez rendre à Dieu ce qui lui appartient. Et quœ sunt Dei Deo.

Mais que dis-je, et quel ordre! N'est-ce pas ji Dieu que nous devons d'abord penser; et dans la concurrence, ne doit-il pas être satisfait préférablement à tout autre ? Les intérêts du prochain peuvent-ils entrer en parallèle avec les siens, et toute réparation due à sa justice ne tient-elle pas le premier raug entre nos obligations ? D'où vient donc que Jésus-Christ paratt établir un ordre tout contraire ? Ce n'est pas , répond le docteur angéliquo saint Thomas, que l'intérêt du prochain doive remporter sur Tintérêt de Dieu, mais c'est que l'intérêt de Dieu est nécessairement renfermé dans l'intérêt du prochain , et qu'il n'est pas possible que nous nous acquittions auprès du prochain sans nous acquitter par là même auprès de Dieu, qui en est le protecteur et comme le tuteur. Ainsi, chrétiens, souf&ez que je me borne précisément à ces paroles : Reddite qvx sunt Cœsaris Cxsari, Rendez à César ce qui apartient à Cé^ar, et qua Je vous parle aujourd'hui de la restitution par rapport aux biens de fortune. Je me promets beaucoup

SUB LA RESTITUTION

de cette matière; elle est morale; elle est instructive ; elle est capable de remuer les plus seorets ressorts de vos consciences. Demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Jve. Saint Chrysostôme parlant des injustices qui se commettent contre le prochain , et en particulier des usurpations , soit violentes , soit frauduleuses , dont la société humaine est continuellement troublée, a fait un réflexion bien solide, quand il a dit que l'injustice était de tous les désordres du numde celui que Ton condamnait, que Ton détestait, que Ton craignait le plus dans les autres ; mais en même temps que Ton négligeait , que Ton tolérait , que Ton fomentait davantage en soi-même. Il est étrange, disait ce saint docteur, de voir le soin avec lequel nous nous précautionnons contre la mauvaise foi des hommes à notre égard, et cependant le peu de défiance que nous avons de notre mauvaise foi envers eux. !Nous sommes vigilants et attentifs pour empêcher que ceux qui traitent avec nous ne nous fassent le moindre tort , et à peine pensonsnous jamais au tort que nous leur faisons. Quoique la charité nous oblige à croire que notre prochain est équitable, la prudence nous fait prendre des mesures avec lui comme s'il n'avait nulle équité; et parce qu'il peut être injuste, nous nous gardons de lui comme s'il l'était en effet. Au contraire , quoique la connaissance que nous avons de nousmêmes nous convainque qu'il y a dans nous un fonds inépuisable d'iniquité, l'amour-propre qui nous aveugle fait que nous ne nous en défions presque jamais : et néanmoins, ajoute saint Chrysostôme, il est évident que Tiniquité dont on use envers nous nous est bien moins préjudiciable que celle dont nous usons envers autrui , puisque dans les maximes du salut c'est un mal sans comparaison plus grand de tromper que d*étre trompé , de faire l'injustice que de la souffrir, de dépouiller le prochain que d'être dépouillé soi-même. Le monde n'en juge pas de la sorte ; mais la foi , qui est notre règle, établit ce point de morale comme une vérité infaillible, dont il ne nous est pas permis de douter. Il s'ensuit donc qu'un homme chrétien qui veut vivre selon les principes de la loi de Dieu doit avoir plus de délicatesse pour ne pas blesser les intérêts de son frère que pour conserver les siens propres , et que sa principale étude ne devrait pas être de se préserver de la mauvaise foi de ceux quî l'approchent, mais de préserver ceux qui l'approchent et de se préserver soimême de la sienne. Cette conséquence passerait même dans le paganisme pour indubitable; jugez si elle peut être contestée dans la religion de Jésus-Christ. Or voilà , mes chers auditeurs , l'important secret que je dois aujourd'hui vous découvrir , pour vous faire prendre selon Dieu une conduite sûre et pour vous mettre a couvert de la rigueur de ses juge-

ments ; cette exactitude de conadeMe, teitt IMélilé inviolable , cette horreur de tout ee qui TCsaeiit risjustice. Et si vous m'en demandez la raiaoo , k vilei avec le précis et Tabrégé de tout ee diacoura.

Cest que je remarque quatre chosea qui doiveat nécessaireoient produire en noua cea aaiatea ditpositions : la facilité de s'approprier injustameutle biend'autrui, c'est la première; et la difficulté infinie de restituer ce bien quand on en est une fois saisi , c'est la seconde; l'impuissance fiiuase et prétextée dont on se pare communément loraqif il tV git de cette restitution , c'est la troisième; et la véritable impossibilité de ae sauver aana cette restitition, c'est la dernière. Prenez garde, chrétiena lùét ces quatre choses ainsi proposées, tous en AtlezuM seule, c'est-à-dire, s'il était rare et eatraordioain dans le monde de s'emparer, contre lea lois de la conscience, du bien du prochain ; ou qu^apiès s'en être emparé, la restitution en fût aiaée ; alla difficulté de la faire allait jusqu'à rimpoaaible, ou do moins que l'obligation n'en fût pas abaolument la* dispensable , j'avoue que le péché dont je parle n'aorait pas des suites si pernicieuses ni al funestes pour le salut. Mais quand j'avance tout à la fois ces quatre propositions également eonatantea : rico de plus aisé que de se trouver devant Dieu coupable d'une injustice, et rien de plus difficile qoe de la réparer; rien de plus faurque Tiropossibilité prétendue par la plupart des bonunea de faire cette réparation , et rien de plus vrai que Timpossibilité du salut sans cette réparation : ah! chrétiens, il n'y a point dliomme, pour peu qu'il soit engagé dans le commerce du monde , qui ne doive trembler et qui ne doive tous les jours se dtcr soimême devant le tribunal de Dieu , pour y r«idre sur ce sujet un compte exact. Développons ces graodes vérités. Je traiterai les deux premières dans h première partie , et les deux autres dans la seconde. C'est tout le partage de cet entretien. PREMIÈRE PARTIE.

De quelque apparence d'équité que le monde se pique, et quelque rafOinée d'ailleurs que paine être la prudence du siècle pour se garantir de l'iDjustice et de l'usurpation, je le r^te, chrétiens, rien n'est plus aisé ni plus commun parmi les hommes que de se trouver, sans y penser même, chargé du bien d'autrui. Et saint Chrysostôme, examinant d'où peut naître cette facilité uKalbeureuse, a fort bien dit qu'elle vient ordinairement de deux ehefi . de la cupidité qui est en nous , et des occasions continuelles qui sont hors de nous. Car la cupidité qui est en nous nous fait regarder avec jalousie le bien du prochain et les occasions où nous sommes nous mettent souvent en pouvoir de le lui enlever. Or ce pouvoir joint à cette jalousie , c'e«t ce qui entre-

SUR LA RESTITUTION

9iS

tient dans le monde le péché d'injustice et ce qui nous le rend si facile. Ainsi raisonne ce saint docteur; et en effet, si dans la recherche et dans Tusage des biens de la terre nous n'agissions, ou que par le mouvenoent de la grâce , ou que par la lumière de la raison , ou même que par la simple inclination de la nature, ee péché dont le désordre est si général ne serait pas à craindre pour nous. Car la nature, qui ne demande que le nécessaire, se contenterait aisément du peu qu'elle a ; la raison , qui fait justice à un chacun , n'aurait garde de prétendre à ce qui ne lui appartient pas ; et la grâce , qui porte même jusqu'à se dépouiller du sien, serait bien éloignée de nous autoriser à prendre ce qui est aux autres. Mais aujourd'hui ce n'est ni la grâce, ni la raison , ni la nature même qui nous gouverne , c'est la passion. C'est cette concupiscence dont parle l'Écriture qui infecte tout le corps de nos actions, et pour user du terme du Saint-Eprit, qui enflanune tout le cercle et tout le cours de notre vie. I^flamnud rotam tuUivikitis nostrœ. (Jacob. ,8.) Or la concupiscence ne dit jamais, C'est assez; au contraire, plus elle a, plus elle veut avoir, se persuadant toujours que tout lui manque, et, par un prodige d'aveuglement que saint Ambroise a remarqué, se faisant une infinité de besoins auxquels elle tâche, à quelque prix que ce soit, de satisfaire. Et parce qu'elle ne trouve pas de quoi remplir tous ces besoins imaginaires dans le peu de bien qui lui est échu selon les ordres de la Providence (Dieu même, tout Dieu qu'il est, dit saint Augustin, ne pouvant contenter un avare), que fait-elle? Ce qu'elle ne trouve pas dans son fonds, elle le cherche dans le fonds d*autrui , et elle considère le bien du prochain comme le supplément de son indigence. Voilà le caractère de cette passion.

Or pour cela il n'y a point d'artifice qu'elle n'emploie , point de ruse qu*elle n'invente , point de crime qu'elle ne commette et à qui elle ne donne même une couleur de vertu. De là c'est elle qui a enseigné aux hommes l'art de pallier les usures ; c'est elle qui leur a révélé le mystère des confidences et des simonies; c'est elle qui leur a suggéré l'usage commode des antidates et des faux contrats; c'est elle qui leur a fait une science des chicanes les plus hoQteuses et de toutes les supercheries. Oui , chrétiens , c'est la passion du bien qui a mis en crédit tant d^espèces d'usures différentes dont les noms mêmes étaient inconnus , et que quelques-uns font présentement valoir comme des productions de leur ^prit et de leur subtilité , selon le mot de l'Écriture : MuUi quasi inverUionem œstimant/cenus.^ (.Eeeles., 29.) Ce péché d'usure, qui était condamné dans le paganisme, a trouvé de l'appui chez les «sbrétiens. La cupidité l'y a introduit, et, pour le fustifier, elle l'a fait passer pour un secours de la

charité , et pour un soutien nécessaire au commerce public. De peur qu'il n'effrayât les âmes timorées et fidèles, elle a eu soin de le déguiser en mille façons. C'était, si nous l'en voulons croire , une simplicité à nos pères d'estimer l'argent stérile de sa nature; elle a su le rendre fertile : et, par un miracle bien surprenant , il a paru entre ses mains la chose du monde la plus fructueuse. Hœc pecuniam tanquam humumproponU (Zenon. Vbron. ), dit Zenon de Vérone; et voici , chrétiens, comment les premiers Pères de l'Église se sont expliqués sur cette matière, et en quoi ils ont fait consister la malice du péché que je combats : l'avarice regarde son argent comme une terre féconde, le présentant à qui le veut pour attirer celui d'autrui. Mais les paroles qui suivent sont encore bien plus expresses et plus remarquables : Eamque peregrinantem ferali supputatione nutrire non desinit, ui summam quxrat, rum quam commodaHo dedU, $ed guam pepererint armati numéro dies et anni. (Id. ) Pendant qu'elle promène cet argent de main en main , elle ne cesse point de l'augmenter par une funeste supputation d'intérêts , exigeant ceci pour cela , jusqu'à ce qu'elle ait recueilli une somme , non pas égale au prêt qu'dle a fait, mais enflée du surcroît détestable que lui ont produit les années , les mois , les jours , armés , pour ansi dire , de leur nombre et devenus terribles par leur multitude : Armati numéro dies et anni. Pouvait-on dépeindre l'usure sous des traits plus forts et plus marqués ? 11 en est de même de tous les autres désordres du siècle. Car n'est-ce pas cet amour déréglé des biens temporels qui nous a appris ce secret , maintenant si connu , de trafiquer et de vendre jusque dans le sanctuaire, de faire négoce du patrimoine des pauvres et des bénéfices de l'Église, de les exposer comme à l'enchère sous ombre de permutation, d'en tirer des tributs et des pensions sans aucun titre même apparent , d'en compter les revenus parmi les choses dont on se croit maître, d'en rechercher la pluralité et de les multiplier autant qu'il est possible? Abus qui crient au ciel vengeance de tant de profanations et de sacrilèges; et ce qui est encore plus capable de nous toucher, abus sujets aux affreuses conséquences de la restitution. N'est-ce pas , dis-je , la cupidité qui leur a donné naissance.' Saurait-on tant de stratagèmes et userait- on de tant de détours, de tant de surprises et de tant de fourberies en matière de procès , si l'on n'était possédé de ce démon ? Et tant de contrats simulés qui se fout tous les jours au mépris des lois divines et humaines, les uns pour frustrer de ses droits un seigneur, les autres pour exclure un créancier, ceux-ci au préjudice d'un pupille, ceux-là contre l'intérêt du prince et du peuple , ne sont-ce pas autant d'inventions de cette concupiscence dont le charme commence pac

SUR LA RESTITUTION

tes yeux et empoisonne bientôt le cœur? Voilà , mes chers auditeurs , la première cause de Textréme facilité qu'on trouvée commettre des injustices; disons mieux , voilà d*où vient la difficulté et souvent rimpossibilité morale de n'en commettre pas. Car il n'y a qu'à vivre comme l'on vit , et qu'à suivre le eours ordinaire du monde , pour être infailliblement emporté par ce torrent. Ah ! chrétiens, qu'il est donc aisé d'y faire un triste naufrage!

Ajoutez à cela les occasions presque continuelles qui s'offrent à nous, et qui sont autant de pièges presque inévitables tendus de toutes parts à la convoitise des hommes. Car de croire qu'il n'y ait de violence et de vols que ceux qui se font dans les forêts et dans des lieux écartés , c'est une erreur trop grossière pour vous l'attribuer; et vous êtes trop éclairés pQur ne savoir pas que , comme il y a des larcins qui n'osent se produire et qui donnent de la confusion, aussi y en a-t-il dont les hommes ne rougissent point, et qui se commettent dans les conditions les plus éclatantes , suivant cette parole du philosophe : MuUifurto non erubescunt. (Senec.) Kn effet, poursuit-il , on voit tous les jours les plus petits brigandages punis selon la sévérité des lois , pendant que les plus grands , que les plus scandaleux , que les plus énormes se soutiennent non-seulement avec impunité, mais avec honneur; pendant qu'ils marchent en triomphe et qu'ils insultent en quelque façon aux larmes des misérables : nam et minora IcUrocinia puniuntur, dum magna /<?runtur in triomphis. ( Id.) Mais ne parlons point de ceux-là, chrétiens; arrêtons -nous à nous-mêmes et reconnaissons ce qu'il serait important que nous eussions sans cesse devant les yeux , que les occasions d'usurper le bien d'autrui nous sont trèsprésentes et qu'elles nous assiègent de tous côtés. Telle est la nature et telles sont les suites de la société qui est entre les hommes. Un domestique a le bien de son maître entre les mains; s'il manque de religion et de conscience, c'est une tentation pour lui journalière et à laquelle il lui est difficile de résister. Un marchand négocie, il donne et il reçoit; s'il n'est homme de probité, et s'il ne craint Dieu, c'est une matière qu'il a toujours prête pour allumer et pour satisfaire son avarice. Qu'est-ce que la plupart des charges et des emplois, sinon autant de spécieux moyens pour prendre commodément et honorablement ? Qu'est-ce que la profession d'un juge, sinon un perpétuel danger de préjudicier aux intérêts des parties dont il a les différends à terminer ? Qu'est-ce que la condition d'un officier de guerre, sinon une espèce de nécessité de ruiner ceux mêmes dont on a entrepris la défense.' Ainsi de tous les autres états. Il y a plus, dit le chancelier Gerson : tout homme qui doit, quelque légitime que soit l'engagement de la dette

qu'il a contractée, est actuellement saisi du bien de son prochain; et s'il n'acquitte pas cette dette dans le temps prescrit, il commence à retenir injustement ce bien ; et tandis qu'il le retient de la sorte, c'est comme s'il l'enlevait à chaque moment; et quoiqu'il le relâche dans la suite par un payement ou volontaire ou forcé, le péché de l'avoir retena n'en est pas moindre devant Dieu. Or, qu'y a-t-il dans le monde de plus commun que tout cela ? D'où il faut conclure que les grands , les riches, les hommes constitués en dignité , qui semblent être les plus éloignés de l'usurpation et du lardn, sont néanmoins ceux qui s'y trouvent les plus exposés. Car ce riche mondain , au milieu de sa grandeur et de sa magnificence , est chargé du bien d^une infinité de pauvres ; du bien d'un domestique qui le sert, du bien d'un artisan qui travaille pour loi, da bien d'un marchand qui le fournit; et ce bien, sans qu'il y prenne garde, est autant le sujet de ses iniquités que de sa honte. Les pau^Tcs peoTent lid nuire d'une façon , et il peut nuire aux pauvres de l'autre; comment? je l'ai dit, par les occasions où l'engage même la Providence.

Devez- vous donc, chrétiens, vous étonner qu'il y ait une facilité si grande à tomber dans le désordre de rinjustice? et faut-il demander après cela pourquoi le Sage, qui était éclairé des lumières de l'esprit de Dieu, cherchait partout un homme qui eût les mains nettes du bien d'autrui ; l'appelant un homme de miracle , disant qu'il voulait fsire son éloge, l'élevant jusques au ciel et le canonisant dès cette vie : Quis est hic y est laudabimus eum. {Eccles., 31 .) Oui , mes frères , reprend saint Chrysostôme , c'est un miracle de la grâce d'être tous les jours dans l'occasion et dans le pouvoir de s'emparer du bien d'autrui , et de ne se trouver jamais saisi que du sien propre. Ce qui me surprend et ce que j'ai cent fois déploré , c'est de voir des gens , livrés , comme dit saint Paul , à la corruption de leurs dé« sirs, outre ces occasions générales d'attenter sur le bien du prochain , en rechercher de particulières, s'y ingérer d'eux-mêmes, les poursuivre avec ardeur et former mille intrigues pour y parvenir. Tous savez, chrétiens, quelle est leur ambition .-c'est d'avoir des deniers à manier, c'est d'entrer dans un traité, c'est d'obtenir une commission. Voilà le plus haut point de leur fortune : et vous savez quelle commission est la plus considérable et la plur importante dans leur estime ; celle où il y a plus d'affaire, c'est-à-dire celle où il y a plus de péril* celle où il est plus à craindre de se damner, ceDe où un homme, s'il veut oublier les lois de la reli* gion et les violer, le peut plus sûrement et plus avantageusement. Car voilà l'idée véritable de ce genre d'emplois , et voilà ce qui les distingue : le pouvoir de faire plus ou moins de mal.

SBR LA BESTITUTION.

Ah^ mon cher auditeur, que ces seotiments sont opposés au vrai cbristiaoisine, et qu'ils s'accordent peu avec la conscience ! Car je vous dis , moi , que eu moment que vous ambitionnez ces emplois , ces emplois sont pernicieux pour vous ; et ne les connaissez*vous pas assez pour savoir qu'en les exerçant vous pouvez vous procurer mille proGts injustes; et n'avez -vous pas assez d'expérience de vous-même pour voir qu'en même temps que vous le pourrez vous serez dans le danger prchain de le vouloir ? Or, cela étant, s'il arrivait même que vous y fussiez destiné et appelé, ne feriez-vous pas de bonne foi , ou du moins ne devriez-vous pas faire les derniers efforts pour les éviter, bien loin de vous y pousser? Ce sont des emplois, me direz-vous, où il faut quelqu'un ; et pourquoi ne sera-ce pas moi aussi bien qu'un autre? Mais je vous réponds ce que j'ai déjà répondu plus d'une fois sur une matière à peu près semblable, que s'il y faut quelqu'un, c'est quelqu'un qui craigne d'y être, quelqu'un qui tremble en y entrant, quelqu'un qui gémisse et qui s*afOige sincèrement d'en porter la charge. Voilà celui qu'il y faut : celui-là s'y pourra sauver, et s*y comportera avec honneur. Mais c'est un emploi avantageux , et où Ton peut s'enrichir en peu de temps. Hé ! n'estce pas pour cela même que vous devez l'appréhender, puisque c'est un oracle de votre foi que quiconque veut devenir riche en peu de temps, ne peut guère être juste selon Dieu : Quifestinat difari, non erit innocens. {Prov., 2S.'; Permettez-moi , mes/rères, de faire ici une réflexion. Vous en faites souvent de politiques sur les affaires du monde. En voici une chrétienne, que la politique la plus intéressée ne détruira pas. Toutes les règles de la conscience vous apprenaient qu' il n'est rien de plus contraire au salut qu'un emploi où il est aisé de s'enrichir : mais toutes les règles de la conscience n'avaient pas assez de force pour vous le faire fuir dans cette vue. Qu'a fait Dieu? il a permis que les considérations humaines vinssent au secours de votre devoir, et que l'intérêt même temporel vous obligeât à ne phis tant désirer ce qui se trouvait sujet à tant de recherches et à de si tristes décadences. Je ne sais si vous profiterez de cette leçon , mais malheur à ceux pour qui ce dernier remède de la miséricorde et de la sagesse divine n'aura d'autre effet que d'exciter leurs murmures et de les jeter dans le désespoir! Vous m'entendez, et il n'est pas néeessaire que je m'explique davantage.

Mais revenons. C'est donc une chose très-ordioaire et très-facile parmi les hommes que de commettre l'injustice sur ce qui concerne le bien d'autrui. Est-il aussi fiaMnle et aussi commun de la réparer après l'avoir commise? Je vous le demande, chrétiens : c'est à vous-mêmes que j'en appelle , et il ce long usage du monde que vous avez encore plus

que moi. En voyons-nous aujourd'hui beaucoupqui, pour satisfaire au christianisme et à la loi de Dieu, prennent le parti de restituer un bien mal acquis ? Je neveux que cette preuve de ma seconde proposition. Où voit-on aujourd'hui des exemples pareils à ceux que rapportait saint Augustin pour l'édiGcation du peuple de Dieu ? Je veux , mes frères , disait ce grand homme dans le livre des cinquante homélies, je veux vous faire part de ce que j'ai vu, et de ce qui m'a donné l'idée sensible d'une solide religion. Je veux , pour exciter votre piété , lui proposer ce que fît un pauvre de Milan, réduit dans une extrême indigence des biens de la terre, mais parfaitement riche des trésors du ciel. Il avait trouvé deux cents pièces d'or, et cette somme , en se l'appropriant, pouvait lui tenir lieu d'une ample fortune; mais aussi lui eût-elle été la matière d'un crime. Le voilà donc dans le trouble : plus affligé d'avoir, quoique innocemment , ce qui n'est pas à lui , que celui même à qui la somme appartient de l'avoir perdue. Il s'informe, il cherche, il use de toutes les diligences pour savoir qui a fait cette perte; il le trouve, et, transporté de joie, il lui remet tout entre les mains. Celui-ci, par une juste reconnaissance, lui offre vingt pièces de cette monnaie; mais le pauvre refuse de les accepter. L*autre le presse au moins d'en ravoir dix ; mais le pauvre persiste dans son refus. Enfîn, piqué d'une si sainte générosité , le maître lui abandonne la somme entière, protestant qu'il n'y prétend rien. Et moi , répond le pauvre , j'y prétends encore beaucoup moins , puisque je n'ai en effet nul droit d y prétendre. Exemple mémorable : et quel combat, mes frères, s'écrie saint Augustin , quelle contestation! Mais où sont maintenant les imitateurs d'une telle fidélité; c'est-à-dire où sont les âmes délicates jusqu'à ce point sur l'intérêt d'autrui, qu'une chose trouvée leur soit un fardeau dont elles ont impatience de se décharger? Je dis un fardeau , parce qu'il leur impose devant Dieu l'obligation d'une enquête exacte et d'une fidèle restitution. Quoiqu'il en soit, où sont-elles ces âmes pleinement désintéressées? Où voit-on, demande le même Père dans Texcellente lettre qu'il écrivait à Macédonius , où voit-on un homme du barreau , après avoir défendu et gagné une cause injuste , se mettre en devoir de réparer le dommage dont il est l'auteur? Où voit-on des juges, touchés d'un remords salutaire , rendre à des parties lésées ce qu'ils leur ont enlevé par un jugement inique et de mauvaise foi? Où voit-on des ecclésiastiques restituer les fruits des bénéfices qu'ils possèdent sans en accomplir les charges? Avec cette seule figure j'aurais de quoi convaincre et de quoi confondre tous les états qui composent le monde chrétien.

Mais je laisse ces sortes d'abus; et voyez seulement, mes chers auditeurs, la peine que téuioî-

ai8

SUB LA HESTITUTION.

gnent certains riches et certains grands du monde quand il s^agit d'acquitter des dettes légitimement contractées ; et la violence qu*ils se font, ou plutôt quil leur faut faire pour arracher d*eux un paye* ment dont ils conviennent les premiers qu'ils ne peuvent se défendre. Par combien de paroles.et de vaines promesses n*éiudent-ils pas les poursuites d'un créancier? Combien de rebuts ne l'obligent-ils ^as à essuyer? De combien de retardements et de remises ne fatiguent-ils pas sa patience : et cela, sans prendre garde aux effets terribles et aux engagements de conscience dont une semblable dureté est nécessairement suivie ? Car s'il n'était question que des bienséances et des raisons humaines , quoiqu'il n'y ait rien , même selon le monde , de plus indigne que ce procédé, je n'insisterais pas là-dessus. Mais quand il y va du salut éternel , si je ne m'en expliquais avec tout le zèle et toute la force que requiert le sacré ministère que j'exerce , ce serait être prévaricateur. Or, il y va du salut, chrétiens; et de quelque prétexte que vous cherchiez à vous autoriser, la théologie la plus indulgente et la plus commode ne peut rien rabattre de cette décision. Cependant vous savez ce qui arrive , surtout parmi les grands du siècle. On traite un homme d'importun et de misérable, parce qu'il demande son bien, et ce misérable est contraint de poursuivre une dette comme s'il poursuivait une grâce, parce que c'est à un grand qu'il a affaire, n'en obtenant jamais d'autre réponse sinon qu'il n'y a rien encore à lui donner, quoiqu'on même temps il y ait tout ce qu'il faut pour cent dépenses superflues, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le luxe, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le jeu , quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le crime. £t avec cela peut-être ne laisse-t-on pas d'affecter tout l'extérieur de la dévotion, et de se déclarer pour la morale la plus étroite.

Ah! mes chers auditeurs, souffrez que je vous le dise ici avec douleur, voilà l'un des obstacles à la conversion les plus invincibles que les gens du monde aient à surmonter : cette difûculté de rendre au prochain ce qui lui est dû. Voilà ce qui les endurcit, voilà ce qui étouffe dans eux les mouvements de la grâce , voilà ce qui les rend esclaves du démon et ce qui les tient si opiniâtrement éloignés de Dieu. Ils viennent, disait saint Augustin faisant le portrait et le caractère de ce genre de pécheurs ^ c'est-à-dire de ces usurpateurs et possesseurs du bien d'autrui ; ils viennent se prosterner devant les auuls, les yeux baignés de larmes, le cœur plein d'amertume et de repentir. Ils s'accusent, ils se condamnent, et ils veulent, à ce qu'il paraît, seré* concilier parfaitement avec Dieu. Mais quand on leur parie de restituer, c'est là qu'ils commencent à se démentir et à changer de langage. Jusque-là ils écoutent le prêtre comme le lieutenant de Dieu ,

il» se soumettent à lui comme k leur juge, ilf la obéissent comme au pasteur et au inédecûi de leur âme : quoi qu'il exige d'eux et qu'il ordonne , tout leur semble aisé. Mais vient-il à leur prescrire une restitution, dès là ils le prennent lui-même à par* tie, et, dans le désespoir de le gagner, ils en cherchent un autre plus traitable , un autre moins embarrassant, un autre qui les trompe et qui se damne avec eux. Vous diriez que le ministre de Jésus- Christ devient en un moment leur ennemi, parce qu'il s'arme d'un zèle d'équité pour Fintârêt do prochain. Cette résistance, poursuit saint Augustin, nous force souvent à employer contre eux toute la rigueur de -la discipline de l'Église; et quand ils s'opiniâtrentà retenir ce qu'ils possèdent injustement, nous nous faisons une loi de leur refuser ce que Dieu nous a confié, et de leur retrancher l'usage des divins mystères. Noientes autem redderearguimus, increpctmus, sancUaUarUam' muniane privamus. (Adgust.) Mais, hélas! que ces remèdes sont communément faibles et impuissants , et qu'il y, en a peu qui se déterminent à restituer, pour être ensuite rétablis dans la participation du corps de Jésus-Christ qui est le souverain bien des justes sur la terre ! D'où vient cela? c'est qu'il n'y a rien dans le fond qui répugne davantage et qui soit plus contraire au naturel de l'homme, que de se dessaisir des choses qui flattent sa cupidité, Ingemiscimus gracati, disait l'apôtre, quoiqu'en un autre sens, eo quod nolumusexpoUari. (â. Cor., 5. ) Nous gémissons sous le poids de l'iniquité qui nous accable , parce que nous ne pouvons nous résoudre à nous dépouiller de cette possession criminelle contre laquelle il y a si longtemps que notre conscience réclame, et qu'elle ne cessera jamais de troubler par le ver intérieur qu'elle excite en nous. Hé quoi, dit un mondain délibérant avec soi-même sur une importante restitution, faudra-t-il donc ruiner mes enfants, en leur ôtant ce qu'ils ont toiyours envisagé comme l'héritage de leur père; et, tout innocents qu'ils sont de mon injustice, auront-ils la disgrâce et le malheur d'en porter la peine ? Faudrat-il déchoir du rang que je tiens dans le monde, et d'une fortune opulente me voir réduit dans une vie obscure ? Faudra-t-il me faire connaître pour ce que je suis , pour un ravisseur du bien d'autrui , et en le restituant, exécuter contre moi-même un jugement si sévère? Où prendre de quoi réparer toutes les injustices dont je me sens coupable? Où trouver ceux qui les ont souffertes et à qui je devrais satis faire? Toutes ces raisons se présentent à mon esprit^ le jettent dans la confusion et dans le trouble, le portent à des désespoirs , lui donnent des dégoûts de sa religion, lui en rendent l'exactitude odieuse, le tentent de ne plus rien croire, le mettent au terme de tout risquer et de mourir impénitent; en un mot.

SUR LA a£STiTUT10;«.

Uii représentent cette regtitutîon plus fâcheuse que la mort même, et, malgré les sollici talions pres- 9aate6 de Tesprit de Dieu, lui font conclure : Non , je ne le puis. Vous ne le pouvez , mon cher auditeor! Ah ! plût à Dieu que cette parole fût sincère et véritable; et qu*au lieu de Teklréme difficulté dont j€ conviens, elle signifiât dans vous une impuis- BnoeahsoluelQuclquedéplorableque fût votre sort, votce salut du moins serait hors de risque : car si vous n^aviez pas de quoi satisfaire les hommes, vous auriez de quoi eontenter Dieu. Mais la question (st de justifier cette impuissance dont vous vous prévalez ;et je vais vous faire voir qu'il n*est rien de plus faux que le prétexte de cette impossibilité alléguée par la plupart des hommes en matière de restitution, cOnmie aussi rien n*e8t plus vrai que rimpossibilité léelle eu salut sans la restitution. C'est le sujet de la seconde partie.

Page 1