‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 12 sur 352 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il était de l'honneur de la religion, et l'ordre de la Providence l'exigeait ainsi, qu'il y eût toujourr dans l'Église de Dieu de quoi confondre non-seulement l'impiété des chrétiens scandaleux et libertins, mais encore la négligence et la tiédeur des chrétiens lâches et imparfaits : et comme la charité de plusieurs devait se refroidir, selon la préd iction de Jésus-Chris à mesure que l'iniquité irait croissant, aussi était • il nécessaire qu'au moins le zèle de quelques-un dans la suite des temps se ranimât, pour empêcher que ledésordre et le relâchement des autres ne prévalût. Or c'est à quoi Dieu semble avoir admirablement pourvu, en opposant à ce relâchement des mœurs qui entraîne la plupart des chrétiens du siècle, la perfection de l'état religieux; et en voici les raisons, qui sont évidentes. En premier lieu, parce que celte vue de la perfection de l'état religieux découvre sensiblement aux chrétiens du siècle ce qu'ils sont , ou plutôt ce qu'ils doivent être ; ce qu'ils ont été, et malheureusement pour eux ce qu'ils ne sont plus; le degré de sainteté dont ils sont déchus, et auquel Dieu les rappelle; la voie de perfection qu'ils ont quittée, et où ils doivent s'efforcer de rentrer. En second lieu, parce qu'envisageant la perfection de l'état religieux, les chrétiens du siècle sont , malgré eux , détrompés d'une erreur grossière, dont ils se préviennent souvent, savoir, que la loi de Dieu , prise dans toute son étendue et dans son étroite rigueur, est pour eux quelque chose d'impraticable; puisque au contraire ils la doivent concevoir, non-seulement possible, mais facile et proportionnée à la faiblesse même de l'humanité, lorsqu'ils voient le courage de tant d'âmes religieuses qui enchérissent sur cette loi , et qui , non contentes de ses préceptes , s'imposent le joug de ses plus sévères conseils. En troisième lieu , parce qu il est constant que la perfection de l'état religieux réfute invinciblement toutes les excuses qu'allèguent les chrétiens du siècle , quand on leur reproche leur paresse et leur lâcheté dans la voie de Dieu ; et détruit tous les prétextes dont ils se servent communément pour éluder les solides et utiles remontrances qu'on leur fait sur l'observation exacte de leurs devoirs. Trois raisons capables de les confondre ; mais en même temps, mes chères sœurs, trois puissants motifs pour réveiller en vous cette sainte ferveur que je voudrais aujourd'hui vous inspirer. Éeoutez-moi.

SUR L'OPPOSITION MUTUELLE DES REUGIEDX, etc.

Non, dans l'obligation indispensable où est rhonome chrétien d'agir et de vivre en chrétien, rien n'est plus important pour lui que de bien comprendre une fois l'excellence de son état , et de remonter de temps en temps , par de salutaires réflexions , jusqu'à son origine, pour reconnaître ce qu'il est, ou s*humilier de ce qu'il n'est pas. C'était la grande leçon que saint Paul fajsait aux Corinthiens. Il leur remettait devant les yeux la sainteté de leur vocation, parce qu'il savait bien, dit saint Chrysostôme, que du moment qu'ils s'appliqueraient à la considérer, ils en concevraient une haute idée; que remplis de la haute idée qu'ils en auraient conçue, ils feraient tous leurs efforts pour mener une vie qui y fût conforme; et que vivant conformément à cette idée, ils deviendraient des hommes parfaits : Fidete vocationem vestram, Ff'atres, Ainsi leur parlait-il alors. Mais où voyons-nous aujourd'hui cette sainteté delà vocation chrétienne, et où pourrions-nous en trouver une vive image? Rendons-en ijpus et moi la gloire à Dieu : c'est dans l'état relil^eux , où Dieu non-seulement la fait subsister, mais la rend palpable et sensible. Car quoique nous ne puissions nous déguiser à nous-mêmes le triste changement qui s'est fait dans le christianisme, il est vrai néanmoins que Dieu a pris soin d'y susciter de smntes maisons où la loi est pratiquée dans toute son étendue; des maisons que nous pouvons regarder comme les asiles de la piété chrétienne, de la pauvreté , de l'humilité , de la pénitence et de la mortification chrétienne; des maisons ou l'Évangile de Jésus-Christ non-seulement est reçu avec respect, mais suivi à la lettre et avec une pleine fidélité ; des maisons subsistantes au milieu de nous, pour servir de témoignage contre nous et pour être des modèles visibles que nous puissions consulter, et sur qui nous puissions nous former. Prenez garde, s'il vous plaît, à ma pensée.

Dans les premiers siècles de l'Église, il n'était pas nécessaire qu'il y eût des religieux : pourquoi ? parce que les chrétiens, vivant comme chrétiens, étaient alors , au moins dans la préparation de leur cœur, autant de religieux. Ainsi saint Jérôme le témoigne-t-il en parlant de ces chrétiens d'Alexandrie que saint Marc forma , et qui servirent de modèles à tous ceux que l'on nommait disciples , c'està-dire , sectateurs de la doctrine de Jésus-Christ et de sa loi. En effet, dit ce saint docteur, on ne voyait rien parmi eux qui ressentît le monde : ils renonçaient à leurs biens, ils ne possédaient rien en propre , ils obéissaient aux apôtres comme à leurs pasteurs, ils vaquaient jour et nuit à la prière, ils s'appelaient frères n'ayant tous qu'un cœur et qu'une âme; enfin, conclut saint Jérôme, ils étaient tous, par une profession générale, ce que sont maintenant, par un engagement particulier, ceux

qui einbrassent la vie monastique : Ex'quopatet talem primorum in Christo credenUumf visse Ecclesiam, quales nunc monachi esse nitunturet cupiunt (Hi£BOr?.) Voilà le miracle que le Saint- Esprit opéra, quand il descendit sur les apôtres et sur tous les disciples assemblés, les ayant, tout grossiers qu'ils étaient, rendus capables d'une vocation si sainte; je veux dire, les ayant détachés du monde et d'eux-mêmes , et par une conversion qui fut, dans toutes ses circonstances, le plus incontestable changement de la main du Très-Haut, et le plus étonnant prodige de la grâce qu'on ait jamais vu sous le ciel , leur ayant inspiré à tous le mépris des biens de la terre, la fuite des honneurs du siècle, le renoncement aux plaisirs; disons mieux, leur ayant inspiré à tous l'estime de la pauvreté jusqu'à s'en faire une béatitude, l'amour de l'humilité jusqu'à se glorifier des humiliations, le goût des croix et des souffrances jusqu'à se réjouir de ce qu1Is en étaient trouvés dignes. Miracle qui , de l'Église de Jérusalem où il commença, se répandit bientôt après dans la nation et parmi les gentils, où, selon le texte sacré, on voyait s'augmenter et se multiplier de jour en jour le nombre des croyants : Jugebatur credeniimn in Domino nudtitudo. {Act,,S.) Qu'est-ce à dire des croyants? c'est-à-dire, de ceux qui, animés du même esprit que les apôtres, se dépouillaient de tout, et quittaient tout pour suivre Jésus-Girist. Lisez ce qu'en rapporte Eusèbe , et ce qu'il raconte de l'esprit d'abnégation où vivaient ces chrétiens , qui , sans autre titre que celui de simples chrétiens, étaient autant de pauvres volontaires, autant de martyrs de leur foi , autant d'exemples de toutes les vertus religieuses. Telle était, dis-je, selon la tradition des Pères , l'idée que l'on avait alors de la vocation chrétienne; et cette idée, je le répète , n'était point une vaine spéculation, mais quelque chose de réel et de subsistant.

Mais le monde, dit saint Jérôme, n'était pas assez heureux pour pouvoir longtemps soutenir une telle perfection ; et cette perfection, quoique réelle, par un secret jugement de Dieu , ne devait pas longtemps être à l'épreuve de la contagion du mondé- Qu'arriva-t-il ? vous le savez , et pour peu de foi qu'il vous reste vous en gémissez. La ferveur de l'esprit chrétien vint bientôt à se ralentir; et l'idée même s'en serait perdue, si Dieu, qui la voulait conserver, la voyant effacée et comme détruite dans les chrétiens du siècle , ne Tavait retracée et renouvelée dans l'état religieux. Pourquoi retracée et renouvelée ? Non-seulement , répond saint Jérôme , afin qu'il y eût toujours des hommes isur la terre qui rendissent à Dieu ce culte parfait dont le seul christianisme le peut honorer ; mais afin que ceux qui viendraient dans la suite à dégénérer de la pureté

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de ce culte, pussent au moins, quand il plairait à Dieu de les toucher, être en état d*y revenir; afin qu*ils en eussent toujours Timage présente , et que , malgré Tiniquité des derniers temps, j'eusse encore droit, comme prédicateur de T Évangile, de leur dire : Fidèle vocationem vestram : apprenez , mes frères , vous dont Taveuglement fait ma douleur, et pour la conversion desquels je me sens un zèle sincère , apprenez , par ce qui paraît à vos yeux , ce que c'est que d'être chrétien. Puisque vous en portez encore le nom , reconnaissez ce que vous êtes, et ne vous laissez pas pervertir jusqu'à oublier l'excellence et le prix de votre vocation. Pour TOUS en mieux instruire , contemplez-la et admirezla dans ces épouses de Jésus-Christ, qui en sont les portraits vivants. Ne mesurez pas cette vocation chrétienne par les mœurs et par les maximes d'un certain monde qui vous séduit, et dont vous êtes obsédés. Pour en avoir une notion conforme à celle de saint Paul , sortez de ce monde profane : entrez en esprit dans ces sanctuaires fermés pour le monde, où les servantes de Dieu font leur demeure ; dans ces clottres d'où vous avouei^que l'esprit du monde est banni, et où vous convenez que l'esprit de Dieu règne souverainement; c'est là que vous verrez ce que c'est que votre vocation , et combien les voies où vous marchez sont éloignées de la perfection de celles qu'a voulu vous marquer TApôtre, quand il disait : f^idete vocationem vestram. Donnons à tout ceci plus de jour par une réflexion qui m'a touché, et dont je suis assuré que TOUS serez touchés vous-mêmes. .

Quand saint Antoine eut vu saint Paul , anachorète, dans le désert, et qu'il eut été lui-même témoin de la vie toute céleste que menait cet homme de Dieu : interrogé par ses disciples , qui le prièrent à son retour de leur faire part de l'édification qu'il avait tirée d'un tel exemple, dont ils le voyaient pénétré, il leur répondit, les larmes aux yeux, et frappant sa poitrine de douleur : f^œ mihi peccatari qui iam indigne monachi nomenfero! Vidi EUam , vidi Joannem in deserto , et tu verum dicam j vidi Paulum in paradiso (Anton.) : Ah ! mes frères, malheur à moi qui porte si indignement le nom de solitaire! J'ai vu un second Élie, j'ai vu un autre Jean-Baptiste , et , pour vous parler sans figure, j'ai vu Paul, non pas dans une habitation terrestre, mais dans le paradis. Voilà, hommes du siècle , mais avec bien plus de raison , ce que vous devez penser. Quand vous sortez d'un monastère , où vous reconnaissez vous-mêmes que Dieu est glorifié , comme il l'est ici , par Tobservance exacte de la lAgle, et qu'après une cérémonie aussi touchante que celle dont vous allez être témoins , vous retournez dans vos maisons , voilà ce que chacun de vous se doit dire dans Famertume de son âme ,

et avec un cœur contrit : f'x mihi peccalori qui tam indUgne christiani nomenfero ! Malheur à moi qui ne suis qu'un faux chrétien, et qui ne mérite pas même d'en porter le nom ! J'ai vu des anges dans des corps mortels ! J'ai vu des vierges dont les vêtements , blanchis dans le sang de l'Agneau , n'ont jamais été souillés d'aucune tache; j'ai vu des âmes dont le monde n'était pas digne, et qui , renonçant au monde, se sont rendues dignesdeDieu. Et qui suis-je , moi pécheur ? qui suis-je , moi pécheresse ? C'est ainsi , dis-je , mes chers auditeurs, que doivent parler, non-seulement ceux d'entre vous qui , dans l'idée commune , passent pour mondains , mais ceux même dont la conduite est estimée plus régulière et plus louable. Car quelque parfaits que je les conçoive, ou que vous les supposiez, que font-ils dans le monde qui soit comparable à la vie de ces saintes filles que Dieu a séparées du monde.' en quoi approchent-ils de leur pauvreté et de leur austérité? en quoi les imitent-ils dans cette abnégation totale d'elles-mêmes, dans cet assujettissement étemel de leur volonté , dans cette obéissance qu*elles ont vouée et dont elles se font un mérite capital ? Qu'est-ce que la vertu d'un homme et d'une femme du monde mise en parallèle avec tout cela? Cependant ces servantes de Dieu protestent qu'elles n'ont entrepris des choses si contraires à la nature , qu'elles n'ont embrassé des réformes si étroites , qu'elles ne se sont ensevelies avec Jésus- Christ par une pénitence si rigoureuse, que pour arriver, et plus tôt , et plus sûrement à cette perfection où elles ont conçu que le christianisme les appelait : et ce qui les humilie , ce qui fait le sujet de leur douleur, ce qu'elles se reprochent sans cesse, c'est de se voir encore bien éloignées de ce christianisme parfait où elles aspirent. En effet, si moi qui vous parle, j'avais cru pouvoir être dans le monde aussi solidement chrétien , aussi purement chrétien , aussi exactement chrétien que je le puis être dans l'état religieux , je n'aurais jamais pris le parti de la religion. Car je n'ai cherché dans la religion que ce qui pouvait m'aîder à être chrétien ; et je n'ai donné la préférence de mon choix à la profession religieuse , que parce que la foi m'a appris que c'est de tous les états celui qui approche le plus de cet ancien christianisme, dont nous révérons encore la pureté. Or suivant ce principe, mes chers auditeurs , qui que vous soyez, et pour peu de justice que vous vouliez vous faire, comment pourriez- vous , vivant dans le monde, ne vous pas humilier à la vue de ces saints modèles , et de ces ferventes épouses du Sauveur? Et comment pourriez- vous n'en pas tirer cette confusion salutaire qui doit être le remède efficace et souverain de tous vos relâchements ? Confusion que vous devez faire consister à vous représenter souvent l'état

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doot TOUS êtes déchus, et qui m'autorise à vous dire ce que Dieu, dans TApocalypse, disait autrefois à une âme tiède : Memor esto unde excideris : Souvenez-vous de ce que vous avez été, et de ce que vous n'avez cessé d'être , que parce que vous avez oublié qu'être chrétien , c'est , sans autre engagement que celui-là, être religieux d'esprit et de cœur. Passons à la seconde raison.

Une des principales erreurs dont les lâches chrétiens se préoccupent , et qui contribue davantage à les endurcir dans leurs désordres , est de se figurer la loi de Dieu, non-seulement austère et difficile, mais, du moins par rapport à eux, moralement impossible ; de se plaindre qu'elle surpasse leurs forces , et , par une pusillanimité dont ils voudraient lui imputer la cause, de se décourager et de se désespérer même absolument d'atteindre jamais à sa sainteté. Mais moi , je dis qu'un des grands moyens dont se sert la Providence pour détromper ces chrétiens faibles et timides d'une si pernicieuse erreur, c'est de leur opposer la perfection de l'état religieux , en les convainquant malgré eux que la loi de Dieu n^est point en effet impraticable, puisqu'il se trouve des âmes , non-seulement qui la pratiquent dans toute son étendue, mais qui vont encore au delà, et qui, comptant pour rien, ou pour trop peu , d'en remplir la juste mesure par l'observation des préceptes, y ajoutent volontairement et de gré les vœux de la religion ; des âmes généreuses qui, gardant inviolablement, et de l'aveu du monde même , exemplairement tous les devoirs de la profession religieuse qu'elles ont embrassée , servent dans le monde, ou pour mieux dire contre le monde, d'une preuve authentique et invincible, je ne dis pas de la possibilité, mais de la facilité de la loi chrétienne. Car avec quel front un mondain , pour se disculper des dérèglements de sa vie, oserat-il prétexter l'impossibilité imaginaire de cette loi , tandis que des millions de vierges courent avec allégresse dans la voie des conmiandements ; c'est peu, dans la voie des conseils les plus héroïques et les plus opposés aux inclinations de la chair et du sang?

Et c'est ici, chrétiens, que je vous conjure de vous appliquer à vous-mêmes ce qui fît autrefois une si forte impression sur le grand docteur de l'Église, saint Augustin, et ce qui produisit enfin dans sa personne ce changement miraculeux de la main du Très-Haut. Pressé du désir d'être à Dieu , et déjà, à l'égard de tout le reste, détaché du monde, il ne tenait plus au péché que par une seule habitude. Mais cette seule habitude, par les fausses idées dont il était prévenu , lui semblait un obstacle invincible à sa conversion. Il voulait rompre ses liens , mais il désespérait de le pouvoir. De là cette guerre cruelle qui lui déchirait l'âme, cette incerti-

BOORDALOCB. — T. UI.

tude OÙ il demeurait , ces délais et ces retardements continuels, tantôt voulant, et tantôt ne voulant plus ; disant toujours que ce serait pour le lendemain , et ne disant jamais que ce serait pour le jour présent : Cras, cras. (August.) Mais que fit Dieu? il lui fit voir en esprit la Chasteté, qui se présentant devant lui , et lui montrant une troupe de vierges de tout âge et de tout état, lui disait pour le piquer d'une sainte émulation : Non poteris qttod isU et istasf (Id.) Ne pourrez-vous pas ce que celles-ci et ceux-là ont pu? ne pourrez-vous pas ce que peuvent tant d'autres, faibles comme vous, et sujets aux mêmes tentations que vous? Ce reproche l'humilia, le réveilla, le toucha. Malgré ses propres préventions, Augustin , cédant à la force de l'exemple, crut enfin qu'avec le secours de la grâce il lui serait possible, et même aisé de sortir d'esclavage. Il le crut ; et, convaincu qu'il le pdhrrait, il en vint à une pleine exécution. Or -c'est ainsi , mes chers auditeurs, que Dieu, par mon ministère et par ma bouche, s'adresse à vous , et que, malgré vous , il* vous détrompe sensiblement du vain prétexte dont votre lâcheté se couvre, quand il vous met devant les yeux la vie de ces incomparables filles , qui sont et l'honneur de leur sexe, et les prédestinées du monde chrétien. Car, c'est comme s'il vous disait : Hommes transgresseurs de ma loi, vous qui, pour la violer plus hardiment et avec moins de remords, la traitez d'impraticable ; vous qui feignez dans le précepte un excès de rigueur qui n'y fut jamais , et dont cependant votre libertinage se prévaut , Qui fingis laborem in prœcepto {Psalm, 93), voyez, pour vous convaincre de votre injustice et de votre er? reur, ces vierges ferventes, qui, animées d'une sainte confiance, ont eu le courage d'enchérir même surj ma loi ; et qui , dans la vue de me plahre , par le chois libre qu'elles ont fait, mènent une vie plus angélique qu'humaine. Voyez l'infatigable persévérance avec laquelle elles soutiennent les observances lefi plus mortifiantes pourle corps, et les plus humiliantes pour l'esprit. Voyez leur force à remporter sur ellesmêmes des victoires et à se faire des violences qui ne leur étaient point absolument nécessaires pour le royaume du ciel. Voyez leur détachement de tout ce que le monde avait pour elles , non-seulement d'agréable et de délicieux, mais d'innocent et de permis. Prétendez-vous après cela que les devoirs communs du christianisme soient un fardeau trop pesant pour vous? et lorsque ces âmes fidèles ont l'avantage et la gloire de faire le plus , vous obstinerez-vous à croire que vous ne pouvez pas faire le moins?

En effet, chrétiens, quelle excuse pouvez-vous alléguer qui ne soit invinciblement réfutée par un tel exemple ? c'est la troisième raison qui suit de l'autre. Est-ce la naissance , est-ce l'éducation? est*

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ee l'âge, le tempérament? sont-ce les infirmités? Mais entre ces vierges de Jésus-Christ , combien par (ear naissance étaient ou aussi distinguées , ou même plus distinguées que vous? cependant elles ont pu fermer les yeux à tout Téclat qui les environnait , pour s^ensevelir dans l'obscurité du cloîtres combien dans la maison paternelle avaient été élevées , nonseulement au milieu de toutes les aises et de toutes les commodités de la vie , mais au milieu de toutes les délices, au milieu de toute la magniûcence du monde? cependant elles ont pu se priver de tout ce que le monde avait de plus engageant et de plus flatfeur, pour embrasser un état de pénitence , d'abnégation et de croix : combien dans une jeunesse aussi vive que la vôtre, ont comme vous des inclinations naturelles et des passions à vaincre ; ou combien , dans une vieillesse aussi avancée et aussi caduque , ont à porter le poids des années qui les accablent? cependant y a-t^il une inclination un peu trop humaine qu'elles n'attaquent et qu'elles ne combattent sans relâche? y a-t-il une passion qu'elles ne surmontent? à quels exercices ne se rendent-elles pas assidues , malgré la pesanteur de l'âge qui leur pourrait servir de prétexte pour s'en dispenser? Et si peut-être elles se trouvent forcées d'accepter quelques dispenses que la règle leur accorde, disons mieux, que la règle leur impose , par quelles autres pratiques prennent-elles soin , autant qu'il est en leur pouvoir, de compenser d'ailleurs ce que leur fait perdre une triste nécessité dont elles se plaignent? Sont-elles toutes d'un tempérament plus ferme et plus robuste que vous , sont-elles toutes d'un sexe plus capable de soutenir le travail , sont-elles toutes plus exemptes des faiblesses de la nature ? toutes néanmoins , sans égard aux forces , ni à la santé , s'assujettissent au même joug , et remplissent les mêmes obligations. Or voilà, mondains, par où Dieu vous jugera : voilà par où elles vous jugeront elles-mêmes. Car c'est ce que Jésus-Christ leur a promis daùs la personne de ses apôtres : y os qui reliqfffstis omnia , etsecuUesHs me, sedebitis jurantes. Rien donc de plus propre à confondre la lâcheté des chrétiens du siècle , que de considérer la perfection de l'état religieux; et rien en même temps de plus propre à consoler les religieux , que de considérer l'état des chrétiens du siècle : autre vérité que j'ai à vous faire voir dans la seconde partie.

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