‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 103 sur 352 · SUE · texte numérisé non relu

SUE

LA CHARITÉ

Ce que vous avez particulièrement à considérer touchant la charité, est compris dans son précepte et dans sa pratique. En vous expliquant ce qui regarde le précepte de la charité, je vous ferai voir la nécessité indispensable de cette vertu , et vous pourrez tirer de là de puissants motifs pour vous exciter à l'acquérir. Et en vous apprenant quelle en doit être la pratique, je vous en marquerai les divers caractères , qui pourront vous servir de règles pour vous juger vous-mêmes, et pour connaître comment

SUB LA CHARITE

»TJ

Toiu avez accompUJiuqnes fa présent an àta devoln l<8 plus essentiels de la vie chrétienne.

il. Le précepU et robligation de la ckarlté.

1. La chant* n'est pas seulementun conseil évangélique, mais un précepte ; et le Sauveur du monde l'a eu tellement fa cœur , qu'il en a fait son précepte particulier. Car poW mon commandement , disaitil à ses apdtT«s : c'est qve jxmt voui aimln le» wu la autrei. {ioLU., IS.) Motif admirable dont se servait saint Jean, le bien-aimé de Jésus-Christ et rap«ire delà charité, lorsque parcourant les Églises d'Asie, dont il était le patriarche et le fondateur, il répétait sans cesse dans les assemblées des fidèles ces paroles : Meschert et\fanls, aimez-vous let uni les autres. (Hirbor.) Sur quoi ses disciples lui ayant représenté qu'il leur prêchait toujours )a même chose, et lui demandant par quelle raison il réduisait toutes ses instructions et toutesses exhortations à ce seul devoir , il leur fit cette réponse si remarquable Parce que c'est le précepte de notre Uaitre, et çue *( vous le gardez, il suffit pour vous rendre par/aUs selon Dieu. (Id.) Voilà, à l'eiemple de ce grand apAtre, ce qu'on ne devrait jamais cesser de dire , non-seulement dans les assemblées chrétiennes, mais dans les communautés religieuses, je dis même dans les communautés les plus régulières, les plus austères , les plus éloigna du monde ; et si vous vous lassiez d'entendre toujours cftte leçon, je vous répondrais ; Plaignezvous plutât de ne l'entendre pas assez : pourquoi ? Parce gue c'est le commandement du Seigneur ( \à.) qni nous doit être plus cher que tout le reste; parcequec'estuncommandementpour lequel vous devez avoir une vénération, une soumission toute dogulière, puisque Jésus-Christ a voulu lui-même seTadapter et en être spécialement le législateur. n. Aussi l'observation de ce précepte est-elle la marque spécifique et certaine des vrais chrétiens. Car c'est à cela , ajoutait le Fils de Dieu , gue vous vous fereireconnaitre mes disciples. (Joah., 13.) Ce ne sera pas précisément par les dons sublimes d'oraison et de contemplation : sans ces faveurs extraordinaires , on peut être chrétien , et solidement chrétien. Ce ne sera point non plus par de rudes pénitences et de rigoureuses austérités du corps : elles sont bonnes , elles sont louables, elles sont stûntes-, mais ce n'est point après tout ce qui nous discerne de ces sectes d'infidèles, où l'on voit pratiquer des macérations et des mortifications de la chair beaucoup plus étonnantes que dans le christianisme. Ce n'est donc point par là que nous serons avoués de Jésus^Cbrist dans le jugement dernier, . mais par la charité. Et n'est-ce pu par la charité <]ue

les païens eui-mémes , ennemis déclarés de la retigion chrétienne, distinguaient ceux qui la professaient? N'est-ce pas encore par la charité que nout Jugeons si l'esprit de Dieu règne dans une famille, dans une maison religieuseP Tout autre signe est équivoque; mais quand nous y voyons la charité bien établie, et que nous n'y apercevons rien qut la puisse blesser, nous disons avec assurance , que c'est une maison de Dieu. Et en cela nous ne nous trompons pas : car il n'y a que Dieu et que l'esprit de Jésus-Christ qui puisse former dans les cceun une charité parfaite et l'y entretenir.

III. Cest dans le commandemeot de la charité que sont contenus tous les autres , et c'est à celui-lfa qu'ils se rapportent tous : tellement que saint Paul VappeWe la plénitude de la loi. [Rom., 13.) En vain donc Je prétendrais garder tous les autres préceptes, si je manquais fa celui de la charité. Sans cette charité envers le prochain , je ne puis pas mémr avoir l'amour de Dieu, qui est néanmoins le premier et le plus grand de tous les commandements. Car aimer Dieu et aimer mon prochain sont deux commandements inséparables, ou plutôt, ce n'est qu'un même commandement qui nous oblige a aimer te prochain dans Dieu , et Dieu dans le prochain. Et en effet , c'est proprement dans le prochain quenousaimons Dieu d'un amour solide et pratique: hors de là tout notre amour pour Dieu n'est qu'en spéculation et qu'en idée. Théologie divine que tout r£vangile, que tous les écrits des apdtres, que tous les saints livres nous enseignent, et qui est comme le précis de tous nos devoirs.

IV. Si je n'ai pas pour mon prochain la charité que Jésus- Christ me commande, quand je parlerais le langage des anges et des plus éclairés d'entre les hommes, je ne serais, selon les expressions figurées de saint Paul , qu'un airain sonnant et qu'une cymbale retentissante. Quoi que je pusse dire à Dieu pour lui témoigner les sentiments de mon cœur, il ne m'entendrait pas, et il ne voudrait pas même m'entendre. Quand je ferais des miracles , que je transporterois les montagnes, que je ressusciterais les morts, ou ce seraient de faux miracles, ou, malgré ces miracles , quoique vrais , je ne laisserai! pas d'être réprouvé de Dieu : car Dieu peut, par le ministère même d'un réprouvé , opérer des miracles ; mais ces miracles n'empêchent pas que celui par qui il les opère ne puisse absolument devenir et être actuellement à ses yeux un sujet de damnation. Quand je livrerais mon corps au fer et au feu, c'est-à-dire, quand je m'exposerais au martyre le plus rigoureux , tout ce que je pourrais endurer de supplices et de tourments serait perdu pour moi , et ne me servirait de rien auprès de Dieu. Je serais, comme martyr, confesseur de la foi, mais indigne confesseur, parce que je serais en même temps apos-

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tat de la charité. Car dans une telle supposition , on peut être Tun et l'autre, et Ton en a vu des exemples. Témoin celui dont parle Eusèbe dans son Histoire de rÉglise, qui, allant souffrir la mort à laquelle il avait été condamné pour la foi , ne voulut jamais pardonner à un autre chrétien , son ennemi , quoique prosterné à ses pieds il lui demandât grâce, et le conjurât de vouloir bien se réconcilier avec lui. Mais sans remonter si haut, ne voit-on pas tous les jours des âmes religieuses martyres de leur règle, pour ainsi parler, n'avoir avec cela nulle charité pour ceux ou pour celles qui ont eu le malheur de s'attirer leur disgrâce et leur aversion? Ne voit-on pas dans le monde tant de personnes dévotes, martyres de la pénitence et de la mortiGcation , être néanmoins les plus vives dans leurs ressentiments et leurs animosités? Appliquons-nous ceci, et disons-nous à nous-mêmes : Quand je m'immolerais comme une victime, et que je pratiquerais toutes sortes d'austérités ; quand je passerais toute ma vie ou en oraisons, ou en d'autres saints exercices, tous mes exercices, toutes mes oraisons, toutes mes austérités, sans la charité, me deviendraient inutiles. Grande leçon pour nous, et capable de faire trembler une infinité de gens , soit dans le siècle, soit dans le cloître, qui , sévères à l'excès sar les autres points de la morale chrétienne , vivent dans un relâchement, ou, pour mieux dire, dans une licence extrême à l'égard de la charité.

y. Si je n'aime pas mon prochain aussi parfaitement que Jésus-Christ me l'ordonne, il est de la foi que je n'ai pas la vie de la grâce : Celui qui n'aime pas son frère est dans un état de mort. ( 1 Joan., 8. ) Il est de la foi que je suis dans le plus déplorable aveuglement : Celui qui n'aime pas son frère marche dans les ténèbres. ( Id., 2.) Il est de la foi que je me rends coupable d'une espèce de meurtre : Celui qui n'aime pas son frère est homicide. ( Id., 3. Trois malédictions marquées par saint Jean, et d'autant plus à craindre qu'elles sont plus communes. En voici le sens et l'explication.

VI. Si je n'aime pas mon frère, je suis dans un état de mort , c'est-à-dire , dans l'état du péché mortel; car il n'y a que le péché mortel qui puisse causer la mort à mon âme. Or, le péché mortel où tombent plus aisément les personnes mêmes qui font profession de piété, et les âmes religieuses, c'est celui qui attaque et qui blesse la charité , puisque, pour pécher grièvement en ce point, il ne faut qu'un secret sentiment de haine ou de vengeance, volontairement conçu et entretenu. Péché qui se forme si promptement dans le cœur, que sans une grande précaution il est très-difficile de l'arrêter. Péché qui se tourne très-aisément en habitude, et où Ton demeure quelquefois des années entières. Il y a certaines conditions qui par ellei-

mêmes nous mettent assez à couvert des autres pé* chés, de l'ambition, de l'avarice, de l'impureté : mais il n'y a point de condition où l'on ne soit exposé à celui-ci. C'est souvent dans les plus saints états qu'il règne avec plus d'empire et plus d'impunité.

Vn. Si je n'aime pas mon frère, je marche dans les ténèbres. Mais pourquoi en commettant ce péché suis-je plutôt dans les ténèbres , qu'en commettant les autres ? En voici la raison , qui est évidente : c'est que les péchés contre la charité sont ceux où il est plus ordinaire et plus facile de se faire une fausse conscience , une conscience peu exacte , une conscience selon ses vues , selon ses desseins , selon ses inclinations, selon ses antipathies : or, rien n'est plus sujet à l'illusion que nos vues et nos idées particulières . que nos antipathies et nos inclinations naturelles. C'est que l'article de la charité est celui où l'on se flatte davantage, et où l'on trouve plus de spécieuses excuses pour se justifier, quelque criminel que l'on soit. C'est qu'il arrive même tous les jours qu'on érige en vertus les actions, les sentiments, les discours où la charité est le plus visiblement offensée. On appelle zèle de la gloire de Dieu, zèle du salut des âmes , zèle de la vérité et de la pure doctrine, ce qu'il y a dans la médisance de plus outrageux et de plus calomnieux. Bien loin d'en avoir quelque peine, on s'en fait un mérite devant Dieu, et l'on s'en glorifie devant les hommes.

Vin. Si je n'aime pas mon frère, je suis homicide : et de qui? de moi-même, de la charité et da prochain. De moi-même , puisque je tue mon âme par une des blessures les plus mortelles qu^elle puisse recevoir. De la charité, puisque j'éteins, autant qu'il est en moi, ce principe de toute société: de la société humaine , de la société chrétienne, et surtout de la société religieuse. Du prochain , puisque je le fais mourir en quelque sorte dans mon cœur, où il devrait vivre, et où Je devrais le porter. Quiconque saura bien pénétrer toutes ces vérités , qu'il se trouvera redevable à la justice de Dieu, qui est l'auteur de la charité, qui doit prendre un jour sa cause en main , et venger si hautement se^ intérêts!

IX. Ce qui doit encore sur cela redoubler notre crainte , c'est de voir combien cette charité qui nout est si expressément commandée court néanmoins: des risques partout et dans tous les états. Rien de plus difficile à conserver, rien de plus rare que de la maintenir pure et entière. C'est un trésor que noua portons dans des vases firagiles : si nous venons à la perdre, tout est perdu pour nous. T a-t-il donoi attention que nous ne devions avoir, y a-t-il circonspection dont nous ne devions user, y a-t-il mesurer que nous ne devions prendre? Et là-dessus ne peu-, sons point à nous prévaloir de la sainteté de notr^ profession. La retraite religieuse peut nous présev-

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Ter de tous les autres dangers du monde ; mais la charité n'y est pas toujours plus en assurance qu'ailleurs , et combien y a-t-elle fiiit de tristes naufrages ? X. Rien de plus exposé que la charité à de violentes tentations. Comme c'est l'âme du christianisme et le nœud qui soutient toutes les sociétés , il n'y a point d'efforts que le démon ne fasse pour l'arracher de nos cœurs , et c'est contre elle qu'il emploie tout ce qu'il a d'artiOce et de pouvoir. En quoi il n'est que trop secondé par nos dispositions intérieures, par notre amour-propre, par notre orgueil, par notre sensibilité et notre extrême délicatesse, par les contradictions des autres, par tous les événements qui allument nos passions et qui sont contraires à nos désirs. Il nous faut donc une charité assez solide et assez ferme pour n'être point ébranlés de tous ces assauts , pour réprimer les mouvemenU les plus vifs , pour nous endurcir contre les traits les plus perçants , pour triompher de tout ce qui pourrait lui donner quelque atteinte et l'affaiblir.

S II. La pratique et les caractères de la Charité.

I. Aûn que notre charité soit aussi solide et aussi parfaite qu'elle doit l'être, il faut qu'elle ait tous les caractères que saint Paul nous a si bien décrits, et dont il nous a fait un détail si exact et si instructif. La charité, dit ce grand apôtre , est patiente , elle est pleine de bonté. La chanté n'est point Jalouse, elle ne s'enfle point, elle n'est point ambitieuse , elle ne cherche point ses propres intérêts , elle ne s'emporte point, elle ne pense malde personne : elle n'a point de Joie de rinjustice, mais elle en a de la vérité; elle endure tout, elle croit tout, elle espère tout y elle supporte tout. (1. Cor., 13.) Excellentes qualités de la charité, qui en comprennent toute la pratique, et qui lui sont tellement nécessaires, que si une seule lui manque , non-seulement ce n'est plus une charité complète , mais elle n'est pas même suffisante pour satisfaire à l'obligation absolue que Jésus-Christ nous a imposée. Reprenons donc par ordre ces différents caractères, et considérons-les chacun en particulier pour nous les bien imprimer dans l'esprit et dans le cœur.

II. La charité est patiente. C'est par là qu'elle se soutient et qu'elle se puriGe. Car de la manière que nous sommes tous faits, il n'est pas possible qu'il ne se rencontre mille choses dans la vie qui nous déplaisent, qui nous piquent, qui nous choquent, dont nous nous sentons rebutés , et qui nous porteraient naturellement aux révoltes et aux éclats. Si nous nous modérons et que nous prenions patience, dans un moment tout est étouffé, tout tombe, et l'on n'en parle plus. Mais si nous suivons le premier mouvement qui s'élève, et que la chaleur nous emporte, liombidn les fuites en sont-elles fâcheuses, et que

n'en coûte-t-il pas à la chanté? De plus, c'est par la patience que notre charité se puriGe : comment cela? parce que dans les occasions où nous avons besoin de patience et où nous la pratiquons , il n'y a que la pure charité qui nous retienne. Ce n'est point la nature , ce n'est point l'inclination , ce n'est point le goût , mais la seule vue de Dieu dont nous voulons garder le précepte , et le seul zèle de la charité que nous ne voulons pas détruire.

III. La charité est pleine de bonté. Elle est honnête, prévenante, complaisante, obligeante. Ce qu'elle a de plus merveilleux , c'est qu'elle rend tels des gens qui, d'eux-mêmes, sont des esprits rudes, aigres, sauvages, impraticables. D'où vient que, selon le monde même , il n'y a point de personnes plus sociables , plus civiles, plus accommodantes , autant qu'il est permis par la loi de Dieu , que les personnes vraiment dévotes et vertueuses ; et si au contraire l'on en voit de chagrines, de farouches, d'inaccessibles, et, pour ainsi dire, de barbares dans toutes leurs manières , c'est à elles-mêmes , et non point à la dévotion qu'il faut s'en prendre. Car la vraie dévotion est charitable; et ce que fait le monde par un esprit profane , la charité le fait par un esprit chrétien , qui est d'adoucir les mœurs et de les polir.

IV. La charité n'est point Jalouse. En voici la raison : c'est que la charité consiste dans une bonne volonté et dans une sincère affection pour le prochain. Or, dès qu'on est touché de cette affection sincère et qu'on a cette bonne volonté, on souhaite au prochain le bien qu'il n*a pas , et Ton n'a garde , par conséquent, de lui envier celui qu'il possède. Mais du reste, on peut dire et il est certain que la charité n'a point d'ennemi plus puissant et plus à craindre que cette malheureuse jalousie qui nous infecte de son poison, et dont il n'y a que les esprits fermes et les âmes droites qui sachent bien se défendre. Jalousie des avantages d*autrui , des talents d'autrui , des vertus d'autrui et des éloges qu'on leur donne. C'est assez pour rompre des amitiés qui semblaient devoir durer jusqu'à la mort. Deux hommes avaient entre eux la liaison la plus étroite : mais que dans une même profession où la Providence les emploie, l'un vienne à l'emporter sur l'autre, que Pun réussisse et soit applaudi, tandis que l'autre démeure enarrièreet qu'il n'en est fait nulle mention, cela suffit pour les diviser et pour les réduire à ne se plus connaître : pourquoi ? parce que la jalousie s'empare du cœur de celui-ci, et qu'elle lui inspire des sentiments avec lesquels une véritable union ne peut subsister. On ne peut comprendre combien de ravages cette passion si lâche et si honteuse a causés jusque dans les états les plus saints et les plus consacrés à Dieu.

y. La charité n'agit point mal à propos. C'est*

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à-dire qu'elle nous rend vigilants, circonspects , attentifs sur nous-mêmes et sur les autres : sur nousmêmes, pour prendre garde à tout ce .que nous disons et à tout ce que nous faisons; sur les autres, pour connaître ce qui les ofjfeiise et pour a*en abstenir. Et en effet, puisqu'il faut si peu de chose pour blesser la charité, et qu'une parole indiscrète, qu'une plaisanterie mal placée, qu'un ton de voix trop élevé est capable d'aigrir certaines personnes, avec quelle précaution ne devons-nous pas ménager leur faiblesse? C'est une erreur de croire qu'il n'y a que ce qui attaque la réputation qui puisse être contre la charité. Ce n'est pas une moindre erreur de penser que la charité ne soit violée que lorsqu'on parle, ou qu'on agit avec réflexion et de dessein prémédité. Ce sont souvent les indiscrétions, les imprudences , les légèretés qui excitent les plus grands troubles. Il est vrai, ce n'est point par malice que vous dites ceci ou cela ; les choses vous échappent avant que vous les ayez bien cousidérées, et sans que vous y entendiez aucun mal: mais après tout, avec votre ingénuité prétendue, ou plutôt avec cette ingénuité trop précipitée et trop aveugle, vous faites sur ceux qui vous écoutent de très-vives impressions, et vous leur portez des coups très-douloureux. Votre inconsidération vous excuse-t-elle? non sans doute. Que n'avez-vous plus de retenue? Que ne réprimez-vous votre impétuosité? pourquoi vous donnez-vous une telle liberté de déclarer si aisément toutes vos pensées, et que ne mettez-vous un frein à votre langue pour la régler?

VI. La charité ne s'enfle poM. Tous ne sont pas dans les mêmes rangs, n'ont pas les mêmes prérogatives, ne vivent pas dans la même distinction ni les mêmes honneurs : mais quiconque se trouve audessus des autres , n'a pas droit pour cela de les mépriser, ni de les traiter avec hauteur. Outre que ces airs hautains et dédaigneux ne conviennent qu'à des esprits vains et frivoles, rien ne leur attire plus l'envie et ne leur suscite plus d'affaires. Qu'on voie dans l'élévation un homme sans faste, sans orgueil, en usant bien avec tout le monde et ne se laissant point éblouir de sa fortune : on ne cherche point à l'humilier, on ne forme point d'intrigues contre lui , il ne se fait point d'ennemis , et chacun , au contraire , est disposé à se déclarer en sa faveur. Mais si l'on y remarque de la Gerté et de l'ostentation , et qu'on lui Voie prendre un ascendant impérieux , yoilà ce qui engage à le butter en toutes rencontres, à le chagriner, à le déchirer dans les conversations, à renverser toutes ses entreprises , et à l'abattre luimême si l'on peut. Plus de charité à son égard, comme il témoigne n'en avoir à Tégard de personne.

VII. LacharitérCestpointambUieuse. Prétendre accorder ensemble la charité et l'ambition, c'est une chimère. Un ambitieux veut toiyours monter, il veut

être plus considéré que les autres; avoir en tout la préférence, occuper partout les premières places, etvoilà justement ce qui ruine la charité dans son cœur. Car il ne manque point de compétiteurs et de concurrents. De quel œil les regarde-t-il , et de quel œil en est-il regardé? Ne sont-ce pas ces latales concurrences qui entretiennent entre les familles des déûances, des haines, des inimitiés éternelles? Concurrences, non-seulemententre maisons et maisons, mais entre particuliers et particuliers; non-seulement entre les grands, mais entre les petits; non* seulement entre les séculiers, mais entre les religieux. Il ne faut pas beaucoup d'expérience, soit du monde, soit de la vie religieuse, pour savoir quels désordres sont venus de là , et pour prévoir quels désordres dans la suite il en doit encore venir.

VIII. La charité ne cherche point te* intérêts. Voilà de toutes les épreuves la plus sûre, pour dé« mêler la vraie charité de celle qui n'en a que l'apparence et que le nom. Car il n'en faut pas juger par les démonstrations extérieures, mêmes les plus vives et les plus empressées. On voit des personnes donner toutes les marques du plus parfait dévouement et d'une charité sans réserve. A s'en tenir aux dehors , on ne peut rien , ce semble , ajouter à leur zèle , et l'on ne doute point qu'ils n'agissent dans les vues les plus pures d'une affection toute chrétienne. Mais si l'on pouvait pénétrer le fond de leurcœur, on se détromperait bientôt, et l'on y apercevrait un intérêt caché qui les conduit. Aussi , que cet intérêt vienne à cesser, et qu'il ne se trouve plus dans ces services qu'on rendait , dans ces assiduités qu'on avait, dans cette ardeur qu'on témoignait, c'est là que le mystère tout à coup se dévoile. Ces gens si serviables et si officieux ne vous connaissent plus, à ce qu'il paraît, et tournent ailleurs leursr soins ; parce qu'ils y espèrent un meilleur compte. L'intérêt même est si subtil , que quelquefois on ne le remarque pas soi-même, et qu'on y est trompé comme les autres; mais l'occasion est, pour ainsi parler , la pierre de touche ; c'est elle qui découvre l'âme, et qui en révèle tout le secret.

IX. La charité ne s* emporte point. Elle peut reprendre , elle peut corriger, elle peut , selon les besoins, s'expliquer avec force et avec fermeté; mais tout cela se fait ou se doit faire sans violence et sans emportement. Illusion de dire : C'est pour le bien que jem'intéresse, et c'est ce qui m'anime; votre intention est bonne , mais elle n'est pas assez mesurée : et si vous n'y prenez garde, de ce bon principe suit un mauvais effet, qui est la passion. Car on a beau se flatter, il y a presque toujours de la passion dans ce feu et cette chaleur qui vous agite, et dont vous n'êtes plus maître dès qu'une fois vous vous y abandonnez. La charité, lors même qu'elle est obligée de se moutrerplus sévère etd'user de rigueur,ne perd

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