POUR LE VINGT-TROISIÈME DIMANCHE
APRÈS LA PENTECOTE.
SUR LE DÉSIR ET LE DÉGOÛT DE LA COMMUNION
Dieehat enim inira u : Si UUgero tanium vetiitnenium ^us, salva en.
Elle disait en elle-même : Si Je pais seulement toucher sa robe, Je serai guérie. Saint Matth., chap. 9.
C^est le juste raisonnement de cette femme, affligée d*une longue infirmité, qui Favait réduite dans une extrême langueur et dont elle souhaitait d'être guérie. Témoin des miracles qu'opérait le Sauveur du monde, elle conclut qu'il ne serait pas moins puissant pour elle que pour les autres , et qu'elle n'en devait pas moins attendre de secours. Elle porta encore sa confiance plus loin , et ne crut pas même nécessaire d'exposer à cet Homme-Dieu sa peine, de lui adresser sa prière, ni qu'il prononçât en sa faveur une seule parole; car, dit-elle le voyant au milieu d'une foule de peuple qui l'environnait de toutes parts , si je puis seulement pénétrer jusqu'à lui, et si j'ai le bonheur de toucher le bord de sa robe , c'est assez : j'éprouverai bientôt les effets de cette divine vertu dont il donne tous les jours de si éclatants témoignages : Si tetigero tantum vesiimenium ejus, salva ero. (Matth., 9.) Elle ne se trompa pas , chrétiens : ses espérances furent remplies , le Fils de Dieu répondit à son attente, et vous savez combien, en lui rendant la santé du corps, il loua hautement et releva le mérite de sa foi : Cor\fide ^ fiUa , Jides tua te salvam fecit. (Id.) Or si les seuls vêtements de Jésus- Christ eurent une telle efiQcace, que ne peut point pour la sanctification de nos âmes cet adorable sacrement oili nous recevons Jésus-Christ même présent en personne, où sa chair sacrée, son sang précieux, nous servent de nourriture et de breuvage ; où , par l'union la plus réelle et la plus intime, il demeure en nous, et nous communique en quelque manière tout son être et toute sa divinité I N'estil donc pas bien surprenant , mes frères, qu'au lieu de le chercher avec plus d'empressement encore et plus d'ardeur que ne le chercha cette malade de notre évangile, nous nous tenions si longtemps éloignés de lui ; qu'étant sujets à tant de faiblesse, et ne pouvant ignorer nos infirmités spirituelles tt nos besoins, nous ayons si peu recours au remèdft
DÉSIR ET DÉGOÛT DE LA COMMUNION
le plus prompt et le plus puissant ; que la participation du corps de notre Dieu qui nous est permise et où nous sommes invités , que Tusage de la communion nous devienne si rare , et que nous imaginions autant de prétextes pour nous en retirer, que nous devrions marquer de zèle pour en approcher ? C'est Fabus que je voudrais corriger dans le christianisme, et que j'entreprends aujourd'hui de combattre, après que nous aurons demandé les lumières du Saint-Esprit, et que nous aurons salué Marie, en lui disant : Jve,
Entre les différentes dispositions où nous sommes à l'égard du sacrement de Jésus-Christ et de l'usage que nous en devons faire , il y en a deux auxquelles je m'attache dans ce discours et dont j'ai dessein de vous entretenir : l'une est le désir de la communion, e1 l'autre le dégoût de la communion. Désir de la communion, directement contraire à ce mortel dégoût où tombent tant d'âmes mondaines , et qui leur fait négliger l'aliment le plus salutaire, et ce pain de vie descendu du ciel pour être sur la terre notre soutien dans les voles de Dieu. Dégoût de la communion , non moins formellement opposé à ce saint désir dont les âmes chrétiennes et pieuses sont animées , et qui en fut toujours le vrai caractère. Prenez garde, mes chers auditeurs : ce n'est point précisément de la fréquente communion que je viens vous parler. Je vous en ai déjà fait voir les avantages, et bien d'autres avant moi vous les ont représentes. Mais ce que je viens examiner avec vous , ce sont les deux principes à quoi nous pouvons communément attribuer, ou la piété des uns que nous voyons communier souvent, ou la négligence des autres qui communient si rarement. Parce que ceux-là sont touchés d'un certain goût pour la communion, parce qu'ils s'y sentent portés d'un désir secret qui les y attire , ils ne manquent nulle occasion de se présenter à la table du Seigneur, et se feraient une des plus sensibles peines d>en être privés. Et comme ceux-ci , ou par la dissipation du monde qui leur dessèche le cœur, ou par une passion particulière qui les possède, ont perdu tout sentiment de piété, et que cette viande céleste dont ils devraient se nourrir leur est devenue insipide, ils passent les années entières sans y prendre part, et voudraient même autoriser leur conduite par des excuses aussi frivoles qu'elles sont apparentes et spécieuses. Or ces deux sortes de chrétiens ont besoin d'instruction : les premiers sur le désir de la communion qu'ils font paraître , et où l'on ne peut trop les conGrmer; ce sera le sujet de la première partie : les seconds sur le dégoût de la communion , où ils vivent, et qui leur fait abandonner cette source de grâces ; ce sera le sujet de la seconde partie. Hatîere qu'on ne vous a peut-être jamais bien développée et qui n'est guère commune dans la chaire
évangélique. Donnez-y, je vous prie, toute votre attention.
Toute âme chrétienne doit désirer la communion, et rien n'est plus utile pour nous ni plus efGcace que ce désir, dès qu'il n'excède point la mesure qui lui convient, et que nous savons le contenir dans les justes limites qu'une prudence évangélique lui prescrit. Observez , s il vous plaît , ce que je dis, qui se réduit à ces trois points : le premier, que nous devons tous désirer la communion, et vous en comprendrez aisément les raisons ; le second , que ce désir nous est très-salutaire, et vous en verrez les fruits ; le troisième , que ce désir néanmoins doit être conduit par la sagesse de l'Évangile, et vous apprendrez à le régler. Ainsi les motifs de ce désir, les avantages de ce désir, les règles de ce désir, voilà sur quoi j*ai d'abord à m'expliquer et à vous donner tout l'éclaircissement nécessaire.
Je prétends donc et j'avance que toute âme chrétienne doit désirer la communion. Pourquoi ? Par ce grand motif où tous les autres sont reofermés, savoir que toute âme chrétienne doit désirer souverainement et par-dessus toutes choses d'être unie à Jésus-Christ, puisque c'est en Jésus-Christ qu^elle trouve tous les biens , car c'est en lui qu'elle trouve sa nourriture, sa force, sa consolation, son espérance , toutes les lumières et tous les secours pour marcher dans le chemin du salut et pour arriver à ce bienheureux terme. D'où il s'ensuit que par amour, que par intérêt, mais un intérêt solide et tout spirituel , rien n'est plus à souhaiter ni à rechercher pour elle dans la vie que cette union étroite qui l'attache à son Sauveur et qui la fait entrer en participation de tous ses trésors. Or ce qui nous unit réellement, intimement, substantiellement à Jésus-Christ , c*est la communion. Celui qui mange ma chair demeure en moi, et moi je demeure eo lui : Qui manducai meam camem, in me manet, et ego in illo, (Joan., 6.) Union si singulière , qu'elle ne peut être suppléée en ce monde par nul autre sacrement ; et de là cette maxime universelle des Pères et de tous les maîtres de la vie intérieure et dévote , que, par rapport à ce lieu d*exil où nous sommes, et pendant que nous y sommes, le plus grand mal que nous ayons à craindre est d'être séparés du corps de notre Dieu , comme notre plus grand bien est de le recevoir.
Tout cela , mes chers auditeurs , est évident : mais vous me demandez si ce désir de la communion peut convenir à un pécheur dans l'état actuel de son péché; car dans cet état il est indigne dt communier. Il est vrai, dit saint Chrysostôme, c^li indignité peut bien être une raison pour ne pas approcher de la communion, mais elle né peut m ot
DÉSIR ET DEGOUT DE LA COMMUNION
èwt jamais être une raison pour ne pasxlésircr la communion. Autre chose est de communier en efif«t, et autre de le désirer seulement et dans la nanière que nous devons Fentendre. De communier m effet, ce serait pour un pécheur, tant qu*il est eoeore dans la di^râce de Dieu et dans rengagement du péché , un sacrilège et une profanation ; par conséquent la table du Seigneur lui est interdite alors, et il doit s'en exclure lui-même. Mais tout oda qu'il est de cette sainte table, il peut désirer tfy être rappelé, d'y être rétabli , d'y être admis toot de nouveau , non point avec son péché , mais après s'être lavé et purifié de la tache de son péché. Toiyshé de son malheur et de la triste disette où 0 languît, il peut entrer dans le même sentiment que TEnfant prodigue, et se dire à lui-même : Qmnfi mercenarii in donio patris mei abtmdant panibus! ego autem hic famé pereo. ( Luc. , 16.) Combien d'âmes sur qui Dieu peut-être n'a jamais répandu ses grâces avec autant d'abondance que sur moi , parce qu'elles ont été fidèles et qu'elles ont profité du peu de talents qu'elles avaient reçus , ^avancent, s'entretiennent, et, pour ainsi parler, s'engraissent'dans la maison du Père céleste, tandis que je péris de faim ! Il peut, en faisant de solides réflexione sur le funeste abandonnement où il vit, et regrettant les dommages infinis que lui cause réloignement de la communion , s'écrier avec les paroles de David : Quando veniam et apparebo fuUe/aciem Dell {Ps. 41.) Serai-je donc toujours banni de la présence de mon Dieu et de son sanctuaire ? Quand viendra le temps où je pourrai paraître devant lui parmi les conviés, et prendre place comme eux à son festin? A quoi tient-il? et ne ferai<je point pour cela quelque effort ? Voilà , disje, comment le péclieur peut souhaiter la commulion, et comment même il la doit souhaiter. Ainsi, Mit que je sois positivement indigne de la conimuaion, ou que je ne le sois pas, il me convient toujours de la désirer. Si je n'en suis pas absolument iodigne, ce désir contribuera toujours de plus en pins à m'en rendre digne; et si mon indignité est eipresse et absolue par le péché qui me domine et çni règne en moi , ce désir au moins me préservera d'un endurcissement total , et sera toujours une ressource pour moi.
Il y a plus encore, et , fondé sur la maxime que je viens d'établir, je soutiens même que plus un homme est pécheur, plus il doit désirer la communion , et la preuve en est convaincante ; parce que plus il est pécheur, plus il est malade, plus il est faible, plus Û est éloigné de Dieu : or, plus il est malade, plus il doit désirer ce qui peut le remettre dans une santé pv&ite; plus il est faible, plus il doit désirer ce fui peut réparer se& forces perdues ; plus il est éloi- HDé de Dieu, plus il doit soupirer après Dieu pour
BOntDALOUE. — T. U.
le retrouver, et pour se rejoindre à lui. Dès là dono que la communion est le remède le plus efficace dont nous puissions user, dès que c'est contre nos faiblesses le secours le plus puissant que nous puissions employer, dès que c'est le sceau de notre réunion avec Dieu, plus nos plaies sont profondes et nos maladies dangereuses, plus devons-nous avoir d'ardeur pour approcher du médecin dont nous attendons notre guérison; et plus nous nous trouvons loin de Dieu, plus devons-nous aspirer vers l'autel , où il veut bien encore se communiquer à nous et nous réconcilier pleinement avec lui.
II faut pour cela des dispositions , je le sais ; mais voici les avantages de ce désir que je voudrais allumer dans vos cœurs. Car, pour passer maintenant à l'autre article que je me suis proposé, je dis deux choses , que je vous prie de bien comprendre : premièrement, que le désir est lui-même la première disposition que nous devons apporter à la communion ; et secondement que ce même désir est encore le principe et le mobile de toutes les autres dispositions que demande la communion. Expliquons-nous. C'est la première disposition : je ne dis pas que c'est une disposition suffisante , mais encore une fois que c'est de toutes les dispositions la plus convenable et la première. En effet, le sacrement que nous recevons dans la communion , en quelle qualité et pourquoi nous est-il donné? Comme l'aliment et la nourriture de l'âme. C'est un pain , Panis quem ego dabo (JoAN. , 6) ; c'est une viande , Caro niea vere est cibus (Id.); c'est un hreuwage , Sang uis meus vere estpotus. (Id.) Voilà comment Jésus-Christ l'a institué, et comment il nous l'a fait entendre dans les termes les plus formels. Or une viande ne profite jamais mieux , et n'est même communément utile et saine au corps , que lorsqu'on la prend et qu'on la mange avec appétit. A insien est-il decette viande divine qui nous est distribuée par les mains des prêtres. Le goût qu'on y trouve, la sainte aifidité qui nous la fait rechercher ou du moins désirer, est un signe de la préparation du cœur à en tirer le fruit qu'elle peut produire. Et parce que ce fruit dépend de la grâce de Dieu, j'ajoute que c'est encore pour Dieu une cspcced'engagement à nous accorder cette grâce et à la verser sur nous dans toute son abondance. Pourquoi cela? parce que cette faim , que cette soif de la communion , si j'ose m'exprimer de la sorte, est un honneur particulier que nous rendons au sacrement de Jésus-Christ, puisque c'est un témoignage de l'estime que nous en faisons, et de la haute idée que nous en avons conçue. De là cette invitation du Sauveur du monde, que je puis bien appliquer à mon sujet : Si quis sUit, veniat ad me. (Id. , 7.) Celui qui se sent pressé de la soif, qu'il vienne à moi. Plus il sera altéré , plus je répandrai sur lui ces eaux vivifiantes dont mon sacrement est la source intaris*
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sable. De là cette effusion de tous les dons célestes que fait ce même Sauveur sur Fâme affamée, selon le mot du prophète : Animam esurientem satiavU bonis, {Ps, 106.) Il n'épargne rien pour elle; et plus il voit croître sa faim , plus il prend plaisir à la rassasier. De là aussi ce redoublement , cette vivacité de désir, ce nouveau feu dont une âme quelquefois est embrasée. Une communion , bien loin de réteindre, ne sert qu*à l'enflammer davantage; et c'est en cette âme que s'accomplit toute la parole du Saint-Esprit : Qui edunt me, adhuc esurietU. (Eccles., 24.)
Mais , chrétiens, je vais trop loin : revenons. Outre que le désir est lui-même la première disposition pour bien communier, c'est encore le principe et comme le mobile de toutes les autres dispositions que demande la communion. Car quand je désire sincèrement et efficacement une fin, dès là je suis déterminé à tous les moyens qui sont nécessaires pour y parvenir. Si donc je désire de bonne foi la communion, ce seul désir m'engage à ne rien négliger de tout ce que ma religion exige de moi pour participer dignement au divin mystère.
Je sais, par exemple, que detoutes les dispositions, la plus essentielle est la pureté de la conscience , et que je ne puis , avec un cœur ou corrompu par l'intérêt , ou enflé par l'orgueil , ou amolli par la sensualité, ou aigri par le ressentiment et la vengeance, ou flétri de quelque autre sorte que ce soit, m'unir à un Dieu qui est la sainteté même, et le saint des saints ; que fais-je , si c'est un vrai désir qui me porte à la communion? Ne voulant pas profaner le sacrement , et ne voulant pas non plus l'abandonner, je conclus que je dois rentrer en moi-même , et purifier mon âme de tout ce qui pourrait blesser l'œil du Seigneur au moment qu'il daignera la visiter. C'està-dire , je conclus que je dois me dessaisir de ce bien qui ne m'appartient pas , que je dois réparer ce dommage dont je suis Tauteur et que j*ai injustement causé; que je dois rabattre cette hauteur d'esprit qui me rend en mille occasions fier et impérieux , vain et méprisant, colère , violent , emporté; que je dois réprimer cette ambition , qui dans le cours de ses entreprises me fait violer tant de devoirs et i commettre tant d'injustices; que je dois renoncer à cet attachement, pardonner cette injure, me réconcilier avec cet ennemi , surtout me réconcilier avec Dieu , et pour cela avoir recours au tribunal de la pénitence, par une confession exacte, et accompagnée de tous les sentiments et de toutes les résolutions qui en font le mérite.
Je sais que, pour un fréquent usage de la communion , ce n'est point assez d'une vie exempte de certains vices grossiers , et du reste remplie de mille imperfections, lâche, tiède, négligente; mais que ceue communion fréquente suppose la ferveur de la
piété, la fidélité aux moindres devoirs, la pratique des vertus. Si donc mon désir, sans se borner à quelques communions éloignées les unes des autres, m'inspire de les réitérer aussi souvent que je le pourrai et que mon état le permettra , quelles tont les saintes conséquences que je tire? Voulant eommonier souvent et voulant communier utilement, je conclus que je dois sanctifier ma vie et la conformer au nombre de mes communions : c'est-à-dire je conclus que je dois vivre dans la retraite et la séptratioo du monde, parce que la fréquente conununiott ne peut s'accorder avec une vie mondaine et dissipée; que je dois renouveler sans cesse l'ardeur de ma dévotion, et m'adonner sans relâche à tous les exercices du christianisme, parce que la fréquente communion ne peut convenir avec une Tie paresseuse et inutile ; que je dois , autant qu'il est possible, veiller à la garde de mon cœur,' en régler tous les mouvements, en modérer toutes les passions, ea déraciner les plus légères habitudes, en bannir tout ce qui n'est pas selon le gré de Dieu et selon la pe^ faction de sa loi , ou du moins le vouloir ainsi et y travailler, parce que la fréquente communion ne peut compatir avec des imperfections où Ton s'entretient volontairement, et dont on ne prend ni Too ne veut prendre nul soin de se défaire; que je dois être humble, charitable, patient, mortifié, assido à la prière et à toutes les œuvres pieuses, oo do moins que je dois m'appliquer à le devenir, parce que la fréquente communion est le prix de tout eela, de même aussi que tout cela est communément le fruit de la fréquente communion. Voilà encore noe fois ce que je conclus , et à quoi le désir de la communion me détermine.
Or par là ce désir n'est-il pas pour nous comme un principe de sanctification ; et en quelques égarements que nous soyons tombés , tant que nous conserverons ce désir, ne sera-ce pas toujours un fonds d'espérance pour notre retour à Dieu et pour notre conversion ? D*où vous jugez , mes chers auditeurs, ou vous devez juger avec moi , de quelle conséquence il est de ne laisser pas éteindre ce désir dans le christianisme, mais de le réveiller inoessamineot dans les cœurs et de l'y faire croître. Void néan* moins l'abus de notre siècle : qu'il me toit permis de m'en expliquer aujourd'hui , et de le déplorer eo votre présence. Au lieu de nourrir dans les âmes ce désir de la communion, au lieu de le rallumer continuellement parmi les fidèles et de le redoubler, on le ralentit , on le refroidit , et l'on vient peu à peu à l'amortir tout à fait et à l'anéantir. Comment ? en ne représentant jamais la communion au peuple diretien que sous des idées et des images effrayantes, en ne lui retraçant dans l'esprit et ne lui mettant devant les yeux que l'excellence du sacrement^ que l'indignité de Thomme, que le danger d'une mau-
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vatse commanion et tes suites malheureases qu'elle tratne après soi ; en exagérant les dispositions requises pour communier dignement , et les proposant dans un degré de perfection où il est d'une extrême difficulté et presque impossible d'atteindre. Car n'est-ce pas là que tendent ces maximes outrées d'une morale prétendue sévère? Maximes que l'on débite dans les entretiens particuliers , que Ton fait entrer dans les discours publics , dont on compose d'amples volumes « et que Ton appuie de citations sans nombre et souvent sans fidélité : mais surtout maximes dont se laissent préoccuper, ou, pour mieux dire, infatner des Ames faibles, d'autant plus aisées à séduire qu'elles sont moins instruites du fond des dioses et moins capables de s'en instruire par ellesmêmes ; donnant en aveugles à tout ce qui porte un caractère de rigueur; suivant sans réflexion et sans modération les premiers sentiments d'une timidité naturelle et mal réglée; ne distinguant ni Tiliusion ni la vérité ; n'écoutant rien là-dessus , et ne pouvant presque revenir de leurs préjugés contre la communion.
Cependant qu'arrive-t-il de là? c'est que la plupart , si je puis rapporter ici cet exemple , raisonnent à regard de la communion comme les disciples de Jésus-Christ raisonnèrent à l'égard de l'état du mariage , lorsque ce divin maître leur en marqua les engagements. S'il en est de la sorte , lui dirent-ils , il vaut donc mieux demeurer libre et ne se point lier à de telles conditions : Si Ua est, non expedit nubere. (Matth., 19.) Voilà justement ce qu'on dit : Puisqu'il y a tant à craindre en communiant , il est donc plus à propos de s'abstenir de la communion et de n'en avoir pas un usage si fréquent. Puisque la communion demande des dispositions si relevées et si parfaites , quand serai-je parvenu là ? et le plus sûr pour moi n'est-ce pas de rendre mes communions plus rares, et d'attendre le temps que je m'y croirai assez préparé,? On le dit , et on le Oaiit. Cette crainte de la communion en détruit le désir. D'un jour à un autre il diminue. On le perd enfin ; et n'ayant plus ce désir, on n'a plus raigoillon le plus piquant pour nous exciter à la pénitence et à la réformation de nos mœurs, pour nous tenir dans une vigilance perpétuelle sur nousmêmes , pour nous tirer de nos lâchetés et de nos tiédeurs.
Vous me direz que ce n'est pas là Tintention de ceux qui s'énoncent en des termes si forts sur la communion; qu'ils n'en combattent pas le désir, et qu'au contraire ils l'approuvent et le louent; mais que, pour l'honneur de Jésus-Christ et l'avancement des âmes, ils ne se proposent autre chose que d'arrêter et de prévenir les excès où ce désir mal conçu pourrait nous mener. Ah ! mes chers auditeurs, n'examinons point ici les intentions : c'est
à Dieu à en juger; mais peut-être si nous voulions là-dessus entrer dans une sérieuse discussion , trouverions-nous que ces intentions si pures en apparence et si saintes ne sont rien moins que ce qu'elles paraissent. On a certains principes touchant la fréquentation du sacrement de nos autels. On voudrait contre les vues de Jésus-Christ, contre la pratique des premiers fidèles, contre la conduite des plus habiles maîtres dans les voies de Dieu , retrancher le pain aux enfants, selon l'expression de l'ftcriture; c'est-à-dire qu'on voudrait abolir dans l'Église les fréquentes communions ; et pour y réussir, il n'y a point de plus sûr moyen que d'inspirer aux âmes l'éloignement de la communion : par ou? par ces menaces qu'on leur fait entendre, par ces peintures qu'on leur trace , par ces frayeurs dont on les remplit. Quoi qu'il en soit, et sans pénétrer davantage dans les desseins qu'on peut avoir, je m'en tiens à l'effet, et je n'en puis assez gémir. Car ce qui s'ensuit immanquablement de là , c'est ce que nous voyons : je veux dire qu'on vit dans une ind ifférence mortelle à l'égard de la communion, et qu'on va jusqu'à se faire devant Dieu un prétendu mérite de cette indifférence et une vertu.
Ce n'est pas que j'approuve tout désir de la communion ; et comme il n'y a rien de si saint en soi qui ne puisse être sujet à l'illusion , dès que nous ne le prenons pas dans les vues ni selon l'esprit du christianisme, je n'ai point de peine à convenir que dans le désir dont je relève ici les avantages , il y a des égarements à craindre et des écueils à éviter. Cest un désir réglé que je demande. Or, un désir réglé n'est pointun désir présomptueux qui nous 6te le sentiment de notre bassesse, et qui nous fasse aller à l'autel du Seigneur avec un orgueil de pharisien. Ce n'est point un désir aveugle qui n'examine rien , et qui ne soit accompagné de nulle réflexion sur nous-mêmes et de nulle connaissance de nousmêmes. Ce n'est point un désir précipité, dont le premier mouvement nous emporte , sans accorder a une juste et solide épreuve de soi-même le temps nécessaire. Ce n'est point un désir volage et capricieux , que l'humeur gouverne , et qui soit sujet à de bizarres et de perpétuelles vicissitudes. Ce n'est point un désir frivole et visionnaire , qui par la plus chimérique alliance prétende concilier ensemble la communion, et une vie lâche, une vie molle, une vie toute naturelle. Ce n'est point un désir opiniâtre et entêté , qui ne se conduise que par ses idées et qui les suive avec obstination , ne prenant conseil de personne et ne voulant dépendre de personne. Car voilà les désordres qu'il y aurait à condamner dans le désir de la communion , et que je condamne en effet moi-même, mais un désir humble, mais un désir éclairé ou demandant à l'être , mais un désir prudent et sage, mais un désir docile et sou-
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mis, en un mot un désir chrétien, ah! mes frères (je parle à vous, ministres de Jésus-Christ), c*est ce que nous ne pouvons entretenir avec trop de soin parmi le peuple de Dieu et dans son Église. Or, vous savez si c'est là toujours le soin qui vous occupe, et si , par une pratique toute contraire, on ne tourne pas aujourd'hui ses soins à ralentir toute l'ardeur que le premier esprit de l'Évangile avait là-dessus excitée dans les âmes.
Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs, c'est ici que vous pouvez vous appliquer l'avis de saint Bernard. Si le guide que vous avez choisi , dit ce Père , pour vous diriger dans les sentiers de la justice et dans le chemin de la perfection évangéliquc, vient à se relâcher envers vous et à vous mener par une voie trop douce, ne perdez rien des sentiments de votre pénitence , et par des exercices volontaires et libres suppléez à ceux qui ne vous sont pas ordonnés. C'était la maxime de ce saint docteur; et, suivant cette maxime , je vous dis , moi : Quelque spécieuse que puisse être la direction que vous recevez, du moment qu'elle va à refroidir votre zèle pour la communion, tenez-la dès lors pour suspecte; et si vous ne voulez pas encore l'abandonner, du moins vous-mêmes, avec le secours de la grâce et par toutes les considérations que la religion vous fournit , travaillez chaque jour à renouveler dans votre cœur ce que peut-être on cherche secrètement à y détruire. Quelque leçon qu'on puisse vous faire , et en quelques termes qu'on puisse s'exprimer pour vous peindre à vous-mêmes comme pécheurs, comme indignes de la table d'un Dieu si saint, dites toujours avec le prophète royal : Quemadmodum desidei'at cervus ad fontes aquarum, ita desiderat anima mea ad te, Deus. {Psal, 41.) Il est vrai , Seigneur, et je le reconnais devant vous , je ne suis que faiblesse et que misère ; mais', dans la connaissance de mes faiblesses et de mes misères , que dois-je souhaiter plus ardemment que de trouver en vous mon soutien et le remède à mes maux? Plus donc je sentirai mes besoins, plus j'aspirerai vers celui qui y peut subvenir ; et le cerf pressé de la soif ne court pas aux fontaines d'eau vive avec plus d'ardeur que je soupirerai sans cesse après l'heureux moment où je pourrai recevoir mon Dieu et le placer dans mon sein. Sitivit anima mea ad DeumforteMj vivum, ( Ibid. ) C'est le Dieu fort, et sans lui mon âme languit dans une triste défaillance dont il n'y a que lui qui la puisse relever. C'est le Dieu vivant et le principe de la vie , et sans lui mon âme demeure dans un état de mort , d'où tl n'y a que lui qui la puisse retirer. Fuerunt mi/ii lacrymx mex panes die ac nocte , dum dicltur mihi , Ubi est Deus tuusf (Ibid. ) Dès que je me vois éloigné de ce Dieu d'amour, il me semble que mon cœur s'élève contre moi , et qu'il me demande, Où
est ton Dieu ? où sont ces heureux moments où ta goûtais à sa table les douceurs de cette viande divine qu'il te présentait? Et dès que je crois pouvoir encore être admis à cette table sacrée, et qu'on m'annonce que j'y puis aller tout de nouveau, c'est pour moi la plus agréable parole, et je la reçois comme un homme affamé qu'on appelle à un repas délicieux : (n voce exulta tionis et confessioms, sontts epulantis. (Ps.4i.) Puissiez-vous , chrétiens, vous maintenir toujours dans ces sentiments, et vous préserver ainsi de ce dégoût de la communion dont j'ai a vous parler dans la seconde partie I